Il est arrivé peu après seize heures. Poussant son déambulateur. Il m’a dit : Vous ne pouvez pas me reconnaître. J’ai souri, me suis demandé ce que ça voulait dire et, tout de suite, j’ai reconnu le regard de l’homme avec qui j’avais, il y a tout juste un an, passé deux bonnes heures, sur le banc, en face de mes boîtes. Le regard était le même. Un rien de tristesse au fond de ses yeux gris bleu. L’homme avait considérablement maigri. Facile vingt kilos de moins.
— Je sais qui vous êtes. Vous m’avez acheté « Oublie pas 36 ». Sur votre insistance, je vous l’ai cédé à 5 euros, après avoir tenté de vous le vendre à 10 euros. Un prix d’ami. Je me souviens que nous avions eu une belle discussion. Vous m’aviez raconté votre vie, vos passions.
— Bonne mémoire, monsieur. Je puis même vous dire que c’était précisément le samedi 16 avril 2011, vers 16 heures 16. Je l’ai noté dans mon aide-mémoire. Nous somme le 6 avril 2012. Pratiquement un an, jour pour jour. Heureux de vous retrouver ici. C’était l’objectif de ma journée. Parce que vous savez, comme j’aime à dire : « Je reviens de l’au-delà ! ».
En ce vendredi Saint des Catholiques, le chemin de croix semblait plus tôt se dessiner pour nous, les travailleurs du bout du quai. Chemin de croix, passe encore. Mais que quelqu’un vienne me parler de « l’au-delà », je ne m’y attendais pas.
Peu de passants, sinon pour Notre-Dame ou pour Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Passants très pressés, comme si l’appel de Dieu les pousse ou les presse, tant l’appel est pressant. Je ne dis pas oppressant. Passants peu intéressés par les lectures païennes. Pas davantage par une vie de Saint ou de Pape. Mon Jean-Paul II, en Librio, 2 euros, leur a tendu les bras en vain. Ce soir, il dort encore dans mes boîtes, à côté d’une bio de Karl Marx, tout près de Chateaubriand. Une compagnie qui ne doit pas déplaire à Karol Wojtyla.
Comme l’après-midi s’annonçait plutôt calme, le vieux monsieur et moi, nous sommes allés reprendre place sur le banc. Ce banc où est toujours gravée cette incroyable citation incitation : « Ne travaillez jamais », slogan sans doute emprunté au célèbre ouvrage de Paul Lafargue, « Le Droit à la paresse ». A moins que ce ne soit dû à quelques situationnistes, tendance Vaneigem. Dans les deux cas, j’adore et je co-signe.
Une fois bien assis, côte à côte, l’homme me dit, solennel :
— Il ne faut pas m’interrompre, ce que j’ai à vous raconter est incroyable. Mais c’est ce qui m’est arrivé. Vous allez comprendre pourquoi je suis aussi heureux de vous revoir ici.
L’homme marque une pause, respire profondément et reprend son récit : « On m’avait dit que vous étiez parti enseigner le français en Chine. J’avais peur que vous ne reveniez jamais. Peur de ne jamais pouvoir vous dire mon histoire. Faut vraiment que je vous raconte ce qu’il m’est arrivé. »
D’un signe de tête, j’acquiesçai. L’homme commença son histoire. Je restitue du mieux que je peux. Tellement c’était dense. Dans une langue choisie. Châtiée. Chatoyante souvent. Chatouilleuse parfois.
« Le malheur a voulu qu’une avalanche de malheurs me tombe dessus. Des malheurs qui débouchent finalement aujourd’hui sur un bonheur relatif. J’étais allé consulté à la Salpêtrière parce que j’avais une opération de la hanche en prévision. Là-bas, il y a eu des complications. Ils sont intervenus sur une artère fémorale qui était bouchée. Il y a eu un gros problème. Risque de gangrène. Ils voulaient me couper la jambe. J’ai dit : non, vous ne me couperez pas la jambe ! J’ai tenu bon. Ils ont craint le pire. Finalement, ils ont réussi à me sauver la jambe. Mais ce n’était qu’un avant-goût des malheurs qui m’attendaient. C’était sans compter sur l’attaque cérébrale. L’AVC.
Dans la soirée du 14 juin, vers 23 heures 30, je m’installe devant la télé, avec l’idée de la regarder un petit quart d’heure, avant d’aller me coucher. J’ai été foudroyé, je dis bien « foudroyé », par une attaque cérébrale. Mais je ne m’en suis pas rendu compte, bien sûr. Un moment après - combien de temps ? je ne sais pas vraiment - un moment après, donc, je n’étais plus qu’un mort vivant. Toutes mes forces physiques avaient disparu. Incapable de me lever de mon fauteuil. Comme paralysé. Seuls mes yeux marchaient. Après plusieurs tentatives, je décide de me laisser glisser par terre, pour tenter de rejoindre l’emplacement de mon téléphone. Je me sentais totalement anéanti. J’étais vraiment un mort vivant. En plus, tout seul dans cet appartement. Personne qui pouvait me rendre visite.
Je me suis donc décidé à ramper vers le téléphone. Vous n’allez pas me croire : j’ai mis deux jours, j’ai rampé pendant deux jours, pour atteindre le guéridon du téléphone. Deux jours pour parcourir à peine deux mètres. C’est incroyable mais c’est comme ça. Bouger un corps comme paralysé, ce n’est pas rien. Enfin, j’aborde, j’accoste. J’arrive au guéridon. Pas de quoi se dérider. Tout ça n’est pas très gai. »
A cet instant précis de son récit, j’ai failli l’interrompre stupidement, l’imaginant réécrire, sans le savoir, et sans doute sans l’avoir lu, Kafka et sa métamorphose. J’ai bien fait, je crois, de n’en rien faire. Il ne s’est aperçu de rien. N’a pas souffert de l’absence de mon incise sur l’homme métamorphosé en insecte et a poursuivi son récit. Son récit à lui. Le récit de sa vie. D’un moment de sa vie.
« Dans un sursaut surhumain, je fais tomber le téléphone de son guéridon. Je m’en saisis et là, j’ai pu composer le numéro des pompiers et de la police. J’ai eu la force de leur murmurer : Venez tout de suite ! Une demi-heure après, ils étaient là et frappaient à ma porte. Ils me disaient : Ouvrez ! Je leur répondais : J’aimerais bien, mais je ne peux pas bouger. Ils ont déployé la grande échelle et ils ont cassé les carreaux d’une fenêtre à coup de hache. Ils m’ont sauvé la vie. Après, tout s’est enchaîné. Ce serait trop long à vous raconter. Deux mois d’hôpital. Rotschild et Croix Saint-Simon. Pour tout réapprendre. Réapprendre à parler. A bouger. A sourire. Réapprendre à vivre. Reprendre confiance. Beaucoup de souffrances. Beaucoup de doutes. Progressivement, tout est rentrés dans l’ordre. Pour mon opération de la hanche, ils n’étaient pas très chauds, les médicaux. À 84 ans et demi, ils trouvaient que les risques étaient supérieurs aux éventuels profits. J’ai persisté dans mon idée. Je leur ai signé les documents adéquats pour la décharge. Au cas où… L’opération a eu lieu le 14 février dernier et regardez, plus de douleurs. Plus aucune douleur. Les douleurs ont cessé depuis la mi-mars. Avant, c’était un calvaire indescriptible. Insupportable.
« Voilà, monsieur, je considère que j’ai rempli l’ordre du jour que je m’étais donné. venir sur le quai de la Tournelle pour vous rencontrer. J’en ressens une réelle satisfaction. J’avais envie de vous revoir et je vous ai revu.
« Au fait, je dois vous dire, votre roman, je l’ai lu et relu. Il m’a beaucoup plu. Énormément plu. J’ai d’ailleurs écrit, pour vous, quelques lignes de critique et j’y ai ajouté des commentaires. Plus personnels. Je vous apporte ça la prochaine fois. Maintenant que je sais que vous êtes rentré de Chine, je vais revenir vous voir. J’ai encore beaucoup de choses à vous dire. Vous parler, vous savez, c’est important pour moi. Vous parler, ça me maintient en vie. »
Voilà, c’est le plus incroyable monologue qu’il m’a été donné d’entendre en deux années de quai. Pourtant, des gens qui aiment parler, des gens qui se racontent, des gens qui se confient, on en rencontre à volonté sur le quai. Mais un être humain comme ça, avec un tel tempérament, une telle énergie, une telle volonté de vivre, un homme de cette nature, j’avoue, c’est peu courant.
Sa dernière phrase dite, l’homme se releva. Sans trop de difficultés. Refusa prestement mon aide. Empoigna son déambulateur. Me salua d’un geste de la main. Avant de repartir reprendre son premier bus, vers Saint-Michel. En ce vendredi Saint, jour de la crucifixion du Christ, l’homme avait tenu à me faire part de sa résurrection. Je trouvais le message touchant. J’en fus touché.
Ce soir, je me demande s’il est bien rentré chez lui. S’il est aussi heureux que moi de ce bon moment passé ensemble, sur le banc, 41 quai de la Tournelle. Un bien brave homme que cet homme. 84 ans et demi - la précision est de lui -, et une si belle vivacité d’esprit. Un sens du récit oral. De l’ellipse. De la formule. Une langue riche. Sans oublier l’essentiel : un humour à toute épreuve. Oui, vraiment, un bien brave homme.
© Jean-Louis Crimon
Pour les sociologues, nous sommes en présence d'une nouvelle tradition urbaine. A recenser et à classer comme telle. On recueille déjà les légendes urbaines. Ces rumeurs qui courent d’un bout à l’autre de la ville. Parfois de ville en ville. Rumeurs sans fondement, comme disent les gens. Logique, la rumeur, avec fondement, perd son statut de rumeur. Fondée, la rumeur se fait information.
Sourcée, vérifiée, confirmée, la rumeur se meurt. La rumeur se meurt et se meut en info. Sauf si tout est faux.
Gros plan sur ces cadenas qui recouvrent la totalité des rambardes du Pont de l’Archevêché. Cadenas de toutes les formes. De toutes les couleurs. De tout métal. Vil ou plus ou moins précieux. Pas trop. En or, un cadenas ne passerait pas deux nuits dehors. En laiton ou en fer, ça fait bien l’affaire. La chose tient plus du symbole que de l’obole. Même si l’offrande n’est pas loin. Le lieu de culte non plus. Ici, très d’à propos, on pourrait dire : n’en jetez plus ! Car enfin, toutes ces clés de cadenas jetées dans la Seine, ça va finir par faire monter le niveau de l’eau. Rouiller les bateaux et les poissons. Bouillabaisse de sms. Initiales fatales qu’on entrecroise. Prénoms qu’on entrelace. Envie de la réécrire, moi, la belle histoire du grand amour. En couplets assassins. Version chanteur de rue très cru. Style, le grand amour, c’est cuit.
Jérôme et Jennifer
Cadenas de fer
Annick et Patrick
Cadenas plastique
Paolo et Paola
Cadenas paella
Jeanne et Jean
Cadenas d’argent
Cadenas goguette
Pour Miss’ Tinguette
Clé jetée dans la Seine,
Mortelle mise en scène
La clé dans l’eau du fleuve
Pour une passion fleuve
Pas vraiment cool,
La clé, elle coule !
Il est bien sûr possible de composer et de fredonner d’autres couplets pour la chanson d’amour, façon Leny Escudero ou Aznavour, ou bien Reggiani.
« L’amour quand on l’attache
Très vite, il se détache
Toi, la meilleure des nanas
Je t’aime sans cadenas
L’amour qu’on cadenasse
La belle est dans la nasse
La fiancée d’une heure
Déjà signe son malheur
La seule clé faite pour toi
J’la balance au dessus du toit
Non, c’est pas méchant,
C’est la clé des champs ! »
Julien, mon voisin, n’est franchement pas subjugué par mon talent de parolier. Quant à ma carrière de chanteur, il n’en croit rien. Ces histoires d’amour qu’on cadenasse, pas de quoi poétiser le bitume, ça lui donne plutôt des idées noires, enfin pas si noires, puisque lucratives. Pour lui, faut saisir la belle aubaine et la balle au bond. Son idée va faire un carton.
— Moi, j’vais vendre des cadenas !
— Moi, jamais, suis pas quincailler, ni droguiste, suis bouquiniste !
— Et alors, tu te ferais des couilles en or…
— Possible, mais c’est moche, faire fortune sur le malheur des filles.
— T’as vraiment pas d’humour, qu’est-ce que t’as contre les cadenas ?
— Le cadenas, ça ferme, ça enferme. Le livre, au contraire, ça délivre, ça libère, et liber en latin, c’est l’origine du mot livre !
— Bien sûr, t’es fier de toi ?
— Bien sûr, et je te l’avoue, y’a de quoi !
— Tu m’agaces quand tu finasses…
Chacun assis sur son morceau de parapet, pour éviter que la dispute métaphysique ne vire à l’embrouille, je propose le calumet de la paix :
— Tiens, j’ai une idée de cadeau pour toutes celles qui se font cadenasser Pont de l’Evêché. Je vais leur offrir « Le Rouge et le Noir » et « Madame Bovary, » tu peux le faire savoir…
— Tu trouves ça drôle ?
— Oui, bien sûr, le clin d’oeil littéraire, ça m’amuse et, au fond, c’est très séduisant !
Fin de l’échange. Incroyable grimace de mon voisin pour toute réponse à ma proposition. Comme d’hab’, on peut avoir du rab. Ce soir, j’en prends pas. Préfère aller m’asseoir pas loin, sur le banc. Deviser tout seul sur les traditions du temps.
© Jean-Louis Crimon