Lundi 4 juin 2012 1 04 /06 /Juin /2012 21:00

Croisé ce soir le vieux Verlaine, un bouquet de violettes à la main. Cadeau du jeune Léautaud, qui se délecte de la scène, assis en terrasse d'un bistrot du trottoir d'en face. Regards éperdus du pauvre Lélian qui cherche désespérément d'où viennent ces fleurs couleur d'encre. Rire sonore soudain de celui qui sait, au détriment de celui qui ne sait pas, et qui ne saura jamais. D'un Paul à un autre, présent dérisoire pour illuminer la grisaille du soir.

Par crimonjournaldubouquiniste
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Dimanche 3 juin 2012 7 03 /06 /Juin /2012 18:29

Le style. Le style toujours. Tout est dans le style. A la Mairie de Paris, les employés du Bureau du Commerce et du Tourisme, en charge de la gestion des bouquinistes, cultivent le style lapidaire et autoritaire de l'Administration. Combien sont-ils, chaque année, mes camarades bouquinistes, rive gauche ou rive droite, à recevoir ce genre de missive ? Missive répressive maniant systématiquement le rappel au réglement et la menace. Le rappel aux devoirs, aux obligations, jamais aux droits. D'accord, il n'y a pas de droits sans devoirs. Mais d'abord, peut-il exister des devoirs sans droits ?

Cette fois, c'est mon tour. Lettre datée du 30 mai dernier. Letttre recommandée avec accusé de réception. Lettre signée de la Chargée de la sous-direction du développement économique et de l'innovation.

 

Premier paragraphe :

"Vous bénéficiez d'une autorisation personnelle d'exploitation d'un emplacement de bouquiniste, 41 quai de la Tournelle à Paris, 5ème arrondissement."

 

Deuxième paragraphe :

" A l'occasion de nombreuses visites sur les quais de la Seine, il a été observé par mes services que vous ne respectez pas la réglementation en vigueur. Plus précisément, il a été constaté que vous exploitez insuffisamment, vous-même, votre emplacement. "

 

Autrefois, la Mairie de Paris me reprochait de ne pas avoir, comme tout bouquiniste qui se respecte et qui respecte sa clientèle, un "Ouvre-boîte". L'Ouvre-boîte, nom charmant du bouquiniste remplaçant, chargé d'ouvrir les boîtes vertes, en l'absence du bouquiniste titulaire. J'ai un bon "ouvre-boîte". Qui fait que les boîtes sont régulièrement ouvertes. Mais l'Administration se veut pointilleuse et persécuteuse. Elle a trouvé l'article du réglement intérieur, l'article 8, qui dit que  "Le titulaire doit occuper en personne son emplacement." Mais aussi que "Le titulaire peut se faire remplacer à condition qu'il exploite personnellement au moins trois jours par semaine."

Or, les contrôles effectués au cours "de nombreuses visites" sur les quais semblent indiquer que je ne suis pas assez présent moi-même au goût de l'Administration. L'Administration aime à se comporter comme un patron tout-puissant qui sait vous brimer et vous faire souffrir. Comme si elle y prenait un malin plaisir. Comme si elle trouvait dans ce "faire souffir" sa véritable raison d'être.

Petit oubli dans la démarche de l'Administration: les bouquinistes ne sont pas des salariés. Ou alors ce sont les seuls salariés qui travaillent sans percevoir de salaire. Les seuls salariés qui doivent acheter leur outil de travail. En effet, le bouquiniste, s'il n'acquitte aucun loyer à la Marie de Paris, pour les 8 m 60 de parapet qui lui sont octroyés, doit acheter ses boîtes. D'occasion, s'il y en a, en pas trop mauvais état, sur le marché, ou neuves. Il doit alors les faire construire, sur mesures, dans le respect des cotes indiquées dans le réglement intérieur. 1.500 euros la boîte neuve. 6.000 euros d'investissement pour devenir propriétaire des quatres boîtes réglementaires.  Moralité: la première année, l'année de son installation, le bouquiniste n'a qu'une ambition très modeste : se rembourser au moins l'investissement de départ. Ce n'est pas toujours le cas si le bouquiniste, se refusant à sombrer dans la bimbeloterie TourEiffellesque, pour respecter le réglement intérieur, ne vend que des livres. Mais cela intéresse peu l'Administration qui, de paragraphe en paragraphe, poursuit sa missive sinistrement administrative et toujours assez inhumaine.

 

Avant-dernier paragraphe :

"Si vous êtes dans l'incapacité d'exploiter régulièrement vos boîtes, je vous invite à adresser par retour du courrier une lettre de cessation d'activité."

Etrange requête dans une époque où, en contraire, ceux qui nous dirigent, veulent tout faire pour maintenir et développer l'activité. Tout faire pour empêcher les cessations d'activité.

 

En caractères gras, dernier paragraphe :

" La présente lettre a valeur d'avertissement. A défaut de mise en conformité dans un délai d'un mois à compter de réception, cette infraction aux dispositions du réglement pourra entraîner le retrait de votre aurorisation (article 12).

 

Paradoxe utime : la Mairie de Paris se comporte avec les Bouquinistes des quais de Seine comme un véritable Employeur. Avec les exigences qu'un Employeur peut avoir pour ses employés. Des employés qui fournissent un certain travail en échange d'un certain salaire. Des employés qui sont des salariés. Mais, ne l'oublions jamais, dans le cas des Bouquinistes de Paris, pas de salaire. Pas de salaire, mais des obligations de respecter des horaires d'ouverture, des jours d'ouverture, qui sont de vrais horaires de travail. Pas de salaire mais un réglement draconien et une application du réglement non moins draconienne.

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer, chantait Baudelaire,

Aujourd'hui, je chante à ma manière :

 

Homme libre, toujours tu fuiras le quai,

De la Tournelle au Malaquais,

Pour ne plus rendre compte à je ne sais qui,

Des heures ou des instants mal acquis...

 

Ceux qui coulent des jours paisibles,

Dans des bureaux invisibles, 

Ont pouvoir de vie ou de mort

Sur celui qui travaille dehors...


Avec une application banale,

Ils jouent à la bataille navale,

Rêvent chaque jour de mettre à terre

L'un de ces petits bateaux verts...

 

Pour nous contraindre à nous taire,

Ils administrent leur ministère,

A la façon de grands capitaines,

Mais n'en ont pas la veine humaine... 

 

Dans une ville en permanence sous caméras de surveillance, les Bouquinistes ne sont plus pour longtemps les derniers hommes libres du paysage urbain. Les derniers représentants d'un métier de liberté dans un monde où, comme le beuglait déjà, dans l'autre siècle, le vieux Léo, les muselières ne sont plus faites pour les chiens...

Que l'Administration, pour nous amadouer un temps, rebaptise, dans l'air du temps, le bouquiniste  "libraire de plein air", peu importe, puisqu'on m'y incite de la sorte, au diable les idées ou l'enthousiasme que j'apporte, cette fois, je crois que je vais prendre... la porte.

Par crimonjournaldubouquiniste
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Samedi 2 juin 2012 6 02 /06 /Juin /2012 18:40

Sur le quai, parfois, des vélos s'approprient l'espace du bouquiniste et de ses clients. La piste cyclable n'est pas loin pourtant. Mais le trottoir est plus large à cet endroit. Plus agréable que la piste aux deux-roues. Trop étroite. Elle est arrivée en ligne droite. A freiné d'un coup sec. Juste devant la boîte aux poètes. D'une main précise, s'est emparée d'un petit livre mauve... N'a pas marchandé le prix. A payé comptant. Elle s'en est allée. Sans perdre un instant. A juste dit : c'est pour offrir. Gracieux coup de pédale. Déhanchement discret. Sur le porte-bagages de la bicyclette, un bouquet d'oeillets de... poète.

Par crimonjournaldubouquiniste
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Vendredi 1 juin 2012 5 01 /06 /Juin /2012 22:45

Coïncidence. Belle coïncidence. Je relis cet après-midi des passages de La Connaissance Transcendante, d'après Le Texte et les Commentaires Tibétains. Auteurs : Alexandra David-Néel et Lama Yongden. Achevé d'imprimer le 12 novembre 1958. Paru chez ADYAR-PARIS, 4 Square Rapp. Dans le RER, je parcours le gratuit 20 minutes. Page 38 TV-Médias, recueillie par Joël Métreau, belle interview de l'actrice Dominique Blanc, qui incarne à l'écran cette femme extraordinaire  que fut Alexandra David-Néel. Le film " J'irai au pays des neiges" est diffusé ce soir, à 20h40 sur ARTE.

Titre de l'interview : "Un moment d'extase quand j'ai vu le soleil se lever". Six question très courtes, c'est la contrainte du genre. Six réponses très synthétiques, mais plutôt bien senties. Dominique Blanc sait dire l'essentiel en peu de mots. Superbe hommage à cette femme qui fut la première Occidentale à entrer dans la ville sainte de Lhassa, au Tibet, en 1924.

 

Juste pour le plaisir, trois questions et trois réponses. Trois questions de Joël Métreau et trois réponses de Dominique Blanc.

Qu'est-ce qui vous a plu dans ce rôle ? Le fait qu'Alexandra David-Néel soit bouddhiste, féministe ou exploratrice ?

Les trois. Elle avait un tempérament curieux et une intelligence hors du commun. Sans compter son courage physique : elle a vécu jusqu'à 101 ans. Son témoignage révèle aussi des choses fulgurantes sur notre époque matérialiste.

Comment s'est déroulé le tournage dans les décors naturels de l'Asie ?

C'était une avernture. Il fallait être dans une bonne forme physique pour jouer la comédie à 4000 m d'altitude. Mais c'était extraordinaire.

Mais c'était quand même éprouvant ?

On ne peut pas dire ça après avoir incarné une femme pareille. Alexandra David-Néel a quand même accompli ce voyage au début du XXe siècle... je ne sais pas comment elle a fait pour endurer le froid, la faim, les brigands...

 

La Connaissance Transcendante va m'accompagner pendant plusieurs jours. Je le sens. Curieux ce rapport aux livres et aux idées qu'ils contiennent. Plus le temps passe et plus j'ai le sentiment, la conviction, qui si, du lever au coucher, on n'a pas pris le temps de lire quelques lignes, quelques paragraphes d'un ouvrage, pas forcément de philosophie, on a manqué sa journée. SMS, textos, twitts, mails ou autres courriels, ne pèsent pas bien lourds auprès d'un vrai chapitre d'un vrai livre.

L'exemplaire que j'ai entre les mains est touchant, émouvant à plus d'un titre. Il est signé. Il comporte un envoi. Un bel envoi. A un destinataire aussi prestigieux que la dédicataire. C'est écrit, d'une écriture appliquée, avec des "D" majuscules comme on en faisait autrefois et comme on n'en fait plus : "A Monsieur Lanza Del Vasto, Cordial hommage d'une voyageuse à un voyageur". C'est signé, bien sûr, Alexandra David-Néel.

Par crimonjournaldubouquiniste
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Jeudi 31 mai 2012 4 31 /05 /Mai /2012 14:46

- Mais monsieur, vous ne vendez que des morts !

- Les livres sont éternels, madame... Les écrivains ne meurent jamais...

- Balzac, Hugo, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Flaubert, tout ça, c'est dépassé...

- Ah bon, mais que lisez-vous donc, madame ?

- Marc Lévy, Guillaume Musso, Amélie Nothomb, Christine Angot... que des contemporains...

- Dans le genre, je crains de ne pas avoir grand chose pour vous, madame...

 

Haussement d'épaules et jolie grimace pour ponctuer mes pauvres mots. J'hésite à dire : madame, j'ai Texaco de Chamoiseau.  

 

Elle faisait très "seizième". Dans la voix, comme dans le geste. Pas seizième siècle. Seizième arrondissement. Seizième arrondissemnt de Paris. Même franchement Neuilly. Avec cette suffisance qui m'a toujours sidéré. Cet aplomb qui plombe les meilleurs sentiments. A la voir, à l'entendre, elle en était. De la haute. Du goût et du bon goût. De la bonne société. Des bien pensants. De ces gens qui se prennnent pour des gens bien. Des gens très bien. Des gens importants. Mais qui, souvent, ne brassent que du vent. Qui ne croient pas au ciel, mais au superficiel. Je n'ai pas pu résiter. J'ai lâché, d'un coup, d'un seul, ma rafale à cette vieille bégueule :

 

- Madame, cessez de me prendre pour un sot ! Je préfère, c'est vrai, Musset à Musso. Et même Hugo à Angot. Mais j'adore Chamoiseau. Laborde. Lacoche. Chérel. Modiano. Monnereau. Morlino. Pierre-Louis Basse, et j'en passe. Tous vivants. Bien vivants. Bons vivants. Et pour longtemps !

 

Elle est partie en claquant les talons comme on claque une porte. Pas pu m'empêcher de penser : foi de bouquinisteque le diable l'emporte.

Par crimonjournaldubouquiniste
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