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13 avril 2022 3 13 /04 /avril /2022 08:27
 Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

Habiter aujourd'hui la rue près de l'église n'a sans doute rien à voir avec ce que ça devait être à la fin des années 1800 et au début des années 1900. Plusieurs rues aboutissent à l'église. Difficile de dire quelle était ta rue. Il faudrait reprendre un plan de la commune au moment de ta naissance pour essayer de localiser précisément l'emplacement de la maison des Zanda. Je me dois de faire ça. Quand je viendrai mettre vraiment mes pas dans tes pas, grand-père Zanda. Quand j'essaierai de prendre les chemins creux comme les caillouteux, quand j'essaierai de refaire le trajet à travers la montagne ou par la route jusqu'à la mine de Buggerru. Je me dois de faire ça. En mémoire de ce que tu as dû vivre, toi. Pour essayer de sentir, de ressentir, de comprendre ce qu'a dû être ta vie. Pour la restituer à défaut de pouvoir la justifier. "Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie", répétait sans cesse, sans citer Malraux, ta fille, Juliette, ma mère, qui ne s'appela jamais Zanda. Un jour, je te dirai pourquoi. Même si tu le sais déjà.

 

Mais avant, me faut m'imprégner de cette terre et de cette vie qui furent ta terre et ta vie. A quoi servirait d'écrire si ce n'était pour ressusciter des morts et les rendre à tout jamais plus vivants que de leur vivant ? Pour qu'ils n'aient pas vécu pour rien, justement.

 

Francesco Zanda, mon grand-père inconnu, inconnu jusque dans la mort, puisque tu n'as, en Sardaigne ou en France, même pas de tombe à ton nom, je me dois de faire ça pour toi. Je le ferai. Foi de Sarde, même si mâtiné de naissance Picarde.

 

Mâtiné, pour ceux qui ne sauraient pas, se dit d’un animal qui a perdu une partie de sa race. Les chiens mâtinés sont parfois bons à la chasse. Je veux être un bon chasseur. Pour toi, mon grand-père... chassé. Chassé, pourchassé, par la police et les milices Mussoliniennes.

 

© Jean-Louis Crimon

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12 avril 2022 2 12 /04 /avril /2022 08:27
Amiens. Janvier 1961. Première photo d'identité. © Lucien Hacquart.

Amiens. Janvier 1961. Première photo d'identité. © Lucien Hacquart.

Grand-père Zanda, j'aurais bien aimé te raconter mes premières années de collège. Surtout cette année de sixième au Petit séminaire qui s'est soldée par mon renvoi à l'Ecole primaire. Retour dans mon village. Avec cette recommandation du Père Supérieur vraiment humiliante, pour mes parents surtout. "Qu'il prépare le Certificat d'Etudes et qu'il l'obtienne, s'il le peut, puis qu'il apprenne un bon métier manuel, comme son père. L'agriculture manque de bras." Sûr que toi, Zanda, tu aurais su leur parler à ces soutanes qui m'ont fait passer pour un âne.

Le Certificat d'études, je l'ai eu, bien sûr, et haut la main. Passeport pour la quatrième d'accueil. Une classe spéciale pour les attardés de mon espèce. Je me souviens justement, en classe de quatrième, avoir écrit le portrait sensible de ma Tante Laure. "Décrivez un personnage pittoresque de votre entourage", devait être le sujet de rédaction proposé par notre professeur de français. Je n'avais pas hésité une seconde. La Tante Laure qui habitait la grande maison voisine de la nôtre était le modèle idéal.

La note fut à la hauteur du personnage que j'avais traduit en mots. Traduit et trahi peut-être un peu aussi. Traduction, trahison. Ma mère, plutôt fière de ma prouese et de ma note, fit circuler ma copie double auprès de ses amies et connaissances. Dans le village et dans les villages voisins. Chez les Châtelains de Bavelincourt. Les Valengin. Des gens très gentils avec nous, malgré notre condition modeste.
Malheureusement, ma rédaction n'est jamais revenue à la maison. J'aimerais tant la relire aujourd'hui. C'est à cause de cette rédaction perdue que j'ai voulu écrire, écrire comme un écrivain. Ecrire des romans. J'aurais tant aimé que tu lises mon premier roman.

 

© Jean-Louis Crimon

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11 avril 2022 1 11 /04 /avril /2022 08:27
Buggerru. Sardaigne. Avril 2017. Les trois morts du 4 septembre 1904. © Jean-Louis Crimon

Buggerru. Sardaigne. Avril 2017. Les trois morts du 4 septembre 1904. © Jean-Louis Crimon

 

 

A 8 ans et demi, Francesco Zanda, même en 1904, on n'est pas trop petit pour comprendre. Surtout que ton père Antioco et ta mère Rosa, le soir, à table, n'ont dû parler que de ça. Des soldats qui mettent en joue des hommes sans armes et qui tirent sans trembler. Des trois morts couchés dans l'herbe, par une journée d'été superbe. Eternelle histoire du combat des riches contre les pauvres, pour les exploiter davantage, pour en tirer le plus de profit. Folie des patrons d'accroître leur pouvoir de domination et leurs richesses. Pour cela, il faut briser la grève des travailleurs de la mine, fut-ce en tirant à balles réelles sur des mineurs sans armes autres que leurs poings serrés.

Peut-être as-tu fredonné à ta façon cette chanson pas encore écrite. Peut-être t'es-tu dit que quand tu serais grand, toi aussi, tu serais "agitatore"... Agitateur du mouvement des mineurs de Buggerru... Ecoute, si tu peux entendre... les paroles de la chanson de Paolo Pulina...

 

 

100 ans déjà que ça se passa,

Sont quatre en mille neuf cent quatre,

A tomber sous les balles des soldats,

Ainsi le patron de la mine en décida...

 

Trois morts d'un coup d'abord,

Le quatrième prendra son temps,

Mais sans un trop grand effort,

Rejoint ses trois frères dans la mort...

 

L'année des journées d'enfer,

Les mineurs ne veulent pas s'y faire,

Leur pause d'une heure en été,

Le patron veut leur raboter...

 

Les mineurs ont le droit de profiter

D'une pause d'une heure au soleil,

Début septembre, c'est toujours l'été,

Mais cette fois, le patron décide que c'est déjà l'hiver...

 

Ordre est donné de se mettre à l'horaire d'hiver,

Peu importe le droit ancestral,

A l'heure de repos au soleil estival,

Terminée la pause d'une heure pour les mineurs...

 

Le patron de la mine a le pouvoir

De changer le nom de la saison

Le patron de la mine a toujours raison

Au cœur de l'été, décide que c'est déjà l'hiver...

 

Aucune discussion n'est possible,

Prenez les têtes pour cible,

S'ils ne veulent pas comprendre,

Vous n'avez qu'à les descendre

 

Les soldats qu'on appelle en renfort

Pour faire le sale boulot de mise à mort

Tirent, tirent, et tirent encore

Sur les mineurs et leur triste sort...

 

Toute l'Italie en grève générale,

Pour la petite sœur Sardaigne,

Grande révolte contre l'oppresseur,

Pour empêcher que ça tue, que ça saigne...

 

Rien n'a beaucoup changé depuis,

Le Patron se veut toujours de droit divin,

S'octroie toujours le droit d'avoir toujours raison,

Qu'importe le siècle ou la saison...

 

Il est trop tôt d'au moins cent ans,

Les mineurs de Buggerru sont morts

Pour des droits qui n'ont pas cours encore,

Cent ans plus tard, viendra le temps...

 

Le patron a toujours raison,

Qu'importe le siècle ou la saison,

Au cœur de l'été le patron t'invente l'hiver,

Puisque, pour ses affaires, c'est nécessaire...

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Libre adaptation d'une chanson originale sarde, 

paroles de Paolo Pulina et musique d'Antonio Carta.

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10 avril 2022 7 10 /04 /avril /2022 08:27
Mineurs de fer en grève. "Le Peuple", n° 3268. Mardi 24 Décembre 1929. © Jean-Louis Crimon

Mineurs de fer en grève. "Le Peuple", n° 3268. Mardi 24 Décembre 1929. © Jean-Louis Crimon

 

Enfant, je me suis souvent demandé si les noms des gens pouvaient avoir un sens, si les patronymes des humains que nous sommes ont une signification. Forcément, ma question était : quelle est la signification du nom Zanda ?

J'ai trouvé la réponse il y a peu sur internet, avec les risques d'erreur ou de manque de sérieux de l'information que l'outil comporte. Mais la réponse me va bien.

D'origine grecque, le nom patronymique Zanda signifie... "Le défenseur de l'homme ". Superbe définition. Superbe nom. Un nom comme un drapeau.

 

Grand-père Zanda, toi qu'on a, parait-il, surnommé l'agitatore, tu incarnais parfaitement ton nom : Zanda, le défenseur de l'homme, était aussi et surtout le défenseur de ses camarades mineurs. Agitateur, une bonne raison d'être. Une bonne raison d'exister. En 1929, Zanda, tu te battais sans doute comme tes camarades de 1904, à Buggerru, qui, eux, luttaient pour que la journée de travail de 14 heures soit ramenée à 12 heures. 

 

En ce temps-là, en Sardaigne, c'était comme ça, les patrons avaient décrété le maintien de la journée de travail de 14 heures. Les patrons étaient de grands humanistes. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

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9 avril 2022 6 09 /04 /avril /2022 08:27
Amiens. Petit séminaire. 6ème de l'Abbé Guisembert. Année scolaire 1960-61. © DR

Amiens. Petit séminaire. 6ème de l'Abbé Guisembert. Année scolaire 1960-61. © DR

Grand-père Zanda, j'aurais tant aimé que tu sois là pour mon entrée en sixième, au Petit séminaire d'Amiens. Sur la photo, je suis au premier rang, assis en tailleur, le premier dans le coin gauche. Interne. Avec des retours en famille seulement une fois tous les quinze jours. Le Père supérieur et le Préfet de discipline appelaient ça la "Grande sortie". Pour des chahuts à l'Etude du soir ou au dortoir, la "Grande sortie" nous était supprimée et alors, on était un mois sans revoir notre famille. 

 

© Jean-Louis Crimon

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8 avril 2022 5 08 /04 /avril /2022 08:27
L'Est Républicain. 2 Novembre 1932. Page 4. © Jean-Louis Crimon

L'Est Républicain. 2 Novembre 1932. Page 4. © Jean-Louis Crimon

En fait, Grand-père Zanda, grand cachotier, tu as aussi eu un fils. Ton fils. Je viens d'en découvrir l'existence, d'une façon tout à fait fortuite. Un bel article en page 4 de L'Est Républicain, en date du mercredi 2 novembre 1932. La relation d'un fait-divers. Un fait-divers qui, pour une fois, ne fait pas diversion. Bien au contraire. La vérité sort de la bouche des enfants. D'un petit enfant de trois ans qui travers la rue imprudemment. Un jour de l'année 1932. Un mercredi de début novembre.

 

Quatre-vingt cinq ans plus tard, un jour de l'an 2017, par pur hasard, la vérité éclate. Zanda a eu un fils. Après sa fille Juliette, conçue avec Berthe Leloup. Un fils prénommé François, comme son père, François Zanda. Conçu avec une autre mère, Jeanne Bourgeois. Né en 1929, juste après ta fille, Juliette, née en 1928. Un fils qui devait être un petit gamin très turbulent, sinon très imprudent. Mais lisons d'abord le bel article dont François Zanda, garçonnet de 3 ans, est le héros.

" Un enfant est renversé par une auto. — La semaine dernière, un automobiliste se dirigeant vers Murvilie, arrivait à proximité des premières cités de Bonviilers, quand il aperçut plusieurs enfants qui jouaient sur le côté droit de la route, sens de la marche, et un troupeau d'oies qui tenait la gauche ; quelques mètres plus loin, un deuxième troupeau venait à droite. L'automobiliste,afin de prévenir les enfants de son approche, actionna son appareil avertisseur et prit légèrement sa gauche pour les doubler. Au moment où il passait à la hauteur du groupe formé par les bambins, l'un d'eux, un garçonnet de 3 ans, le petit Zanda François, traversa la chaussée en courant et un deuxième suivit. Ne pouvant passer derrière le premier, par crainte de heurter le second, le conducteur donna un brusque coup de volant à gauche et les deux roues avant de sa voiture allèrent tout doucement dans le fossé ; à ce moment, il ressentit un léger choc provenant de la droite du véhicule et s'arrêta aussitôt. Descendant immédiatement, il se porta au secours de l'enfant Zanda. qui avait dû être touché par le marchepied, et le releva ; l'enfant fut ensuite emmené au domicile de la personne qui le garde. L'automobiliste fit appeler un docteur et, en attendant son arrivée, l'enfant fut soigné par l'infirmier de la mine de Murvilie. Le petit blessé porte des contusions multiples sur les deux jambes et une large plaie à la tête ; le docteur a jugé son état sans gravité, sauf complications. Grâce à la prudence et à l'allure modérée à laquelle roulait l'automobiliste, cet accident n'aura aucune suite fâcheuse ; mais il serait utile que les mamans surveillent de plus près leurs enfants, surtout les tout petits."

 

En fait, grand-père Zanda, toi qui as reconnu ton fils, François, et laissé à ta fille, ma mère, le statut ingrat d'enfant naturelle, pour ne pas dire -horrible expression- d'enfant "illégitime", de bâtarde, jusqu'à ce qu'un aure Italien, Francesco Filippin, la légitime en épousant Berthe Leloup, toi qui as abandonné ta fille Sarde, Maria, et ne l'a jamais revue, ni sa mère, peut-être que tu n'aimais pas les filles, même si tu adorais les femmes, leurs mères... Surtout leurs mères. Auxquelles tu faisais, une fois par an, le cadeau d'un enfant. Trois femmes, trois mères, une Sarde et deux Françaises. Trois enfants, deux filles et un garçon.

 

Francesco Zanda avait un fils, appelé François Zanda. Juliette, ma mère, n'a jamais su qu'elle avait un demi-frère. Reconnu, lui, tout à fait officiellement, par son père. Juliette n'eut pas cet honneur-là.

La vérité sort de la bouche des enfants. Quand ils traversent la rue imprudemment et qu'ils se retrouvent dans la page des faits-divers. Mémoire de papier journal. Pas banal.

 

© Jean-Louis Crimon

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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 08:27
Bouligny-les-Mines. (Meuse). Joudreville. Les Mines. © Ch. Adam.

Bouligny-les-Mines. (Meuse). Joudreville. Les Mines. © Ch. Adam.

Grand-père Zanda, tu sais, à la maison, ma mère, Juliette, ta fille, nous parlait souvent de Joudreville. Elle nous racontait que tu y avais été mineur et que sa propre mère lui avait dit un jour que tu étais mort le jour de sa naissance, le 2 août 1928, dans un coup de grisou au fond de la mine. Ce terrible coup du sort a été notre vérité première. Jamais remise en cause. Puisque ma mère la tenait de sa propre mère, ma grand-mère maternelle, Berthe Leloup. Une vérité en forme de légende. Tu étais notre héros. Jusqu'au jour où ma mère me demanda - toi, tu sais écrire ! - de faire une belle lettre au Directeur de la Mine de Joudreville afin de recueillir des précisions sur cet accident au fond de la mine. J'étais journaliste depuis peu, j'obtempérais. La réponse ne tarda pas. Elle laissa ma mère sans voix. Le Directeur était formel. Catégorique. Les archives consultées, une autre vérité se faisait jour. Il n'y avait pas eu d'accident mortel à la mine de Jourdreville le 2 août 1928. 

J'avoue que la réponse du Directeur de la Mine, sur un beau papier à en-tête, me mit en tête un début de raisonnement que je gardais pour moi. Ne voulant pas semer le moindre doute dans l'esprit de ma mère.

 

© Jean-Louis Crimon

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6 avril 2022 3 06 /04 /avril /2022 08:27
Le pianure vegliate dai Nuraghi. Les plaines surveillées par les Nuraghi. © DR

Le pianure vegliate dai Nuraghi. Les plaines surveillées par les Nuraghi. © DR

Grand-père Zanda, tu es mort vraiment trop tôt. J'aurais tant aimé que tu me racontes l'histoire de ton île. Les plaines surveillées par les Nuraghi. Que tu m'expliques qu'un nuraghe est une tour ronde en forme de cône tronqué. Un édifice mégalithique caractéristique de la culture nuragique. Une culture apparue en Sardaigne deux mille ans avant notre ère. Nuraghe, petite soeur ou cousine des pyramides d'Egypte. 

 

© Jean-Louis Crimon

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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 08:27
Costumes de Sardaigne. Vers 1880. © DR

Costumes de Sardaigne. Vers 1880. © DR

Grand-père Zanda, aucune photo de toi dans la boîte à photos de la famille. C'est vrai, notre album était une boîte à chaussures en carton reconvertie pour une plus noble fonction. Le soir, après le souper, - il n'y avait pas encore la télévision à la maison - on ouvrait la boîte et ma mère, rarement mon père, faisait les commentaires. D'abord, elle donnait les prénoms et les noms des gens sur la photo, précisait "de notre famille ou pas de notre famille", avant de dire le métier de l'homme ou le lieu où la photo avait été prise. Ma petite soeur et moi, on était bouche bée devant tout ce qu'une simple photographie pouvait évoquer. Peu à peu, je dessinais dans ma tête l'arbre généalogique de la famille.

J'aurais aimé voir une photo de toi enfant ou plus tard prenant le chemin de la mine. Ou un peu avant, gardant les chèvres de ton père chevrier, trop occupé à terminer les paires de sabot commandées. Sabotier et chevrier, double métier pour Antioco le paternel, pour nourrir au mieux les cinq personnes de la famille, les deux parents et les trois enfants.

 

© Jean-Louis Crimon

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4 avril 2022 1 04 /04 /avril /2022 08:27
Amiens. La Confirmation solennelle. Eglise Sainte-Martin. Avril 1961. © DR.

Amiens. La Confirmation solennelle. Eglise Sainte-Martin. Avril 1961. © DR.

Grand-père Zanda, j'aurais aimé te raconter le jour de ma communion solennelle et le mauvais tour joué par grand-père Maillet. Oui, grand-père Crimon était déjà mort. Mort très jeune aussi. Du gaz moutarde de la première guerre mondiale. Gaz utilisé pour la première fois en Belgique, près d'Ypres, d'où son surnom de gaz Ypérite. Terreur des champs de bataille. Même si, ont noté les historiens, ces gaz de combat n'ont été responsables que d'un petit nombre de morts. Tout est relatif : 90.000 sur les 10 millions de soldats tués dans la grande boucherie de 14-18.

Grand-père Edouard Maillet avait donc épousé grand-mère Edith, jeune veuve avec déjà deux enfants, Maurice, l'ainé, et Georges, le cadet, Georges qui sera mon père. Le jour de la communion solennelle, au beau milieu de l'après-midi, au moment où nous venions de regagner le choeur de la petite église Saint-Martin, grand-père Edouard, jusque là irréprochable, ne se sentit soudain pas très à l'aise dans ses habits d'ouvrier. Pour la première fois de sa vie, la seule sans doute, Edouard eut honte de ne pas avoir d'habits du dimanche et de ne pas être comme les autres hommes en impeccable costume croisé. Grand-mère Edith eut beau lui labourer les côtes à grands coups de coude, rien n'y fit : Edouard était têtu, il ne bougea pas de son banc. 

Ce qui devait arriver arriva. Je suis le seul petit séminariste à me présenter devant Monseigneur l'Evêque sans parrain de confirmation. Scandaleuse entorse au rituel sacré. Je suis le mouton noir au milieu du troupeau d'aubes blanches. Je tremble de tout mon être, de toute mon âme sans doute, si Dieu existe vraiment.

 

Sur la photo, c'est un parrain d'emprunt, le parrain de l'enfant qui me suivait dans la longue file des communiants. L'Evêque a eu la présence d'esprit, pour me sauver la mise, de lui demander de poser sa main sur mon épaule. Ce qui n'enlève rien à la cruauté de l'instant à vivre, mais ce qui fait, sur le champ, une bonne photo.

 

© Jean-Louis Crimon

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