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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 08:57
Pékin. Place Tian' Anmen. 13 Sept. 2014. © Jean-Louis Crimon

Pékin. Place Tian' Anmen. 13 Sept. 2014. © Jean-Louis Crimon

 

Mon vieux camarade,

 

C'était en Septembre 2014, le treize, tu t'en souviens ! Place Tian' anmen. Beijing. Pékin. Toi qui ne te prends pas pour le pékin moyen. Dans ton sac à dos, Du côté de chez Shuang, ton petit roman chinois. Tu tiens absolument à en perdre volontairement quelques exemplaires sur cette Place où en juin 1989, des centaines, des milliers, peut-être même des dizaines de milliers d'étudiants chinois ont été massacrés par les chars et les militaires de l'armée de la République Populaire de Chine. Leur seul tort : vouloir davantage de libertés et davantage de démocratie. Tu avais alors écrit à l'adresse du petit timonier, Deng Xiaoping, un chant de révolte au refrain insolent :

 

"Dis donc, Deng,

T'es dingue ou quoi,

Pourquoi tu tires sur le peuple chinois ?"

 

Cette fois, tu viens semer, au propre et au figuré, des mots et des idées, dans la langue de Voltaire et d'Hugo. Dérisoire bookcrossing qui consiste à faire circuler des livres en les libérant dans les endroits de l'espace urbain les plus insolites ou les plus interdits qui soient. Tu as l'espoir qu'un lecteur ou qu'une lectrice te trouve, te lise, et à son tour, te relâche dans la ville. Bookcrossing a donné, en français, "livre voyageur" ou "libérez un livre", ou encore "passe-livre". Passe-livre, ça te plait bien, ça te va bien.

La clé du bookcrossing repose sur l'enregistrement des livres qu'on libère de cette façon, sur un site internet, afin de pouvoir suivre leur parcours. Grâce à un numéro identifiant unique, BCID pour BookCrossing ID, il est possible de garder trace du voyage du livre. Jeu de piste fabuleux.

Rituel que tu ne peux pas respecter à la lettre là où tu te trouves. Qu'importe. Tu veux le faire, tu le feras. Déjà, sur la Grande muraille, la veille, portion de Mutianyu, tu as parsemé ta longue marche - dix bornes au moins - de semailles inédites en RPC.

Soudain, jaillie de je ne sais où, une jeune fille débarque sur la Place, à deux pas de toi, Tee shirt impensable, en tout cas inédit, et sourire incrédule. Tu lui mets ton livre dans les mains et tu lui demandes si tu peux prendre une photo. Une seule. Pied de nez superbe au fourgon de Police stationné juste à quelques pas.

Du côté de chez Shuang, Place Tian' anmen, au coeur de Pékin, 25 ans après les évènements du 4 Juin 89. NOTHING IS IMPOSSIBLE.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution :  12 Janvier 2016.

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3 avril 2021 6 03 /04 /avril /2021 08:57
Onzain. La Cisse. Juin 2016. © Jean-Louis Crimon

Onzain. La Cisse. Juin 2016. © Jean-Louis Crimon

 

Cher Cissain, ou Cissois, ou Cissien, ou Calcissien,

 

Un cygne noir, deux passants, trois arches...

Un + deux + trois = 6. Six. Cisse. Ça marche. 6 pour la Cisse. Un signe. Même si l'A 6 ne passe pas près de la Cisse.

Un cygne noir glisse sur la Cisse, deux passants passent dans le presque soir. Paisible démarche mais pas un regard pour les trois arches.

La Cisse, improbable abscisse, te lisse une lettre liquide. Tu voudrais lui répondre, mais tes mots s'en vont à vau-l'eau. Le cygne écrit au fil de l'eau.

Le cygne a pris la plume. Pour la tremper dans l'encre noire. Il dessine des mots sombres et des pensées tristes. Tu n'aimes pas les idées noires du cygne noir. Mais tu ne dis rien. Mieux vaut éviter la prise de bec.

 

Va savoir pourquoi, signe ou cygne, c'est toujours toi qui signes. Pourtant tu n'entends rien à la langue des cygnes.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution :  12 Juin 2016.

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 08:57
Paris. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. 2012. © Jean-Louis Crimon

 

Chut ! Ne dis rien ! Le mur fait chut. L'index sur la bouche. La parole est à l'index. La ville a de l'humour, tu sais. Mais la ville a de l'oreille aussi. Les murs n'ont pas seulement la parole, ils ont aussi de grandes oreilles. Parle à voix basse si tu ne veux pas que toute la ville te renvoie ta voix en écho. Au risque de passer pour un grand parano, méfie-toi. Un peu. Un tout petit peu.

On t'a déjà dit que pour "s'écrire à soi-même" fallait être un bon schizo, alors parano, pourquoi pas ? Tu as beau faire, tu as beau dire, rares sont ceux qui sont sensibles à ton dédoublement de personnalité. Dédoublement volontaire et assumé. Pour un journal intime tutoyé. Cette lettre quotidienne à "toi-même" n'est qu'un prétexte: dans le "tu" que tu t'adresses, il y a toutes les lectrices et tous les lecteurs possibles. Même en s'écrivant "à soi", c'est l'autre, ce sont les autres que l'on cherche.

Au fond, tu es un graphomane d'un genre particulier, un graphomane qui voudrait trouver du sens même dans les propos les plus insensés. Irrésistible envie d'écrire, seule façon d'apaiser ce curieux désir d'éternité.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution :  31 Janvier 2016.

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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 08:57
Paris. France Culture. Journal de 22 heures. Saison 2008 / 2009. © DR

Paris. France Culture. Journal de 22 heures. Saison 2008 / 2009. © DR

 

 

Au départ, je suis professeur de philosophie. Maître Auxiliaire. A cette époque - (1977-1978) - à la fin de chaque cours, je lance à mes élèves cette fausse boutade, vrai principe de vie : " Entre Être et Avoir, ne vous trompez jamais d'auxiliaire, et vous pouvez me croire, moi qui suis Maître Auxiliaire ! Le 1er Juillet 1979, je deviens journaliste. Georges-Louis Collet, le Rédacteur-en-Chef historique du Courrier Picard, m'accueille dans son bureau de la rue Alphonse Paillat, et me met d'emblée à l'aise : "Paraît que vous savez écrire, montrez-nous ce que vous savez faire et surtout sentez-vous libre ! Je vous engage pour les deux mois d'été." Deux mois extraordinaires qui décidèrent de ma nouvelle vie. Deux mois qui durèrent près de quatre ans. Mille et un papiers sur mille et un sujets. L'apprentissage au quotidien, dans tous les sens du terme, du fascinant métier d'écrivain de reportages ou de chroniques. Ensuite, ce sera la radio, Radio France Picardie - un micro pour écrire avec la voix - puis France Inter et Copenhague, ESP au Danemark, Envoyé Spécial Permanent, pour tutoyer pendant trois ans les pays scandinaves et les pays baltes, et la Russie aussi, via Saint-Pétersbourg. Puis retour en Picardie pour diriger cette Radio qui m'avait, dix ans plus tôt, accueilli comme pigiste. Enfin, France Culture, où je boucle cette année 2009 l'aventure commencée en 79, en présentant, chaque soir à 22 heures, du lundi au vendredi, le journal de la nuit. 

 

De ce périple de 30 ans au pays des Médias, je garde deux ou trois certitudes et une foultitude de questions. Pour faire court - la règle du métier - je me borne ici aux certitudes :

 

Un : je confesse un faible définitif pour un journalisme qui dérange, qui prend l'actualité à contre-pied, qui rebondit, qui choisit et qui sait dire non aux sirènes de la Com', la Communication, souvent brouilleuse et embrouilleuse de pistes.

Deux : je suis pour un journaliste à la fois observateur, interprète et narrateur de la réalité. Sans jamais oublier cette réalité première : les faits sont têtus et ne se soumettent qu'à la question.

Trois : pas de pertinence sans impertinence, regard critique oblige. Avant de vous tirer ma révérence, je suis - définitivement - pour un journalisme irrévérencieux.

 

Quant à la recherche de la vérité, la quête et l'enquête, choisir là encore les chemins humains : non pas "couvrir" mais "découvrir", non pas "assurer la couverture", mais prendre le parti de "la découverte". Enfin, pour la sacro-sainte objectivité, ne jamais oublier que nous sommes tous des sujets, et que nous ne produisons rien d'autre que du "subjectif".

Moralité : cette objectivité journalistique que certains voudraient nous imposer est un leurre, une illusion. La vérité de la Presse ne sera jamais une vérité scientifique, d'ailleurs toute relative elle aussi, mais une vérité humaine, c'est à dire toujours imparfaite et toujours à parfaire. 

Résolument, je persiste et je signe : je suis à tout jamais pour l'imparfait du subjectif. 

 

© Jean-Louis Crimon

Carte de presse n° 45785. 

Testament journalistique. Juin 2009.

 

Première parution :  30 Mai 2018.

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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 08:57
Bray-sur-Somme. Noël 2012. © Jean-Louis Crimon

Bray-sur-Somme. Noël 2012. © Jean-Louis Crimon

 

Chambre 47, au rez-de-chaussée de la Résidence Louise Marais d'Arc, rue du Chevalier de la Barre, à Bray-sur-Somme, c'est désormais la nouvelle adresse de ma mère. 84 ans en août dernier. La maison de Ribemont a été vendue. Pour payer les mensualités de la Maison de Retraite. C'est souvent comme ça désormais, les enfants et le survivant des deux parents, doivent se résoudre à vendre la maison familiale. Pour payer les mensualités de l'hébergement de fin de vie. Près de vingt-mille euros par an. Avec l'obligation tacite de ne pas vivre trop longtemps pour ne pas épuiser complétement le capital. Immoral, très immoral, au fond, tout ça. Ou plutôt, logique. De cette logique capitaliste implacable. Cent-dix mille euros, la maison de ma mère. Pas de quoi acheter une nationalité belge ou une maison bourgeoise à Néchain.

Quand ils ont fait "bâtir", au milieu des années soixante, il a fallu à mes parents 25 ou 30 ans pour rembourser le prêt du Crédit immobilier. Aujourd'hui, il faudra tout juste 5 ans à la Maison de Retraite pour absorber la totalité du produit de la vente. 

Ma mère ne voit plus qu'en rêve la rue du Pré aux Chevaux qu'elle admirait le matin en ouvrant les volets de sa maison en briques et en parpaings de la Cité nouvelle. Moi, je me demande bien pourquoi, dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. L'enfance, les belles années, les années bonheur, l'amour, la maison, et à la fin, le fin du fin, la vie. Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie, se persuade encore ma vieille maman, citant un auteur dont elle a oublié le nom. Sartre ou Malraux ? Malraux, je crois.

Vraiment, je me demande pourquoi dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. Je dis "dans cette vie" mais je sais bien qu'il n'y en a pas d'autre. Qu'il n'y en aura pas d'autre. MdR, chez nous, ça ne pourra jamais se traduire par lol, ça ne veut pas dire Mort de Rire, ça signifie Maison de Retraite. Et ça ne prête pas vraiment à rire.

 

Toute sa vie, ma mère a rêvé d'écrire sa vie. Elle ne l'a pas fait. Elle n'a pas écrit. Nous a souvent dit, petits : c'est à cause de vous, les enfants - nous étions trois -, à cause de tout ce qu'il faut faire, pour vous et pour votre père, la cuisine, le ménage, les lessives, les courses... Le reproche me faisait mal à chaque fois. Mais je n'osais rien dire. C'est sans doute à cause de ça que j'ai voulu écrire. Ecrire pour ma mère les livres qu'elle n'aurait jamais le temps d'écrire. Qu'elle n'écrirait jamais. A cause de moi, à cause de nous, les enfants.

Pour l'encourager, un jour de la fin des années soixante-dix, j'ai fait relier trois cents pages chez un relieur réputé de la ville. Sur le dos en cuir rouge, j'ai fait graver en lettres d'or "Ma vie" et le prénom et le nom de ma mère. Je lui ai offert, à ma mère, pour ses cinquante ans, le livre aux centaines de pages blanches. Dans le déménagement de la maison vendue, le livre aux pages blanches m'est revenu. Ma mère n'avait pas écrit. Juste griffonné quelques lignes au brouillon. A part. L'auteur de mes jours avait renoncé à être auteur... tout court.

 

Plus tard, beaucoup plus tard, des dizaines d'années plus tard, est paru Verlaine avant-centre. Mon premier roman. Je me souviens de la signature, chez Martelle, à Amiens. Rarement vu dans la ville. Plus d'une centaine de personnes faisant la queue et ça débordait dans la rue, sur le trottoir. A un moment, je crus reconnaître la voix de ma mère, surnageant du brouhaha des voix amies de la librairie : C'est moi la mère de l'auteur, c'est moi la mère de l'auteur, répétait en boucle, la voix pour se faufiler parmi les dizaines de lecteurs. Sacré tempérament, la maman. Elle m'avait fait croire qu'elle ne viendrait pas. Mais elle était venue. Arrivée face à la table où je m'efforçais de trouver pour chacun une formule différente, ma mère me dit : Moi aussi, je veux ma dédicace ! et applique-toi ! J'obtempérai.

Acheter le livre, comme les autres, enfin presque comme les autres, le jour de la signature, à la librairie, n'était pas, pour ma mère, le moindre exploit. La lecture allait être aussi un grand moment. En trois heures, ce que j'avais bien mis trois ans à écrire, fut dévoré et le jugement établi.

"C'est pas ce qu'on a vécu ! T'es un menteur !" Ce à quoi je répondis : Non, ma mère, je ne suis pas un menteur, je suis un... écrivain ! Ecrivain ou pas, c'est pas ce qu'on a vécu. Tu inventes bien, mais tu inventes. Moi, si j'écrivais, ce serait pour dire la vérité. Pour bien enfoncer le clou, comme on disait chez nous, elle ajouta : et d'abord, il n'y en a que pour ton père ! J'eus beau argumenter en disant : tu sais, maman, Pagnol, que tu adores, a d'abord écrit La Gloire de mon père, avant de publier Le Château de ma mère. Considère que Verlaine avant-centre, c'est La Gloire de mon père. Tu auras ton Château, promis, ma mère !

Six ou sept mois après la sortie de Verlaine avant-centre, au cours d'un repas dominical, ma mère a remis ça, avec sa manière très directe et très drôle à la fois : Je suis sûre que tu en écris un autre, mais celui-là, tu me le montreras avant que ça paraisse, parce que, moi, je le corrigerai !

 

Je n'ai, bien sûr, pas donné le manuscrit à lire à ma mère. Quand Rue du Pré aux Chevaux  est paru, ma mère l'a lu, et relu, et beaucoup aimé. Le rôle de la mère du roman lui convenait parfaitement. D'autant que, très peu de temps après, le titre du roman est devenu vrai nom de rue du village de mes parents. Maire, en écharpe tricolore, Député de même, Curé en soutane, conseillers municipaux et en tête, fanfare municipale, ont, ce jour-là, vraiment mis en joie la mère de l'auteur et les villageois. Dérisoire et grandiose. C'est au garde-champêtre, avec qui j'avais marqué, pendant plusieurs saisons, un nombre incalculable de buts dans l'équipe de football du village, que je devais pareil honneur. Il avait lu mon roman. L'histoire lui avait plu. Il avait soufflé l'idée au Maire. Le Maire ne m'avait pas lu, mais l'idée lui avait plu. Pour ma mère, l'inauguration, c'était le plus beau des cadeaux. Beaucoup mieux que le Goncourt ou le Prix Nobel de littérature. Au moins, avec une rue au nom de mon roman, dans notre village, elle était éternellement aux premières loges.

La rue, cette Rue du Pré aux Chevaux, avait été judicieusement choisie, à deux pas de la maison familiale. A l'époque, ma mère me téléphonait souvent, le matin, après le premier journal de France Culture dont j'étais, à 7 heures, le présentateur. D'abord, elle me disait : Ce matin, tu as été parfait, j'ai tout compris, pourtant c'est compliqué, l'actualité. Ensuite, vraie raison de son appel, elle déclarait, solennelle : J'ouvre les volets de la cuisine, et je vois le panneau de la Rue du Pré aux Chevaux. Moi, je lui répondais : Tu vois, maman, c'est bien la preuve que la littérature, c'est pas grand chose et pourtant ça peut changer la vie. Je marquais un court silence et j'ajoutais : même si l'auteur est un peu, beaucoup, passionnément, ou pas du tout... menteur.

Elle riait de bon coeur. Et moi aussi. Elle avait compris, je crois, le pourquoi ou le comment de l'écriture. Enfin, le pourquoi ou le comment de mon écriture à moi. Ce qui suffisait à mon bonheur. Et peut-être aussi, un peu, au sien.

Ecrire, ce n'est pas réciter le mot à mot d'une vie, c'est transfigurer ce qu'on a vécu.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 29 Déc. 2012.

 

 

Verlaine avant-centre. Le Castor Astral. 2001.

Rue du Pré aux Chevaux. Le Castor Astral. 2003.

Oublie pas 36. Le Castor Astral. 2006.

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30 mars 2021 2 30 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Mai 2011. Quai de la Tournelle.  © Jean-Louis Crimon

Paris. Mai 2011. Quai de la Tournelle. © Jean-Louis Crimon

 

Quand il vente,

Pas une vente !

 

Quand il pleut,

Un livre ou deux !

 

Ciel gris,

Pas un radis !

 

Ciel bleu,

A la queue leu leu !

 

Quand les passants, flâneurs, chineurs, rêveurs, se font attendre, quand le jour est trop tendre, le dimanche après-midi souvent, quand les fidèles de la Tournelle s'attardent à la Tour d'Argent, ou chez Vincent, quand d'autres s'assoupissent, en famille, à la table du repas dominical, ou choisissent de prendre l'air par la balade au Jardin des Plantes, le bouquiniste, lui, pour passer le temps, s'amuse à "bouts rimés". Même si ça rime à pas grand chose. Même si ça rime à rien. Même si ce ne sera jamais la chanson de Verlaine qui s'en viendrait retutoyer la Seine ...   

Poète, non pas, chanteur, à peine, parleur. Parleur de "mots-paroles" qui font silence, parleur de "mots-musiques", parleur de "mots-bourlingueurs" qui restent à quai, parleur de "mots-fugueurs" qui taillent la route, parleur de fausses certitudes qui, sans doute, finissent dans le doute, parleur de mots simples qui s'habillent en dimanche, parleurs de mots de semaine qui feraient bien la manche, bouquiniste-journaliste qui commente à sa façon l'actualité, le temps qui passe et le temps qu'il fait. Puis chantonne à nouveau sur un air ancien des idées neuves:

 

Qu'il vente ou qu'il pleuve,

Pas de pensées malsaines,

Pas d'idées obscènes

Juste Paris sur Seine,

Pas de mise en scène,

Pas de discours fleuve,

 

Qu'on s'en balance

Qu'on s'en souvienne,

Qu'on s'en tape

Ou qu'on s'en émeuve,

Qu'on fasse la clape

Ou qu'on se retienne,

 

Juste une chanson

A peine ancienne

Chanson à la Seine, 

Façon Verlaine,

Peut-être la mienne

Ou plutôt ... la sienne !

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 15 Mai 2011.

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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 08:57
Un père et son fils au jardin. 1952. © Juliette Crimon.

Un père et son fils au jardin. 1952. © Juliette Crimon.

 

La photo a plus de soixante ans. L'homme à la bêche, c'est mon père. Le petit môme avec son petit seau, c'est moi. Je dois avoir moins de trois ans. Deux ans et demi, sans doute. Mon père doit avoir la trentaine. Né en 1922, en mai 1922, si la photo date de 1952, il a tout juste... trente ans.

Selon le geste, la façon de tenir le manche de l'outil, je crois que nous plantons des pommes de terre. Chez nous, en Picardie, les pommes de terre, se mettent en terre, quand la terre a cessé d'être trop froide. Ce doit être avril ou début mai. C'est ma mère qui prend la photo. Elle a eu, d'instinct, l'idée de poser un genou en terre pour être au plus près de l'action. Ce qui évite d'écraser les personnages. Comme on le fait quand on prend la photo, debout, l'appareil à hauteur des yeux. Le petit enfant que je suis se trouve soudain grandi. A côté du géant qu'est le père. Le petit enfant devient un personnage important dans l'image. Tout est dans le cadrage. Les petites chaussures blanches et les chaussettes de l'enfant se retrouvent au premier plan, comme la terre et les souliers du père. Manque juste un regard. Mais le profil du visage du père est parfait. La minceur et l'élégance de l'homme, la façon dont les mains du travailleur manuel se saisissent de l'outil, ont la saveur exquise des images en noir et blanc des films d'autrefois. Cette perfection imparfaite du flou des instants que corrigera plus tard la netteté de la mémoire. 

 

En ce dernier jour de l'année, je pense à mon père, au temps où nous plantions des pommes de terre et au temps où on faisait le tour du village, en quête de travaux à faire. Mon père était le meilleur bêcheur à la ronde. Un jardin à faire, on lui faisait signe. Chaque soir de la semaine, il y avait un jardin différent à entretenir. Ne restait que le dimanche, pour notre jardin à nous.

Je relis Verlaine avant-centre. Chapitre 10. Page 117. J'aime beaucoup ce passage :

 

"Mon père pince la corde du cordeau comme une corde de guitare. Il tend l'oreille, écoute le son de la corde. Si l'accord est parfait, la corde bien tendue, on peut tracer la route, puis semer. Mon père laisse glisser les graines entre le pouce et l'index. Il ne faut pas semer trop dru. Mon père le sait. Il dit : qui sème trop dru récolte menu. Ensuite, on dame le sol avec le dos du râteau. Ça dessine de petits traits verticaux tout au long de la ligne semée. C'est beau à regarder comme un tableau de peintre abstrait. Un tableau peint au cordeau et au râteau, à même la terre. Dieu, s'il existe, sûr, c'est un esthète qui apprécie la peinture de mon père. En fait, mon père ne jardine que pour exposer les oeuvres qu'il ne prend pas le temps de peindre sur la toile et qu'il crée à fleur de terre, l'espace d'un dimanche matin, juste avant la messe."

 

Lundi 31 décembre 2012. Dernier jour de l'année. Premier jour de la semaine et dernier jour de l'année. Pas vraiment le coeur à réveillonner. Je pense aux absents. Je pense à mon père. 90 ans en mai dernier, et déjà 11 années sous la terre. Je me suis toujours demandé pourquoi, une fois mort, on ne se souhaite plus les anniversaires. Pas davantage la "Bonne et Heureuse Année". Les vivants, même bons vivants, ne doivent pas oublier les absents. Les associer, le plus souvent, à la vie qui continue, sans eux. C'est important. Pour eux. Pour eux, les absents. Pour les garder vivants. C'est important pour nous. Pour nous, les vivants. Pour ne pas laisser nos coeurs se transformer en coeurs.. morts.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 31 Déc. 2012.

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28 mars 2021 7 28 /03 /mars /2021 08:57
Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon / Jehan Rictus par Steinlen.
Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon / Jehan Rictus par Steinlen.

Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon / Jehan Rictus par Steinlen.

 

Dans le RER du soir, il est venu s'asseoir. Juste en face de moi. Après avoir arpenté deux fois l'allée du compartiment. Dévisageant, un à un, les visages de chaque passager. Avec sa gueule hirsute d'autrefois. On ne s'est pas parlé. On ne s'est rien dit. Juste un regard qui en dit long. Je sais qui vous êtes. Je ne dirai rien. Le Poète populaire. Randon de votre vrai nom. Gabriel Randon. Connu sous le pseudonyme de Jehan Rictus. Rendons à Rictus ce qui n'est pas Randon. L'Hiver, extrait des Soliloques du pauvre, que par le plus grand des hasards, j'ai dans mon sac. Vous deviez le savoir.

 

J'ouvre et je commence à lire. Esquisse d'un sourire dans le regard de l'homme qui me fait face. Un sourire léger. Le plus beau. Le sourire des yeux.

 

Merd' ! V'là l'hiver et ses dur'tés,

V'là l'moment de n'pus s'mett' à poils :

V'là qu'ceuss' qui tienn't la queue d'la poële

Dans l'Midi vont s'carapater !

 

V'là l'temps ousque jusqu'en Hanovre

Et d'Gibraltar au cap Gris-Nez,

Les Borgeois, l'soir, vont plaind' les Pauvres

Au coin du feu... après dîner !

...

Et qu'on m'tue ou qu'j'aille en prison,

J'm'en fous, j'connais pus d'contraintes :

J'suis l'Homme Modern', qui pousse sa plainte

Et vous savez bien qu'j'ai raison !

 

Trenet aussi avait raison : Longtemps, longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues... Sous le titre de son recueil "Le Coeur populaire", Rictus avait fait imprimer par Eugène Rey, son Editeur, quelques lignes aux accents de vraie profession de foi littéraire : Poèmes, Doléances, Ballades, Plaintes, Complaintes, Récits, Chants de misère et d'Amour, En Langue Populaire (1900-1913). Cette langue populaire que d'autres après lui feront vivre sous le pseudo du mot argot.

 

Irrésistible envie, ce soir, de tout relire de vous, Monsieur Jehan Rictus. Les Soliloques du Pauvre, Doléances, Cantilènes du malheur, Le Coeur populaire. Sans oublier votre unique roman Fil de fer. Où vous exorcisez déboires cruels et relations tendues avec votre mère.

 

Rencontre vraiment extraordinaire. Croisé Rictus dans le RER. Si ce n'était lui, c'était son frère. Mais Rictus n'a pas eu de frère...

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 30 Déc. 2012

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27 mars 2021 6 27 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon

Un Poche dans la poche. Le titre dépasse. Dépasse de la poche. Poche en cuir d'une veste en cuir. RER. J'hésite. Je cadre. Je flashe. En fait, j'ai flashé sur le titre. Le Gai Savoir. Nietzsche. Friedrich Nietzsche. Lecture lointaine. Année 1972. Licence de Philosophie. Angèle Kremer-Marietti. Prof adorable. Cours fabuleux. La belle Angèle, nous en étions tous amoureux.

Envie de relire Nietzsche. Un désir de lecture, à quoi ça tient ? A peu de choses. Un quai de RER. Un Poche qui dépasse d'une poche.  

Idée de reportage. Idée soudaine. Faire la photo systématique de tous ces livres qui se lisent là où, au départ, on ne vient pas pour lire. Dans les bus, les trains, les avions. Les gares, les aéroports. Les quais. Les portes. Les portes d'embarquement. Tous ces endroits de lecture peu communs. Lieux pourtant communément devenus les endroits où on lit désormais le plus. 

J'aimerais mettre en commun toutes ces lectures personnelles. Privées. Lectures privées dans l'espace public. Lectures privées dans tous ces lieux dits publics. Photos insolites. Inattendues. Volées. Dérobées. Concédées. Acceptées. La lecture "surprise" dans tous ses états. Une photo de livre par jour. Tout au long d'une année. 365 titres de ce qui se lit, aujourd'hui, ici, à Paris. Dans des situations pas toujours très confortables. Métros bondés. Heures de pointe. Matins blêmes ou soirs d'hiver. 

Mais, en fait, d'où vient cette manie de lire dans les Transports en commun ? Qui, la première, ou le premier, osa ? Le journal, passe encore, c'est banal, c'est normal. Mais un livre, un roman. Un vrai livre. 200 pages ou davantage. Dans nos trajets quotidiens. Dans les Transports en commun. Qui peut me dire comment et pourquoi ? Personne. 

Si, moi, je sais pourquoi. C'est la lecture qui nous transporte.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 18 Déc. 2012.

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26 mars 2021 5 26 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Avenue Marceau. 25 Avril 2013. / Nice. Juillet 2016. © Jean-Louis Crimon
Paris. Avenue Marceau. 25 Avril 2013. / Nice. Juillet 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. Avenue Marceau. 25 Avril 2013. / Nice. Juillet 2016. © Jean-Louis Crimon

Reprographe du 57 de l'Avenue Marceau. Deux jeux d'épreuves. Rencontre fortuite. Insolite. Inédite. Crimon tutoie Lévy. Un auteur anonyme ou presque et une star mondiale de la littérature. Du côté de chez Shuang et Un sentiment plus fort que la peur. Deux tapuscrits. Deux livres en devenir. Deux destins qui se croisent. Un instant côte à côte. Des millions d'exemplaires assurément assurés pour l'un. Au mieux, quelques centaines pour l'autre. A quoi ça tient le succès ? La reconnaissance ? 

Comme mon vieil ami Paul Briois, anonyme talentueux boxeur d'avant-guerre, je pourrais dire aujourd'hui : La gloire n'a pas voulu de moi.

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 25 Avril 2013.)

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