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15 octobre 2021 5 15 /10 /octobre /2021 08:57
Amiens. Le Courrier Picard. 12 Février 1981. Page 14. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Le Courrier Picard. 12 Février 1981. Page 14. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Courrier Picard. 12 Février 1981. Page 14. © Jean-Louis Crimon

Il arrive que l'année passe si vite que déjà l'on se retrouve face à une personne ou un évènement déjà traité l'année d'avant. Il faut alors passer le sujet à un confrère ou une consoeur, mais les confrères et les consoeurs sont toujours très occupés ou pas intéressés par le sujet. Dans ce cas-là, pour ne pas décevoir la personne ou l'évènement, tu te dis que tu vas redoubler. Doubler la mise. Trouver une autre manière d'écrire sur le même sujet. Un autre angle dans la géométrie des écritures journalistiques.

L'interview est souvent la meilleure solution. Un bon titre, un bon chapeau, l'introduction de l'article, et une bonne réécriture des propos parlés, mais sans les dénaturer. Phrases courtes avec des mots très proches de la conversation et surtout de l'oralité. Sans forcément se croire obligé d'écrire "rires" entre parenthèses, pour souligner un trait d'humour.

Avec Julos, l'exercice est toujours un vrai bonheur. L'homme est d'une générosité rare. Il a le sens de la mise en mots, non pas mise en scène, mais mise en sons. Son chant est son. C'est à dire chanson.

 

© Jean-Louis Crimon

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14 octobre 2021 4 14 /10 /octobre /2021 09:07
Amiens. Le Courrier Picard. 15 Nov. 1979. Page 10. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Le Courrier Picard. 15 Nov. 1979. Page 10. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Courrier Picard. 15 Nov. 1979. Page 10. © Jean-Louis Crimon

Un samedi soir de la mi-novembre. Une belle idée de reportage. Un sujet pour toi, a plaisanté le chef de la locale. Une soirée poésie au Centre Socio-Culturel Guynemer. Vu du centre ville, sans doute. Ok, on y file. Problème : la poésie, on le sait bien, ça ne déplace pas les foules, mais cette fois, c'est un vrai bide : le grand théâtre est vide. Douze poètes au programme et pas une spectatrice, pas un spectateur. Pauvres organisateurs. J'en ai mal au coeur.

Sur ce genre de plan, la plupart du temps, le journaliste et son photographe compatissent un tant soit peu avec les organisateurs de la soirée ratée, partagent une bière ou deux de déception, puis s'en vont, s'éclipsent. Reportage annulé. Pas d'évènement. pas de papier à écrire. Cette fois, je me dis qu'il faut rester. Essayer de trouver un angle. Faire exister dans le journal ce qui n'a pas existé sur scène. 

De retour à la rédac, je raconte ma mésaventure au dessinateur du Bureau Pub du journal, PMHP, Picardie Matin Havas Publicité. Un jeune gars qui écrit, compose et chante aussi. Il a du mal à me croire. Me promet un dessin. J'essaie de mettre en ordre mes notes et de trouver une idée directrice. En fait, je ne suis pas très satisfait  plutôt rare chez moi, de mon papier. Mais, je dois "fournir" les lignes attendues. L'emplacement de l'article est prévu, réservé. Faut assumer. Je pense à Ferré et son célèbre "Poète, prends ton vers et fous-lui une trempe !" Belle vacherie d'après fâcherie avec Breton qui, après avoir accepté, refusa de préfacer "Poète... vos papiers !". Surréaliste !

 

"La poétique libérée c'est du bidon

Poète prends ton vers et fous-lui une trempe

Mets-lui les fers aux pieds et la rime au balcon

Et ta muse sera sapée comme une vamp' ! "

 

A côté de Léo, pas très à l'aise, ma prose rime avec fadaise. Cette fois, quoi qu'on en dise, c'est le dessin qui sauve la mise. 

 

© Jean-Louis Crimon

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 08:57
Le Courrier Picard. 27 avril 1981. © Jean-Louis Crimon

Le Courrier Picard. 27 avril 1981. © Jean-Louis Crimon

"J'ai voté pour les arbres, les hommes m'ont trop déçu." Il a dit ça comme ça, le plus naturellement du monde, sans avoir besoin d'élever la voix. Il a dit ça doucement, presque sur le ton de la confidence. Pour lui, sans doute, c'était comme une évidence. Son métier de jardinier était peut-être entré dans la balance. A l'heure du choix, seul dans l'isoloir. Je n'ai pas osé lui poser la question.

Le premier tour ce cette élection que tout le monde annonçait comme historique, je l'avais couvert à la ville. J'avais proposé au rédacteur en chef de couvrir le second tour dans un village. Ma proposition de titre l'avait convaincu : Un tour à la campagne. Le village choisi, c'était mon village. L'occasion de voir mes parents et de déjeuner avec eux le midi.

"J'ai voté pour les arbres, les hommes m'ont trop déçu." La phrase, je dois dire aujourd'hui qui l'a prononcée ce jour-là du second tour de l'élection présidentielle de 1981. Ce dimanche 26 avril 1981. C'est la phrase d'un taiseux, de quelqu'un qui parlait davantage avec les yeux. Ma mère était plus volubile. Cette phrase, oui, c'est la phrase de mon père. Je me demande quelle tête il a pu faire, la lisant dans le journal, le lendemain matin. Il a dû sourire. En silence, forcément. 

Il n'a rien dit à ma mère. Il ne m'en a jamais rien dit. C'était comme ça avec mon père, on se parlait davantage avec les mots qu'on ne prononçait pas.

 

© Jean-Louis Crimon

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12 octobre 2021 2 12 /10 /octobre /2021 08:57
Le Courrier Picard. 12 Février 1980. Le Courrier Picard. 14/15 Février 1981. © Jean-Louis Crimon
Le Courrier Picard. 12 Février 1980. Le Courrier Picard. 14/15 Février 1981. © Jean-Louis Crimon

Le Courrier Picard. 12 Février 1980. Le Courrier Picard. 14/15 Février 1981. © Jean-Louis Crimon

L'interview, le portrait d'un chanteur, la critique de spectacle, autant de genres d'écriture pas forcément à la portée du journaliste de locale. Celui qu'on aimerait enfermer dans des compte-rendus d'assemblées générales de pêcheurs à la ligne ou de philatélistes, dans des séances de Conseil municipal ou dans des papiers d'ambiance lors de la couverture de matchs de foot de Division 2, est pourtant un être sensible et délicat. Sensibilité qui ne demande qu'à s'exprimer quand on lui en offre la possibilité. 

D'autant qu'en pages "magazine", dans l'édition du mercredi ou du samedi, ce genre de papiers valorise le journal et le journaliste qui en a pris l'initiative. Ma force ou ma chance, dans ce domaine, c'était d'avoir aimé la chanson et les chanteurs, de les avoir approchés, de les avoir photographiés, parfois interviewés, bien avant d'être engagé au journal. Lény Escudéro, Gilles Servat, Graeme Allwright, Claude Nougaro, Marcel Mouloudji, Léo Ferré, étaient déjà dans ma palette quand je commençais à faire mes gammes à la rédaction du Courrier Picard.

C'est une plus-value incontestable pour le journal, avait commenté le Directeur Général. Articles très appréciés aussi en interne, du côté de confrères admiratifs autant que chez les rotativistes, les ouvriers du Livre. Les premiers à lire le journal. Tu connais FerréTu as interviewé Graeme Allwright ? Tu as parlé avec Gilles Vigneault ? Tu as rencontré Nougaro ? J'osais à peine leur dire que dans ma discothèque intérieure des rencontres extraordinaires, j'avais aussi Barbara et Catherine Ribeiro ou Colette Magny.

Relire aujourd'hui les mots d'une conversation commencée avec Julos Beaucarne il y plus de quarante ans, fait du bien. Parti il y a peu pour l'envers du décor, Julos est à tout jamais vivant. Dans ma tête et dans mon coeur, je sais que je dois vivre un peu pour lui maintenant.

 

© Jean-Louis Crimon

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11 octobre 2021 1 11 /10 /octobre /2021 08:57
Amiens. Le Courrier Picard. 27/28 Sept. 1980. Page 13. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Le Courrier Picard. 27/28 Sept. 1980. Page 13. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Courrier Picard. 27/28 Sept. 1980. Page 13. © Jean-Louis Crimon

L'article écrit, je le transmets moi-même au secrétaire de rédaction, le journaliste chargé de la mise en page. Mon premier lecteur. Depuis mon arrivée au journal, selon les jours de la semaine, la période l'année, les congés, vacances ou maladie, j'ai eu à travailler avec six ou sept secrétaires de rédaction différents. A chaque fois, sans problème. Plutôt intéressés par les sujets que je traite et l'originalité du traitement, la qualité de l'écriture. Première lecture rapide, le titre, l'accroche, la chute, le nombre de lignes, les photos, transmises par le photographes. Simple formalité la plupart du temps. Confiance réciproque. Je quitte la salle des sec de red', comme on les appelle et je retourne au bureau des localiers. 

Cette fois, coup de fil du secrétaire de rédaction, visiblement agacé. "Il y a un problème avec ton papier, un passage qui est carrément une incitation à la violence, tu peux venir le modifier... "

Je repars dans la salle où se font les mises en page. Le sec du réd' pointe du doigt le passage en question. Une citation d'un des gars rencontrés :" Si ça continue, on va prendre le Préfet en otage ! " Phrase vraiment prononcée, telle quelle, texto, traduite in extenso. Je n'accepte pas de la retirer. Ce serait trahir la sincérité de l'échange avec le groupe de personnes rencontrées autour du prospecteur-placier de l'A.N.P.E., l'Agence Nationale Pour l'Emploi. Devant mon refus, le problème doit se régler dans le Bureau du rédacteur en chef, en fait déjà au courant par le secrétaire de rédaction. 

 Tu ne peux pas écrire ça, on ne peut pas publier ça, le Journal risquerait un procès pour "incitation à la violence" !

– Sauf que cette phrase, ils l'ont vraiment dite, et ce serait bien que du côté de la préfecture et du côté des pouvoirs qu'on dit publics, ils soient au courant de la lassitude et de l'agacement de ces jeunes gens...  vraiment au bord du désespoir...

– Tu as cinq minutes pour modifier ton texte, reviens me voir avec le papier modifié !

– Trente secondes me suffiront... je fais ça tout de suite devant vous, monsieur le rédacteur en chef et monsieur le secrétaire de rédaction... 

– C'est bon, tu deviens raisonnable...

 

Je barre la citation contestée :"Si ça continue, on va prendre le Préfet en otage !" et je la remplace par : " On ne va tout de même pas prendre le Préfet en otage !"

Regards interloqués de mes deux confrères, sidérés devant ma façon de sortir de l'impasse où ils pensaient sans doute m'avoir acculé.
Mon article, légérement modifé, est paru dans le journal du lendemain. Il a reçu un bon écho du côté du quartier et a été apprécié par le prospecteur-placier de l'Agence Nationale Pour l'Emploi. Comme quoi...

Problème : 41 ans plus tard, mon reportage est on ne peut plus d'actualité. Me faut seulement modifier légèrement le titre : "Les petits-fils de harkis en ont marre".

A moins qu'il ne me faille titrer  honte absolue sur ceux qui ont gouverné pendant 40 ans et qui n'ont rien fait : "Les arrière-petits-fils de harkis en ont marre".

 

 

© Jean-Louis Crimon

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 08:57
Amiens. Le Courrier Picard. 9/10 Août 1980. Page 9. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Le Courrier Picard. 9/10 Août 1980. Page 9. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Courrier Picard. 9/10 Août 1980. Page 9. © Jean-Louis Crimon

– Il manque une page en locale ! Traduisez : il faut un reportage pour ce soir. File au square, paraît qu'il y a des choses à voir. Tu as une heure pour ramener ta copie.

 

J'adore ce genre de défi. J'obtempère. Je file. Le square, c'est à moins de dix minutes du journal. C'est l'été. Ecrire chaque jour est un plaisir quotidien, un vrai bonheur. Etre lu, apprécié, aimé, le comble du bonheur. Le papier "magazine", la "tranche de vie", le reportage "gratuit", sans enjeu d'actu sociale ou politique, sans conséquence immédiate ou attendue, c'est vraiment un exercice très agréable. Juste à aller sur place, ouvrir grand les yeux, et les oreilles, se faire discret et rester concret. C'est du "Choses vues" sans se prendre pour Hugo. A ce genre d'invite, je réponds sans hésiter : no prob', I go !

Sur place, d'abord s'asseoir, comme un simple passant qui passe, laisser le photographe choisir son cadre, ses angles et ses personnages. D'un regard ou d'un sourire, prendre contact avec le voisin le plus proche, le plus disponible aussi. Lier conversation. Le papier est déjà en train de s'écrire. Le square est un mini théâtre de plein air. Les répliques s'enchaînent toutes seules. A l'entrée, dans sa guérite, la marchande de billets de la loterie nationale est fidèle à son rôle de sentinelle du bonheur au conditionnel.

La chute, presque Verlainienne, me plait toujours autant : "... Dans Amiens-Square, quatre bancs, soudain délaissés, soliloquent dans le soir."

 

Sans doute impossible d'écrire comme ça aujourd'hui. 

 

© Jean-Louis Crimon

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9 octobre 2021 6 09 /10 /octobre /2021 08:57
Amiens. Le Courrier Picard. Vendredi 24 août 1979. Page 9. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Courrier Picard. Vendredi 24 août 1979. Page 9. © Jean-Louis Crimon

Dans la vie de localier, journaliste attaché à une locale, une ville de plus ou moins grande importance, pas forcément la locale du siège du journal, il y a des journées plus ou moins calmes, des journées où l'actualité est comme en sommeil. Surtout l'été. Il faut profiter de ces rares moments pour se lancer sur des papiers d'initiative. Faire des propositions au chef, au rédacteur en chef. Sur ce plan-là, j'ai toujours été chanceux. Toujours bénéficié d'une bonne oreille, d'une bonne écoute et d'un bon accueil. La moindre de mes idées se concrétisait facilement. Juste à l'écrire et donner la copie dans les délais au secrétaire de rédaction. 

Les mots de la rue, petit papier sans prétention, est paru dès le lendemain. A l'origine, une maison en bois aperçue de la vitre du bus, en direction du campus. La maison qui semble inhabitée porte un joli nom. ESPERANCE. Un signe comme une évidence. J'écris dans ma tête en silence. De retour au journal, juste à confier au clavier de ma machine à écrire le sentiment du moment.

 

Aujourd'hui, au bord de la rue, la maison n'existe plus. Son nom s'est effacé avec elle. ESPERANCE a disparu.

 

© Jean-Louis Crimon

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8 octobre 2021 5 08 /10 /octobre /2021 08:57
Amiens. Courrier Picard. Page 4. Lundi 6 Octobre 1980. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Courrier Picard. Page 4. Lundi 6 Octobre 1980. © Jean-Louis Crimon

Faire le portrait de ce géant qui fait métier de clown et qui porte nom Zavatta, Achille Zavatta, faut être gonflé, ne reculer devant aucun challenge, aucun défi. En deux mots : faut oser. D'abord oser frapper à la porte de sa caravane, posée parc de la Hotoie. Rencontre mémorable. Juste après son premier spectacle de la journée. Encore en tenue de clown. Avec sur les épaules son visage de clown. Zavatta ne se démaquille pas. Il rejoue dans quelques heures à peine.

 

Paroles saisies au vol, mots-clé griffonnés à la hâte sur un petit calepin, phrases notées très vite presque intégrales, quand on sent la citation qui va faire mouche. Le mot à mot, quand les mots sortent de la bouche, Zavatta, c'est du petit lait.

Propos d'une incroyable actualité, du prix du mazout à celui du gaz ou de l'électricité, des hommes politiques de ce temps-là à ceux d'aujourd'hui, comme si rien n'avait changé. "Ils attendent toujours qu'il y ait une catastrophe pour réagir et faire quelque chose. Pourtant, diriger, c'est prévoir..." Paroles de vrai sage qu'on aimerait entendre plus souvent dans la bouche des gouvernants.

 

Jouer juste et vivre de même. 41 ans plus tard, Monsieur Zavatta, vos mots me vont plus que jamais droit au coeur.

Un seul regret : je suis désormais plus vieux que vous ne l'étiez quand nous nous sommes rencontrés. Je ne pensais pas alors qu'une vie d'homme, ça pouvait passer si vite. Je me demande où vous pouvez bien être depuis que vous n'existez plus. Question sans réponse. Sans doute inutile. Vous êtes toujours vivant tant que vous êtes vivant dans le souvenir des vivants.

 

© Jean-Louis Crimon

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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 08:57
 Rubempré. Casilda. 16 Mars 1980. © Miguel Benadès / PMHP. © Gérad Payen. Amiens. Rue de Cagny. 1988.
 Rubempré. Casilda. 16 Mars 1980. © Miguel Benadès / PMHP. © Gérad Payen. Amiens. Rue de Cagny. 1988.

Rubempré. Casilda. 16 Mars 1980. © Miguel Benadès / PMHP. © Gérad Payen. Amiens. Rue de Cagny. 1988.

 

L'affiche avait son slogan. Manquait l'essentiel : l'image. La photo. Ma gueule en quatre par trois, hors de question. Je n'étais candidat à aucune élection. Avec les gars de la pub, on se dit que pour ne pas se couper du lectorat quelque peu âgé, le journaliste étant, lui, à cette époque, plutôt jeune, ce ne serait pas mal de choisir une rue de village, le journaliste dialoguant avec une personne d'un certain âge. Une femme puisque le journaliste était un homme. Côté pub, déjà plutôt heureux d'avoir, gratuitement, un bon slogan, on me charge aussi du casting. A moi de chercher et de trouver, dans tous mes contacts et dans toutes mes rencontres, la personne qui ferait l'affaire et qui surtout serait d'accord pour la photo de l'affiche.

 

Casilda. Le prénom déjà vous embarque. Prénom comme une chanson d'Espagne. En fait, Casilda viendrait du latin casella qui signifie maisonnette. C'est dans sa maisonnette que Casilda m'accueille ce dimanche matin de la mi-mars. Casilda et moi, on se connait depuis plus d'un an. Depuis nos premiers enregistrements pour la radio, Radio France Picardie. Casilda est un personnage. Une femme originale. Qui n'hésite pas à aller à la ville en auto-stop. A près de 87 ans. Qui le dit avec des mots bien à elle, des mots picards, pour elle, une langue naturelle, une langue vivante, non pas un patois moribond. Faire de l'auto-stop, en picard, Casilda dit ça comme ça : " J'm'in vo à l'sortie d'ech villache, pis j'foais l'pouce !" Faire le pouce, lever le pouce, faire signe. Les gens s'arrêtent. Casilda monte dans la voiture. L'aventure commence.

Casilda raconte : L'auto-stop, j'en foais tout le timps, je n'ai coère foait hier. J'avoais envie d'aller à Amiens. J'vais donc jusqu'au bout du villache, l'dernière moéson à droète, celle d'ech' notaire. Pis j'voés éne bielle voéture qui s'amène, avec éne dame tout' seule au volant. J'foais l'pouce, l'dame all' s'arrête, all' dit : où ch'est equ'vos allez, madame ? ej' dis : "à Pierregot" ! Pis, ej'monte dins s'voéture, et pis ej'd'vise avec l'femme. Gintimint. All' étoait bien gentille, l'femme-lo, pis all' causait bien. Elle m'a plu tout de suite. O causons, o causons... Pis elle me red'minde : allez-vous à Pierregot ou ailleurs. J'li dis : marchez, j'e m'rinvos qu'au soèr, j'ai l'timps, j'déchindrai plus loin, j'descendrai à Rainneville. Ch'étoait por êt' plus longtimps avec elle dins l'voéture. Pour causer davantage."

 

Elle est comme ça, Casilda. Ce qu'elle aime, c'est parler avec les gens. A tout jamais, elle est l'une des plus belles rencontres des mes débuts de journaliste. Je me souviens du chapeau, de l'accroche rédigée pour la Une du Courrier Picard, à l'occasion de la publication de son interview : "Ils n'écrivent pas, ils parlent, et s'ils écrivent parfois, c'est quand l'heure de la retraite a sonné et que leurs mains, enfin libres des outils, prennent le temps de dessiner des mots et des idées, pour dire cette terre picarde. Ils nous donnent alors avec des "mots-paroles", des "mots-images", non pas de la littérature, mais de la "vie livrée", liant à la perfection le vivre et le livre. Ils sont des livres vivants."

...

La campagne de pub vit le jour à l'automne. Un dimanche soir, Casilda rentre en voiture sur Rubempré en passant par Amiens. Son fils, Léonce, conduit. Surprise soudaine : Mais c'est toi sur l'affiche, maman

– Gonflés ces journalistes, est-ce qu'ils t'on fait signer un contrat ?

– M'ont rien fait signer du tout. Sont venus boire un café à l'moéson in diminche matan, pis z'ont voulu qu'ej' mette min châle sus m'z'épaules pour foaire trés quat' photos dins l'rue princhipale... in marchint pis in d'visant. J'ai trouvé ça drôle et fin amusint !

 

Perplexe, le fils au volant s'amuse à compter le nombre de panneaux où sa maman est en photo. De la dizaine on bordure vite la vingtaine...

 

– T'ont payé pour ça ?

– Pinses-tu ! n'o rin rchu ! 

 

La question du contrat et de l'indemnisation de l'héroïne bien malgré elle remonta très vite jusqu'à la Direction du journal. Le Directeur Général trouva la plaisanterie un peu saumâtre. Le patron de Picardie Matin Havas Publicité  aussi. Le gestionnaire des panneaux publicitaires, le rédacteur en chef et le Président de la coopérative ouvrière de production tout autant. Côté Bureau technique de la pub, on joua tête basse. Forcément, le "délinquant" était tout trouvé.

 

– Vous, le beau gosse, l'artiste, le poète du slogan, vous qui inventez "C'est vous qui faites le Quotidien !", sortez-nous de cette embrouille ! 

Chaque chef de service n'hésitait pas à surenchérir. Chacun y allant d'un clin d'oeil appuyé.

– On n'va tout de même pas la payer ?

 On pourrait lui offrir un abonnement de 3 mois !

 Pardon, trois mois, mais ça me semble mesquin...

 Quoi de mieux qu'un abonnement au journal ?

 Six mois alors... Un an ?

 

Comme souvent, refusant l'impasse et l'échec, je trouve la formule et la formulation. Sans hésiter, je leur balance ma trouvaille :

 Un abonnement... à perpétuité !

 

Le DG n'hésite pas :

 Génial ! Voilà l'idée géniale qu'on attendait de vous ! vous pouvez retournez à vos travaux d'écriture ! Je m'effaçai, assez fier d'avoir sauvé la face. Celle du journal, bien sûr, et puis, charité bien ordonnée, la mienne aussi et surtout. Même si, sur l'affiche, je dois être... de profil.

 

Casilda fut très fière d'être la seule abonnée au Courrier Picard... à perpétuité ! En prime, le journal lui offrit trois exemplaies de l'affiche.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Articles disponibles aux archives de la Bibliothèque Louis Aragon, rue de la République, à Amiens. 

Courrier Picard. 11/12 Août 1979. (En Une et page 3.)

Courrier Picard. 13 Août 1979. (Page 3.) 

 

 

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6 octobre 2021 3 06 /10 /octobre /2021 08:57
Amiens. L'ouverture de la chasse. Courrier Picard. 6 Octobre 1980. © Jean-Louis Crimon
Amiens. L'ouverture de la chasse. Courrier Picard. 6 Octobre 1980. © Jean-Louis Crimon

Amiens. L'ouverture de la chasse. Courrier Picard. 6 Octobre 1980. © Jean-Louis Crimon

Je ne sais plus comment cette façon de faire du journalisme m'est devenue naturelle. En deux ans, de fait, bon an, mal an, j'avais dû écrire mille et un papiers sur mille et un sujets. Pas vraiment épuisé la diversité et la richesse de la vie locale, mais se retrouver face à face avec la même actualité, de semaine en semaine, de mois en mois, de marronier en maronnier, la grande brocante d'Avril, appelée "réderie", les grandes manifestations syndicales du 1er Mai, fête du Travail et fête des travailleurs, le Tour de France qui fait étape dans la ville, la grande enquête sur le prix des chrysanthèmes pour la Toussaint, la qualité des sapins de Noël, la semaine du blanc début janvier,

 

Faire les choses, les vivre, partager un peu de temps et d'espace, vivre l'événement avec les gens, non pas se contenter de les regarder vivre pour les décrire, mais au contraire faire un bout de chemin avec eux pour les raconter de l'intérieur. Etre dans la manifestation et pas derrière le cordon de gendarmes mobiles ou de CRS, faire le pélerinage de Lourdes dans les pas des pélerins. Être parmi eux, au milieu d'eux, et témoigner de ce qu'on voit et de ce qui se vit, pour eux, fabuleux métier. Faire l'ouverture avec les chasseurs relevait sinon de l'exploit, du moins d'une certaine inconscience. Relative, mesurée ou calculée. Le journaliste ne serait pas bredouille.

 

La journée fut grandiose. Franches tranches de rigolade entre de bons camarades. Quelques coups de feu, forcément. La mort à l'orée du bois ou à la lisière du champ. Le soir, à la rédaction, le papier s'écrit tout seul. Un rien malicieux, pour ne pas dire ironique. Le titre déjà indique l'angle. Traiter le chasseur de "drôle d'oiseau" est pour le moins "osé". La chute, un peu moralisante ou naïve. Rêver de convertir un chasseur à la chasse photographique, rêver de voir un chasseur cesser d'appuyer sur la gachette pour préférer le déclencheur de l'appareil photo, le voir renoncer pour toujours à son fusil pour se mettre à la photo, c'était fou, complétement fou. Mais je l'avoue, en ce temps-là, je me plaisais, je me complaisais, dans les idées de cette folie-là. 

L'encadré avec les paroles de la chanson de Tachan, Henri Tachan, rencontré et interviewé lors de son concert au Cirque, sans doute, c'était trop.

La chasse, c'est le défoul'ment national, c'est la soupape des frustrés,

La chasse, c'est la guéguerre permise aux hommes en temps de paix..." 

 

Insupportable. Intolérable pour la Fédération des chassseurs du département. Cependant, cette fois, pas de menace matinale, sitôt la lecture de l'article dans le journal, pas de menace de rupture des abonnements de la Fédération et de tous les chasseurs, pas de coups de fil de protestation indignée au rédacteur en chef, rien non plus auprès de la rédaction d'Amiens. Parfait silence radio. Une réaction en différé peut-être... 

C'est vers 18 heures que le rédacteur en chef m'a appelé, visiblement inquiet. Sa mise en garde était désarmante : surtout ne sors pas du journal, ils t'attendent, rue de la République et rue Lamarck, ils barrent les deux entrées de la rue Alphonse Paillat, ils sont en tenue et avec leurs fusils, ils veulent t'intimider, mais on ne sait jamais...

 

J'ai attendu jusqu'à 22 heures à la rédaction, rédigeant quelques brèves, réécrivant quelques communiqués, avant de descendre à l'atelier et d'aller saluer les monteurs et les rotativistes. La première édition sortait peu après minuit. C'était toujours fascinant pour le débutant que j'étais de rentrer chez moi avec un exemplaire du journal qui portait déjà la date du lendemain. A minuit passé, on était toujours mentalement dans la temporalité de la journée d'hier. Seul, le journaliste de la presse écrite palpait déjà la journée de demain. Prenant un plaisir non dissimulé à relire, en page 3, son article, son bel article, dans le journal tout juste imprimé. Titre mémorable : Le chasseur était un drôle d'oiseau.

 

 

© Jean-Louis Crimon

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