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26 avril 2016 2 26 /04 /avril /2016 00:01
Gustave Flaubert.  © droits réservés.

Gustave Flaubert. © droits réservés.

Cher Flaubertiste,

 

Tu n'imagines pas combien Flaubert a souffert pour mener à bien son Bouvard et Pécuchet. Au mois de mars 1880, Gustave croit enfin toucher au but: il commence le dernier chapitre du premier volume. Mais il meurt, sans l'avoir achevé, le 8 mai 1880. Le second volume devait comprendre le dossier de la bêtise humaine dont fait partie le Dictionnaire des idées reçues

Extrait d'une lettre à George Sand: "Je lis maintenant des livres d'hygiène. Oh ! que c'est comique ! Quel aplomb que celui des médecins ! quel toupet ! quels ânes, pour la plupart ! Je viens de finir la Gaule poétique du sieur Marchangy. Ce bouquin m'a donné des accès de rire." Correspondance, IV, p.195.

Dans une lettre à Mme Roger des Genettes, Correspondance, IV, p.206, Flaubert raconte:" Dans une quinzaine, je m'en retourne vers ma cabane, où je vais me mettre à écrire mes deux copistes. La semaine prochaine, j'irai à Clamart ouvrir des cadavres. Oui ! Madame, voilà jusqu'où m'entraîne l'amour de la littérature."

Dans le courant de l'été 1874, Flaubert écrit à George Sand qu'au cours d'un petit voyage en basse Normandie il a découvert "sur un plateau stupide" un endroit propice à loger ses deux bonshommes, "entre la vallée de l'Orne et la vallée d'Auge". Flaubert explique: "J'aurais besoin d'y retourner plusieurs fois. Dès le mois de septembre, je vais donc commencer cette rude besogne. Elle me fait peur et j'en suis d'avance écrasé."

Au mois de juillet de cette même année 1874, Flaubert, pris de syncopes et d'étouffements, est envoyé au Righi, où il ne reste que trois semaines, et dès sa rentrée il écrit à Edmond de Goncourt: "A mon retour ici, j'ai enfin commencé mon roman, lequel va me demander trois ou quatre ans. J'ai cru d'abord que je ne pouvais plus écrire une ligne. Le début a été dur. Mais enfin, j'y suis, ça marche, ou du moins, ça va mieux."

Le 2 décembre 1874, il écrit à George Sand: "Dans un mois, j'espère avoir fini avec l'agriculture et le jardinage, et je ne serai qu'aux deux tiers de mon premier chapitre."

 

L'ouvrage que tu parcours ce matin porte en titre Bouvard et Pécuchet, Oeuvre Posthume. C'est une édition de 1923. Le tome Bouvard et Pécuchet fait partie des Oeuvres Complètes de Gustave Flaubert. L'Editeur, Louis Conard, précise: La présente édition définitive des Oeuvres de Gustave Flaubert a été tirée par l'Imprimerie Nationale en vertu d'une autorisation de M. Le Garde des Sceaux en date du 30 janvier 1902. Il a été tiré de cette Edition 50 exemplaires numérotés sur papier de Chine.

Ton exemplaire est en papier ordinaire. En bas de page, cette dernière précision du Libraire-Editeur Louis Conard: Le texte de cette édition est conforme à celui de l'édition originale, Paris, 1881. Alphonse Lemerre, éditeur. Avec addition des notes et du Dictionnaires des idées reçues.

Depuis toujours, dans les livres, tu es curieux des notes en bas de page. Messages faussement insignifiants. Précisions historiques que l'on vous délivre. Doctes anecdotes. Pour mieux faire vivre le livre. Pour aider le lecteur à survivre.

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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 10:00
Fontaine-les-Vervins. "Du côté de chez Shuang", étudié par les élèves du Lycée Agricole de La Thiérache.

Fontaine-les-Vervins. "Du côté de chez Shuang", étudié par les élèves du Lycée Agricole de La Thiérache.

Cher romancier voyageur,

Tu retrouves tes lycéens de Fontaine-les-Vervins. Elèves de seconde du Lycée Agricole de La Thiérache. Beaux et bons élèves, un peu surpris et déconcertés au cours de vos premières rencontres. Très francs et très directs aussi: "Monsieur, on comprend rien à votre bouquin !" et aussi: "Y'a trop de jeux de mots dans votre roman ! C'est fatigant !"

Toi, tu essaies de reprendre la balle au bond. Un romancier, vous savez, c'est son métier, il joue avec les mots, les idées, les ambiances, les personnages. Tu essaies d'expliquer que la littérature n'est pas aussi éloignée de la vie qu'ils le pensent. Un romancier, enfin, le romancier que tu es ou que tu essaies d'être, ça n'écrit pas à partir de rien. Le romancier écrit toujours un peu, beaucoup, passionnément, à partir de ce qu'il vit ou de ce qu'il a vécu. Tu leur racontes la Chine, la Mongolie, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande aussi. Sans oublier Tallin, Riga et Vilnius, les trois pays Baltes. L'Ecosse, la Roumanie. Enfin, tous ces pays où tes pas sont passés. Pour laisser leur empreinte davantage dans ta tête et dans ton coeur que sur le bitume des villes traversées.

Ce lundi, c'est le "Jour J", le jour où l'on enregistre les extraits de texte choisis en Mars dernier. Un technicien est venu de Laon. Pour les enregistrer. Les extraits, ils se les ont apprivoisés depuis la dernière fois. Ils se les sont déjà appropriés. Mis en bouche. Cette fois, c'est la mise en voix. Avant, fin Mai, au Théâtre de Vervins, la mise en scène. Encore un bon chemin à parcourir d'ici là. Mais une si belle histoire et un si beau compagnonnage.

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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 00:01
Terminale Philo. 1968-69. Lycée Lamarck. Albert. Somme. Picardie. © Photographe scolaire

Terminale Philo. 1968-69. Lycée Lamarck. Albert. Somme. Picardie. © Photographe scolaire

Cher lycéen de l'après Mai 68,

 

Tu retrouves aujourd'hui cette photo de ta dernière année de lycée. Au dernier rang, au centre, tu baisses la tête. Comme si tu contemplais le Maître. Votre Socrate depuis la rentrée de septembre. Noël Deschamps, professeur de philosophie. L'éveilleur. Celui qui va mettre un peu de lumière sur tes sombres et sinistres années de collège et de lycée. Celui qui va donner du sens. Du sens à une vie qui, pour toi, jusque là, n'en avait pas.

Une vingtaine d'élèves dans cette Terminale A où tu te retrouves après une Première de remise à niveau. Entre ta Seconde et ta Première, tu as la particularité d'avoir passé une année entière en dehors de la vie scolaire. Vie active, disent les Profs.  Aide-Métreur dans une entreprise de Bâtiment et de Travaux Publics. La fin de ta Seconde était sans avenir: Non admis en classe supérieure, Non autorisé à redoubler. Tu t'étais donc résigné à ce qui semblait être ton destin tout traçé: fils d'ouvriers, au mieux, tu serais Employé de Bureau. Un métier "au chaud" disait ta mère, par rapport à ton père, manoeuvre et jardinier, qui a travaillé toute sa vie... "dehors".

Les détours, les refus, les exclusions, depuis le début, tu savais que c'était ton lot. Renvoyé du Petit séminaire, à la fin de ta sixième, pour avoir osé, par écrit, répondre NON à la question: "Pensez-vous avoir la vocation ? "

Chemins de traverse, retours à la "case départ", zigzags... Collège, Ecole Primaire, Collège, Lycée, Vie active, Lycée... Tu savais que la ligne droite ne serait pas ta destinée. Par ton père, un temps ouvrier du chemin de fer, tu connaissais l'importance des traverses pour solidifier la voie, la voie... ferrée.

Ce matin du dernier dimanche d'Avril, tu regardes un à un ces visages un temps aimés, ces camarades de classe, tous beaucoup plus brillants et savants que toi. Tu peux encore les nommer. Sans hésitation. Un nom ou deux, ou trois, te semblent incertains. Pour l'essentiel, la mémoire est intacte, comme le son de la voix. De leurs voix. De leurs rires aussi. Ils se moquaient parfois de toi.

Margareth Mallépart, Patrick Fouchard, André Charlot, Rémi Lajeunesse, Richard Dufour, Liliane Leturcq, Anny Stuer, Denis Dufresnoy, Noël Balin, Nicole Boitel, Monique Kusak, Dominique Noiret, Jean-Claude Laignel, Jocelyne Dobel, qu'êtes-vous devenus ?

Qu'avez-vous fait de vos vies ? Qu'avons-nous fait de nos vies ? Ohé, les amiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis ! Où êtes-vous ?

Toi, tu te prépares à ton nouveau rôle, un rôle pas très drôle: accueillir ta tête de vieux sur tes épaules, mais c'est toujours ta tête d'ado qui te frôle...

 

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 00:01
Amiens. La baguette. 22 Avril 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. La baguette. 22 Avril 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher mangeur de pain, 

 

Tu te plonges à nouveau dans la lecture de ton livre pour cours moyen et supérieur Le français vivant, de l'Inspecteur de l'Enseignement Primaire, Georges Gillard. Va savoir pourquoi ou comment, tu t'arrêtes page 62 du Livre du Maître. Il s'agit d'un extrait de L'Enfant de Jules Vallès. Un texte proposé en "Récitation".

 

"J'ai le respect du pain.

Un jour, je jetai une croûte; mon père est allé la ramasser...

"Mon enfant, m'a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain; c'est dur à gagner. Nous n'en avons pas trop pour nous, mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-être un jour, et tu verras ce qu'il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis là, mon enfant !"

Je ne l'ai jamais oublié.

Cette observation faite avec dignité, me pénétra jusqu'au fond de l'âme; et j'ai eu le respect du pain depuis lors.

Les moissons m'ont été sacrées; je n'ai jamais écrasé une gerbe pour aller cueillir un coquelicot ou un bleuet; jamais je n'ai tué sur sa tige la fleur du pain !"

 

Suivent, dans ce livre d'un autre temps, d'un autre siècle, avant les "conseils pour la récitation", quelques explications bienvenues :

Les moissons m'ont été sacrées: l'observation paternelle me fit comprendre qu'il faut respecter le blé -source de vie- comme un objet sacré. Abîmer les moissons eût été une sorte de profanation.

Une gerbe: plus exactement des tiges de blé.

La fleur du pain:  image poétique désignant l'épi.

 

Tout à la fin de l'ouvrage, dans les notices littéraires, page 467, on peut lire :

Vallès (Jules), né au Puy en 1822, mort en 1885. Révolutionnaire et écrivain passionné, dont le premier volume de Jacques Vingtras (L'Enfant) est d'une émotion poignante.

 

Ce matin, tu te demandes si, aujourd'hui, un père parle encore du pain de cette façon à son fils. Tu te demandes aussi si on lit toujours Vallès. Si on sait toujours lire Vallès. Si la prochaine fois où ton  fils viendra te rendre visite, tu lui feras part de ta lecture et du sens qu'il faut accorder au pain. Oui,  mon copain, celui avec qui on partage le... pain.

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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 00:01
Amiens. 22 Avril 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 22 Avril 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher citoyen trahi, bafoué, trompé, berné...

 

Ce matin, tu te demandes comment tu as pu croire en ce si beau slogan: Le changement, c'est maintenant.

22 Avril 2012 - 22 Avril 2016, jour pour jour, c'était il y a 4 ans. Premier tour de la Présidentielle. Tu te réveilles ce matin-là avec une vraie espérance. Tu y crois dur comme fer au changement, maintenant. D'abord pour Florange et l'avenir des sidérurgistes de cette commune française du département de la Moselle, connue pour son usine détenue par le groupe ArcelorMittal..

Espoir d'en finir avec l'esbrouffe, la frime, la prétention, les coups de menton et les coups de menteur. Espoir d'avoir enfin aux commandes un pilote compétent, efficace, discret, normal. Qui, lui, tiendra ses promesses. Toutes ses promesses.

Quatre ans plus tard, t'es dans le coltard.

Promesses non tenues. Promesses intenables. C'est connu: les promesses n'engagent que ceux qui les gobent.

Matin du 22 Avril 2012: fébrilité d'avant-match.

Matin du 22 Avril 2016: gueule de bois.

 

Mon adversaire, mon véritable adversaire, c'est la finance. Discours du Bourget. 22 Janvier 2012.

 

Aujourd'hui, lassé d'attendre indéfiniment l'arrivée du "changement, maintenant", tu te dis: Le changement, c'est... dans un an.

 

Certes, mais pour quel changement ?

A gauche toute ?

Mais où est la gauche ?

La gauche a passé l'arme à gauche.

 

...

Et un jour, PS, ne signifiera plus que ce qu'il signifiait au début: deux lettres à la fin d'une lettre.

Post-Scriptum.

 

Ce que l'on ajoute à une lettre après la signature: abrégé et annoncé par P-S ou P.-S.

 

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 00:01
Copenhague. Nyhavn. 15 Mars 2016. © Jean-Louis Crimon

Copenhague. Nyhavn. 15 Mars 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher pigiste de fond,

 

Ton 3000 signes, publié dans ta lettre d'hier, a beaucoup plu. Incroyable ! Il y a encore des lecteurs et des lectrices qui aiment lire. Qui savent lire. Preuve: t'ont demandé la première version, la première mouture. Le grand format de ton grand reportage. Histoire de voir ce que ne pourront jamais savoir les lectrices et les lecteurs de L'audacieux. Pour elles, pour eux, et pour celles et pour ceux qui pensent que lire, ce n'est pas faire du shopping avec les yeux, tourner négligemment les pages d'un magazine, en prenant des poses à la pause, voici du texte, du journalisme écrit, de la belle et de la bonne écriture, de la vraie littérature, du son et du sens. Le reste a peu d'importance.

 

JLC.

 

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COPENHAGUE SANS VAGUE A L'ÂME 

 
 

Jean-Louis Crimon a vécu à Copenhague entre 1992 et 1995. Pour L'audacieux magazine, il a remis ses pas dans ses pas d'il y a 20 ans. Quand, pour France Inter, France Info et France Culture, il avait pour terrain de reportage un trapèze balèze: Oslo, Stockholm, Helsinki, Tallin, Riga, Vilnius, Copenhague. Première impression danoise: tout a changé et rien n'a changé. Aux premier rayons de soleil, sur le vieux port de Nyhavn, on se prélasse toujours en terrasse, vin blanc et grandes bières à volonté. Le printemps a parfois les épaules encore en hiver, mais dans la tête, c'est presque déjà l'été. Pour le soir qui tombe vite et la température de même, et pour être bien à l'aise, des plaids vous attendent sur chaque dossier de chaise...

 

Te revoilà Copenhaguois. Pour quelques jours qui pourraient être quelques mois. Tu a pris un peu de distance avec ton terroir de naissance. Ici, tu te sens comme chez toi . Les yeux fermés, tu déambules dans les rues de ce quartier dont tu as été l'un des habitants pendant près de trois ans. Tu repasses dans la rue qui a été la tienne, Amaliegade, la rue qui conduit au Château, là où habitent, une bonne partie de l'année, Margrethe II, Danmarks Dronning, et le Prince Henri, son mari Français. En passant, tu jettes un regard attendri en direction de cet appartement sous les toits qui a été le tien. Tu en fais le tour sans aucune hésitation.

Tu t'étonnes des capacités incroyables de la mémoire, et tu t'émerveilles à chaque seconde des prouesses de cet ordinateur neurophile qui te tient lieu de cerveau.

Tu salues Kierkegaard, Søren Kierkegaard, qui marche à grands pas, légèrement voûté, sur la place Kongens Nytorv. La nouvelle place du Roi. Tu te diriges vers Bredgade, là où tu as failli acheter, au milieu des années 90, cette paire de gants en cuir blanc, devenus sépia avec les années. Gants vraiment portés par Hans-Christian Andersen, oubliés par lui au cours d'un voyage en Allemagne. Gants qui guideraient tes doigts pour réécrire, en argot contemporain, les grands contes mondialement connus: La petite fille aux allumettesLa Bergère et le ramoneur, Les Habits neufs de l'Empereur. Toi, tu aurais tant aimé écrire La gamine au briquetLa Meuf et le chauffagiste ou encore Le nouveau costard du Président.

  

Ce matin, tu as décidé d'aller saluer ces deux grands hommes qui ont influencé ton adolescence, tes années d'étudiant et ta vie entière. Ils sont enterrés dans le même cimetière. Assistens Kierkegaard. Tout le monde ne le sait pas, le nom du philosophe Danois, considéré comme le père de l'existentialisme, signifie très précisément cimetière. Mot à mot: jardin d'église. Kierke: Eglise et Gaard: Jardin. L'existentialisme est un courant philosophique qui considère que l'être humain forme l'essence de sa vie par ses propres actions. Des actions strictement humaines qui ne sont pas prédéterminées parc des doctrines théologiques, philosophiques ou morales. L'existentialisme considère chaque personne comme un être unique, maître de ses actes, de son destin et des valeurs qu'il décide d'adopter. Dès le début, tu as su pourquoi tu étais, tu es, et tu serai, à tout jamais, existentialiste. Entre Sartre et Kierkegaard. Entre Jean-Paul Sartre, existentialiste athée, et Søren Kierkegaard, existentialiste chrétien, tu construirai ton destin.

 

De Nyhavn, où tu te trouves, pour rejoindre Assistens Kierkegaard, il faut prendre Gothergade et ensuite Nørrebrogade. Trois kilomètres en parfaite ligne droite. Ciel bleu sans aucun nuage. Temps frais et vivifiant. Une bonne petite marche. Pour bien commencer la journée. Søren et Hans-Christian comme compagnons de route. Pas mal, non ? 

 
 

Tu le sais depuis tes premières escapades scandinaves. Début des années 70. Hitch-hikerliftare en suédois, auto-stoppeur. Huit à dix jours de bitume pour toucher au port. Les fossés d'autoroute à défaut de lits d'auberges de jeunesse et un bon bol d'air gazolisé au réveil, comme petit-déj. Fallait être un peu, beaucoup, frappadingue. Copenhague était à ce prix et Nyhavn, le nouveau port  aux allures de vieux port se gagnait de cette façon. Parcours autoroutesque souvent très dur, mais bonheur intense à l'arrivée. Dans ce qui était pour toi le plus bel endroit du monde.

Des journées entières de déambulation, sac au dos, dans la ville qui s'offre sans réserve, et qui se terminaient toujours assis au bord du canal, les jambes pendantes. Storfadel à volonté pour étancher la soif. Se rincer surtout les muqueuses empoussiérées. Deux ou trois jours de farniente, avant de prendre le bateau pour la Suède, Landskrona, en ce temps-là, bien avant le temps du pont Copenhague-Malmö.

 

Quarante et quelques années plus tard, les maisons de Nyhavn, faites de bois, de briques et de plâtre, ont toujours ce cachet extraordinaire de parfaites quadris de carte postale. On raconte que la plus vieille de ces maisons date de 1661. Faut dire que Nyhavn a été construit au cours du règne du Roi Danois Christian V, par des prisonniers de guerre suédois, durant la guerre dano-suédoise de 1658 à 1660. Les jeunes Suédois qui viennent, dès les premiers rayons de soleil de fin mars, boire ici à l'excès vin blanc et bières, ne savent pas que ce sont leurs ancêtres qui leur ont construit cette berge du canal où ils viennent s'encanailler en plein air.

Autrefois, Nyhavn était renommé pour sa bière, ses marins tatoués et ses prostituées. La prostitution s'est déplacée dans la ville, mais la petite industrie du tatouage s'est maintenue et les bars à bière sont restés. Nyhavn a été longtemps une passerelle d'eau vers ce bras de mer nommé Öresund, qui sépare le Danemark de la Suède. La place Kongens Nytorv était le lieu de négociation des prises des pêcheurs.

Aujourd'hui, c'est sans conteste l'endroit le plus prisé de Copenhague pour s'attarder en terrasse en savourant autant le temps qui passe qu'un bon vin frais. Tavernes et petits restaurants accueillent une jeunesse dorée, -dorée surtout par le soleil-, car des heures entières en plein soleil, sous un ciel sans nuages, vous confèrent en quelques jours le plus doux des bronzages.

Même si de longilignes Suédoises se font parfois pièger par la cruauté des sorcières du lieu - Andersen a tout de même habité ici pendant 18 ans - qui transforment leur teint laiteux du vendredi midi en rouge écrevisse le dimanche soir. A vouloir être trop belles trop vite, parfois les belles plantes sont trop...cuites.

Vitt vin och små smörgåsar med räkor, vin blanc et petits sandwichs aux crevettes roses, à l'ombre d'une terrasse aurait été plus judicieux -et surtout délicieux-, que de biberonner Tuborg ou Carlsberg à longueur de cannettes et de week-end.

 

1971, 1972, 1992, 1995... 2016, les escapades ou les séjours plus ou moins longue durée auront marqué 45 années de ta vie. Le Danemark des années 2010 n'est plus celui des années 70, quand Christiana, ancienne caserne militaire, s'était autoproclamée ville libre, -Fristaden Christiana. Hippies, routards, squatters et chômeurs pour premiers bâtisseurs. Inouïe et unique tentative libertaire toujours vivante aujourd'hui. Caractéristique essentielle: cannabis en vente libre mais commerce et consommation de drogues dures totalement prohibées. Exclusion temporaire, puis définitive de la Communauté en cas de récidive.

 
 

La question des réfugiés, appelés ici aussi "migrants", divise les 5 millions et demi de Danois. Une romancière, Lisbeth Zornig, qui avait pris, à Rødby, première ville danoise après la traversée de Puttgarden, une famille syrienne à bord de sa voiture, pour les emmener à Copenhague, a été condamnée, début mars, par un Tribunal danois à 22.500 couronnes danoises ( 3.000 euros). Son compagnon, lui, avait accompagné la famille syrienne jusqu'à la Gare centrale et avait "offert" les billets de train pour la Suède, destination finale de ceux qui ont fui la guerre. Le même Tribunal l'a condamné à la même peine: 3000 euros d'amende. Etiez-vous consciente que vous transportiez des sans papiers ? a demandé le Tribunal à la romancière. Sans hésiter, la Danoise humaniste a répondu: Je les ai pris à bord de mon véhicule comme je prenais autrefois les auto stoppeurs et je n'ai jamais demandé leurs papiers d'identité aux auto stoppeurs que je prenais.

 
 

Difficile, dans ce contexte, de te souvenir précisément du temps où tu étais Danois chez les Danois. Heureux de vivre au milieu d'eux, si joyeux et si bons vivants, avec cet incroyable sens de l'hospitalité. Aujourd'hui, tu te demandes comment un peuple aussi accueillant, aussi ouvert aux autres, aussi tolérant, peut-il, en à peine un quart de siècle, se métamorphoser en petite nation égoïste et nationaliste ? Avec des députés aussi unanimement fermés à l'accueil de l'étranger ? La faute à DF, Dansk Folkeparti, fondé en 1995, Parti Poluplaire Danois, droite populiste nationaliste hostile aux immigrés et qui, associé à la droite classique, Venstre, a fait voter des mesures qui scandalisent un Danois sur deux.

Shakespeare t'excuse ou te pardonne, mais cette fois, tu te dis qu'on peut dire et écrire sans vergogne: " Il y a VRAIMENT quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ".

Tu te demandes même - au diable le respect du protocole en pareilles circonstances - si tu ne te fendrais pas d'une petite bafouille à la Reine de ces pedzouilles. Une bafouille délibérément irrévérencieuse et malicieuse. Histoire de rappeler au Gouvernement Danois et à son Folketing (le Parlement) que tout n'est pas possible dans la Démocratie Danoise.

Tu te sens très capable d'écrire un truc du genre:

 

Margrethe, ma belle Majesté de voisine royale du temps où j'habitais Amaliegade, 4, je vous en prie, ne laissez pas faire ça ! Dites à votre Premier Ministre de leur donner un travail si vous souhaitez qu'ils participent aux frais qu'ils occasionnent, faites-les cotiser sur leur salaire, payer des impôts, des taxes en tout genre, mais ne leur prenez pas le peu qu'ils ont pu sauver en payant les passeurs et leur passage. Ce n'est pas sage de la part de la plus belle des démocraties.

Comment, Majesté, j'apprends que votre mari Henri, le Prince Henrik de Danemark, alias Henri de Laborde de Monpezat, actuel prince consort, perçoit une retraite de l'Etat danois ? Mais, au fond, n'était-il pas un MIGRANT, lui aussi, au départ, votre Henri de Montpezat rebaptisé Henrik le Danois? Qu'on lui saisisse une bonne partie de sa fortune personnelle et qu'on lui confisque ses objets de valeur, pour payer sa pension de Prince retraité. Une retraite pas dégueu: au bas mot, 500.000 €uros par an, non imposables.
Que la police fouille ses bagages, comme elle est autorisée à le faire pour les migrants, et qu'elle s'empare -légalement- de l'argent liquide au-delà de 10.000 couronnes (1.340 euros) et qu'elle récupère également ses objets dont la valeur dépasse cette somme
 de 10.000 couronnes.

Comment, Majesté, vous trouvez mon propos déplacé !

Mais pardonnez-moi, Majesté, le texte de loi voté en janvier dernier, qui autorise la saisie des biens des migrants pour financer leur accueil, me semble tout autant déplacé. Vous ne pouvez pas ignorer que le Washington Post a d'ailleurs comparé cette disposition à la spoliation des biens des Juifs pendant la dernière guerre." 

Je vous prie de bien vouloir croire, mon altesse royale, en l'assurance de mes respectueuses et honorables salutations. 

Votre ex voisin du 4, Amaliegade,

 

Jan-Ludvig C.

 
 

Tu n'as pas déposé ta lettre au Palais. Tu préfères la poster de l'aéroport. Tu te dis que tu dois la relire d'abord. Relire surtout La petite Sirène de Hans Christian Andersen, car tu en es persuadé, si Andersen s'en revient, un de ces jours prochains, faire un petit tour, au Royaume de Danemark et en Europe, sûr, il compose un conte où la petite Sirène se porte au secours des migrants qui se noient. Qu'ils soient Prince ou pas. Pour que la Méditerranée ne soit plus ce grand cimetière liquide. Mais c'est une autre histoire.

 

Juste avant de prendre ton dernier taxi pour Kastrup, l'aéroport de Copenhague, cri du coeur d'une Danoise croisée dans la rue, une militante anti UE, la cinquantaine déterminée, qui distribue des tracts contre cette Europe, pour elle, vraiment pas à la hauteur: "Nous sommes riches, vous savez, nous devons les accueillir !"

 

Preuve s'il t'en fallait une, in extremis: Tout n'est pas complétement pourri au Royaume de Danemark. Même s'ils vont coûter cher en aides sociales et en assistances diverses, les réfugiés Syriens qui ont fui la guerre ont droit à des jours meilleurs. A une vie meilleure. Au moins 20.000 "migrants" ont été accueillis en 2015 par ce petit pays par sa population, mais toujours très grand par ses valeurs, comme par ses auteurs, passés ou présents. Kierkegaard, Andersen, Karen Blixen, Carl Dreyer ou Lars von Trier, ne démentiraient pas. Bon sang ne saurait mentir.

 
 

Jean-Louis Crimon

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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 00:01
Copenhague. Mars 2016. © Jean-Louis Crimon.

Copenhague. Mars 2016. © Jean-Louis Crimon.

 

Cher pigiste censuré,

 

Ton papier ne leur a pas plu. Trop audacieux pour L'audacieux. L'audacieux magazine. Magazine hors-sol qui publie des pages de pubs sonnantes et trébuchantes et quelques reportages sans résonnance aucune. Papiers insignifiants, insipides. Reportages sans idées. Sans saveurs. Fadeur extrême du contenu de ce support gratuit qui se targue d'être, - ben voyons ! - Déclencheur d'Effets Positifs. Carrément En Marche, quoi !

Connaissant ton parcours, le Directeur de la publication avait décidé de te "missionner" pour un retour aux sources Scandinaves. Le Danemark dans un numéro spécial Road Trip. En fait, ton Danemark. A la demande de Jean-Bernard Grubis, tu as donc retrouvé cette ville que tu connais bien. Quatre jours et quatre nuits pour voir, sentir, observer, sonder, analyser, peser, ce qui a changé et ce qui n'a pas changé. Tu as livré à ton retour une soixantaine de photos et un super grand reportage de 12.000 signes. C'était il y a un mois, jour pour jour.

Trop long, fut le seul commentaire du boss. T'intimant l'ordre de  tailler les trois quart de ton beau reportage. Tu t'es plié aux 3.000 signes exigés pour entrer dans le format. Mais très faux derche, le boss ne t'a pas dit que le fond posait aussi problème. C'est le fond, au fond, qui a dû déplaire. L'audace dont tu faisais preuve a fortement déplu au Patron de L'Audacieux.

Ton beau papier est passé à la trappe. Sans qu'on ait eu la franchise ou le courage de t'en informer. Belle mentalité ! Road trip. Tu parles ! Bad trip.

 

Compte-tenu d'une inattendue proximité de vue, - notamment pour la métaphore de cette Méditerranée devenue immense cimetière liquide - tu vas écrire au Pape François. Si ça tombe, ce que L'audacieux a refusé, L'Osservatore Romano  le publiera. Quand tu étais journaliste au Danemark, d'ailleurs, à plusieurs reprises, n'as-tu pas pigé pour Radio Vatican ? Salman Rushdie, de passage à Copenhague, avait été l'un de tes plus beaux scoops.

Pronto !

 

 

Relecture...

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COPENHAGUE SANS VAGUE A L'ÂME

 

Jean-Louis Crimon a vécu au Danemark entre 1992 et 1995. Pour L'audacieux magazine, il a remis ses pas dans ses pas d'il y a vingt ans.

 

 

Te revoilà Copenhaguois. Tu remontes Amaliegade, la rue qui conduit au Château. Là où habitent Margrethe II et le Prince Henrik. En France, on dit: Le Roi n'est pas mon cousin. Au Danemark, toi, tu disais: La Reine est ma voisine. Tu jettes un regard attendri en direction de cet appartement sous les toits qui a été le tien. Tu salues Søren Kierkegaard qui marche à grands pas, légèrement voûté, sur la place Kongens Nytorv. Tu te diriges vers Bredgade, là où chez une Antiquaire, tu as failli acheter, en avril 1995, cette paire de gants en cuir blanc. Devenus couleur sépia avec le temps. Gants portés par Hans-Christian Andersen. Gants qui te vont parfaitement et qui doivent te permettre de réécrire, en argot contemporain, les Contes du célèbre Danois. Tu imagines déjà La gamine au briquet, La Meuf et le Chauffagiste et Le nouveau Costard du Président. "Sacrilège", s'emporte ce jour-là l'Antiquaire en t'indiquant la... porte. Mémorable dispute.

 

Aujourd'hui, ce qui divise les 5 millions et demi de Danois, ce sont les "réfugiés", appelés ici aussi "migrants". Une romancière, Lisbeth Zornig, a eu maille à partir avec la Justice de son pays. Son seul tort: avoir pris, à bord de sa voiture, à Rødby, à la sortie du bateau, une famille Syrienne pour l'emmener à Copenhague. Un Tribunal danois l'a condamnée, début mars, à une amende de 22.500 couronnes danoises, 3.000 euros. 300 procédures de ce genre ont été engagées depuis septembre 2015. Shakespeare te pardonne: "Il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark".

 

Tu te fendrais bien d'une petite bafouille irrévérencieuse à la Reine de ces Danois qui se frontnationalisent. Style: "Ma chère voisine d'il y a vingt ans, ne laissez pas faire ça, dites à votre Premier Ministre de leur donner un travail si vous souhaitez qu'ils participent aux frais qu'ils occasionnent. De grâce, ne leur prenez pas le peu qu'ils ont pu préserver des mains avides des passeurs. Leur confisquer objets de valeur et espèces au-delà de 10.000 couronnes danoises, c'est indécent.

Le texte voté en janvier dernier par les députés du Folketing est déshonorant. Vous ne pouvez pas ignorer que le Whashington Post a d'ailleurs comparé cette disposition à la spoliation des biens des Juifs pendant la seconde guerre mondiale."

 

Avant de prendre ton dernier taxi pour Kastrup, l'aéroport de Copenhague, joli cri du coeur d'une jeune Danoise croisée dans la rue, une militante anti UE, son paquet de tracts à la main: "Nous sommes riches, vous savez, nous devons les accueillir !"

Même s'ils vont coûter cher, en aides sociales et en assistances diverses, les Syriens qui ont fui la guerre ont droit à des jours meilleurs. Pour la seule année 2015, le Danemark a accueilli 20.000 réfugiés. Toutes proportions gardées, en France, ça ferait... 200.000.

 

Si Andersen s'en revient ces jours-ci au Royaume de Danemark, sûr, il compose un conte où la petite Sirène sauve les migrants qui se noient. Qu'ils soient Prince ou pas. Pour que la Méditerranée cesse d'être à jamais ce grand cimetière liquide. Mais c'est une autre histoire...

 

Jean-Louis Crimon

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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 00:01
Contay. Peupliers de Mars. 2009. © Jean-Louis Crimon

Contay. Peupliers de Mars. 2009. © Jean-Louis Crimon

Cher incorrigible rêveur,

 

Tu relis I remember de Joe Brainard. Brainard est l'inspirateur de Perec. C'est Joe Brainard, le premier, qui invente cette conjugaison de souvenirs insolites ou insolents. Joe Brainard, plasticien Américain, né en 1941, dans l'Arkansas, s'installe à New-York, au début des années soixante. Il publie ses premiers I Remember en 1970. Il récidive deux ans plus tard avec I Remember More. Pour publier, en 1973, un troisième recueil, au titre sans ambiguité, More I Remember More.

Quand, en 1978, parait le Je me souviens de Georges Perec, sont peu nombreux à souligner que Perec n'est pas le premier à avoir recours à ce procédé littéraire particulier. Cette façon inattendue de convoquer et de conjuguer des souvenirs, façon basée sur la répétition fascinante et lancinante, du I remember. Pourtant Perec a, d'entrée, cité ses sources et acquitté les droits d'auteur :"Le titre, la forme, et dans une certaine mesure, l'esprit de ces textes s'inspirent des I remember de Joe Brainard." Clair et précis. C'est dit.

 

Prenant, un jour des années quatre-vingts, le contre-pied de Perec, tu te mets à écrire, non pas des "Je me souviens", trop nostalgiques ou passéistes à ton goût, mais plutôt, - engagement sublime d'un enfant qui tutoie sa vie devant, sa vie à venir, son a/venir - des "Je n'oublierai jamais". Recueil de promesses à toi-même, au temps de tes 9 ou 10 ans. Instants de vie fixés avec des mots, à défaut d'appareil photo. Très tôt, tu fais des photos avec tes yeux. Sans appareil. Sans boîtier. Tu t'inventes L'oeil photographe. Ton écriture est née à ce moment-là.

 

Te reviennent souvent en mémoire quelques uns de tes préférés :

 

Je n'oublierai jamais la chanson du vent dans les feuilles des grands peupliers de la prairie d'en face.

Je n'oublierai jamais les branches des saules pleureurs qui dessinent l'eau de la rivière.

Je n'oublierai jamais ce moment bizarre du soir quand la lumière indique le retour des beaux jours.

Je n'oublierai jamais la douceur de la pluie, les soirs d'été, quand mon père dit : la terre a soif. 

 

Aujourd'hui encore, tu trouves ça très beau. Les mots. Le principe. Le rythme. La musique. Sont vraiment beaux tes Je n'oublierai jamais. Un jour, c'est sûr, tu te mettras à en écrire de nouveaux.

 

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 00:01
Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

 

Cher mélomane mélancolique,

 

Souvent, le soir, sans dire un mot, il s'en va chercher son instrument préféré. Il en a terminé avec ses tenailles, marteaux, ciseaux à bois et autres balais. Il en a fini avec son boulot d'homme d'entretien. D'homme toutes mains. De factotum, comme on dit sous d'autres climats.

Il s'installe dans le hall de la Résidence des étudiants étrangers dont il est le gardien. S'asseoit, se cale le dos bien droit, clope au bec, ou pas, et fait glisser alors tout doucement l'archet. Histoire de réveiller l'instrument. De le mettre en confiance. La magie opère. Le miracle se produit. Le violon à deux cordes se met à pleurer toutes les larmes trop longtemps retenues. Corps accord. Corps raccord. Son infinie tristesse est raccord.

Parfois, il chante. Un chant très mélancolique. Qui semble venir de très loin. Pourquoi penses-tu à lui aujourd'hui ? Parce qu'il pleut. Une pluie fine, douce et triste, comme la pluie qui tombe les soirs où il se met à jouer. Oui, c'est sûr, c'est à cause de la pluie que tu penses à lui.

Lui, tu te demandes s'il pense encore à toi.

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 00:01
Paris. Janvier 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Janvier 2012. © Jean-Louis Crimon

 

Cher promeneur solidaire,

 

Tu relis ta chanson amère et tu te dis qu'aujourd'hui il n'y a rien d'autre à faire. Dans le regard de celui qui tend la main, c'est aussi ton regard qui te regarde. "Qui mérite quoi ?", disait déjà le vieil Aristote. Alors, d'abord le geste. Pas la parlotte.

 

 

Jour de semaine ou dimanche,

Pas facile de faire la manche,

Tu tends ta tasse à c'ui qui passe,

Mais c'est du vent que ça ramasse...

 

C'est cruel, parfois, les passants,

Surtout quand ils ne sont "pas sans",

ça joue l'absent ou l'air hagard,

A peine si ça te donne... un regard,

 

Toi, t'es là, propre et modeste,

T'attends juste un petit geste,

T'aimerais qu' ça vienne sans demande,

C'est pas une vie la quémande...

 

L'autre passe, les yeux droit devant,

Des fois qu'il craquerait en te voyant,

Par terre, et que, sans mentir,

Sans te donner, pourrait pas... partir

 

C'est drôle la vie, ça tient à rien,

Y'a pas longtemps, tu t'en souviens,

T'étais passant, et pas sans rien,

La vie, tu vois, ça va, ça vient...

 

Si tu donnes, t'es pas moins riche. Si tu donnes, c'est pas de la triche, celui à qui tu donnes, même s'il a le coeur en friche, est, lui, sûr, un peu moins pauvre.

                         

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