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30 août 2021 1 30 /08 /août /2021 08:57
Eugène Dabit. Petit-Louis (Librairie Gallimard, 1930). L'Île, trois nouvelles : Les Compagnons de l'Andromède, Un matin de pêche, Les Deux Marie (Gallimard, 1934).© Jean-Louis Crimon
Eugène Dabit. Petit-Louis (Librairie Gallimard, 1930). L'Île, trois nouvelles : Les Compagnons de l'Andromède, Un matin de pêche, Les Deux Marie (Gallimard, 1934).© Jean-Louis Crimon

Eugène Dabit. Petit-Louis (Librairie Gallimard, 1930). L'Île, trois nouvelles : Les Compagnons de l'Andromède, Un matin de pêche, Les Deux Marie (Gallimard, 1934).© Jean-Louis Crimon

Né en 1898, à Mers-les-Bains, mort à Sébastopol, en 1936, Union Soviétique, pour ne pas dire Russie, Eugène Dabit a appartenu à ce courant aujourd'hui méconnu de la littérature française appelé littérature prolétarienne. Né à Mers-les-Bains, parce que ses parents voulaient que leur enfant naisse au bord de la mer et qu'ils y louaient chaque été un petit appartement, Dabit se veut d'abord artiste peintre, mais c'est dans l'écriture qu'il aura la reconnaissance qui ne viendra pas pour sa peinture. Pourtant, à la fin des années vingt, il expose au Salon des indépendants en belle compagnie : Modigliani, Soutine et Utrillo. Il admire aussi Maurice de Vlaminck dont il s'imprègne des atmosphères.

En 1923, ses parents font l'acquisition, au 102, quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin, de l'Hôtel du Nord. Ils en sont les gérants. Eugène Dabit, lui, y sera parfois garçon de café ou portier de nuit. Véritable université populaire pour celui qui n'est pas allé plus loin que le certicat d'études primaires.

Sans doute un des secrets du succès, dès sa parution, de son Hôtel du Nord, (Robert Denoël, 1929). Davantage qu'un simple roman, L'Hôtel du Nord est une succession de tranches de vies, de portraits de personnages fabuleux et d'anecdotes vraies. Eugène Dabit sera le premier lauréat du prix du Roman populiste, en 1931, et son roman sera, dans la langue de l'époque, "porté à l'écran", par Marcel Carné, en 1938, avec Louis Jouvet et Arletty. Gros plan sonore inévitable sur cette impayable réplique d'Arletty et cette gouaille inimitable  : "Atmosphère, atmosphère, est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère... ? "

 

Plaisir à relire, ce matin, ce bel envoi de Dabit à Gaston Picard pour son deuxième roman publié, Petit-Louis (Librairie Gallimard, 1930) : "Voici le livre dont je vous avais parlé. L'aimerez-vous comme L'Hôtel du Nord. C'est une autre histoire et pourtant toujours ce même monde parisien que vous aimez ausi."  Votre E. Dabit

 

© Jean-Louis Crimon

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29 août 2021 7 29 /08 /août /2021 08:57
Lettres de Chine. Victor Segalen. 10/18. 1993. Stèles. Victor Segalen. Librairie Plon et Club du meilleur livre. 1955. © Jean-Louis Crimon
Lettres de Chine. Victor Segalen. 10/18. 1993. Stèles. Victor Segalen. Librairie Plon et Club du meilleur livre. 1955. © Jean-Louis Crimon

Lettres de Chine. Victor Segalen. 10/18. 1993. Stèles. Victor Segalen. Librairie Plon et Club du meilleur livre. 1955. © Jean-Louis Crimon

Lire ou relire Lettres de Chine, c'est prendre le large, avec ou sans marge. Ces lettres de Segalen à sa femme, Yvonne Segalen, Mavone aimée, Mavone bienaimée, Mavone chérie, sont d'une beauté rare. D'avril 1909 à février 1910, elles sont la ponctuation intime d'un journal de voyage qui est aussi et surtout voyage intérieur. Un jeune Européen en quête de l'ancien monde chinois se trouve lui-même au cours du parcours. Victor Segalen, dans une lettre à Claude Debussy, datée du 6 janvier 1911, s'exclamera : " ... au fond, ce n'est ni l'Europe, ni la Chine que je suis venu chercher ici, mais une vision de la Chine. Celle-là, je la tiens et j'y mords à pleines dents."

 

Comme dans "Stèles", Stèles face au nord :

 

" Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes coulants,

une voix pure et chantant goutte à goutte.

Et quand parfois, malgré moi — du feu passe dans mon regard,

elle sait comment on l'attise en frémissant : eau jetée sur les charbons rouges."

(Page 87, Librairie Plon, 1955.)

 

ou encore, "Stèles", Trahison fidèle  :

 

" Tu as écrit : "Me voici fidèle à l'écho de ta voix, taciturne, inexprimé."

Je sais ton âme tendue juste au gré des soies chantantes de mon luth :

C'est pour toi seule que je joue."

(Page 73, Librairie Plon,1955.)

 

Victor Segalen, (1878-1919), brève existence humaine, d'abord admiré d'un petit nombre de lettrés, mais trace indélébile dans le coeur des humains qui l'ont lu ou qui le liront.

 

© Jean-Louis Crimon

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28 août 2021 6 28 /08 /août /2021 08:57
Vladimir Maïakovski. Ecoutez, si on allume les étoiles... Le Temps des Cerises. 2013. © Jean-Louis Crimon
Vladimir Maïakovski. Ecoutez, si on allume les étoiles... Le Temps des Cerises. 2013. © Jean-Louis Crimon

Vladimir Maïakovski. Ecoutez, si on allume les étoiles... Le Temps des Cerises. 2013. © Jean-Louis Crimon

"Camarade la vie, allons, presse le pas !" J'ai 20 ans et ce vers de Maïakovski me touche plein coeur. Leitmotiv inoxydable. Je découvre qu'il est possible de casser le vers, d'exploser le vers, de faire vivre le vers, tout en préservant la rime. Vers libre et contrainte de la rime intérieure. Maïakovski affirme : "Je fais des phrases sur le modèle des cris".

Assonnances et allitérations, jeu incessant avec les sons, la clé d'une écriture où le vocal et le sonal sont les premiers ingrédients du verbal. La poésie est destinée à être "parlée". Dans son texte théorique " Comment faire les vers", Maïakovski explique et argumente : 

"Sans rimes, les vers tomberaient en morceaux. La rime vous fait revenir à la ligne précédente, vous oblige à y penser, oblige les lignes qui formulent une pensée à tenir ensemble... La consonance des derniers mots, la rime, n'est qu'un des innombrables moyens de lier les lignes, d'ailleurs le plus simple et le plus grossier. On peut rimer le début des lignes, on peut rimer la fin de la première ligne avec le début de la seconde et en même temps avec les premiers mots de la troisième et de la quatrième..."

 

En même temps, je n'oublie pas ce rappel en forme de mise en garde de Léo, le grand Ferré, qui affirme dans sa Préface à "Poète, vos papiers", dès 1957 : "Le vers libre n'est plus le vers, puisque le propre du vers est de n'être point libre ! "

 

Moralité : au travail ! Poète... vos papiers !

 

"Camarade la vie, allons, presse le pas !"

 

© Jean-Louis Crimon

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27 août 2021 5 27 /08 /août /2021 08:57
L'Ultima Estate in Città. Gianfranco Calligarich. 1973. Le Dernier Eté en ville. Gallimard. 2021.
L'Ultima Estate in Città. Gianfranco Calligarich. 1973. Le Dernier Eté en ville. Gallimard. 2021.

L'Ultima Estate in Città. Gianfranco Calligarich. 1973. Le Dernier Eté en ville. Gallimard. 2021.

Curieux destin que celui du premier roman de Gianfranco Calligarich. Plus de quarante ans de purgatoire. Passé inaperçu ou presque à sa sortie, début des années 70. "L'Ultima Estate in Città" ne rencontre, en 1973, que ce qu'il est convenu d'appeler un succès d'estime. Façon délicate de dire que le roman n'a guère de succès. 50 ans plus tard, miracle et résurrection absolue. Après une seconde parution en Italie, en 2010, qui le rend à nouveau vivant, le roman renaissant est aujourd'hui déclaré : " roman culte".

 

Pigiste occasionnel sans motivation réelle, apprenti chroniqueur pour des revues médicales, dilettante social que Rastignac n'a jamais fasciné, doux rêveur qui se fout de la gnaque du winner, passant discret dans une société où il met un point d'honneur à laisser à d'autres les places à prendre, amoureux sans conviction, séducteur intermittent, Leo Gazzarra est un anti-héros subtil. Loser magnifique qui préfère l'ombre à la lumière des artifices de la prétendue bonne société.

Parfaitement aux antipodes de ces ambitieux qui regarde le haut de la bonne société avec des yeux envieux, prêts à tout pour réussir, Leo Gazzarra, lui, confusément, pressent déjà que sa destinée, c'est de tout faire pour échouer. Mais avec talent et un rien d'ironie. Même en amour, ou à ce qui pourrait y ressembler, il ne ne joue pas vraiment le jeu. Quant aux bons plans de boulot que ses amis pourraient lui dégoter, il est déjà du côté de celui qui passe à côté.

 

"Mes amis avaient des idées très précises, obtenir un diplôme, se marier et gagner de l'argent, mais cette perspective me répugnait." ( Page 13.)

 

"Noël était dans deux jours, tout devait déjà être organisé pour le déjeuner avec leurs filles, les maris et les enfants de leurs filles. Que des gens comme il faut. Où était ma place là-dedans ? Je sentais déjà les regards silencieux de mon père, j'entendais déjà les questions de ma mère, les commentaires de mes soeurs du haut du petit monticule de respectabilité bien ordonnée où elles avaient fait leur nid." (Page 188.)

 

Gianfranco Calligarich a aujourd'hui 74 ans et se prête de bonne grâce au jeu des interviewes. Sans aigreur ni amertume particulière. S'amusant presque de cette histoire d'amour à rebours. Son roman, d'abord mal aimé, ou pas aimé du tout, suscitant soudain des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers, bientôt des millions de coups de foudre. Livre culte. Roman culte. De quoi en avoir "plein le culte". Poli et pas forcément francophile, Gianfranco Calligarich n'osa pas la réplique limite vulgaire qui vient de m'échapper.

 

Cela dit, ou écrit, ce roman est un vrai bonheur de lecture et pour qui connait piazza Navona ou piazza del Popolo, le château Saint-Ange, le Campo dei Fiori, ou la plage d'Ostie, de très agréables déambulations au coeur de Rome, déambulations souvent nocturnes et non moins souvent très alcoolisées. Seul petit bémol, un terme étrange parcourt la traduction du beau roman de Gianfranco Calligarich, un néologisme non encore répertorié dans la galaxie des sentiments des personnages de fiction, le terme "brancal", synthèse, selon la traductrice, de "branque" et de "bancal". Innovation langagière, pour ne pas dire linguistique, pas très heureuse. Nouveau mot voué manifestement à une très courte carrière.

 

Florilège :

page 27 : " Je n'étais pas en position d'exiger mieux pour achever une journée aussi brancale."

page 51 : " C'était un quartier aux rues défoncées, desservies par les trams les plus brancals que j'aie jamais vus."

page 69 : C'était une adaptation particulièrement brancale des Trois soeurs.

page 93 : " Je suis resté planté là, à penser à Niarcos comme un douanier brancal."

page 96 : " On avait les pères les plus brancals de l'histoire."

page 103 : " Vous me donnez l'impression d'être un vieux brancal, avec tout ce champagne..."

page 124 : "Ce type était brancal comme pas deux."

page 138 : "Je craignais qu'elle finisse par découvrir que je n'étais là-dedans qu'un dactylo complètement brancal."

page 141 : " — Oui, le dernier et le plus brancal des Mohicans."

page 149 : " Vous avez l'air brancals comme tout, dit-elle, parlant comme nous." 

page 183 : " Eva ne comprenait pas comment Arianna pouvait être amoureuse d'un type aussi brancal que moi."

page 189 : " C'était étrange, mais je ne me sentais même pas triste. Pas trop, du moins. Un peu brancal, ça oui, et à un moment donné, je pris le tram.

page 202 : " C'était le pantalon le plus brancal que j'avais jamais vu et elle se mit à ricaner."

 

Arianna, la jeune vénitienne croisée le soir de ses trente ans, aurait pu extraire Leo Gazzarra de son inaptitude à vivre, mais tout se passe comme si ces deux-là passaient leur temps à tout faire pour se manquer. Systématiquement à contre-temps, Leo et Arianna sont en décalage permanent, même quant on les croit au diapason. Comme si, Fellini ou pas, la Dolce vita était plus amère que douce. Plus cruelle que belle. Plus absurde qu'on ne pense quand la plupart essaient de lui trouver un sens.

 

© Jean-Louis Crimon

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26 août 2021 4 26 /08 /août /2021 08:57
Paris. RER. Déc. 2012. Le Gai Savoir. Friedrich Nietzsche. © Jean-Louis Crimon. L'homme et ses labyrinthes. 10/18. Angèle Kremer-Marietti.
Paris. RER. Déc. 2012. Le Gai Savoir. Friedrich Nietzsche. © Jean-Louis Crimon. L'homme et ses labyrinthes. 10/18. Angèle Kremer-Marietti.

Paris. RER. Déc. 2012. Le Gai Savoir. Friedrich Nietzsche. © Jean-Louis Crimon. L'homme et ses labyrinthes. 10/18. Angèle Kremer-Marietti.

Un Poche dans la poche. Le titre dépasse. Dépasse de la poche. Poche de veste en cuir. Lecture à venir. J'hésite. Je cadre. Je flashe. En fait, j'ai flashé sur le titre. Le Gai Savoir. Nietzsche. Friedrich Nietzsche. Lecture lointaine. Année 1972. Licence de Philosophie. Angèle Kremer-Marietti. Prof adorable. Cours fabuleux. La belle Angèle, nous en étions tous amoureux.

Envie de relire Nietzsche. Un désir de lecture, à quoi ça tient ? A peu de choses. Un quai de RER. Un Poche qui dépasse d'une poche. La vie n'est pas si moche.

 

Le Gai Savoir de Friedrich Nietzsche, publié en 1882, sous le titre " Die fröhlische Wissenschaft", la gaya scienza. Référence aux troubadours, l'expression Gai Saber, gaya scienza, était une façon de nommer en occitan l'art de composer des poésies lyriques. L'expression "gai sçavoir" fut très tôt reprise dans la littérature, puis par Rabelais dans Gargantua et Pantagruel.

 

Idée de reportage. Idée soudaine. Faire la photo systématique de tous ces livres qui se lisent là où, au départ, on ne vient pas pour lire. Dans les bus, les trains, les avions. Les gares, les aéroports. Les quais. Les portes. Les portes d'embarquement. Tous ces endroits de lecture peu communs. Lieux pourtant communément devenus les endroits où on lit désormais le plus.

J'aimerais mettre en commun toutes ces lectures personnelles. Privées. Lectures privées dans l'espace public. Lectures privées dans tous ces lieux dits publics. Photos insolites. Inattendues. Volées. Dérobées. Concédées. Acceptées. La lecture "surprise" dans tous ses états. Une photo de livre par jour. Tout au long d'une année. 365 titres de ce qui se lit, aujourd'hui, ici, à Paris. Dans des situations pas toujours très confortables. Métros bondés. Heures de pointe. Matins blêmes ou soirs d'hiver.

Mais, en fait, d'où vient cette manie de lire dans les Transports en commun ? Qui, la première, ou le premier, osa ? Le journal, passe encore, c'est banal, c'est normal. Mais un livre, un roman ou un livre de philosophie, un vrai livre. 200 pages ou davantage. Dans nos trajets quotidiens. Dans les Transports en commun. Qui peut me dire comment et pourquoi ? Personne.

 

Si, moi, je sais pourquoi. Friedrich ne me démentiera pas. C'est la lecture qui nous transporte.

 

© Jean-Louis Crimon

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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 08:57
"Du côté de chez Swann". Marcel Proust.1913. © Jean-Louis Crimon
"Du côté de chez Swann". Marcel Proust.1913. © Jean-Louis Crimon

"Du côté de chez Swann". Marcel Proust.1913. © Jean-Louis Crimon

" Longtemps, je me suis couché de bonne heure", l'incipit de Du côté de chez Swann, premier des quinze volumes consacrés par Marcel Proust à La Recherche. La recherche du temps perdu. L'une des phrases les plus célèbres de la littérature française. 

Ce soir, avant de vous endormir, pourquoi ne pas relire aussi ces premières phrases qui suivent cette toute première phrase. Cette attaque insolite et inoubliable. Cette phrase des phrases, par laquelle toutes les phrases sont possibles. " Longtemps, je me suis couché de bonne heure."

Non, ne pensez  pas : allez avoir l'envie d'écrire après ça ! Commencez simplement par lire ou relire. Par avoir envie de lire.

 

" Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire :"Je m'endors". Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais encore avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier;  il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles Quint."

...

" Quelquefois, comme Eve naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve."

 

On dit que Proust avait lu "Matière et  Mémoire" de Bergson en 1910. Bergson qui écrivait : "Un être humain qui rêverait son existence au lieu de la vivre tiendrait sans doute ainsi sous son regard, à tout moment, la multitude infinie des détails de son histoire passée."

La clef de La Recherche dans Matière et Mémoire, je n'y avais jamais pensé. 

 

© Jean-Louis Crimon

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24 août 2021 2 24 /08 /août /2021 08:57
Inès Cagnati. Génie la folle. Editions Denoël. 1976. Folio Gallimard, 1979. © Jean-Louis Crimon

Inès Cagnati. Génie la folle. Editions Denoël. 1976. Folio Gallimard, 1979. © Jean-Louis Crimon

"Elle allait dans les fermes aider aux travaux. En hiver, elle coupait les haies ou les bois, faisait les fagots. Le jeudi, j'allais avec elle. Je ramassais les petites branches, je les mettais dans les tas. On était seules. A midi, elle faisait un petit feu.

...

" Au printemps, elle bêchait les vignes, les champs de petis pois, de fèves. Je me souviens des tulipes sauvages jaunes ou rouges dans les vignes. Je les cueillais, lui en faisais des bouquets jaunes et rouges qui flétrissaient au bout des rangs. Je ramassais aussi la mâche et les poireaux sauvages, et le soir on les mangeait."

...

"En automne, on allait dans les fermes aider à l'effeuillage du maïs. On parlait après le souper. On marchait dans les chemins pleins de nuit, elle avec le falot qui la faisait ombre démesurée, moi derrière collée à son ombre et courant de toutes mes forces de peur de la perdre et de rester seule dans la nuit. Si je butais contre elle, elle disait sans se retourner : - Ne marche pas sur mes talons.

...

 

La petite Marie court sans cesse dans les pas de sa mère, celle que tout le monde appelle Génie la folle et qui travaille aux champs tout au long de chaque journée. Du poids des fatigues de ses bras donnés dans les fermes et du poids des méchancetés endurées, la mère rentre chaque soir fourbue, éreintée, épuisée, au point de n'avoir pour sa fille qu'une unique pauvre phrase à la bouche : "Ne reste pas dans mes jambes". 

Génie la folle ne dit jamais les mots d'amour ou de tendresse que Marie espère tellement fort. Eugénie, fille de bonne famille, qui a refusé de dire le nom de son violeur pour ne pas être contrainte au mariage. Chassée par sa propre mère pour avoir "déshonoré une famille respectable", Eugénie ne parle plus, ne sourit plus, ne chante plus, elle si joyeuse autrefois. Dans cette vie vide d'être trop pleine de malheurs, seul le grand-père accorde de petites attentions à Marie. Une pomme, des noix, des noisettes qu'il lui glisse en cachette dans les poches, loin du regard de la grand-mère acariâtre qui ne supporte pas la présence de l'enfant de la honte. Un beau jour, dans la vie de Marie, débarque Rose, une vache aveugle, offerte à sa mère pour ses services rendus chez le maire. Mais Marie se moque des yeux qui ne voient pas et qui condamne Rose à l'obscurité, puisque Rose illumine ses journées. 

 

Fascinant le côté lancinant des reprises, non pas des répétitions, vagues successives d'une écriture qui déferle en presque douceur sur la cruauté des gens et de la vie. Inès Cagnati, qui dédie son livre à sa mère ("A Térésina Stédile, ma mère"), a donné vie à un roman qui vous poursuit et vit en vous, une fois le livre refermé, et pour longtemps. 

Pour tout dire, ce petit livre-là m'a été prêté par une jolie dame brune au temps où j'étais bouquiniste, Quai de la Tournelle, rive gauche, à Paris, il y a maintenant une bonne dizaine d'années et aujourd'hui, j'aimerais bien lui rendre ce petit Folio. Si vous la croisez un jour sur le quai ou si vous la connaissez, dites-le lui.

Signe que le roman parfois rejoint la vraie vie. Je crois bien que son prénom, c'était... Marie.

 

 

© Jean-Louis Crimon

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23 août 2021 1 23 /08 /août /2021 08:57
Tristan Cabral. " Ouvrez le feu ! " Editions Plasma. 1974. " Du pain et des pierres ". Editions Plasma. 1977. © Jean-Louis Crimon
Tristan Cabral. " Ouvrez le feu ! " Editions Plasma. 1974. " Du pain et des pierres ". Editions Plasma. 1977. © Jean-Louis Crimon

Tristan Cabral. " Ouvrez le feu ! " Editions Plasma. 1974. " Du pain et des pierres ". Editions Plasma. 1977. © Jean-Louis Crimon

Peu m'importe si Tristan Cabral n'est pas mort "suicidé" comme l'ont écrit tous ceux qui ont cru à la terriblement belle histoire d'une fin de vie à la Jacques Vaché ou à la Jacques Rigaut. Première version pour une entrée en littérature : Tristan Cabral s'est pendu, à vingt-quatre ans, l'été 1972, dans un couloir de l'asile de Quissac. M'importe au contraire de savoir que Cabral est toujours vivant. Contrairement à beaucoup de mes contemporains, je n'ai pas de fascination particulière pour les poètes suicidés de la société. Aucune attraction morbide pour le romantisme des jeunes morts. Peu m'importe encore si Tristan Cabral n'a jamais vraiment existé. Peu m'importe si Tristan Cabral n'est que le pseudonyme de Yann Houssin. Mort en juin de l'an dernier. Les poèmes de Tristan Cabral sont vivants à tout jamais. Eternellement vivants. M'ont donné l'irrésistible dur durable désir d'écrire. Dans la fragile famille des frères d'écriture, à tout jamais, Cabral est le premier.

 

"L'été, il court dans les avoines,

Un moineau le conduit;

L'hiver, il dort au creux d'un arbre.
Le moineau le nourrit.
Le tilleul le protège.
"

 

© Jean-Louis Crimon

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22 août 2021 7 22 /08 /août /2021 08:57
Le parti pris des choses. Francis Ponge. NRF. 1942.  Le Carnet du Bois de Pins. Francis Ponge. Mermod.1947. © Jean-Louis Crimon
Le parti pris des choses. Francis Ponge. NRF. 1942.  Le Carnet du Bois de Pins. Francis Ponge. Mermod.1947. © Jean-Louis Crimon

Le parti pris des choses. Francis Ponge. NRF. 1942. Le Carnet du Bois de Pins. Francis Ponge. Mermod.1947. © Jean-Louis Crimon

Longtemps, je n'ai rien compris au travail de Francis Ponge. L'huître ou Le cageot, ça me laissait de marbre et Le parti pris des choses, paru en 1942, complétement sur ma faim. Je campais sur mes certitudes. L'étude objective d'un objet ne pourra jamais s'appeler poème. Ce travail n'a rien à voir avec le travail du poète. Rien à voir avec le métier de poète. Aborder L'huître sous la forme d'un galet est un choix beaucoup trop déconcertant pour ma sensibilité.

 

Feuilletant à nouveau ce matin très tôt "Le parti pris..." je décidais moi aussi d'en prendre mon parti. Ouvrant le livre de Ponge au hasard, mon regard se fixa sur les deux lignes d'un bas de page :

 

"Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin."

 

Relevant les yeux vers le début du texte, je découvris le titre. C'était écrit "Le papillon". J'eus alors comme une révélation. Sans être désormais un excellent Pongiste, je comprends qu'il y a mille et une façon d'être poète. 

 

© Jean-Louis Crimon

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21 août 2021 6 21 /08 /août /2021 08:57
Le Manteau et autres nouvelles. Nicolas Gogol. 1843. Le Manteau et autres nouvelles. Traduction nouvelle de Tatiana Rouvenne. Ch. Grasset Editeur. Genève. 1948.  © Jean-Louis Crimon
Le Manteau et autres nouvelles. Nicolas Gogol. 1843. Le Manteau et autres nouvelles. Traduction nouvelle de Tatiana Rouvenne. Ch. Grasset Editeur. Genève. 1948.  © Jean-Louis Crimon

Le Manteau et autres nouvelles. Nicolas Gogol. 1843. Le Manteau et autres nouvelles. Traduction nouvelle de Tatiana Rouvenne. Ch. Grasset Editeur. Genève. 1948. © Jean-Louis Crimon

" Nous sommes tous nés du Manteau de Gogol." Je ne sais plus qui un jour m'a fait cadeau de cette phrase, après la lecture de mes nouvelles. Mes premiers écrits ne méritaient pas un tel hommage. Le Manteau, en russe Шинель, nouvelle fantastique publiée pour la première fois par Nicols Gogol, dans un recueil intitulé "Les Nouvelles de Pétersbourg", en 1843. Le Manteau dont on a dit qu'une traduction plus exacte serait plutôt La Capote, pardessus d'hiver porté par les fonctionnaires et les soldats russes. Dans ce recueil, Nicolas Gogol donne aussi à lire Le Nez, Le Portrait, et Les gentilshommes de l'ancien temps.

Le personnage principal du Manteau est un petit homme avec un début de calvitie, fonctionnaire pétersbourgeois, Akaki Akakiévitch Bachmatchkine. Son travail consiste à rédiger des copies d'actes, tâche qu'il met un point d'honneur à accomplir avec un soin extrême, malgré les moqueries et les humiliations. Un jour, il prend conscience que son manteau, vraiment trop usé, doit être remplacé. Il doit s'acheter un manteau neuf. Dans ce qui devient l'unique but de sa pauvre existence, il décide d'économiser, kopeck après kopeck, pour pouvoir acquérir, un jour, le manteau neuf. Bonheur intraduisible le jour où il l'endosse pour la première fois. Ses collègues organisent une fête pour célébrer l'événement. "Cette journée fut pour Akaki Akakiévitch pareille à une fête des plus solennelles. Il rentra à la maison complétement heureux, enleva son manteau et le pendit au mur avec précaution, ne pouvant se lasser d'en admirer le drap et la doublure. 

Après son repas, Akaki s'étend sur son lit, attend que la nuit tombe, puis décide soudain de s'habiller, de mettre son manteau neuf, et d'aller marcher en ville. " Akaki Akakiévitch regardait tout cela comme pour la première fois; il n'était plus sorti le soir depuis des années." Bien mal lui en prit, Akaki est victime d'une agression et on lui vole son manteau.  

Pour la première fois de sa vie sans doute, Akaki Akakiévitch sent monter en lui un profond sentiment de révolte. Il décide de tout faire pour récupérer son bien. Entreprise qui va tourner au drame : Dans Pétersbourg, Akaki meurt de froid. 

C'est le début d'événements inexpliqués. Un spectre effraie les passants dans différents quartiers de la ville, fantôme qui prend un malin plaisir à voler leurs manteaux.

 

© Jean-Louis Crimon

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