Contay. Cimetière des Catholiques. Avril 2009 et Avril 2021. © Jean-Louis Crimon
Je n'ai jamais compris la signification de cette grande croix aux deux Christ au milieu du cimetière de mon village. Au temps de mes 7 ans, - ma première année d'enfant de choeur -, personne n'a jamais su me dire pourquoi. Même pas Monsieur le Curé dont j'étais poutant l'enfant de choeur préféré.
Aujourd'hui encore, je ne sais pas pourquoi et j'aimerais bien savoir. Mais qui me dira, comme disait mon père, le fin mot de l'histoire ? Dans le village, il y a deux cimetières, le cimetière catholique et le cimetière protestant. Né du côté des catholiques, j'ignorais tout du monde Protestant. A l'Ecole de la république, enfants des Catholiques et enfants des Protestants jouaient ensemble à la récré sans aucun problème. Notre religion commune, c'était l'enfance. Le reste n'avait pas d'importance.
Reste que se recueillir au pied de la croix du crucifié, pour moi, c'était déjà bizarre. Mais quand j'ai découvert qu'ils étaient deux à être cloués sur la même croix, je crois que j'ai commencé à ne plus croire.
© Jean-Louis Crimon
En ce 11 Novembre 2024, me revient en mémoire un autre Onze Novembre. Je me souviens du 11 Novembre 1968. Cette année-là, année scolaire 68-69, année du cinquantenaire de l'armistice de la première guerre mondiale, je suis élève de Terminale au Lycée Lamarck d'Albert, dans la Somme, en Picardie. A l'internat, un camarade de Bray-sur-Somme, un bon millier d'habitants, me raconte que dans son village, les Anciens Combattants ont refusé de se rendre au cimetière Allemand : "Ce n'était pas des alliés !"
Pas des alliés ! Est-ce celà se souvenir ? Y-a-t-il encore des frontières et des drapeaux chez les morts ? Mon sang n'a fait qu'un tour. Mots de guerre et mots d'amour plein la bouche. Sans rature, sans retouche, mon poème fait mouche.
Ce soir-là, salle d'études des internes, j'écris, je crie, je beugle mon premier chant de révolte. Qui sera ma première censure. Censuré par le Proviseur : "Monsieur, votre torchon, c'est le brûlot d'un anarchiste ! Votre prétendu poème n'a pas sa place dans le journal du Lycée !"
J'ai retrouvé il y a peu le brouillon. Jailli d'un seul jet. Pas mal écrit. Du fond, du son, du fond dans la forme. Oui, pas si mal écrit. Pour un apprenti poète de même pas 20 ans. Dont le grand-père est mort du gaz ipérite, poumons brûlés par le gaz moutarde des allemands qui voulaient sans doute pimenter la mort au combat.
Onze Novembre
Des Anciens Combattants
Battant de la semelle
Derrière un porte-drapeau
Et d'autres cons battant
Battant des mains
Pour ceux qu'ont pu sauver leur peau...
D'accord qu'on se souvienne
Mais pas pour jouer les patrios
Vous me direz pourtant
De quoi, de quoi, j'me mêle
Mais je ne pourrai pas manquer d'vous dire
D'vous dire et d'vous redire
D'accord qu'on se souvienne
Mais pas pour jouer les patrios
D'accord qu'on se souvienne
Mais pas pour jouer les patrios
Dans les mains du poilu
Du Monument aux Morts
Entre les arbres qui seront c't'hiver aussi des morts
Dans les mains du poilu
Du Monument aux Morts
Ils ont mis la bleu-blanc-rouge loque
D'accord qu'on se souvienne
Mais pas pour jouer les patrios
Ces diables de bonshommes
Ces hommes du Bon Diable
Trop heureux ou trop fiers d'avoir été de la Grand Guerre
D'avoir été de tristes cons pères
Ont travesti leurs fils
De leurs bleu-horizon oripeaux
D'accord qu'on se souvienne
Mais pas pour jouer les patrios
Et puis ils se recueillent
Pour ceux qui sont des morts sans cercueil
Et l'on voit des combattants
Battant de la paupière
Pour ceux qui ont battu les tranchées
Pour Jacques ou Jules ou bien Pierre
Alors on ose espérer qu'ils se souviennent
Simplement et vraiment de ceux qui ne sont plus
Mais déjà ils entonnent
Leur hymne national
ça leur prend aux tripes, moi ça m'fait dégueuler
De voir ces cons qui déconnent
Au nom de la Patrie
De voir que des pauv' types sont morts
Pour que de pauv' cons soient encore en vie
D'accord qu'on se souvienne
Mais pas pour jouer les patrios
Et la bleu-blanc-rouge loque
Au vent de Novembre
Claque et flotte, flotte et claque, claque et flatte
Les A.C. pleins de breloques
Les A.C. qui débloquent
J'foutrai le feu à la tricolore loque
D'accord qu'on se souvienne
Mais pas pour jouer les patrios
Y'en a assez de ce genre d'A.C.
Faut que ça cesse ou qu'on fasse cesser
Que ça cesse et qu'on n'ait plus à dire
A chaque fois que commence une nouvelle guerre
Que bien sûr ce sera... la der des der
Alors et seulement alors
Qu'on se souvienne d'accord
D'accord qu'on se souvienne
Des pauv' types qui sont morts.
© Jean-Louis Crimon
Quand je pense à toutes les guerres qui vont suivre cette guerre qui devait être "la der des der", baptisée ainsi par ceux-là mêmes qui l'ont faite, et quand je relis mon poème censuré, je persiste et je signe, deux fois plutôt qu'une, et des deux mains. Me faut-il égrener le chapelet morbide de toutes les guerres qui ont suivi ? 39-40, qui massacre jusqu'en 45, dite "seconde guerre mondiale", guerre d'Indochine, guerre de Corée, guerre d'Algérie, guerre du Viêt Nam, guerre d'Afghanistan, dite "guerre soviéto-afghane", sans oublier toutes les guerres africaines qu'on ne nomme pas, et qu'on ne cite jamais, de la guerre du Biafra à la guerre du Soudan, et tous les conflits armés plus ou moins permanents qui agitent cette planète qui n'est qu'un géant champ de bataille. Tout récemment, guerre d'Ukraine et guerre de Palestine, pour nous rejouer 14-18. Aucun doute, Cro magnon et Néandertal ou Sapiens, dans leurs cauchemars les plus noirs, ne devaient pas imaginer terreurs et horreurs pareilles. A se demander aujourd'hui qui sont les hommes préhistoriques et où sont les barbares qui prétendent, comble du comble, répandre partout sur la planète le mot "Civilisation".
JLC.
C'est ma dernière année dans le petit Royaume. Ma mission de trois ans prendra fin en septembre. Les enfants ont terminé l'Ecole française, Prins Henrik Skola, l'Ecole du Prince Henri, et je décide de dire à mon fils qui va sur ses cinq ans :
"Tu sais, François, nous allons bientôt quitter le Danemark pour rentrer en France, il faut que nous allions dire au revoir à monsieur Andersen."
C'était un jeu entre lui et moi de dire "Bonjour" aux statues que nous croisions dans les parcs de la ville. Au cours de nos promenades, on saluait ainsi le philosophe Soren Kierkegaard, le roi à cheval Christian X, la petite Sirène et Hans Christian Andersen. Un jour où je le portais sur mes épaules, en rentrant d'une visite à la petite Sirène, il me dit soudain :
- Pap', t'as plus beaucoup de cheveux sur la tête.
- Oui, je sais, ce sont les soucis, le travail, je vieillis et je perds mes cheveux. C'est la vie. C'est comme ça.
- Non, c'est pas ça Pap'. Moi, je sais pourquoi. C'est parce que tu vas bientôt devenir une statue.
Je m'arrêtai net et, l'asseyant sur un banc qui se trouvait là, je m'agenouillai à ses pieds et lui demandai : "Pourquoi dis-tu ça ? C'est triste ce que tu dis."
- Non, c'est pas triste. Un jour, on sera tous des statues, toi d'abord, en premier, ensuite maman, puis moi, et après, ma petite soeur, Florence.
Logique, ce petit bout d'homme, me dis-je, en le réinstallant sur mes épaules pour poursuivre notre balade. Délicat en plus : il respecte la hiérarchie des âges.
Quand nous arrivâmes, mon fils et moi, au 68 Nyhavn, pour saluer une dernière fois Andersen, son buste avait disparu. Ne restait plus que le socle de pierre. Le musée, créé dans la maison que le plus célèbre des Danois avait habitée à la fin de sa vie, était définitivement fermé et la statue avait été retirée.
- C'est triste, dis-je à mon fils, Andersen n'est plus là.
- Non, Pap', c'est pas triste. Peut-être il est redevenu vivant.
J'ai serré très fort mon fils dans mes bras. Sans le savoir, un philosophe d'à peine cinq ans venait de trouver les mots pour conjurer l'irréversible. Je me jurai de ne jamais oublier la leçon.
© Jean-Louis Crimon
Tu la trouves belle et terrible à la fois la photo du cimetière. Le cadrage. L'angle. La composition. Cette légère contre-plongée. L'accent mis sur les prénoms et les noms. Adrien, Georges, Juliette. Cette photo, elle t'a toujours fasciné. Elle est l'oeuvre de ta mère. Prise au début des années 80. Une fin d'été. Ou plutôt en automne. Peu avant la Toussaint. Chrysanthèmes en pot obligent.
L'attitude de ton père semble tout dire sans rien laisser transparaître, tête légèrement inclinée vers la tombe, empreinte d'une certaine douceur paisible de celui qui sait comment tout cela va finir, mais que la mort n'effraie pas. Il s'agit d'un jour où tes parents sont allés désherber et balayer les feuilles mortes tout autour de la tombe du grand-père, mort en 1922, des suites du gaz ypérite, le gaz moutarde. Une petite rentrée d'argent inattendue a permis à tes parents de faire graver leurs noms et leurs dates de naissance à côté du nom de ton grand-père. Ils en éprouvent une certaine fierté. C'est pour ça que la photo a été prise. Sûrement pour ça. Pour ça qu'ils ont pensé bien faire en te l'envoyant par la poste. Tu ne te souviens plus des mots qui accompagnaient la photo. Peu importe, la force de la photo, la force de cette photo, c'est de dire tout cela, et même davantage, sans avoir le besoin de passer par les mots. La photo est à la fois message et messager.
© Jean-Louis Crimon
Dans les réderies de Picardie, tout s'achète et tout se vend. Au coin de la rue, l'insolite ou l'inattendu très souvent. Au grand étonnement des passants. Humour désopilant. Parfois désespérant. Superbe mise en boîte.
© Jean-Louis Crimon
Cimetière de Saint-Souplet-sur-Py, dans la Marne. Face à face avec une petite tombe bien modeste. Mon père est sous la terre depuis plus de dix ans, et ma mère depuis avril de cette année quatorze. Ils ont rejoint grand-père Adrien, mort en 1922, des suites du gaz ypérite, le tristement célèbre gaz moutarde qui lui a brûlé les poumons à la fin de la guerre 14-18 et lui a fait vivre d'atroces souffrances jusqu'à son dernier souffle. Mon père, Georges, est né l'année où son père, mon grand-père, est mort. Se sont à peine croisés dans la grande chaîne de la vie.
Sur la photo, je suis un vieil orphelin de 65 ans qui ravale ses larmes et cache sa peine. Je ne comprends pas pourquoi ça passe si vite, une vie humaine.
© Jean-Louis Crimon
Dans ce cimetière militaire, 17.559 soldats allemands ont perdu la vie au cours de la guerre 14-18. Créé en 1923 par les autorités françaises, le cimetière militaire allemand de Berru a été aménagé en 1970 par l'Association pour l'entretien des cimetières allemands qui a fait remplacer les croix de bois par des croix en métal. Délicate attention. Croix de bois, croix de fer, la guerre, c'est toujours mourir en enfer.
© Jean-Louis Crimon