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11 août 2021 3 11 /08 /août /2021 08:57
Les Croisades. Jean Pédeboeuf. Imprimerie Nouvelle. Amiens. Janvier 1968. © Jean-Louis Crimon

Les Croisades. Jean Pédeboeuf. Imprimerie Nouvelle. Amiens. Janvier 1968. © Jean-Louis Crimon

J'ai dû faire la connaissance de Jean Pédeboeuf chez Serge Helluin, Libraire Apiculteur de la rue Léon Blum, à Amiens. C'était au début des années 70, au temps de la licence de philo. Au temps où je butinais tous azimuts. Nous n'avons que trop peu parlé. A peine de littérature, jamais de poésie. C'est beaucoup plus tard que j'ai pu découvrir les poèmes de cet homme qui avait été Instituteur et surtout résistant. 

24 pages pour réunir six poèmes de Jean. Les Croisades, c'est le titre de cette modeste plaquette publiée par l'Imprimerie Nouvelle d'Amiens. Le 23 janvier 1968.

 

Extraits : 

 

"Ils sont allés à la Croisade

pour sauver leur idée de Dieu."

 

"Ils sont allés à la Croisade

avec leurs hardes et leurs gosses

sur des chariots,

entraînés par un beau parleur."

 

"Ils sont allés à la Croisade

tout pleins de foi,

tout pleins de joie,

avec dans leurs yeux clairs

de pauvres gens

l'enthousiasme."

...

"Il en est tant pour qui la vie

n'a été qu'un combat sanglant,

que l'on ne sait plus par moments

au milieu des oui et des non

trouver celui qui a raison ;

que l'on ne sait plus par moments,

si, soi-même, fatalement,

on n'ira pas tout bêtement

à la Croisade

n'importe où, n'importe comment...

... Et c'est ça le plus effrayant."

 

Jean Pédeboeuf a aussi publié au CRDP d'Amiens "Ma Picardie, croquis en prose", (Préface de Pierre Garnier), "Poussières d'histoire sur la Somme", "En Picardie méconnue" et aussi, à Eklitra, "Croix de fer en Picardie". Autant de traces modestes d'un poète méconnu qu'une postérité amnésique condamne à l'oubli. Aujourd'hui, moi qui l'ai si peu connu, je me souviens de lui.

 

© Jean-Louis Crimon

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10 août 2021 2 10 /08 /août /2021 08:57
Journal de Jean Colin d'Amiens. Editions du Seuil. 1968. © Jean-Louis Crimon

Journal de Jean Colin d'Amiens. Editions du Seuil. 1968. © Jean-Louis Crimon

Je me souviens du jour où j'ai lu pour la première fois le "Journal de Jean Colin d'Amiens", publié au Seuil, début 1968. Tendresse particulière pour cette phrase de la page 166 : " Hier, j'ai vu par ma fenêtre de ville une mésange bleue, très voyante dans la grisaille de l'hiver."

 

© Jean-Louis Crimon

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 07:57
Giacomo Joyce. Roman-poème. James Joyce. 1914. nrf Gallimard 1973. © Jean-Louis Crimon

Giacomo Joyce. Roman-poème. James Joyce. 1914. nrf Gallimard 1973. © Jean-Louis Crimon

Vrai roman-poème. Notes éparses, griffonnées à la hâte, comme captées dans la fièvre de l'instant. Une multitude d'espaces blancs, volontairement vierges, comme des silences pour ponctuer ou plutôt respirer le récit. Instants saisis dans l'instant. Instants fugaces captés pour mieux garder traces du fugitif de l'existence. Beauté fugace de tout ce qui trop vite s'efface.

Ce petit livre composé par James Joyce il y a plus d'un siècle, m'accompagne depuis bientôt un demi-siècle. Je le relis toujours avec le même bonheur. Je m'arrête toujours au même endroit. Sur cette phrase qui clôt le récit de la fascination pour la belle Italienne de la via San Michele, à Trieste : "Ecris-le, bon sang, écris-le ! de quoi d'autre es-tu capable ? "

 

Le plus bel encouragement pour passer à l'acte. L'acte d'écriture. 

 

© Jean-Louis Crimon

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 10:27
Manon Lescaut. Abbé Prévost. Mémoires et Avantures d'un Homme de Qualié. Amsterdam. 1731. Amsterdam. © Jean-Louis Crimon
Manon Lescaut. Abbé Prévost. Mémoires et Avantures d'un Homme de Qualié. Amsterdam. 1731. Amsterdam. © Jean-Louis Crimon

Manon Lescaut. Abbé Prévost. Mémoires et Avantures d'un Homme de Qualié. Amsterdam. 1731. Amsterdam. © Jean-Louis Crimon

L'Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, c'est d'abord pour le lycéen que j'étais, —Lycée Lamarck d'Albert, Somme, Picardie, année scolaire 66-67 — la découverte de cette phrase incroyable du début du roman, page 12 de mon édition de poche : "J'avois dix-sept ans et j'achevois mes études de philosophie à Amiens, où mes parents, qui sont d'une des meilleures Maisons de P... m'avoient envoyé."

Découverte en forme de révélation : Amiens, où j'avais été élève de sixième, au Petit séminaire, en 60-61, pouvait être le lieu de naissance d'un grand roman. Le premier roman moderne, composé dans une langue pourtant très classique. Cette prise de conscience, bien avant le temps de mes études de philosophie et de sociologie, fut radicale et définitive. De ce jour-là date ma passion pour la chose écrite, l'écriture, et la lecture. Lire et écrire, les deux piliers de l'homme, même jeune homme, pour se mettre debout. Dans les pas du chevalier des Grieux, je tracerai ma quête ou ma perte.

 

© Jean-Louis Crimon

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7 août 2021 6 07 /08 /août /2021 08:57
Bruges-La-Morte. Georges Rodenbach. Flammarion. Février 1978. © Jean-Louis Crimon
Bruges-La-Morte. Georges Rodenbach. Flammarion. Février 1978. © Jean-Louis Crimon

Bruges-La-Morte. Georges Rodenbach. Flammarion. Février 1978. © Jean-Louis Crimon

Sentiment étrange d'avoir lu ce petit roman, — tout juste une centaine de pages —, comme si son auteur était un contemporain. Au point de me demander, une fois la lecture achevée, qui peut bien être ce Georges Rodenbach. Texte fluide, limpide. Vrai poème en habit de roman. Récit d'une vie et récit d'une ville. Dans son Avertissement, que j'avais snobé allégrement, pour mieux plonger dans la lecture, l'auteur avait pourtant donné la clé : " Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principlement évoquer une Ville, la Ville, comme un personnage essentiel, associé aux états d'âme, qui conseille, dissuade,détermine à agir."

Bruges à la fois subterfuge et refuge. Lecteur naïf et par trop romantique, j'ai cru à l'histoire de ce veuf éploré, sans me laisser prendre par la symbiose ville/vie. Trop emporté par le rythme de chapitres courts et enlevés. D'une écriture alerte et moderne. Avec ses rebondissements à chaque nouvelle étape. Le souvenir de l'être aimé disparu, la tresse blonde conservée dans un coffret de cristal, relique pudique, la rencontre avec la belle inconnue à la ressemblance fascinante avec la femme aimée disparue, la vie quasi monacale du veuf qui se métamorphose en apparente vie de débauche, le nouveau rôle de l'amant après celui de l'amoureux transi, avant que tout ne s'écroule en tragédie. 

Je sais maintenant que Bruges-la-Morte fut publié pour la première fois, en février 1892, sous forme de feuilleton, dans Le Figaro. Je me demande bien pourquoi aujourd'hui, aucun journal, même en feuilleton, ne se révélerait capable de publier un texte aussi beau. 

 

Georges Rodenbach, contemporain de Paul Verlaine, de François Coppée et de Stéphane Mallarmé, mort à 43 ans, le jour de Noël 1898.

 

© Jean-Louis Crimon

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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 08:57
Le merle bleu. Michèle Gazier. Seuil. Sept. 1999. © Jean-Louis Crimon
Le merle bleu. Michèle Gazier. Seuil. Sept. 1999. © Jean-Louis Crimon

Le merle bleu. Michèle Gazier. Seuil. Sept. 1999. © Jean-Louis Crimon

Un livre magique dès les premières pages. Relu en juillet dernier. En compagnie des oiseaux qui peuplent mon jardin. "Le merle bleu", roman de Michèle Gazier, n'est pas seulement le récit de la quête de cet oiseau migrateur du pourtour méditerranéen, par un couple de vieux ornithologues, c'est aussi la vie transformée de deux octogénaires par le surgissement dans leur quotidien d'un humain imprévu. La longue étude du merle bleu qui, en solitaire assumé, mène une vie à l'écart de ses congénères à plumes, est aussi, en transparence, la découverte d'un autre migrateur. Un jeune homme qui pourrait passer pour un drôle d'oiseau.

Preuve que les romans racontent souvent en secret une autre histoire que celle qu'ils racontent ouvertement. 

 

© Jean-Louis Crimon

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5 août 2021 4 05 /08 /août /2021 08:57
L'Astragale. Albertine Sarrazin. Nov. 1965. Jean-Jacques Pauvert Editeur.
L'Astragale. Albertine Sarrazin. Nov. 1965. Jean-Jacques Pauvert Editeur.

L'Astragale. Albertine Sarrazin. Nov. 1965. Jean-Jacques Pauvert Editeur.

D'abord, relire le dernier chapitre de "Contrescarpe", le récit de Julien Sarrazin, publié chez Robert Laffont, en 1975. Pour comprendre comment, une nuit d'avril 1957, une jeune fille de 19 ans, évadée de la prison-école de Doullens, dans la Somme, se retrouve, blessée, dans un fossé, au bord de la route d'Amiens. Julien Sarrazin recueille la jeune fille et l'emmène chez lui. Il l'héberge et la soigne, dans la maison de sa mère. J'aime relire ce passage en parallèle avec les deux premières pages de "L'Astragale". L'astragale, ce petit os du pied qu'Albertine, pas encore Sarrazin, s'est fracturé en sautant d'un rempart de dix mètres de haut. En rampant, elle avait réussi à se traîner jusqu'au bord de la route nationale. Dans la lumière des phares, à la vue d'une forme humaine, sur le bas côté, un automobiliste pile net. Julien Sarrazin s'arrête. Toute une vie bifurque. 

A 10 ans déjà, l'auteur de "L'Astragale" écrivait ses premiers mots, dans des cahiers à spirale.

 

© Jean-Louis Crimon

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4 août 2021 3 04 /08 /août /2021 08:58
La jeune fille qui ressemblait à un cygne. Patrick Reumaux. / Amiens. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon
La jeune fille qui ressemblait à un cygne. Patrick Reumaux. / Amiens. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

La jeune fille qui ressemblait à un cygne. Patrick Reumaux. / Amiens. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

Ce livre-là, j'ai dû l'acheter au milieu des années 70, dans l'autre siècle, le XXe, ce siècle 20 qu'on avait pris l'habitude, par dérision autant que par lucidité politique, de rebaptiser "le siècle vain". C'était au temps de nos 20 ans turbulants et paisibles à la fois. 

C'est le titre qui m'avait accroché d'emblée, un titre plutôt long pour un lecteur qui depuis toujours préfère les titres courts. Un titre d'une beauté rare. Un titre comme une promesse. Une promesse qui dépasse la promesse de lecture de ce petit roman perçu comme flamboyant. Un titre comme une promesse de vie.

L'incipit était superbe. Il disait : "Maintenant que j'ai abandonné la licence de philosophie pour écrire des histoires pour les enfants, j'ai le sentiment que cela seul a de l'importance." 

En un instant, "La jeune fille qui ressemblait à un cygne", roman, est devenu "Le livre qui ressemblait à un signe."

Je n'ai pas abandonné pour autant la licence de philosophie. Je ne me suis pas mis à écrire des histoires pour les enfants. J'ai simplement compris que dans ma vie, rien ne serait plus essentiel à mes yeux que l'écriture. Aujourd'hui, je persiste et je signe. Ecrire, j'ai le sentiment que cela seul a de l'importance. 

Miracle des hasards de l'existence humaine, comme dans le roman, la jeune fille qui ressemblait à un cygne m'est un jour apparue. Je l'ai vue vraiment. Vraiment vue. Une légéreté soudaine, une grâce incroyable. Aérienne.

Beauté rare de l'instant donné qui serait à tout jamais enfui s'il n'y avait eu, à cet instant précis, la magie de la photographie.

 

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3 août 2021 2 03 /08 /août /2021 09:34
L'Etranger. Albert Camus. 1942.

L'Etranger. Albert Camus. 1942.

 

Pendant des années, je me serais damné pour un envoi de Verlaine ou de Camus. Envoi: hommage manuscrit de l'auteur d'un livre. Envoi et dédicace. Dédicace: formule manuscrite sur un livre, une photographie, pour en faire hommage à quelqu'un. Une dédicace amicale. Séance de dédicace à la sortie d'un livre. C'est arrivé comme ça, presque par hasard, une fascination soudaine pour les mots écrits par l'auteur aimé. Admiré. Vénéré. Mots écrits de sa main. Pour un destinataire souvent aussi prestigieux que l'auteur de l'envoi. Envoi qui renvoie à une amitié, une relation, une correspondance entre deux êtres particuliers, à un moment donné de leur vie. Une fois, je m'en souviens très bien, j'ai eu entre les mains, un livre d'Albert Camus avec une dédicace inattendue. Jamais répertoriée dans les envois de Camus. Cet "envoi" disait: "A Georges, mon ami". Georges, c'est le prénom de mon père. Mon père est mort il y a vingt ans, mais je parle toujours de lui au présent. Dans ma tête, aussi improbable que cela puisse paraître, c'était incontestable, le "Georges" de l'envoi de Camus, c'était mon père. Mon père, ami de Camus. Camus qui avait tenu à exprimer, dans cette simple et belle dédicace, toute l'amitié qu'il avait pour mon père. Les mots de Camus écrits par la main de Camus. Les mots de Camus pour Crimon, mon père. Crimon, Georges de son prénom. C'était simple. Limpide. C'était vrai. Tout simplement. 

La main de Camus avait pris la peine de tracer sur la page 3 du livre, les lettres du prénom de mon père. Clin d'oeil littéraire fabuleux. J'en étais à la fois fier et heureux. Main et mots de Camus à l'oeuvre pour un incroyable paraphe. Calligraphie et littérature réunies. Dès lors, impératif absolu: posséder ce livre-là. L'acheter. Quel qu'en soit le prix. Problème : je n'ai pas l'argent. Il faut renoncer. Trouver des raisons raisonnables au renoncement. En même temps, acquérir, posséder, attitude absurde. Insoutenable. Forme de fétichisme littéraire détestable. Aujourd'hui, la chose m'est passée. Les envois me laissent sinon indifférent, du moins relativement distant. J'ai pris du recul. La passion s'est émoussée, estompée. Elle s'est muée en simple curiosité. Curiosité toute intellectuelle. Au-delà de la possession physique. Au delà de la possession physique de la chose écrite. Ecrite de la main de l'auteur. Au-delà de la possession physique de la chose manuscrite.

 

Le livre de Camus avec ce bel envoi, "A Georges, mon ami ", simplement signé Albert, bien sûr j'en ai fait, le jour-même, l'acquisition. Absurde ? Fou ? Non. Aujourd'hui encore, ça me plait de croire que le Georges de l'envoi, c'est Georges Crimon, mon père. Georges Crimon, jardinier. Albert Camus le considérait comme son ami et en trois mots, le lui avait dit. Le lui avait écrit. Mon attachement aux envois a, vous le comprenez, des raisons que la raison ne peut pas comprendre.

J'ai oublié de vous préciser que Georges, c'est aussi le prénom du fils de Verlaine. Pendant des années, je vous le disais, je me serais damné pour un envoi de Verlaine ou de Camus.

 

 

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2 août 2021 1 02 /08 /août /2021 17:37
Stig Dagerman. Vårt behov av tröst. 1952. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Actes Sud.

Stig Dagerman. Vårt behov av tröst. 1952. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Actes Sud.

 

Au départ, tu le sais bien, il y a ce Dagerman que tu n'as pas connu mais que tu reconnais comme un frère. Frère de mots et frère d'écriture. Frère humain, trop humain.

" Mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité à créer de la beauté à partir de mon désespoir... "

Dagerman, nom propre formé de deux noms communs. Deux mots suédois. "Dager", de "Dag", qui signifie "jour" et "man", qui veut dire "homme". Deux noms communs pour donner naissance à un homme hors du commun. Dagerman, textuellement sans doute, "journalier". Journalier, non pas dans le sens moderne de "quotidien", mais plutôt "journalier", homme qui vend, de ferme en ferme, au jour le jour, sa force de travail. Journalier à une époque où chemineau désigne celui qui s'en va par les chemins. Journalier devenu journaliste. Dagerman peut signifier aussi "homme de jour", sinon "homme du jour", et pourquoi pas, poétiquement, en tout cas pour moi, "homme-jour" ?

Homme-jour tourmenté par les papillons de nuit, ces idées sombres et noires qui tournent autour de vous, comme ces coléoptères nocturnes que la lumière attire. Homme-jour, homme-lumière, Dagerman a l'écriture lumineuse. Il faut tout lire de lui, L'Enfant brûlé, Le Serpent, L'Ile des condamnés, Dieu rend visite à Newton, Ennuis de noce, Les Wagons rouges, Le Froid de la Saint-Jean, Notre plage nocturne. Il faut lire surtout, traduit du suédois par Philippe Bouquet et publié chez Actes Sud, "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier". Texte court, écrit par Dagerman en 1952, à peine dix pages, texte dense empli de fulgurances, texte essentiel autant que le pourrait être une version scandinave d'Une saison en Enfer. A ceci près que pour Dagerman, c'est toute la vie qui est absurdité. L'Enfer n'y dure pas qu'une saison.

L'attaque, le premier paragraphe, de ce texte-testament, rédigé en moins de cent-cinquante mots, s'imprime, dans ma déprime, comme en écho au "Mythe de Sisyphe" de Camus, même si Camus concède, ou feint de concéder: "Il faut imaginer Sisyphe heureux". Camus-Dagerman, quelle belle rencontre cela aurait pu être ! Dagerman a -t-il lu Camus ? Camus a-t-il lu Dagerman ? Dagerman a-t-il entendu parler de Camus ? Se sont-ils un jour croisés, sans le savoir ou en le sachant ? Tu aimerais savoir.

En attendant, tu relis: "Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui-aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier."

Dagerman, l'homme-jour, qui écrit aussi, sept pages plus loin, ces mots qui sont, pour toi, la plus belle des professions de foi de celui qui ne croit pas: "Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie."

Un jour, l'homme-jour a choisi la nuit. Stig Dagerman s'est donné la mort. Un jour de novembre 1954. De ce jour-là aussi, "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier."

 

 

 

© Jean-Louis Crimon

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