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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 22:59
Amiens. 15 Juin 2017. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 15 Juin 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

                                                                       17

 

Souvent je me demande si les noms des gens ont un sens, si les patronymes que portent les humains que nous sommes ont tous une signification. Forcément, ma question est : quelle est la signification du nom Zanda ?

Trouvé sur internet, avec les risques d'erreur et de manque de sérieux de l'information que l'outil comporte, une superbe réponse à ma question.

D'origine grecque, le nom patronymique Zanda signifie... "Le défenseur de l'homme ".

 

Mon grand-père maternel sarde Zanda, l'agitatore, l'agitateur, incarnait donc parfaitement son nom : Zanda, le défenseur de l'homme, était aussi et surtout le défenseur de ses camarades mineurs. En 1925, Zanda se battait pour que la journée de travail de 14 heures soit ramenée à 12 heures.

 

En ce temps-là, c'était comme ça, les patrons avaient décrété le maintien de la journée de travail de 14 heures. Les patrons étaient déjà de grands humanistes, n'est-ce pas !

 

 

© Jean-Louis Crimon

 
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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 22:04
Amiens. 16 Juin 2017. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 16 Juin 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

                                                                         16

 

Il y a des lectures qui te redonnent le moral et qui te remettent dans le droit chemin. Ce livre sur la transmission en Sardaigne, j'ai dû en faire l'acquisition il y a bien trois mois. Son titre "La généalogie muette" m'a tout de suite intrigué. Sa lecture n'est pas facile. Je m'y mets progressivement. Son auteur, Marinella Carosso, formée en France, est ethnologue et anthropologue. Son ouvrage est un ouvrage scientifique, publié par les Editions du CNRS. Le sous-titre "Résonances autour de la transmission en Sardaigne ", résonne d'autant en moi-même.

D'autant que le nom Zanda apparaît à plusieurs reprises. Page 177 notamment :

— Des Zanda, il y en a trois grandes «races», dit Giuseppe.

 

Plus loin, dans cette même page 177, c'est Marinella Carosso qui contextualise :

 

Un ancien propriétaire de bétail et de terres, passionné par mes recherches sur les groupes de descendance, Francesco Zanda 'e Grillone, l'un des rares cas rencontrés où un père porte le sobriquet personnel du fils, m'adressa un courrier, dont voici un extrait :

« Je suis né le 13 Juin 1900 de Zanda Salvatore et Gioi Antioca, je suis de s'arèu du Sang qui tourne» de mon père depuis le début de 1700, ils ont eu des savants et des sculpteurs. Zanda Costantino, le frère aîné de mon grand-père, sculpta la statue de Saint Gabriel. Mon oncle paternel Zanda Giuseppe dit Su Cavaleri était également sculpteur. C'est pour ça que je dis que s'arèu Zanda « part » avec du sang d'artistes.»

 

Page 170, Marinella Carosso avait défini le terme « s'arèu » comme désignant "un groupe de parenté formé par plusieurs lignées issues d'une même fratrie dont les membres, morts ou vivants, portaient et portent un même patronyme, et se reconnaissent aujourd'hui en un ancêtre commun situé  à la troisième, parfois à la quatrième génération... S'arèu recouvre une temporalité d'un siècle, un siècle et demi environ, et tire sa raison d'être de mémoire d'homme."

 

Ce soir, sculpteurs, mineurs ou bergers, je suis fier d'appartenir au groupe des... ZANDA.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

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15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 00:06
Musée de la mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Musée de la mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

 

                                                                         15

 

Passé une bonne partie de la nuit sur un site qui recense toutes les grandes catastrophes minières du Bassin Lorrain. Depuis le 15 Mars 1907 jusqu'au 21 Juin 2001. Aucune mention de Joudreville. Simplement la longue litanie de tous les morts à la mine.

Puits Villemuin, 15 mars 1907, explosion de grisou, 83 morts.

Puits Sainte-Fontaine, 3 janvier 1919, explosion de grisou causée par une lampe défectueuse, 36 morts.

Puits Reumaux, Merlebach, 26 mars 1925, défaillance de la machine d'extraction, chute de la cage au fond du puits, 79 mineurs à son bord, 53 morts.

St Charles, Petite-Rosselle, 15 septembre 1929, suite à une fausse manœuvre, chute d'un fût de benzol de 200 litres, explosion, 3 morts.

St Charles, Petite-Rosselle, 16 septembre 1929, remontées subites de grisou, violente explosion, 23 morts.

A chaque catastrophe, funérailles spectaculaires, les veuves en noir, aux premiers rangs, et les noms des victimes des catastrophes gravés en lettres dorées sur les monuments de chaque commune touchée.

 

Le seul endroit où le mineur est nommé, c'est le Monument aux morts. Là, pour l'éternité, le mineur à droit à son prénom et à son nom, et aux deux dates gravées dans ce cas-là, ponctuation classique de nos existences humaines : date de naissance et date de mort.

Tant de morts. Tant de catastrophes minières. Mais pas la moindre mention d'un accident à la Mine de Joudreville. Parfois je me dis que ma grand-mère, Berthe Leloup, a peut-être produit un "pieux mensonge". Fatiguée des questions incessantes de la petite Giulietta, elle a un jour trouvé cette parade irréfutable et définitive : ton père est mort à la mine le jour de ta naissance. Fille-mère, comme on disait à l'époque, ce n'était pas très glorieux et surtout pas facile à vivre. Humiliation d'être abandonnée par ce Sarde, déjà marié en Sardaigne, déjà père d'une petite Maria, sans doute bel homme, beau parleur, beau séducteur, mais peut-être aussi beau cavaleur... Pas fiable. Amour pas durable. Amour qui n'a pas duré.


Pardon, Francesco Zanda, mon grand-père inconnu, de dire tout ça, comme ça, maintenant, mais comprends qu'avec tout le mystère qui entoure ta vie, ton parcours terrestre et le peu de traces que tu as laissé derrière toi, on puisse se poser des tas de questions et avoir quelques doutes. En Sardaigne, ils n'ont rien su de toi depuis ton départ pour la France, fin des années 20, et en France, on ne sait pas où tu as vécu, où tu es mort et où tu as été enterré. Ton frère Vincenzo Zanda aurait un temps travaillé en Allemagne. L'aurais-tu devancé ou accompagné ?

Si on ne mentionne aucun accident mortel à la Mine de Joudreville, en août 1928, c'est que tu n'es pas mort au moment de la naissance de la petite Juliette, ta fille, ma mère. Qu'elle a eu beau faire, ma mère, pour te chercher, avec nous, ses enfants, plusieurs étés de suite, début des années soixante, dans tous les cimetières des villages autour de Joudreville ou de Bouligny, avec une volonté de fer, ma mère, mais sans jamais que nous trouvions de tombe à ton nom. Pas la moindre plaque mortuaire sur un monticule de terre.

...

Trouvé cette précision en relisant l'ensemble du sinistre palmarès des morts des mines de Lorraine entre 1907 et 2001  : Liste chronologique non exhaustive de catastrophes minières qui ont frappé le Bassin Houiller Lorrain, au cours du 20ème siècle.

"Bassin houiller"... houille, charbon, donc cette liste non exhaustive ne recense pas les morts des mines... de fer.

 

Tout à refaire.

 

© Jean-Louis Crimon

 
 
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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 16:38
Roubaix. Les comptes de la Société Civile de Joudreville. 13 Juin 17. © Jean-Louis Crimon

Roubaix. Les comptes de la Société Civile de Joudreville. 13 Juin 17. © Jean-Louis Crimon

   

 

                                                                     14

 

Au fond, - expression de circonstance pour parler de la mine - depuis bientôt quinze jours, je n'ai guère progressé dans ma quête de ce grand-père inconnu, disparu, perdu. Rien sur mon grand-père dans les rares documents de la Mine de Joudreville aux  Archives Nationales du Monde du Travail. Normal, ce ne sont pas les Archives Nationales du Monde des Travailleurs. Nuance. Exactement comme pour "Fête du Travail" et "Fête des Travailleurs". Pas la même chose. Pas la même histoire. Pas le même sens. Quand on essentialise le Travail, on oublie les Travailleurs. On falsifie la vie sociale. On nie l'existence de ceux par qui le Travail existe. Elémentaire. Et les menteurs... au travail, te refont l'histoire.

Alors je décide de réorienter mes recherches du côté de la presse locale et syndicale. Ai trouvé ce matin, au pays d'Internet, une ligne sur une grève à la Mine de Joudreville. In Le Peuple, organe de la CGT, No 3268, 24/12/1929. Décembre 1929, Juliette Zanda, ma mère, ta fille, a presque déjà un an et demi.

Titre on ne peut plus informatif, dans le journal de la CGT :

LES MINEURS DE FER DE JOUDREVILLE SONT EN GREVE.

 

Si tu n'es pas mort le 2 Août 1928, comme ma mère l'a toujours cru et affirmé, toi, Francesco Zanda, toi "l'agitatore", toi, le Sarde militant, sûr que tu devais être du côté des grévistes. Le leader du mouvement, sûrement. Bien sûr, j'ai acheté le journal. Dois le recevoir d'ici cinq à six jours. J'espère que l'article en pages intérieures sera à la hauteur de l'Appel en Une. Que ce ne sera pas une simple brève. Que j'apprendrai que tu étais toujours vivant en Décembre, donc pas mort en Août.

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13 juin 2017 2 13 /06 /juin /2017 19:43
Société civile de Joudreville. Archives nationales du Monde du Travail. Roubaix. 13 Juin 17. © Crimon

Société civile de Joudreville. Archives nationales du Monde du Travail. Roubaix. 13 Juin 17. © Crimon

 

 

                                                                          13

 

Au fond, ce n'était pas nécessaire d'aller à Roubaix. Echec sur toute la ligne. Rien sur les mineurs. Sur la vie des mineurs. Rien sur Francesco Zanda, ce grand-père inconnu, plus inconnu que jamais. Une bonne raison : journaux comptables ou comptes-rendus de Conseils d'Administration n'évoquent jamais le monde des ouvriers. Fallait s'y attendre. Sont même d'une sécheresse humaine rare tous ces documents comptables ou administratifs. Pourtant, parfois, entre les rubriques, semblent filtrer quelques lignes où l'on devine un début de sentiment humain, immédiatement converti en chiffres et en francs.

Exemple, à la rubrique "Cités" : Le nombre des ouvriers en attente d'un logement est toujours de 25 à 30. On se demande d'ailleurs pourquoi ce n'est pas un nombre précis qui est indiqué.

Autre exemple, à la rubrique "Constructions de Logements", on lit : Monsieur le Directeur de la Société propose d'entreprendre la construction d'une quinzaine de maisons d'ouvriers, à 4 logements, devant coûter de 30 à 35.000 francs par logement. En dessous, la mention : "Le Conseil approuve".

 

A la rubrique "Ecole Primaire Supérieure de Briey", on peut lire ceci : Mr le Directeur de la Société donne connaissance au Conseil d'une lettre adressée au Directeur de la Mine par le Docteur Stern, au nom du Conseil Municipal de Briey, pour solliciter une subvention en vue de l'achèvement de l'Ecole Primaire Supérieure de cette ville. Après discussion, le Conseil n'est pas d'avis de faire un don à l'Etat pour l'achèvement de cette Ecole; mais il ne serait pas opposé à l'octroi d'un prêt à la Ville de Briey, sous des conditions à définir.

 

En revanche, à la rubrique "Gratification au Directeur de la Mine", se déguste cette délicieuse information : " Sur proposition de Mr le Directeur de la Société, le Conseil fixe à 45.000 francs la gratification allouée à Mr. Deschanel, pour l'année 1928."

 

Bien sûr, aucune trace de "gratification" pour Francesco Zanda, simple mineur, pour cette même année 1928. Les ouvriers, les mineurs, ceux qui  créent une bonne part de la richesse de l'entreprise, ne sont pas nommés des ces comptes-rendus  de Conseil d'Administration. Alors, quant à être "gratifiés"...

 

La richesse ? Un coup d'œil à la rubrique "Situation financière" :

 

Au 31 Octobre 1928, la situation était la suivante :

Caisses et Banques :                                                           228.735,79 Frcs

Société de Commentry-Fourchambault et Decazeville :   4.712.990,43 Frcs

 

 

Je referme les dossiers des années 1928 et 1929. Je contemple, amer, dans la paume de ma main gauche, les cotes du fonds Société Civile de Joudreville : 102 A Q. Trois chiffres et deux lettres qui se révèlent être une impasse. Dans les archives microfilmées, rien sur le personnel. Rien sur les mineurs. Les procès-verbaux des réunions du Conseil d'Administration sont d'une rare avarice en ce qui concerne ce qui ne s'écrit pas en tonnes de minerais ou en francs. Procès verbaux qui, forcément, n'ont pas gardé trace des accidents à la mine. De l'accident du 2 août 1928.

Une raison sans doute à cela, sous la forme d'une petite note, en bas de page : 1/ Certains documents ont été retirés des dossiers sur la demande de la Société.

 

No comment.

 

 

 

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12 juin 2017 1 12 /06 /juin /2017 15:23
Mineurs de Buggerru. Musée de la mine. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Mineurs de Buggerru. Musée de la mine. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

 

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C'est demain le grand jour. Le jour où je vais à Roubaix. Le jour où les microfilms des archives Nationales du Monde du Travail vont enfin - je l'espère vraiment- me révéler une part de la vérité. Cette part de vérité qui a dû s'écrire à Joudreville, Meurthe-et-Moselle, à la fin des années 20. 1920. Joudreville, près de Bouligny, de Piennes et de Briey. Mine de fer. Là où trois frères, Mario, Vincenzo et Francesco Zanda, se sont un jour fait embaucher. D'abord Francesco Zanda, l'aîné, avant ses deux frères cadets, Vincenzo et Mario. Francesco Zanda, toi, mon grand-père inconnu. Toi dont je ne sais presque rien. Juste une date et un lieu de naissance. 8 Mars 1896, Fluminimaggiore. Sardaigne.

Rien d'autre, sinon que tu serais mort en France, le jour de la naissance de ta fille. Ma mère. Ma mère qui ne s'appela jamais Zanda.

A Roubaix, le Bâtiment des Archives Nationales du Monde du Travail se trouve au 78, Boulevard du Général Leclerc. Ouvert au public de 9 heures à 17 heures, du mardi au vendredi. Pour aller à Roubaix, d'Amiens, - je te vois sourire - ça prend plus de temps que pour faire Beauvais-Cagliari, en avion. Train Amiens : 8 heures 38, arrivée à Lille 9 heures 58. Trois quarts d'heure d'attente à Lille pour un autocar qui part à 10 heures 41 de Lille et qui arrive à Roubaix à 11 heures. Durée de l'expédition : deux heures vingt. Beauvais - Cagliari, avec Ryanair : décollage 12 heures 45, atterrissage : 14 heures 55. Durée du vol : deux heures dix.

Je vais noter dans la paume de ma main gauche les cotes du fonds Société Civile de Joudreville : 102 A Q. Dans les archives microfilmées, pas sûr de trouver les listes du personnel. Surtout des procès-verbaux de réunions du Conseil d'Administration. Procès verbaux qui pourraient avoir gardé trace des accidents à la mine. Par exemple, de l'accident du 2 août 1928. Le jour où tu es mort, Francesco Zanda. Le jour où ma mère est née. Mais de cet accident, pour l'instant, aucune trace.

Malgré tout, les archives de la Mine de fer de Joudreville, j'y crois. Je veux y croire. J'y crois dur comme fer.

 

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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 12:21
Musée de la Mine de Buggerru. Lampes de mineur. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Musée de la Mine de Buggerru. Lampes de mineur. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

                                                                      11

 

Dans la vie, comme tout le monde, j'ai eu droit à deux grands-pères. Un grand-père du côté de mon père, le père de mon père. Un grand-père du côté de ma mère, le père de ma mère. Un grand-père Crimon. Un grand-père Zanda. Grand-père Crimon que je n'ai pas connu, mort des suites du gaz moutarde qui lui a brûlé les poumons pendant la guerre. Grand-père Zanda que je n'ai pas connu, mort à la mine. Grand-père Crimon, prénom Adrien, mort en 1922, l'année où est né mon père. Grand-père Zanda, prénom Francesco, mort en 1928, l'année où est née ma mère.

Pour l'enfant que j'étais, la symétrie des destins voulait dire que c'était normal que les grands-pères meurent très tôt. Meurent l'année même de la naissance de leur premier enfant. J'ai dû vivre au moins dix ans sur cette vérité-là. C'est seulement quand j'ai réalisé que les autres avaient toujours leurs deux grands-pères que j'ai compris l'injuste cruauté des destins.

Ce jour-là, je me suis juré de bien apprendre à écrire. A écrire comme un écrivain. Juré aussi de ne jamais oublier ma promesse. Dur durable désir d'écrire. Pour dire la vie de ceux que la mort a pris trop tôt. C'est pour ça que je me dois maintenant d'écrire la vie de mon grand-père Sarde Francesco Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 23:22
Musée de la Mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. © Jean-Louis Crimon

Musée de la Mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. © Jean-Louis Crimon

 

 

                                                                     10

 

J'aurais tant aimé, mon grand-père inconnu, que tu me racontes ton premier jour de travail à la mine. Que tu me dises quel âge tu as quand ça commence. Même pas 10 ans. Comment on t'explique ce qu'il faut faire. Comment tu comprends que c'est ton destin puisque tu es l'aîné. Comment, le soir du premier jour, se passe ton retour à la maison de la rue près de l'église. Ce que te disent tes parents. A quoi tu penses quand tu cherches le sommeil et que tu te repasses le film de la journée.

Est-ce que les enfants aident  les femmes dans leur travail ? Les femmes cassent les pierres, à coups de marteau et à mains nues, pour en extraire les minerais, zinc ou plomb, avant de les mettre dans des sacs. Toi, tu leur prépares les pierres ou tu préfères porter les lampes des mineurs ? avec ce morceau de bois au-dessus des épaules pour en prendre plusieurs à la fois ? Le travail à la mine, ça doit te changer du temps où tu jouais dans la montagne en gardant les chèvres. Ton père, Antioco Zanda, aurait bien préféré que tu sois berger. Mais, bien sûr, le travail à la mine, ça rapporte un peu plus d'argent à la maison.

J'aurais aimé aussi que tu me dises comment, avec tes yeux d'enfant, tu ressens ce travail dans les entrailles de la terre. Comment tu comprends les adultes quand ils parlent de luttes ou de grève pour améliorer les conditions de vie et de travail des mineurs du bassin minier sarde.

Oui, vraiment, j'aurais tant aimé que tu me racontes et que tu m'expliques tout ça, mon grand-père Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 07:42
Vincenzo Zanda, frère cadet de Francesco Zanda. Collection particulière Giuliana Zanda.

Vincenzo Zanda, frère cadet de Francesco Zanda. Collection particulière Giuliana Zanda.

 

 

                                                                    9

 

Je prends conscience, ce matin du 9 juin 2017, mon cher grand-père inconnu, que nous n'avons aucune photo de toi. Tu es l'homme sans visage, sans apparence humaine, sans tombe, sans passé et sans futur. Tu n'as laissé aucune trace. Tu es le crime parfait d'un Dieu cruel.

Ce matin, je veux pour la énième fois rassembler le peu d'éléments que l'on possède de toi. Tu es né en 1896, le 8 mars, ça, c'est sûr, je l'ai vu de mes yeux vu, en avril dernier, sur le registre des naissances de l'état-civil de ton village de Fluminimaggiore. Aux dires de ta fille, Juliette, qui le tenait du médecin qui a accouché sa mère, Berthe Leloup, tu es mort, dans ta trente-troisième année, le 2 août 1928. Jour de la naissance de Juliette, ta fille. Mort dans un accident qui s'est produit au fond de la mine.

Pas de photo de toi, enfant ou adolescent. Pas de photo de toi à la mine de Buggerru. Enfant au travail de tri des minerais. Adulte, devant la mine, avec ta lampe de mineur, ou au fond de la mine. Pas de photo de toi, en France, à Joudreville. En ce temps-là, je sais bien, pas de numérique et pas de selfie à tout va. Selfie, tu ne comprends pas ? Normal, mot venu de l'anglais. Il s’agit d’une photo de soi-même prise avec un appareil numérique, un téléphone portable ou une tablette, ou bien d’une photo de soi réalisée par webcam, mais photo prise par soi-même en retournant l’objectif vers soi. Impensable à ton époque où l'on devait vivre toujours tourné vers les autres.

La seule photo d'un Zanda, un Zanda de Sardaigne, un Zanda de Fluminimaggiore, qui est venue jusqu'à nous, c'est une photo de ton petit frère Vincenzo, prise en contre plongée. Ton frère semble très grand. Etiez-vous grands dans la famille ou bien est-ce que c'est la prise de vue qui le grandit démesurément ?

Manifestement, la personne qui a pris la photo a dû s'accroupir pour faire entrer dans le cadre le personnage du monument qui se trouve derrière ton frère. Un monument que l'on doit bien pouvoir identifier et situer. Tu vois, plus que jamais le roman de la vie de Francesco Zanda ressemble à une enquête policière. Le fugitif que tu as été nous échappe même dans les plus simples évidences. Photo sans date, sans indications de lieu, sans légende. Ce qui renforce ta propre légende, Monsieur Francesco Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 04:41
Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

                                                                       8

 

Habiter aujourd'hui la rue près de l'église, ça n'a sans doute rien à voir avec ce que ça devait être à la fin des années 1800 et au début des années 1900. Plusieurs rues se croisent à hauteur de l'église. Difficile de dire quelle était ta rue. Il faudrait reprendre un plan de la commune au moment de ta naissance pour essayer de localiser précisément l'emplacement de la maison des Zanda. Je me dois de faire ça en septembre prochain. Quand je viendrai mettre vraiment mes pas dans tes pas, Monsieur Francesco Zanda. Quand j'essaierai de prendre les chemins creux comme les caillouteux, quand j'essaierai de refaire les trajets à travers la montagne ou par la route jusqu'à la mine de Buggerru. Je me dois de faire ça. En mémoire de ce que tu as dû vivre toi. Pour essayer de sentir, de ressentir, de comprendre ce qu'a dû être ta vie. Pour la restituer à défaut de pouvoir la justifier. "Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie", répétait sans cesse, sans citer Malraux, ta fille, Juliette, ma mère, qui ne s'appela jamais Zanda. Un jour, je te dirai pourquoi.

Mais avant, me faut m'imprégner de cette terre et de cette vie qui furent ta terre et ta vie. A quoi servirait d'écrire si ce n'était pour ressusciter des morts et les rendre à tout jamais plus vivants que de leur vivant ? Pour qu'ils n'aient pas vécu pour rien, justement.

 

Francesco Zanda, mon grand-père inconnu, inconnu jusque dans la mort, puisque tu n'as, en Sardaigne ou en France, même pas de tombe à ton nom, je me dois de faire ça pour toi. Je le ferai. Foi de Sarde, mâtiné de naissance Picarde.

 

Mâtiné, pour ceux qui ne sauraient pas, se dit d’un animal qui a perdu une partie de sa race. Les chiens mâtinés sont parfois bons à la chasse. Je veux être un bon chasseur. Pour toi, mon grand-père... chassé. Chassé, pourchassé, par la police et les milices Mussoliniennes.

 

© Jean-Louis Crimon

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