J'ai 7 ans et je l'aime ma maison, tendrement. Elle n'a pas l'eau courante. Pas l'eau chaude. Juste une vieille pompe dans la cour. Qu'il faut pailler l'hiver pour ne pas qu'elle gèle. Des murs en torchis et un grenier en terre battue. Un couloir étroit passé la porte d'entrée. La quitter à 14 ans, la quitter pour toujours, et quitter la vallée de l'Hallue pour une autre vallée, la vallée de l'Ancre, fut un véritable arrachement. Une déchirure. Mais je n'ai rien laissé paraître. Rien montré. Rien montré à mon père, rien montré à ma mère, rien montré à ma soeur et rien montré à mon petit frère. Me suis seulement juré, l'année de mes 14 ans, l'année du déménagement, qu'un jour, elle serait à moi pour toujours. Qu'un jour, je l'achéterai ou bien alors j'écrirai. Un roman. Un vrai livre. Pour elle. Avec elle. J'écrirai pour que ma maison soit éternellement mienne. Que mon amour pour elle accéde à l'éternité. Qu'il soit éternel. De cette belle éternité éphémère des romans. Qui vivent à peine plus longtemps que les hommes qui les écrivent. Mais qui sont éternels à chaque fois qu'une lectrice ou qu'un lecteur leur donne à nouveau vie. En les ouvrant et en les lisant. Résurrection permanente des mots écrits. A chaque fois que quelqu'un les lit. A chaque fois qu'un humain prend le livre dans ses mains, l'ouvre, et commence sa lecture. Je ne connais pas de plus belle existence. Je ne connais pas de plus belle aventure. L'aventure de la lecture et de l'écriture. Un un mot, l'aventure de la littérature.
© Jean-Louis Crimon
Cette maison, au premier plan, sur la gauche, c'est elle, celle qui fut la maison de la famille Crimon, de 1950 à 1964. "Ma maison", comme j'aime à dire dans un excès d'appropriation très naïf, pour ne pas dire enfantin. En fait, il faut se faire une raison, cette maison a appartenu à d'autres que nous, avant nous, les Crimon, et à d'autres que nous, après nous. C'est le destin des maisons de survivre aux gens qui les font vivre. Elle en a vu défiler des gens et des générations, la maison, depuis le tout début des années 1900. En plus, elle ne nous a jamais vraiment appartenu, nous n'en étions que les locataires. Locataires à titre gracieux, à ce que m'en a dit un jour ma mère. Simple et très clair : en échange de l'entretien de la propriété, des jardins à faire, à bêcher, à semer, à planter, des légumes à prévoir pour Pâques et pour les vacances d'été, en échange de tous ces travaux de la terre, nous étions logés "gratuitement". Les vacanciers, les Parisiens, une grande famille de plusieurs adultes et de six enfants, pouvaient venir quinze jours en avril, et tout juillet-août, tous les légumes imaginables les attendaient. Ils occupaient alors la maison de Tante Laure, jolie longère mitoyenne de nôtre petite maison. Jolie longère dont la Tante octogénaire était la gardienne et l'unique locataire le restant de l'année.
Reste que l'entretien des jardins et du verger, deux cerisiers, un noyer et cinq pommiers, la récolte des fruits, faucher l'herbe, tailler les haies, refaire les bordures, soigner les dalhias et les bégonias, les iris et les chrysanthèmes, tailler les buis, arracher les pommes de terre, les rentrer à la cave, sans oublier de préparer le plant pour le printemps prochain, bêcher avant l'hiver, tous ces travaux à faire, en plus de sa journée de travail au cimetière, ça en faisait des heures à faire pour mon père. Jusqu'à tard le soir, jusqu'à plus voir, jusqu'à nuit noire.
- Ah ça, oui, on le paie cher, le loyer, oui, vraiment, on le paie cher, si on fait le compte des heures. Historique réplique de ma mère quand elle se mettait en colère. Colère que mon père écartait d'un geste de la main, mi-résigné, mi-philosophe : des sous pour le loyer, on n'en avait pas, fallait bien qu'il le paie avec ses bras.
© Jean-Louis Crimon
Ce n'est plus ma maison depuis bientôt 60 ans, mais dans mon coeur, elle est toujours mienne. Pas question d'accepter qu'elle ne soit plus que de l'histoire ancienne. Peu importe qu'elle appartienne désormais à d'autres que moi, elle sait bien, elle, que je lui appartiens pour toujours.
© Jean-Louis Crimon
Les peupliers qui bordent le cimetière, je les trouve beaux de cette beauté rare faite d'élégance modeste et d'assurance discrète. Loin du chêne majestueux, j'aime leur façon de s'élancer vers le bleu du ciel.
© Jean-Louis Crimon
Butresse, Butte Resse, Buttresse, aujourd'hui encore, je me demande comment on doit écrire son nom. Je ne suis plus sûr de rien. Je sais seulement où, précisément, jaillit la source où nous allions remplir nos gourdes de son eau fraîche au goût de terre et de craie, les jours de grand jeu de piste. Potable sans hésitation en ce temps-là. Plus aussi évident maintenant. Avec le recours aux engrais dans l'agriculture devenue intensive, la course aux rendements, les nitrates qui s'infiltrent dans les sols, les nappes phréatiques corrompues... qui font que l'eau pure de notre enfance ne l'est sans doute plus.
© Jean-Louis Crimon
Grand frère boudeur, c'est rare, petite soeur toujours plus avenante. Photo étonnante. Prise devant la grille du jardin. Il a dû beaucoup neiger pendant la nuit. Boule de neige tombée juste au moment de la photo. La raison du garçon qui fait la tête, refuse de regarder la mère qui prend la photo.
© Jean-Louis Crimon
Je n'ai jamais compris la signification de cette grande croix aux deux Christ au milieu du cimetière de mon village. Au temps de mes 7 ans, - ma première année d'enfant de choeur -, personne n'a jamais su me dire pourquoi. Même pas Monsieur le Curé dont j'étais poutant l'enfant de choeur préféré.
Aujourd'hui encore, je ne sais pas pourquoi et j'aimerais bien savoir. Mais qui me dira, comme disait mon père, le fin mot de l'histoire ? Dans le village, il y a deux cimetières, le cimetière catholique et le cimetière protestant. Né du côté des catholiques, j'ignorais tout du monde Protestant. A l'Ecole de la république, enfants des Catholiques et enfants des Protestants jouaient ensemble à la récré sans aucun problème. Notre religion commune, c'était l'enfance. Le reste n'avait pas d'importance.
Reste que se recueillir au pied de la croix du crucifié, pour moi, c'était déjà bizarre. Mais quand j'ai découvert qu'ils étaient deux à être cloués sur la même croix, je crois que j'ai commencé à ne plus croire.
© Jean-Louis Crimon
Contay. Côté cour. Jean-Louis, Gilles et Marie-Christine. Trois frères et soeur qui acceptent la pose que la maman propose. Une mère qui aimait immortaliser certains instants de la journée. Qui m'a transmis sans aucun doute cette fascination pour la photographie. Instants "posés" compte tenu des faibles capacités techniques de l'appareil photographique très rudimentaire des années cinquante. Mêmes floues, les photos attestent d'une réalité vécue d'une façon dicrète, faite de petits moments de vie d'une famille ouvrière "modeste", comme aimait dire ma mère qui n'aimait pas le mot "pauvre". Pauvres, nous l'étions sans doute, mais, très tôt, j'ai compris que mes parents étaient riches d'autre chose.
© Jean-Louis Crimon
La boîte du 6x9 gros trous dans les mains. Première appropriation. Les yeux baissés, adossé au mur de la pièce à lessive. Dans ma famille, on n'employait pas le mot buanderie, on avait l'habitude de désigner les lieux par leur fonction. Pièce à lessive, ça disait ce que ça devait dire : une pièce pour faire la lessive. Dans la pièce à lessive, il y avait une lessiveuse, la "bouilleuse", avec sa grande cheminée en zinc où montait, je crois, la vapeur d'eau bouillante, un peu comme le café dans les cafetières italiennes. Quand l'eau placée dans la partie inférieure de la cafetière remonte sous forme de vapeur sous pression pour traverser le filtre et se mélanger au café moulu.
© Jean-Louis Crimon