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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 23:22
Musée de la Mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. © Jean-Louis Crimon

Musée de la Mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. © Jean-Louis Crimon

 

 

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J'aurais tant aimé, mon grand-père inconnu, que tu me racontes ton premier jour de travail à la mine. Que tu me dises quel âge tu as quand ça commence. Même pas 10 ans. Comment on t'explique ce qu'il faut faire. Comment tu comprends que c'est ton destin puisque tu es l'aîné. Comment, le soir du premier jour, se passe ton retour à la maison de la rue près de l'église. Ce que te disent tes parents. A quoi tu penses quand tu cherches le sommeil et que tu te repasses le film de la journée.

Est-ce que les enfants aident  les femmes dans leur travail ? Les femmes cassent les pierres, à coups de marteau et à mains nues, pour en extraire les minerais, zinc ou plomb, avant de les mettre dans des sacs. Toi, tu leur prépares les pierres ou tu préfères porter les lampes des mineurs ? avec ce morceau de bois au-dessus des épaules pour en prendre plusieurs à la fois ? Le travail à la mine, ça doit te changer du temps où tu jouais dans la montagne en gardant les chèvres. Ton père, Antioco Zanda, aurait bien préféré que tu sois berger. Mais, bien sûr, le travail à la mine, ça rapporte un peu plus d'argent à la maison.

J'aurais aimé aussi que tu me dises comment, avec tes yeux d'enfant, tu ressens ce travail dans les entrailles de la terre. Comment tu comprends les adultes quand ils parlent de luttes ou de grève pour améliorer les conditions de vie et de travail des mineurs du bassin minier sarde.

Oui, vraiment, j'aurais tant aimé que tu me racontes et que tu m'expliques tout ça, mon grand-père Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 07:42
Vincenzo Zanda, frère cadet de Francesco Zanda. Collection particulière Giuliana Zanda.

Vincenzo Zanda, frère cadet de Francesco Zanda. Collection particulière Giuliana Zanda.

 

 

                                                                    9

 

Je prends conscience, ce matin du 9 juin 2017, mon cher grand-père inconnu, que nous n'avons aucune photo de toi. Tu es l'homme sans visage, sans apparence humaine, sans tombe, sans passé et sans futur. Tu n'as laissé aucune trace. Tu es le crime parfait d'un Dieu cruel.

Ce matin, je veux pour la énième fois rassembler le peu d'éléments que l'on possède de toi. Tu es né en 1896, le 8 mars, ça, c'est sûr, je l'ai vu de mes yeux vu, en avril dernier, sur le registre des naissances de l'état-civil de ton village de Fluminimaggiore. Aux dires de ta fille, Juliette, qui le tenait du médecin qui a accouché sa mère, Berthe Leloup, tu es mort, dans ta trente-troisième année, le 2 août 1928. Jour de la naissance de Juliette, ta fille. Mort dans un accident qui s'est produit au fond de la mine.

Pas de photo de toi, enfant ou adolescent. Pas de photo de toi à la mine de Buggerru. Enfant au travail de tri des minerais. Adulte, devant la mine, avec ta lampe de mineur, ou au fond de la mine. Pas de photo de toi, en France, à Joudreville. En ce temps-là, je sais bien, pas de numérique et pas de selfie à tout va. Selfie, tu ne comprends pas ? Normal, mot venu de l'anglais. Il s’agit d’une photo de soi-même prise avec un appareil numérique, un téléphone portable ou une tablette, ou bien d’une photo de soi réalisée par webcam, mais photo prise par soi-même en retournant l’objectif vers soi. Impensable à ton époque où l'on devait vivre toujours tourné vers les autres.

La seule photo d'un Zanda, un Zanda de Sardaigne, un Zanda de Fluminimaggiore, qui est venue jusqu'à nous, c'est une photo de ton petit frère Vincenzo, prise en contre plongée. Ton frère semble très grand. Etiez-vous grands dans la famille ou bien est-ce que c'est la prise de vue qui le grandit démesurément ?

Manifestement, la personne qui a pris la photo a dû s'accroupir pour faire entrer dans le cadre le personnage du monument qui se trouve derrière ton frère. Un monument que l'on doit bien pouvoir identifier et situer. Tu vois, plus que jamais le roman de la vie de Francesco Zanda ressemble à une enquête policière. Le fugitif que tu as été nous échappe même dans les plus simples évidences. Photo sans date, sans indications de lieu, sans légende. Ce qui renforce ta propre légende, Monsieur Francesco Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 04:41
Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

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Habiter aujourd'hui la rue près de l'église, ça n'a sans doute rien à voir avec ce que ça devait être à la fin des années 1800 et au début des années 1900. Plusieurs rues se croisent à hauteur de l'église. Difficile de dire quelle était ta rue. Il faudrait reprendre un plan de la commune au moment de ta naissance pour essayer de localiser précisément l'emplacement de la maison des Zanda. Je me dois de faire ça en septembre prochain. Quand je viendrai mettre vraiment mes pas dans tes pas, Monsieur Francesco Zanda. Quand j'essaierai de prendre les chemins creux comme les caillouteux, quand j'essaierai de refaire les trajets à travers la montagne ou par la route jusqu'à la mine de Buggerru. Je me dois de faire ça. En mémoire de ce que tu as dû vivre toi. Pour essayer de sentir, de ressentir, de comprendre ce qu'a dû être ta vie. Pour la restituer à défaut de pouvoir la justifier. "Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie", répétait sans cesse, sans citer Malraux, ta fille, Juliette, ma mère, qui ne s'appela jamais Zanda. Un jour, je te dirai pourquoi.

Mais avant, me faut m'imprégner de cette terre et de cette vie qui furent ta terre et ta vie. A quoi servirait d'écrire si ce n'était pour ressusciter des morts et les rendre à tout jamais plus vivants que de leur vivant ? Pour qu'ils n'aient pas vécu pour rien, justement.

 

Francesco Zanda, mon grand-père inconnu, inconnu jusque dans la mort, puisque tu n'as, en Sardaigne ou en France, même pas de tombe à ton nom, je me dois de faire ça pour toi. Je le ferai. Foi de Sarde, mâtiné de naissance Picarde.

 

Mâtiné, pour ceux qui ne sauraient pas, se dit d’un animal qui a perdu une partie de sa race. Les chiens mâtinés sont parfois bons à la chasse. Je veux être un bon chasseur. Pour toi, mon grand-père... chassé. Chassé, pourchassé, par la police et les milices Mussoliniennes.

 

© Jean-Louis Crimon

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 00:01
Buggerru. Avril 2017. Les trois morts du 4 septembre 1904. © Jean-Louis Crimon

Buggerru. Avril 2017. Les trois morts du 4 septembre 1904. © Jean-Louis Crimon

 

 

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A 8 ans et demi, Francesco Zanda, même en 1904, on n'est pas trop petit pour comprendre. Surtout que ton père Antioco et ta mère Rosa, le soir, à table, n'ont dû parler que de ça. Des soldats qui mettent en joue des hommes sans armes et qui tirent sans trembler. Des trois morts couchés dans l'herbe, par une journée d'été superbe. Eternelle histoire du combat des riches contre les pauvres, pour les exploiter davantage, pour en tirer le plus de profit. Folie des patrons d'accroître leur pouvoir de domination et leurs richesses. Pour cela, il faut briser la grève des travailleurs de la mine, fut-ce en tirant à balles réelles sur des mineurs sans armes autres que leurs poings serrés.

Peut-être as-tu fredonné à ta façon cette chanson pas encore écrite. Peut-être t'es-tu dit que quand tu serais grand, toi aussi, tu serais "agitatore"... Agitateur leader du mouvement des mineurs de Buggerru... Ecoute, si tu peux entendre...

 

 

100 ans déjà que ça se passa,

Sont quatre en mille neuf cent quatre,

A tomber sous les balles des soldats,

Ainsi le patron de la mine en décida...

 

Trois morts d'un coup d'abord,

Le quatrième prendra son temps,

Mais finalement sans trop d'efforts,

Rejoint ses trois frères déjà morts...

 

L'année des journées d'enfer,

Les mineurs ne veulent pas s'y faire,

Leur pause d'une heure en été,

Le patron veut leur raboter...

 

Les mineurs ont le droit de profiter

D'une pause d'une heure au soleil,

Début septembre, c'est toujours l'été,

Mais cette année, le patron décide que c'est déjà l'hiver...

 

Ordre est donné de se mettre à l'horaire d'hiver,

Peu importe le droit ancestral,

A l'heure de repos au soleil estival,

Terminée la pause d'une heure pour les mineurs...

 

Le patron de la mine a le pouvoir

De changer le nom de la saison

Le patron de la mine a toujours raison

Au cœur de l'été, décide que c'est déjà l'hiver...

 

Aucune discussion n'est possible,

Prenez les têtes pour cible,

S'ils ne veulent pas comprendre,

Vous n'avez qu'à les descendre

 

Les soldats qu'on appelle en renfort

Pour faire le sale boulot de mise à mort

Tirent, tirent, et tirent encore

Sur les mineurs et leur triste sort...

 

Toute l'Italie se met en grève,

Pour la Sardaigne, petite sœur,

Grande révolte contre l'oppresseur,

Mais rien n'y fera, aucun intercesseur...

 

Rien n'a beaucoup changé depuis,

Le Patron se veut toujours de droit divin,

S'octroie toujours le droit d'avoir toujours raison,

Qu'importe le siècle ou la saison...

 

Il est trop tôt d'au moins cent ans,

Les mineurs de Buggerru sont morts

Pour des droits qui n'ont pas cours encore,

Cent ans plus tard, c'est toujours la même chanson...

 

Le patron pense qu'il a toujours raison,

Qu'importe le siècle ou la saison,

Au cœur de l'été le patron t'invente l'hiver,

Puisque, pour ses affaires, c'est nécessaire...

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Libre adaptation d'une chanson originale sarde, 

paroles de Paolo Pulina et musique d'Antonio Carta.

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 11:18
Fluminimaggiore. Sardaigne. Carte postale ancienne. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. Carte postale ancienne. © Jean-Louis Crimon

 

 

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Fluminimaggiore, Joudreville, Roubaix, trois lieux incontournables pour retrouver votre trace, Monsieur Francesco Zanda. De Fluminimaggiore à Joudreville, combien de temps avez-vous mis ? Par où êtes-vous passé ? Cagliari, Gênes, Marseille, sans doute, et ensuite le train, Marseille, Lyon, Paris, Nancy... le reste du parcours en autocar. Jusqu'à Joudreville. Bon, j'arrête de vous dire "vous", mon grand-père inconnu, je sens que tu préfères le "tu".

Cagliari, Gênes, Marseille Saint-Charles, Lyon, Avignon, Paris Gare de l'est, Nancy... A moins que tu ne sois plutôt passé directement de Sardaigne en Corse. Dans tous les cas, entrée en France par Marseille. Ou Toulon. Mais en quel mois de quelle année ? Mussolini intensifie sa chasse aux syndicalistes et aux militants communistes dès 1925. Ma mère, Juliette, ta fille, est née début août 1928, Berthe Leloup et toi, vous avez dû être amants à la fin de l'année 1927. Novembre ou décembre. Es-tu arrivé en France en 1927 ou en 1926 ? Seules les archives de la mine de fer de Joudreville pourraient répondre à cette question. Problème : plus d'archives à Joudreville.

 

Faudrait peut-être chercher du côté des archives départementales de Meurthe et Moselle, m'a conseillé un interlocuteur, tout en m'apprenant que le fonds d'archives de la mine de Joudreville se trouve dans les archives de la Société Marine-Wendel, basée au Creusot. Groupe de métallurgie et sidérurgie qui a fait l'acquisition de la Société Minière de Joudreville.

Aujourd'hui, c'est d'abord par Roubaix qu'il faut passer. Roubaix où se trouvent les " Archives Nationales du Monde du Travail ". Une... mine. Roubaix sera ma première halte, avant de pousser jusqu'à Joudreville. Au téléphone, bel accueil de Madame Ducoroy, Anne-Lise Ducoroy. 

M'indique très vite les cotes du fonds Société Civile de Joudreville : 102 A Q. Joudreville fait en effet partie du Groupe Marine-Wendel. Sur le contenu des archives, pas sûr du tout que je puisse trouver les listes du personnel. Tout au plus des procès-verbaux de réunions du Conseil d'Administration. Procès verbaux qui pourraient avoir gardé trace des accidents à la mine. Et qui sait, de l'accident du... 2 août 1928. Le jour où tu es mort. Le jour où ma mère est née.

 

102 A Q. Société Civile des Mines de Joudreville. Inventaire réalisé par Isabelle Brot. Groupe Marine-Wendel et filiales. 226 mètres 30 linéaires et 9 bobines de microfilms, pour le Groupe Marine-Wendel, et pour Joudreville, en 102 A Q, à peine un mètre linéaire de documents. Avec uniquement trois documents sous forme de microfilms, mais plusieurs dizaines de documents originaux.

C'est décidé, je dois aller à Roubaix. J'irai à Roubaix. Dès demain, sans doute. Oui, dès demain. Ou bien jeudi. Ou vendredi.

Le Bâtiment des Archives Nationales du Monde du Travail se trouve au 78, Boulevard du Général Leclerc. Ouvert de 9 heures à 17 heures, du mardi au vendredi.

 

© Jean-Louis Crimon

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 14:25
Buggerru. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Buggerru. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

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Où étais-tu, Francesco Zanda, ce 4 septembre de l'an 4 ? Sur les épaules de ton père Antioco, qui avait voulu, pas vraiment de loin, mais de pas trop près non plus, suivre la manifestation des mineurs grévistes de Buggerru ? Ou bien étais-tu resté dans la petite maison, près de l'église, avec Rosa, ta maman, ton frère Mario, et tes deux petites sœurs qui portent le même prénom : Maria. 

 

Buggerru, une quinzaine de kilomètres de ton village de Fluminimaggiore, commune minière depuis 1864. Développement rapide, lié à la découverte de minerai de plomb et de zinc, dans les montagnes des environs. Une société anonyme pour exploiter cette ressource, la Società Anonima delle Miniere di Malfidano, société créée au cours de cette même année 1864. Buggerru, un temps appelée "Le petit Paris". Les toits de Paris, les toits en zinc de Paris, - sont peu nombreux à le savoir -, le zinc des toits de Paris, c'est du zinc de Sardaigne !

En 1877, la Société des Minerais en Sardaigne  décide de construire un lavoir à minerai, sur la falaise elle-même face à la mer. L'exploitation industrielle peut commencer. Le développement de l'industrie minière dans le sud de la Sardaigne est facilité par la présence conjointe de minerais de métaux et de charbon, dans le bassin minier du Cagliaritano. Main d'œuvre oblige, la population va alors connaître très vite une très forte croissance.

 

Cette année là, Francesco Zanda, l'année quatrième du siècle débutant, l'année de tes 8 ans, sera marquée par ce que les Sardes appelleront la « tuerie de Buggerru ». 4 septembre 1904. Jour de la répression sanglante de la grève des mineurs de la mine Malfidano. Les mineurs disent non à la réduction de leur temps de pause. Décision imposée par le directeur de la mine, Achilles Giorgiades.


Une grève déclenchée par les mineurs, en tête leur leader Alcibiade Battelli, secrétaire de la Ligue de résistance de Buggerru. En cause, le changement d'horaire, conséquence de la réduction du temps de pause. Refus catégorique des mineurs. Pour mater les frondeurs, le directeur fait venir deux compagnies de  carabiniers armés de fusils et baïonnettes, qu'il avait obtenu de la préfecture pour contrôler et de maintenir l'ordre public. Suite à un vol de dynamite, selon les explications du ministre de l'intérieur, explications postérieures aux événements. Faut bien réécrire l'histoire pour justifier l'injustifiable.

 La manifestation qui devait être pacifique aurait rapidement dégénéré à la suite d'un jet de pierre en direction des fenêtres de l'atelier du charpentier de la mine. En réaction, l'ordre de feu sera donné et les militaires mettront en joue les grévistes. La mort pour toute réponse.

 

Ce 4 septembre 1904, trois des mineurs grévistes, Felice Littera, Salvatore Montisci et Giustino Pittau sont tués par les balles des soldats, et un quatrième, Giovanni Pilloni, va mourir un mois plus tard, de blessures non soignées. Cette répression n'est pas la première dans le sud de la Sardaigne, juste un énième exemple d'injustice patronale, qui va déclencher la première grève générale de toute l'Italie, le 16 septembre 1904.
La version officielle du gouvernement de l'époque, par la voix du ministre de l'intérieur Giolitti, aussi président du Conseil italien, est directe  : « Ce sont les grévistes qui ont attaqué les soldats envoyés pour maintenir l'ordre public, gravement menacé par un vol de dynamite. Attaqués, les soldats, sans ordres de leurs supérieurs ont fait spontanément usage de leurs armes pour se défendre ».

Le commandant des carabiniers placera en état d'arrestation les militaires coupables des coups de feu mortels, mais cela n'empêchera pas la grève générale.


En 2004, pour le centième anniversaire de la tuerie de Buggerru, un monument en mémoire de la vie volée de ces mineurs assassinés, a été comme posé dans l'herbe d'un jardin de la commune. Œuvre du sculpteur italien Giuseppe Dessi. Trois corps humains couchés pour l'éternité. Trois corps comme les trois corps des trois premiers morts de Buggerru.

 

© Jean-Louis Crimon

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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 00:01
Fluminimaggiore. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

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Pour m'aider dans mes recherches, Franco Melas a rédigé une petite note factuelle qu'il appelle "Brève Histoire de Francesco Zanda". A partir des informations que nous avons mises en commun, à commencer par le peu que je pense savoir avec plus ou moins de certitude. Le peu que je crois savoir. Le peu que ma mère m'a transmis. Ensuite ce qu'il a pu glaner, lui, Franco Melas, avec ses amis qui travaillent sur l'histoire de la mine de Buggerru et surtout, - pas de texte sans contexte - ce qu'il a pu apprendre auprès d'universitaires qui travaillent sur le mouvement ouvrier italien du début des années 1900.

 

" Francesco Zanda, né à Fluminimaggiore le 8 mars 1896, est le fils de Antioco Zanda et de Rosa Pusceddu. Francesco est le fils aîné d'une famille de trois garçons et de deux filles. Maria, née en 1898, Mario, né en 1901, Maria, né en 1903 et Vincenzo, né en 1905. Francesco Zanda épouse, le 28 février 1920, Maria Angela Piras, du village de Bosa. De ce mariage, va naître en 1921, Maria, dite Mariette. Maria Zanda meurt le 20 août 2011. Epouse de Claudio Verdi, toujours vivant, qui demeure à Rio Freddo, à côté de Rome. De ce mariage ne naîtra aucun enfant.

Le frère cadet de Francesco Zanda, Vincenzo, se marie, en 1929, avec Giovanna Sarteddu, et de ce mariage vont naître deux filles, Antonina, en 1930, et Giuliana, en 1950. Giuliana vit toujours à Fluminimaggiore. Antonina Zanda et Giuliana Zanda sont, de fait, des cousines de ma mère, Juliette.

Francesco Zanda était un militant communiste et anarchiste, "agitatore", un agitateur, l'un des leaders dans le mouvement de revendications salariales et d'amélioration des conditions de travail, en pleine répression fasciste mussoliniennne. Contraint de fuir en France pour ne pas être arrêté. Ses deux frères, Mario et Vincenzo, suivront à la fois ses idées et son parcours de fugitif. En France, il se fait embaucher à la mine de Joudreville, une commune située dans le département de Meurthe-et-Moselle. A Joudreville, Francesco Zanda aura une liaison avec Berthe Leloup, née le 11 septembre 1905. De cet amour naîtra Juliette, le 2 août 1928, mais - selon le médecin qui a accouché Berthe Leloup -, ce même 2 août 1928, Francesco Zanda trouve la mort dans un accident de travail au fond de la mine de Joudreville. Jusqu'à aujourd'hui, on n'a pas réussi à savoir où a été enterré Francesco Zanda. Ce qui est sûr, c'est que le corps de Francesco Zanda n'a jamais été restitué à sa famille de Fluminimaggiore, que le corps de Francesco Zanda n'a jamais retrouvé la terre de Sardaigne.».

 

Voilà, ici s'arrête le petit récit factuel que mon allié et ami Franco a intitulé "Brève Histoire de Francesco Zanda".

 

© Jean-Louis Crimon

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 01:57
Fluminimaggiore. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

                                                              

                                                                     3

 

Ce lundi 24 Avril, à Fluminimaggiore, Franco Melas, mon complice dans ce retour aux origines, est allé frapper à la fenêtre de Giuliana Zanda, la fille de ton frère Vincenzo. Elle habite toujours Fluminimaggiore. Elle n'a pas voulu lui ouvrir. Rien à dire. Rien à dire de ce temps-là. Tout oublié. Rien à raconter. Pas de photos à montrer. Pas d'anecdotes à partager. Pas de souvenirs précis de ce que son père, Vincenzo, ton frère, ton petit frère, pensait de toi. En dépit de vos neuf ans d'écart, vous aviez pourtant en commun la fuite en France, pour échapper à la police Mussolinienne et le temps passé à Joudreville. Même pas voulu dire quelques mots sur le pourquoi on t'avait surnommé "agitatore" ? 

"Je ne suis pas intéressée", s'est bornée à répéter sur tous les tons, porte entrouverte, Giuliana Zanda, quand Franco lui a dit qu'un petit fils de son oncle Francesco avait fait le chemin de Joudreville à Fluminimaggiore pour essayer de comprendre le chemin de cet homme hors du commun qu'a dû être son grand-père. "Pas intéressée", elle est drôle la Giuliana. Elle, peut-être pas, mais moi, oui. Moi, je suis très intéressé.

A la Mairie, sur le registre des naissances de l'année 1896, est indiqué en face du nom Francesco Zanda : Né dans la maison qui est dans la même rue que l'église. Problème : à Fluminimaggiore, en ce temps-là, et aujourd'hui encore, il y a plusieurs églises. Est aussi précisé que la famille où tu es né est une famille de paysans, père éleveur de chèvres. Aussi cordonnier et sabotier, a même ajouté le secrétaire de Mairie.

 

© Jean-Louis Crimon

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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 00:21
Fluminimaggiore. Mairie. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Mairie. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

                                                                         2

 

Obtenir ton extrait d'acte de naissance n'a pas été très compliqué. Le secrétaire de Mairie a été charmant. Sensible à la démarche d'un petit-fils à la recherche de son grand-père perdu. Perdu depuis si longtemps. Pour ton certificat de décès, c'est une autre histoire. En fait, pour la Sardaigne, Francesco Zanda, tu n'es pas mort. Pour une bonne et simple raison : tu n'es pas mort en Sardaigne. Pas de tombe à ton nom dans le cimetière de Fluminimaggiore. Problème : pas davantage de traces de ta mort en France. Me suis dit que -beau clin d'œil post mortem- c'était la preuve que tu n'étais pas mort. Pas vraiment mort. Pas complétement mort. Que tu n'es jamais mort. Que tu es toujours vivant. Même si, compte tenu de ta date de naissance, tu aurais aujourd'hui plus de 120 ans. Très improbable, même en étant très résistant. 

Les cimetières ne sont silence qu'en apparence. Il faut savoir lire les tombes, écouter les tombes. Faire parler les tombes. D'abord faire parler les vivants. Les survivants. Même si certains sont parfois muets comme des tombes.

Dans ton village habite toujours l'une des filles de ton petit frère Vincenzo. Vous aviez neuf ans de différence. Cette dernière descendante Sarde de la famille se prénomme Giuliana. Mon ami Franco Melas a essayé pour moi d'entrer en contact avec elle. Pas facile. Même si, de fait, on est de la même génération et si on a presque le même âge. Refus poli au téléphone. Pas de rendez-vous. La dame a dit non. Trois fois non.

Tout ce qu'elle a concédé, dixit Franco, a l'allure d'une fausse confidence très convenue : "Les seuls souvenirs que son père, Vincenzo, avait de son grand frère Francesco, ce sont des souvenirs qui remontent à son enfance, quand il avait 10 ou 12 ans. "

Mais quand Vincenzo avait 12 ans, Francesco, qui avait 9 ans de plus que son cadet, avait 21 ans. Devait travailler à la mine depuis longtemps déjà. Pas possible qu'ils n'aient pas parlé de la mine ensemble. Du travail d'esclave du mineur, au fond de la mine. Quatorze heures par jour. Des revendications des mineurs. De leurs luttes. Des premières grèves. Des manifestations. Des trois morts de Buggerro. En 1904.

C'est cette histoire là que je veux connaître. Cette histoire là que je veux entendre. Cette histoire là que je dois écrire. En mémoire de mon grand-père inconnu. A la gloire de mon grand-père inconnu.

 

© Jean-Louis Crimon

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 04:35
Cimetière de Saint-Souplet-sur-Py. Marne. 2 Nov. 2014. © SC

Cimetière de Saint-Souplet-sur-Py. Marne. 2 Nov. 2014. © SC

 

 

                                                                        1

 

Mon cher grand-père que je n'ai pas connu, je t'écris cette lettre que tu ne recevras jamais. A moins que je ne te la porte moi-même au pays de l'envers du décor, là où les vivants apprennent à être des morts. Au pays de l'au-delà des nuages, pour nous qui, en bas, croyons, depuis plus de 2000 ans, que ces choses là se passent au ciel. Peu importe, où que tu sois, j'en fais le serment, j'irai jusqu'à toi.

Je dois te dire que ça en a pris du temps pour retrouver ta trace. Tu ne nous as pas facilité la tâche. Une date de naissance. Un lieu de naissance. Un nom de village. Pas davantage. Pas de date de mort. Pas de tombe. Pas de cimetière connu pour le grand-père inconnu.

Au sud du Sud, une île italienne, la Sardaigne, qu'à cela ne daigne. La Corse est bien une île française. Un village de montagne. Une année : 1896. Un jour et un mois de naissance : 8 mars.

J'ai voulu refaire le chemin qui a dû être le tien. Je suis venu remettre mes pas dans tes pas. Point de départ : le village. Ton village. Ce village qui s'appelle toujours Fluminimaggiore. Littéralement, textuellement, Fleuve majeur. Fluminimaggiore. Tout près de Buggerru, là où il y a la mine. Une mine riche en minerai de plomb et de zinc. Destin tout tracé des enfants des pauvres gens. Paradoxe sublime : du fleuve majeur partaient, à pied, des bataillons de mineurs. Dans le double sens du terme. Aucune autre alternative pour une existence humaine de ce temps-là. Pas de mode majeur. Même en étant né à Fluminimaggiore. Condamné, dès l'enfance, à vivre sa vie en mode mineur.

De ta famille, tu ne nous as pas dit grand chose. Ta vie, très brève, trop brève, ne t'en a pas laissé le temps. Ton passage terrestre t'as juste laissé le temps de laisser deux enfants. Deux filles. Une Sarde. Une Française. Juliette, ma mère. Que tu abandonnas le jour de sa naissance. Mort le jour-même de sa naissance. Mort le jour où ta fille française est née. Selon la mère de ma mère, ma grand-mère. Berthe Leloup. C'est ma mère qui me l'a dit. C'est ma mère qui m'a dit que c'est ce que sa mère lui avait dit. Une fois pour toutes. Pour ne plus avoir à en parler. Elle devait se faire à l'idée. Elle ne connaîtrait jamais son père. Ne porterait jamais son nom. On ne porte pas le nom d'un mort. Ne s'appellerait jamais Zanda de son vivant. Seulement à sa mort. Ayant elle-même pris soin de faire graver, de son vivant, le beau nom de Zanda sur sa tombe.

 

© Jean-Louis Crimon

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