Ce doit être une des rares photographies où toute la famille est réunie. Prise par Bernadette, ma marraine, amie de toujours de ma mère, Juliette. Mari de ma marraine, Yvon, est au centre, entre mon père et ma mère. A côté de ma mère, ma petite soeur, et un peu en retrait, devant le moteur de la voiture, mon petit frère. A la place du conducteur, votre serviteur. Pas peu fier de dominer la scène. Ou plutôt d'être un peu à l'écart. D'avoir pris mes distances. A la fois "faire partie" de la famille, et être déjà un peu "à part".
© Jean-Louis Crimon.
Le rituel des fins d'après-midi d'été. Ecossage des haricots blancs. Ou équeutage des haricots verts. La mamma domine la scène. D'un air entendu ou amusé. Nous sommes côté cour de la maison de Contay, sur la partie engazonnée. Depuis qu'il travaille comme jardinier au cimetière anglais, mon père a acheté une tondeuse à rouleau et on transforme le moindre petit espace herbeux en pelouse douce à la plante des pieds : l'été, on a le droit d'y marcher pieds nus. C'est moelleux, beaucoup mieux et moins dangereux que sur les allées caillouteuses aux petits silex tranchants.
Tous nos légumes viennent de notre jardin. Haricots verts, haricots en grains, petits pois, poireaux, carottes, pommes de terre, salades, laitues, romaine ou batavia, scaroles, frisées, même les fruits mûrissent avec bonheur chez nous, poires, pommes, groseilles, cassis, cerises, fraises, framboises. Notre jardin, a dit le Monsieur le Curé dans son sermon dominical, au risque de nous fâcher avec toute la communauté des paroissiens, c'est le plus beau du village, carrément le paradis sur Terre.
© Jean-Louis Crimon
Dans mon village - Tante Laure oblige - j'avais dû, déjà, l'année de mes 7 ans, faire ma communion privée. La "Communion solennelle", c'est au Petit séminaire que je devais la faire. Communion solennelle le matin, Confirmation l'après-midi. Devant l'Evêque du Diocèse et le Père Supérieur. Avec un parrain de confirmation, différent de notre parrain de baptême.
Sur la photo officielle, la main posée sur mon épaule n'est pas celle de mon parrain. Mon vrai parrain devait être mon grand-père. Grand-père Edouard. Mais grand-père Edouard me fit faux bond.
Pour la première fois de sa vie, la seule sans doute, Edouard eut soudain honte de n'être pas comme les autres hommes en impeccable costume croisé. Honte de n'être venu qu'en simples habits d'ouvrier. A l'appel des parrains, grand-mère Edith eut beau lui labourer les côtes de plusieurs coups de coudes, rien n'y fit. Edouard était têtu. Il ne bougea pas de son banc.
Pages 16 et 17 de "Rue du Pré aux Chevaux", mon deuxième roman, paru en 2003, je reviens sur l'incident fondateur, avec ce qu'il faut d'invention pour que l'autobiographie se métamorphose en roman.
" Ce qui devait arriver arriva. Je suis le seul petit séminariste à me présenter sans parrain de confirmation. Entorse scandaleuse au rituel sacré. Je suis le mouton noir au milieu du troupeau d'aubes blanches. Tremblant de toute mon âme, je m'avance quand même – que puis-je faire d'autre ? – vers monseigneur l'Evêque, assis sur son trône, la main droite posée sur la crosse d'or et d'argent, le regard d'une sévérité terrifiante.
- Et le parrain ? Où est le parrain ?
Mort de honte, j'esquive : "Je ne sais pas. Peut-être qu'il n'a pas pu venir". Mensonge. Mensonge et nouveau péché. Je suis à nouveau pécheur.
- "Placez votre main sur son épaule", lance alors l'Evêque au parrain de l'enfant qui me suit dans la longue file indienne des aubes blanches. J'étais sauvé. Je bénissais le ciel et la lettre C de mon nom de ne pas m'avoir placé en dernière position du cortège des confirmants. Je trouvais géniale l'astuce de monseigneur l'Evêque, volant à mon secours, dans un réflexe aussi pastoral qu'inespéré. "
© Jean-Louis Crimon
Je n'ai jamais compris la signification de cette grande croix aux deux Christ au milieu du cimetière de mon village. Au temps de mes 7 ans, - ma première année d'enfant de choeur -, personne n'a jamais su me dire pourquoi. Même pas Monsieur le Curé dont j'étais pourtant l'enfant de choeur préféré. Aujourd'hui encore, je ne sais pas pourquoi et j'aimerais bien savoir. Mais qui me dira, comme disait mon père, le fin mot de l'histoire ? Dans le village, il y a deux cimetières, le cimetière catholique et le cimetière protestant. Né du côté des catholiques, j'ignorais tout du monde Protestant. A l'Ecole de la république, enfants des Catholiques et enfants des Protestants jouaient ensemble à la récré sans aucun problème. Notre religion commune, c'était l'enfance. Le reste n'avait pas d'importance. Reste que se recueillir au pied de la croix du crucifié, pour moi, c'était déjà bizarre. Mais quand j'ai découvert qu'ils étaient deux à être cloués sur la même croix, je crois que j'ai commencé à ne plus croire.
© Jean-Louis Crimon
Sur le gazon, avec ma petite soeur Marie, nos chats préférés et un lapin exceptionnellement sorti de sa cage. Nous étions une famille davantage chats que chiens. En arrière-plan, dominant la scène, notre père, pensif ou admiratif. Jolie scène fixée par la maman qui d'instinct a choisi, un genou en appui sur le gazon, la contre-plongée pour se mettre à hauteur des enfants et donner au paternel cette stature de géant.
© Jean-Louis Crimon
La conduite de balle, sous l'oeil expert de mon père, à gauche, dans le verger footballisé, - pied gauche, pied droit -, pour le dribble du mari de ma marraine, beau moment de l'entrainement d'un petit footballeur de 10 ans qui se rêve Fontaine, Just Fontaine, celui qui a marqué 13 buts en une seule Coupe du Monde, record absolu, record qui ne sera jamais égalé, jamais battu. Coupe du Monde 1958, celle où tout est possible.
Les arbres du verger, cinq pommiers, deux cerisiers, un noyer, sont des joueurs de complément, souvent un peu trop statiques, mais si on joue bien en mouvement, on peut les voir jouer aussi. Quarante ans plus tard, dans mon roman « Verlaine avant-centre », le petit footballeur dribblera les mots et les idées, rejouant inlassablement le match de son enfance.
« Contre-attaque, je dribble le gros noyer, celui qu'on appelle Roger Marche, parce qu'il a de ces tirs à bout portant à vous marquer un but des quarante mètres si vous frappez trop fort en plein tronc, au lieu de faire glisser doucement le ballon sur l'écorce. Le bigarreau joue sur l'aile, près de la rivière. Il est facile à prendre en contre-pied, juste avant la remontée du talus : le terrain est en pente à cet endroit.» ( page 15 et page 16).
…
« Pour effacer les pommiers qui persistent à jouer la ligne, il suffit de les passer en revue et de bien slalomer, balle au pied. Ils ne résistent pas au dribble court, le ballon collé à la chaussure. A chaque fois, après une belle série pied gauche, pied droit, je m'exerce à centrer en douceur pour moi-même, à ras de terre, puis j'accélère, je cours plus vite que la balle qui m'arrive, merveille, juste sur l'intérieur du pied droit, à l'entrée de la surface de réparation. J'enveloppe bien le cuir et croise à mi-hauteur, vers le montant gauche : but ! La frappe est belle. Le cerisier n'a pas bougé. Cette fois encore, je l'emporte facile, cinq à trois. J'ai marqué les huit buts.» (page 17).
« Le bonheur de la victoire est de courte durée. En un instant, mes coéquipiers redeviennent de simples arbres fruitiers, et le grand stade de mes exploits, un verger paisible. Ma mère a toujours les mots qu'il faut pour interrompre mes rêveries d'après-match : Piantoni, t'as fini ? Ton père t'attend pour aller tondre chez Debrie. » ( page 17).
© Jean-Louis Crimon -Verlaine avant-centre - Le Castor Astral. Janvier 2001.
Ce n'est plus ma maison depuis plus de 60 ans, mais dans mon coeur, elle est toujours mienne. Pas question d'accepter qu'elle ne soit plus que de l'histoire ancienne. Peu importe qu'elle appartienne désormais à d'autres que moi, elle sait bien, elle, que je lui appartiens pour toujours.
J'avais 7 ans et je l'aimais notre maison, tendrement. Il n'y avait pas l'eau courante. Pas l'eau chaude. Seulement une pompe dans la cour. Des murs en torchis et un grenier en terre battue. Un couloir étroit passé la porte d'entrée. La quitter à 14 ans, ma maison, la quitter pour toujours, et quitter la vallée de l'Hallue pour une autre vallée, la vallée de l'Ancre, fut un véritable arrachement. Une déchirure. Mais je n'ai rien laissé paraître. Rien montré. Rien montré à mon père, rien montré à ma mère, rien montré à ma soeur et rien montré à mon petit frère. Me suis seulement juré, l'année de mes 14 ans, l'année du déménagement, qu'un jour, elle serait à moi pour toujours. Qu'un jour, j'écrirai. Un roman. Un vrai livre. Pour elle. Avec elle. J'écrirai pour que ma maison soit éternellement mienne. Que mon amour pour elle accéde à l'éternité. Qu'elle soit éternelle. De cette belle éternité éphémère des romans. Qui vivent à peine plus longtemps que les hommes qui les écrivent.
© Jean-Louis Crimon