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25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 18:29

 

De qui parlait Mallarmé quand il disait "le piéton improbable" ? Non, ce n'est pas "le piéton improbable", l'expression Mallarméenne, c'est le "passant déconcertant". Non, ce n'est pas ça non plus. Passant, sans doute, mais pas déconcertant. Plus fort que déconcertant. Plus beau aussi. Plus aérien. Plus léger. "L'homme aux semelles de vent" ? Non, pas davantage. "L'homme aux semelles de vent", ce n'est pas de Mallarmé.

Ce soir, je pense à lui, à cet homme là, et je pense aussi à Isidore Ducasse, alias Lautréamont, auteur des "Chants de Maldoror", l'un de ses contemporains, mort trop jeune, lui aussi, mort en 1870. Ça y est, j'ai trouvé, c'est "Le passant considérable". Oui, sûr, j'en suis sûr, ce sont les mots de Mallarmé pour évoquer Arthur. Pour définir Rimbaud. "Le passant considérable", je ne trouve rien de plus beau. Je sais, le dire aujourd'hui n'est pas très original. Mais Dieu que c'est beau, cette définition de Rimbaud. "Le passant considérable". Soit dit en ... passant.

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23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 20:17

 

Cet après-midi là, il n'avait guère travaillé. Les promeneurs étaient trop à la promenade. Certains s'étaient attardés à feuilleter son étal, mais sans manifester une grande attirance pour un titre ou pour un auteur. Quelques mots échangés parfois, sans plus. Vous chercher un ouvrage en particulier ? Un auteur ? Un titre précis ?

Presque à chaque fois, la réponse était la même: non, rien de précis, je regarde.

Pour relancer, par jeu, il avait testé: "vous savez, c'est très simple, quand on cherche, souvent, on ne trouve pas", ajoutant, après un court silence "mais, curieusement, quand on ne cherche pas, on trouve !"

La formule avait amusé. Suscité même quelques commentaires enrichissants. Enrichissants, pour la formule. Mais rien à voir avec la formule de l'enrichissement.
A la fin, juste avant de commencer le rituel de la fermeture et des cadenas qui cadenassent les boîtes vertes, il avait pris trois livres, de formats différents, avec des couleurs assez vives en couverture, et, assis sur le parapet,  il agitait la main levée sur fond de Seine en contrebas: qui les veut, mes livres ?  Sourire amusé des dernières passantes du soir. Désintérêt évident de leurs maris ou  compagnons. Le bouquiniste reste seul, désemparé. A la main, son bouquet de bouquins.

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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 21:20

 

Il doit avoir vingt-cinq ans. Guère plus. En tout cas, pas trente ans. Une belle allure. Humble et déterminée. S'arrête net devant la photo. Ma photo. La photo de cet homme qui marche sur une route verglacée. Un hiver pour une fois, je m'en souviens très bien, de neige et de congères au bord des routes. L'homme marche d'un pas déterminé. Il doit avoir la soixantaine. La photo, prise au début des années soixante-dix, a quarante ans. Aujourd'hui, l'homme aurait cent ans. La photo est hors du temps. Un instant hors du temps. Un instant qui nous parle de ce temps là. Ce temps-là qui n'est plus. Qui ne sera jamais plus.

L'homme jeune a retourné la photo. pour voir si elle était signée. S'il elle avait un copyright. Il a dit: je suis cinéaste, j'aime m'entourer de photos quand je travaille un scénario.

 

- Combien cette photo ?

- Trente euros !

- Trop cher pour moi.

- 20 euros ?

- Je n'ai que 10 !

- Prenez-la !

- Non, je ne peux pas.

- Si, puisque je vous le dis. J'y perds, bien sûr, elle m'a coûté 14 euros au tirage, chez Picto, rue de la Roquette. Mais prenez-la !

- Vous êtes sûr ?

- Puisque je vous le dis: je n'ai qu'une parole. Si c'est photo est importante pour vous, elle est pour vous, c'est tout ! C'est comme ça que je vois les choses et la vie. Face à un coup de coeur, aucune raison n'a prise. Et, sans doute vous reviendrez... La prochaine fois, vous paierez le juste prix !

- Oui, sûr, je reviendrai. Vos photos sont très intéressantes.

 

L'homme m'a salué. Il est parti, heureux de son achat. Ce soir, ma photo dort chez lui. Demain, elle entre dans un scénario. Bouquiniste, métier d'artiste.

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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 21:20

 

Il a la soixantaine adolescente, des cheveux longs, des yeux bleus incroyables. Elle a un regard étonnant. S'est assise sur mon banc. Un banc public, à trois pas de mes boîtes. Lui, est resté debout, son vélo à la main. Ils parlent ardemment. Ils se sont rencontrés par hasard. Un peu grâce à moi. Ils convoitaient le même ouvrage.

L'après-midi a filé comme dans un rêve. 

Ils se sont parlés au moins deux heures. Moi, je n'ai gagné que deux euros, mais, sûr, j'ai fait.... deux heureux.

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 22:08

 

Parfois, fatigué d'être debout, des heures entières, devant ses boîtes, à attendre qu'une passante s'arrête ou qu'un passant s'attarde, que quelqu'un lui demande un titre rare, un auteur méconnu, une édtion ancienne, le bouquiniste s'asseoit sur le parapet. S'abandonne quelques instants à l'une de ses rêveries préférées. Promène de longues minutes son regard vers la Seine en contrebas.

Se pose la question du sens de la vie. De sa vie. Jette un oeil toujours à ses boîtes et à leur contenu, car certains habitués du quai, lecteurs gourmands ou indélicats, peuvent en profiter pour discrétement s'emparer d'un ouvrage et le dissimuler plus ou moins bien, pour partir sans le payer. Quand je m'en rends compte, trop tard, je me dis que celui, ou celle, qui me vole un livre, aurait pu simplement me demander que je lui prête. Je l'aurais fait bien volontiers. Je le fais souvent. Les livres prêtés reviennent toujours. Les livres volés jamais. Du parapet au banc public, il n'y a que quelques pas. Le banc me tend les bras. Je m'y asseois parfois aussi. C'est un banc un peu particulier. Un banc clin d'oeil. Un banc malicieux. Un banc tendancieux. Sur le banc public, il y a longtemps déjà, quelqu'un a gravé, en lettres capitales, sans doute avec la pointe d'une lame de couteau, une phrase injonctive particulière. Une injonction peu commune. Une injonction formulée par la négative. Une négation forte. Une phrase de rebelle. Une phrase rebelle. Belle et rebelle. La phrase, c'est "Ne travaillez jamais".

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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 11:00

 

- Est-ce que vous auriez Les Fleurs du mal ?

- En Poche, oui.

- Non, j'aurais voulu une belle édition.

- Une originale ?

- Non, je ne rêve pas.

- Vous avez tort.

- Pourquoi donc?

- Le rêve et l'édition originale ont au moins un point commun ...

- Lequel ?

- Les deux n'ont pas de prix !

 

Quelqu'un m'a demandé ce midi de l'aider à trouver Solal, de Cohen. Mais attention "Une belle édition. Vraiment belle. Un livre qui sort de l'ordinaire. Pas un simple livre. Relié ou pas, peu importe". Et l'homme d'ajouter, montrant qu'il sait vraiment bien ce qu'il cherche "Avec envoi, pourquoi pas ?" Et de conclure, ce qui met le bouquiniste à l'aise: "Peu importe le prix !"  Sans être trop indiscret, une petite question ou deux permettent de comprendre la raison de cet intérêt pour l'auteur ou le roman, ce roman-là, en particulier. L'homme ne se fait pas prier "je viens d'avoir un petit-fils... qui a reçu pour prénom... Solal ... alors, vous comprenez ..."  Albert Cohen, sûr, lui aussi, en sourirait, de tendresse et d'émotion partagées.

C'est souvent comme ça, on s'adresse au bouquiniste pour un conseil, une aide, une recherche plus ou moins précise et, derrière le client, se cache souvent un personnage attachant.

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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 16:55

 

- Une vie, de Maupassant, en Poche, c'est combien ?

- 2 euros, madame !

- Sur les marchés, c'est un euro, monsieur !

- Un euro, c'est mon prix d'achat, madame !

- Eh bien tenez, voilà un euro, moi aussi, je vous l'achète un euro.

 

Sur le quai, il y a des gens qui ont un aplomb extraordinaire. Sur le quai, il y a des femmes qui ont le sens des affaires. N'ai même pas eu le temps de m'opposer, pour la forme ou par jeu, à cette décision unilatérale. La dame s'est emparé de Maupassant et m'a gratifié, comme si elle condescendait à me faire l'aumône, de cet euro unique qui était "son" prix. Pas le mien. Plutôt fière d'elle, elle m'a jeté un regard convaincu, celui du vainqueur au vaincu. J'ai laissé faire. Il y a des jours où il faut savoir perdre. Je me referai la prochaine fois. Car j'en suis sûr: elle reviendra ! 

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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 22:42

 

"Moi, j'ai été pris en photo par Doisneau quand j'étais gamin, j'ai jamais vu la photo, j'aimerais vraiment la voir cette photo !" Il a dit ça comme ça. Naturellement. Spontanément.  Sans fierté particulière. Sans éprouver aucunement le besoin d'appuyer sur le côté exceptionnel de la chose. Comme si c'était naturel d'être môme à Paris en ce temps-là et d'être pris en photo par Doisneau, parce que Doisneau passe par là. Vous le petit moineau de Paname, devenu, en un instant,  photo de Doisneau. Il a dit "j'aimerais la voir" et pas "j'aimerais l'avoir". C'est tout le talent de l'homme. Tout en discrétion et en délicatesse.

Les bouquinistes sont gens modestes. Ils croisent la gloire mais ne s'en glorifient pas. Ils connaissent un paquet de gens célèbres mais célèbrent l'anonymat. Parfois, au détour d'une conversation, ou au coeur d'un repas, ils vont lâcher comme une confidence, un morceau de bravoure, mais sans bravade. Comme Jacky, l'ouvre-boîte de Pierre, qui raconte comment il a trouvé le thème de "Requiem pour un con" de Gainsbourg. Le grand Serge jouait dans le film Le Pacha de Georges Lautner. Jacky, à la demande de Gainsbourg, s'est mis à la batterie et très vite a sorti le truc. Gainsbourg a trouvé ça chouette. Mais la chanson "Requiem pour un con", signée Gainsbourg, n'a pas crédité Jacky, côté "musique". Dommage pour les droits d'auteur. Mais aujourd'hui comme hier, rien d'amer, dans les yeux bleus très clairs de Jacky. 

 

Une pensée pour mon père, ce soir. Mon père, né  le 16 mai 1922. Je voulais acheter, hier, dimanche, un petit espace de trois lignes dans le journal pour dire" Bon anniversaire mon jardinier de père, 89 années cette année, et déjà 10  sous la terre." Mais je n'ai pas osé, j'ai eu peur que personne ne comprenne et j'ai gardé pour moi tout seul ma peine.

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 20:57

 

Quand il vente,

Pas une vente !

 

Quand il pleut,

Un livre ou deux !

 

Ciel gris,

Pas un radis !

 

Ciel bleu,

Queue leu leu !

 

Quand les passants, flâneurs, chineurs, rêveurs, se font attendre, quand le jour est trop tendre, le dimanche après-midi souvent, quand les fidèles de la Tournelle s'attardent à la Tour d'Argent, ou chez Vincent, quand d'autres s'assoupissent, en famille, à la table du repas dominical, ou choisissent de prendre l'air par la balade au Jardin des Plantes, le bouquiniste, lui, pour passer le temps, s'amuse à "bouts rimés". Même si ça rime à pas grand chose. Même si ça rime à rien. Même si ce ne sera jamais la chanson de Verlaine qui s'en viendrait retutoyer la Seine ...   

Poète, non pas, chanteur, à peine, parleur. Parleur de "mots-paroles" qui font silence, parleur de "mots-musiques", parleur de "mots-bourlingueurs" qui restent à quai, parleur de "mots-fugueurs" qui taillent la route, parleur de fausses certitudes qui, sans doute, finissent dans le doute, parleur de mots simples qui s'habillent en dimanche, parleurs de mots de semaine qui feraient bien la manche, bouquiniste-journaliste qui commente à sa façon l'actualité, le temps qui passe et le temps qu'il fait. Puis chantonne à nouveau sur un air ancien des idées neuves:

 

Qu'il vente ou qu'il pleuve,

Pas de pensées malsaines,

Pas d'idées obscènes

Pas de mise en scène,

Pas de discours fleuve,

 

Qu'on s'en balance

Ou qu'on s'en souvienne,

Qu'on s'en tape

Ou qu'on s'en émeuve,

Qu'on fasse la clape

Ou qu'on se retienne,

 

Juste une chanson...

A peine ancienne

Chanson à la Seine, 

La mienne

Ou plutôt ... la sienne !

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 23:07

 

De belles rencontres et de belles conversations cet après-midi encore, mais une seule vente. Koenigsmark, le premier roman de Pierre Benoit. Publié pour la première fois en 1918 et qui manquera de peu le Goncourt. Mon édition est plus tardive, Emile-Paul Frères,1931. Le livre de ma jeunesse, commente l'homme qui s'est arrêté à hauteur de l'ouvrage, s'en empare, le serre contre son coeur, sans même négocier le prix. A l'intérieur, une jolie dédicace, avec cette date "13 septembre 1933": A mon Raymond bien aimé. Dédicace signée "Claire". Simplement. Je la fais lire au nouveau propriétaire du livre de Pierre Benoit. L'homme sourit. D'un beau sourire. Empreint d'émotion et de pudeur mêlées. Je remarque qu'il porte une petite croix discrète au revers de la veste de son costume gris. Un prêtre. Il relit la dédicace à haute voix et commente: elle devait bien l'aimer, son Raymond, cette Claire. Puis il ajoute, avant de s'effacer: notez que si la dédicace était de Pierre Benoit, l'ouvrage vaudrait au moins dix fois son prix ! Un lecteur qui sait si bien la différence entre la dédicace d'un lecteur, ou d'une lectrice, et l'envoi d'un auteur, mérite le respect. Par les temps qui courent, c'est une espèce en voie de disparition.

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