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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 18:19

 

C'est d'abord une voix. Une voix qui semble familière. Comme la voix d'un proche. La voix de quelqu'un de la famille. Un vieil oncle, sans doute. Conversation de fin d'après-midi. Entretien du soir. Juste avant le point de l'actualité. Presque banal. Un écrivain parle de son journal. Le journaliste qui l'interroge lui demande si le diariste vit sous le rythme de l'inspiration. Le journaliste ne donne pas la définition. Diariste : Auteur d'un journal intime.

J'ai pris l'émission en cours. Comme souvent. J'ai manqué l'annonce du nom de l'invité. Je ne sais pas qui parle, mais ça me parle. Ce que la voix de cet homme me fait entendre me touche. Me concerne. Comme s'il était un autre moi-même.

"Des textes me viennent tout écrits, me sont comme dictés." Je tends l'oreille. Je n'en crois pas mes yeux. Je vois très bien la scène. J'ai souvent ce sentiment aussi. "J'écris beaucoup en marchant. soit dans la rue, soit à la campagne." Insensé que je suis, qui croit qu'on parle de lui, quand c'est un autre qui parle de soi. Un autre soi-même. La campagne ? Un village de l'Ain, au nord-est de Lyon. C'est l'invité qui répond.

Le ryhtme de la marche qui donne naissance au rythme de la pensée. J'ai déjà vécu ça aussi. Ressenti ça. Vraiment. Souvent. Cet homme est un frère. Je me sens très frère de lui. De ce qu'il dit. De sa vie. De sa manière de vivre sa vie.

" La fonction de l'écrivain, c'est de parler pour les silencieux." Fabuleux. Encore mieux :"Je voudrais écrire des poèmes qu'un homme pourrait murmurer à la femme qu'il aime." Cette conception du rôle de l'écrivain me va bien : parler pour ceux qui n'ont pas les mots.

Dernière phrase de l'invité, dans un de ces demi-sourires qui ne se voient qu'à la radio : "Je ne suis pas encore un retraité de l'écriture". L'invité, que le journaliste vient de remercier, maintenant, je sais qui c'est. Charles Juliet. L'auteur de Lambeaux. L'auteur de L'Année de l'éveil. L'auteur de La Lente Montée. Heureux, vraiment, ce soir, de me sentir si proche de cet homme-là. Grâce à la radio. La radio, le média qui irradie. La radio, le média qui rend radieux.

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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 21:29

 

Le premier quart d'heure avait un goût de match déjà vu. Quelque chose d'Allemagne-Portugal. Le début de la rencontre était propice à somnoler. Je n'allais pas me priver. J'ai dû m'assoupir. Les commentateurs se sont mis à citer Houellebecq. Houellebecq footballeur, ça me semblait très improbable. Pas à ce niveau. Pas dans l'Euro. Mais dans mon rêve, j'ai tendu l'oreille et je me suis laissé prendre au jeu. Le premier match de la France de Laurent Blanc devenait une version inattendue de Questions pour des champions en crampons.

A chaque fois que mon cerveau entendait Houellebecq dans la voix d'Arsène Wenger, l'animateur principal du jeu télévisé, j'avais la réponse. Un vrai sans faute. Vous ne me croyez pas ? Simple, je vous rejoue le match en différé. 

Angleterre-France, pour les Bleus de Blanc ? La possibilité d'une île

La défense centrale des Tricolores ? Plateforme ! En un seul mot, ce soir. Souvent en deux mots dans les matchs de préparation.

L'entrée dans les dix-huit mètres ? Extension du domaine de la lutte.

Le match nul 1-1 avec les Anglais ? Le droit à La poursuite du bonheur !

Je suis sorti de mon rêve juste avant la mi-temps. Un gros plan sur le maillot d'un joueur britannique m'a donné la réponse. C'était écrit, en capitales : WELBECK.

De Welbeck à Houellebecq, crampons ou pas, avouez qu'il n'y a qu'un pas.

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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 23:06
Compiègne. Milieu des années 80. © DR.

Compiègne. Milieu des années 80. © DR.

 

"La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe. Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. Cela arrange bien des esthètes que François Villon ait été un voyou."

Relire, relire toujours, relire toujours avec le même plaisir, cette préface de Léo Ferré. Préface qui figure en ouverture de Poète... vos papiers ! Folio n° 926. Edition de 1977. Poète... vos papiers. Première édition parue à la Table Ronde, en 1956. Ferré, né en 1916, a tout juste 40 ans. Léo se préface lui-même. Quelle préface ! Quelle pêche ! Quel punch ! Quelle pugnacité ! La brouille avec Breton y est sans doute pour beaucoup. Breton aurait dit à Ferré que, selon les surréalistes, il n'était pas un poète. 

 

Qui n'a jamais entendu Ferré dire cette préface sur scène ne peut comprendre toute la force et toute la violence de ce texte. Texte-pamphlet. Texte-plaidoyer. Texte-prophétique. Texte-testament.

"Le snobisme scolaire qui consiste à n'employer en poésie que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain. Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot."

 

J'adore. Je ne m'en lasse pas. C'est d'une modernité rare. D'une actualité éternelle. D'une insolence définitive et salutaire. Plus loin :

"L'alexandrin est un moule à pieds. On n'admet pas qu'il soit mal chaussé, traînant dans la rue des semelles ajourées de musique. La poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant, brandit le spectre de l'alexandrin comme une forme pressurée et intouchable. Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes."

 

Et encore, juste pour vous donner l'envie de dévorer cette préface incroyable, cette dédicace à Breton sur le vers et le vers libre :

"Le vers est musique; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose, c'est de la prose poétique. Le vers libre n'est plus le vers puisque le propre du vers est de n'être point libre." 

 

Enfin, au cas où vous n'iriez pas jusqu'à la fin :

"Le poète d'aujourd'hui doit être d'une caste, d'un parti ou du Tout-Paris. Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé. Enfin, pour être poète, je veux dire reconnu, il faut "aller à la ligne". Le poète n'a plus rien à dire, il s'est lui-même sabordé depuis qu'il a soumis le vers français aux dictats de l'hermétisme et de l'écriture dite "automatique". L'écriture automatique ne donne pas le talent. Le poète automatique est devenu un cruciverbiste dont le chemin de croix est un damier avec des chicanes et des clôtures : le five o'clock de l'abstraction collective."

Sublime. Léo, sublime. Forcément sublime.

 

© Jean-Louis Crimon

 

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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 18:49

 

"Vous ne m'écrivez plus de lettre d'amour tendre..." chantait déjà Julos Beaucarne dans les années soixante-dix. 1970. Aujourd'hui, au siècle des sms et des mails, une lettre, une vraie lettre, une lettre manuscrite avec des mots, de vrais mots, des idées, de vraies idées, et des sentiments, c'est devenu denrée rare. La seule lettre reçue ces dernières semaines est celle de mon syndic. Incroyable prose. Prose prosaïque, mais il y a un hic...

"Mesdames, Messieurs,

Faisant suite à l'assemblée générale du 24/05/2012, nous vous demandons de faire en sorte que les placards des vides ordures soient débarrassés de tout ce qui les encombre sur chaque palier.

Aussi, nous vous remercions de faire le nécessaire ou de le demander à votre locataire si vous êtes propriétaire bailleur.

Nous vous prions d'agréer, Mesdames, Messieurs, l'expression de nos sentiments distingués."

Rien à dire, n'est-ce pas ? Mise à part la double faute d'orthographe à "vides ordures" qui doit s'écrire, je crois, "vide-ordures". Un vide-ordures est fait pour vider les ordures. Pas les coutumes orthographiques. Vide-ordures : dans un immeuble, conduit vertical dans lequel on peut jeter les ordures par une trappe ménagée à chaque étage. Vide-ordures, nom masculin, invariable. Nous vivons des temps incroyables. Une époque formidable. Mais mon syndic est un vieux sadique qui malmène la copropriété de... l'orthographe !  

 

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 18:42

 

Carton rouge pour Sokratis ! Carton rouge pour Socrate ! Non, ce n'est pas possible. C'est impensable. Deuxième carton jaune pour une faute inexistante. Une faute imaginaire. Deux jaunes, en langage football, c'est connu, font un rouge. Rouge synonyme d'exclusion. Les Grecs à dix. Par Torosidis ? Par Salpingidis ? Non, par Papastathopoulos. Sokratis Papastathopoulos. Le comble : sanction infligée par un arbitre espagnol. L'Espagne qui donne un carton rouge à la Grèce. On croit rêver ! Non, on ne rêve pas. C'est un cauchemar. Vraiment, la Grèce est la mal aimée de l'Europe. L'Europe du football est aussi cruelle que celle des banquiers. A peine ouvert, l''Euro s'acharne sur la Grèce. L'Euro commence mal. Même sur la planète du ballon rond, ça ne tourne décidément pas très rond.

J'éteins la télé. J'arrête le match. Si l'Euro 2012 commence comme ça, vraiment, ça ne m'intéresse pas. T'en fais pas, Papastathopoulos, on va regarder... Roland-Garros. 

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7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 19:16

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© Jean-Louis Crimon                                                             Scène Champêtre. Emmanuel Bellini.

 

 

 

 

"Victor Hugo a fréquenté le Mont de Piété au 19ème siècle". Quand j'ai lu ça sur le nouveau prospectus du Crédit Municipal de Paris, ça m'a fait sourire. Entrer dans la famille de Victor Hugo, même de cette façon, j'ai trouvé ça pas mal. Hugo, je le sais, est plus célèbre que moi. Depuis toujours et pour bien longtemps encore. Comme écrivain, y'a pas photo ! Le génie, le talent, c'est lui, moi, je suis un... misérable !

Mais bon, qu'il ait emprunté, lui, le même chemin que moi, pour gager quelque objet de valeur, et emprunter un peu d'argent, en des temps, pour lui, difficiles, ça m'a donné comme un peu de baume au coeur. Je ne sais si, dans cet emprunt, il a laissé son empreinte, mais je me plais à le penser. J'ai mis mes pas dans ses pas et de nous deux, lui, est le seul qui ne le sait pas.

Je suis arrivé au 55 de la rue des Francs-Bourgeois parmi de plus bourgeois que moi. De plus riches, vraiment. De plus désargentés aussi. Tout est relatif. J'ai reçu le semaine dernière une lettre de "Ma Tante". Puisque qu'il faut bien l'appeler comme ça, "Ma Tante" ! La lettre, datée du 29 mai 2012, disait :

"Monsieur, Nous vous informons que votre contrat de Prêt Sur Gage n°11028965X du 20 juin 2011 va arriver à échéance le 20 juin 2012, date à laquelle vous pourrez régulariser votre compte, soit par un dégagement en réglant à nos guichets la somme de 156 euros, en prenant soin de présenter obligatoirement votre pièce d'identité ainsi que l'original de votre contrat et la présente lettre, par chèque de banque établi au nom de l'Agent Comptable du Crédit Municipal de Paris ou par carte bancaire ou en numéraire, si la somme due est inférieure à 3000 euros, soit par un renouvellement en réglant la somme de 6 euros"

Le dernier paragraphe de la lettre de "Ma Tante" se terminait par :

"Nous vous rappelons l'importane du respect de la date d'échéance car, conformément aux textes qui régissent le PRÊT SUR GAGES, les objets gagés correspondant à un contrat de prêt échu et impayé sont vendus aux enchères publiques."

La formule de politesse était classique :

"Nous vous prions de croire, Monsieur, à l'assurance de notre considération distinguée."

 

J'ai attendu huit jours et je suis allé chez "Ma Tante" reprendre possession de mon bien. De mon Bellini. Leur laisser, que nenni. J'ai payé la somme demandée. 156 euros. Bellini dort ce soir chez moi. C'est beaucoup mieux comme ça. Cette Scène Champêtre est faite pour moi.

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

 

A relire, si ça vous dit, ma chronique du 20 Juin 2011. Celle du jour où je suis allé confier "mon Bellini" à "Ma Tante"... 

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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 16:40

 

Une ville de province que je connais bien. Un Café Brasserie près de la gare. La porte qu'on pousse par hasard. Le 11h50 manqué de peu. Mais manqué quand même. Le prochain, affiché à trente. Midi trente. Une demi-heure à perdre. Le temps d'un café. Ou deux. Bien m'en a pris. Le lieu en valait deux.

Je n'ai pas remarqué tout de suite la chose. De fait, je lui tournais le dos. Je me suis installé face à la vitre qui donne sur la place et sa verrière tubulaire. Verrière que les gens d'ici vivent davantage comme une verrue. Oui, davantage verrue que verrière, n'en déplaise à cet architecte italien dont on a déjà oublié le nom. C'est en me levant pour aller vers le comptoir commander un second café que j'ai aperçu la chose. Une mini bibliothèque installée, "comme à la maison", au dessus d'un radiateur. Des livres qui, assurément, témoignent d'une certaine culture. D'une vraie curiosité d'esprit. D'un vrai savoir-être. Au delà du paraître, très en vogue dans cette époque en toc.

Quelques auteurs et quelques titres, "chopés" au vol, comme un demi qu'on fait glisser sur le comptoir et qui s'arrête pile, net, devant celui qui l'a commandé : Trop loin, Updike. La fin d'un primitif, Chester Himes. La Cousine Bette, Balzac. Le mythe de l'Eternel retour, Mircea Eliade. Les confessions des Rousseau modernes, Marie-Laure de Shazer. Vers la paix perpétuelle. Que signifie s'orienter dans la pensée ? qu'est-ce que les lumières ? Kant

Modestie incroyable du patron des lieux, devant mon admiration étonnée ou mon étonnement admiratif : On dira que c'est des livres qui m'intéressent moi. Comme un petit bout de ma bibliothèque que je garde sous la main. Ou sous les yeux.

Le patron poursuit son explication : au début, je mettais quelques livres sur chaque table et des BD, mais c'était surtout les BD qui étaient lues. J'ai regroupé les livres, vraiment livres, à cet endroit. Biblio improvisée, juste au-dessus du radiateur.

Moi, pour causer :

- On ne vous en emprunte pas ? J'veux dire, "pour toujours" ! 

- Non, vous savez, les gens sont honnêtes...

- Oui, mais juste pour le plaisir d'emprunter, de "piquer"...

- Vous voulez dire : des qui pourraient payer, mais qui piquent pour le plaisir...

- Oui, des piqueurs, des chapardeurs, des voleurs, quoi !

- Mais eux, monsieur, ce ne sont pas des voleurs, ce sont des "cleptomanes"... Vous savez, même chez les voleurs, il y a des classes sociales... Des privilèges et des privilégiés... des qui s'inventent un vocabulaire pour faire passer ça pour une "maladie"...

Sourires amusés. Sourires partagés.

L'homme a de l'humour. Une réelle culture. Une infinie douceur dans la voix. Une vraie tendresse pour le genre humain. En fait, qualité rare sous nos climats : un vrai savoir-vivre. Je reviendrai souvent, je crois. Mieux : je vais souvent manquer mon train de onze heures cinquante.

Question : ça vous tente ?

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 23:44

 

C'est souvent comme ça. Envie de bouger. Envie de partir. Besoin d'ailleurs. De jours meilleurs. Problème pourtant. Pas l'argent. Pas le temps. Pas suffisamment. Pas de quoi se lamenter pour autant. Le livre est là. Embarquement immédiat. Le livre est là pour ça. Peu importe le sujet. Le thème. L'auteur. La forme. Roman. Nouvelles... Le livre est là. Le livre est à la fois le compagnon de voyage et le voyage. Avec tout juste ce qu'il faut d'incertitude ou d'ignorance sur la destination finale. J'adore le voyage quand il commence comme ça. Le livre, c'est le voyage imprévu.

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 21:00

 

Croisé ce soir le vieux Verlaine, un bouquet de violettes à la main. Cadeau du jeune Léautaud, qui se délecte de la scène, assis à la terrasse du bistrot du trottoir d'en face. Regards éperdus du pauvre Lélian qui cherche désespérément d'où viennent ces fleurs couleur d'encre. Rire sonore soudain de celui qui sait, au détriment de celui qui ne sait pas, et qui ne saura jamais. D'un Paul à un autre, présent dérisoire pour illuminer la grisaille du soir.

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 18:29

 

DSCN0409 

© Jean-Louis Crimon                                                                                                     Paris. 2012 

 

 

Le style. Le style toujours. Tout est dans le style. A la Mairie de Paris, les employés du Bureau du Commerce et du Tourisme, en charge de la gestion des bouquinistes, cultivent le style lapidaire et autoritaire de l'Administration. Combien sont-ils, chaque année, mes camarades bouquinistes, rive gauche ou rive droite, à recevoir ce genre de missive ? Missive répressive maniant systématiquement le rappel au réglement et la menace. Le rappel aux devoirs, aux obligations, jamais aux droits. D'accord, il n'y a pas de droits sans devoirs. Mais d'abord, peut-il exister des devoirs sans droits ?

Cette fois, c'est mon tour. Lettre datée du 30 mai dernier. Letttre recommandée avec accusé de réception. Lettre signée de la Chargée de la sous-direction du développement économique et de l'innovation.

 

Premier paragraphe :

"Vous bénéficiez d'une autorisation personnelle d'exploitation d'un emplacement de bouquiniste, 41 quai de la Tournelle à Paris, 5ème arrondissement."

 

Deuxième paragraphe :

" A l'occasion de nombreuses visites sur les quais de la Seine, il a été observé par mes services que vous ne respectez pas la réglementation en vigueur. Plus précisément, il a été constaté que vous exploitez insuffisamment, vous-même, votre emplacement. "

 

Autrefois, la Mairie de Paris me reprochait de ne pas avoir, comme tout bouquiniste qui se respecte et qui respecte sa clientèle, un "Ouvre-boîte". L'Ouvre-boîte, nom charmant du bouquiniste remplaçant, chargé d'ouvrir les boîtes vertes, en l'absence du bouquiniste titulaire. J'ai un bon "ouvre-boîte". Qui fait que les boîtes sont régulièrement ouvertes. Mais l'Administration se veut pointilleuse et persécuteuse. Elle a trouvé l'article du réglement intérieur, l'article 8, qui dit que  "Le titulaire doit occuper en personne son emplacement." Mais aussi que "Le titulaire peut se faire remplacer à condition qu'il exploite personnellement au moins trois jours par semaine."

Or, les "contrôles" effectués au cours "de nombreuses visites" sur les quais semblent indiquer que je ne suis pas assez présent moi-même au goût de l'Administration. L'Administration aime à se comporter comme un patron tout-puissant qui sait vous brimer et vous faire souffrir. Comme si elle y prenait un malin plaisir. Comme si elle trouvait dans ce "faire souffir" sa véritable raison d'être.

Petit oubli dans la démarche de l'Administration : les bouquinistes ne sont pas des salariés. Ou alors ce sont les seuls salariés qui travaillent sans percevoir de salaire. Les seuls salariés qui doivent acheter leur outil de travail. En effet, le bouquiniste, s'il n'acquitte aucun loyer à la Marie de Paris, pour les 8 m 60 de parapet qui lui sont octroyés, doit acheter ses boîtes. D'occasion, s'il y en a, en pas trop mauvais état, sur le marché, ou neuves. Il doit alors les faire construire, sur mesures, dans le respect des cotes indiquées dans le réglement intérieur. 1.500 euros la boîte neuve. 6.000 euros d'investissement pour devenir propriétaire des quatres boîtes réglementaires.  Moralité: la première année, l'année de son installation, le bouquiniste n'a qu'une ambition très modeste : se rembourser au moins l'investissement de départ. Ce n'est pas toujours le cas si le bouquiniste, se refusant à sombrer dans la bimbeloterie TourEiffellesque, pour respecter le réglement intérieur, ne vend que des livres. Mais cela intéresse peu l'Administration qui, de paragraphe en paragraphe, poursuit sa missive sinistrement administrative et toujours sinistrement inhumaine.

 

Avant-dernier paragraphe :

"Si vous êtes dans l'incapacité d'exploiter régulièrement vos boîtes, je vous invite à adresser par retour du courrier une lettre de cessation d'activité."

Etrange requête dans une époque où, en contraire, ceux qui nous dirigent, veulent tout faire pour maintenir et développer l'activité. Tout faire pour empêcher les cessations d'activité.

 

En caractères gras, dernier paragraphe :

" La présente lettre a valeur d'avertissement. A défaut de mise en conformité dans un délai d'un mois à compter de réception, cette infraction aux dispositions du réglement pourra entraîner le retrait de votre aurorisation (article 12).

 

Paradoxe utime : la Mairie de Paris se comporte avec les Bouquinistes des quais de Seine comme un véritable Employeur. Avec les exigences qu'un Employeur peut avoir pour ses employés. Des employés qui fournissent un certain travail en échange d'un certain salaire. Des employés qui sont des salariés. Mais, ne l'oublions jamais, dans le cas des Bouquinistes de Paris, pas de salaire. Pas de salaire, mais des obligations de respecter des horaires d'ouverture, des jours d'ouverture, qui sont de vrais horaires de travail. Pas de salaire mais un réglement draconien et une application du réglement non moins draconienne.

 

Homme libre, toujours tu chériras la mer, chantait Baudelaire,

Aujourd'hui, je chante à ma manière :

 

Homme libre, toujours tu fuiras le quai,

De la Tournelle au Malaquais,

Pour ne plus rendre compte à je ne sais qui,

Des heures ou des instants mal acquis...

 

Ceux qui coulent des jours paisibles,

Dans des bureaux invisibles, 

Ont pouvoir de vie ou de mort

Sur celui qui travaille dehors...


Avec une application banale,

Ils jouent à la bataille navale,

Rêvent chaque jour de mettre à terre

L'un de ces petits bateaux verts...

 

Pour nous contraindre à nous taire,

Ils administrent leur ministère,

A la façon de grands capitaines,

Mais n'en ont pas la veine humaine... 

 

Dans une ville en permanence sous caméras de surveillance, les Bouquinistes ne sont plus pour longtemps les derniers hommes libres du paysage urbain. Les derniers représentants d'un métier de liberté dans un monde où, comme le beuglait déjà, dans l'autre siècle, le vieux Léo, les muselières ne sont plus faites pour les chiens...

Que l'Administration, pour nous amadouer un temps, rebaptise, dans l'air du temps, le bouquiniste  "libraire de plein air", ne change rien à l'affaire : notre liberté est morte. Peu importe, puisqu'on m'y incite de la sorte, au diable les idées ou l'enthousiasme que j'apporte, cette fois, je crois que je vais prendre... la porte.

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