Au tout début des années 70, dans l’autre siècle, escapade parisienne heureuse, un étudiant en philo découvre le monde particulier des bouquinistes. Un univers à la fois étrange et familier. Amarrés au bord du fleuve, impassibles, de curieux petits bateaux verts prennent l’air, du matin au soir, ce qui l’étonne et le fascine, autant que les cargaisons de ces pénichettes en partance. Ses premiers livres vraiment à lui seront des livres déjà lus par d’autres, annotés parfois, jaunis par le temps, mais au texte intact et toujours vivant. Au fil des années, à chacun de ses passages sur les quais, rive gauche ou rive droite, il s’invente une bibliothèque impensable, faite uniquement d’achats coups de coeur ou coups de blues, sans que la Seine en soit jalouse. Il glane indifféremment des éditions de peu de valeur ou des originales. Il entre dans l’amitié de Léautaud, de Poulaille, de Rictus, de Vallès, de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud. Chacune de ses trouvailles lui apporte la part de rêve qui lui faisait défaut.
Avec le temps, les bouquinistes chez qui il fait de bons achats deviennent, plus que des marchands, de bons camarades, et pour certains, de vrais amis. Des amis précieux qui le conseillent et le guident vers des titres ou des auteurs qu’il n’aurait jamais connus sans eux. Dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans, toute une vie de bon travailleur salarié passe de cette façon. Sans jamais oublier cette amitié des livres et de ceux qui en font commerce. D’année en année, il progresse dans la connaissance du métier, de ses rites, de ses rituels, de ses manies, de ses travers aussi.
Un jour, il traverse la rue, il entre dans son rêve. A la société encadrée, il tire sa révérence. Libéré du travail obligatoire, ses années de cotisations bien en ordre, il devient, à 60 ans et un peu plus, celui qu’il voulait être à 15 ans. Homme libre, toujours tu chériras ton rêve.
L’étudiant en philosophie du début des années 1970, bien sûr, c’est moi. Bouquiniste sur le Quai, mon vieux rêve d’ado devenu mon nouveau boulot. Mon dernier rôle social. Comme aime à dire ma vieille maman : c’est pas banal !
© Jean-Louis Crimon
(Lundi 11 mai 2010)
Elles sont arrivées sans crier gare. Se sont scotchées devant mes vieux journaux suspendus avec des pinces à linge sur un fil, dans le haut de mes boîtes, bien à l'abri des auvents. Un fil à linge où n’en finit pas de sécher l’encre de la presse du temps passé.
Pèlerin des années 30, Journal du Dimanche de l’année 1863, exemplaires du Voleur des années 80, 1880. Elles semblaient fascinées. Je les ai laissées de longues minutes savourer leur passion. Puis, n’y tenant plus, j’ai risqué une question : pourquoi cet intérêt manifeste ?
La première a dit : Je suis étudiante à la Sorbonne, en Lettres Média Com’. J’aimerais un jour être journaliste. Voir, en vrai, ces vieux journaux dont on nous parle en cours, c’est fascinant. La seconde a ajouté : Moi, non, je veux être kiné, mais j’adore l’odeur et la texture du vieux papier. Elle fait mine de respirer l’odeur en approchant le journal tout près de son nez. Touche un livre imaginaire avec le bout des doigts. Puis ajoute : Chez mes parents, quand j’ouvrais un livre ancien, c’était d’abord pour le sentir, le respirer, avant de commencer à le lire.
Filles merveilleuses, toutes deux originaires de Charleville. La ville de Jean-Arthur. Forcément, on a parlé de lui. De Rimbaud. De sa maison. Sa maison devenue musée. De sa tombe au cimetière. Où je suis allé le saluer il y a quelques années. On a bien sûr aussi évoqué ce célèbre "On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans" et ce poème où Rimbaud raille les notaires ou les banquiers. C’était drôle. Les deux amies riaient à gorge déployée. Puis vint l’aveu. En forme d’incroyable regret : nous, au Collège ou au Lycée, ce n’est pas Rimbaud que les profs nous faisaient étudier, c’était Baudelaire.
Les Fleurs du Mal, pas si mal, mais passer à côté de la maison de la famille Rimbe et d’une balade dans cette Charleville où ont dû déambuler souvent, les soirs de désespoir, Jean-Arthur et sa gloire future, c’est fou, c’est incompréhensible et impardonnable.
C’est à pied, en marchant, que se découvre la poésie d’Arthur. Mettre ses pas dans les pas de celui qui a stigmatisé Les Assis, j’aurais trouvé ça élégant.
© Jean-Louis Crimon
(Dimanche 3 juillet 2011)
Un aveu : à part une vingtaine de mots usuels, je n'entends rien à la langue de Goethe, mais je maîtrise parfaitement la prononciation de "Das fangen von schletterlingen ist verbotten", ce qui se traduit par : " Il est interdit d'attraper des papillons". Cette phrase, je la connais par coeur depuis mes années 70. Je l'ai lue pour la première fois dans un Bar à Hambourg, au temps où je pratiquais couramment l'auto-stop durant les mois d'été, souvent vers le Danemark, la Suède ou la Norvège. Le passage par Hambourg était inévitable, sauf une fois ou deux, où chanceux, mon pilote m'a déposé à Puttgarden. Plus direct pour embarquer pour le Danemark. A Hambourg, les bars ne manquaient pas. La bière coulait à flot. Les pintes m'ont vite aider à retrouver l'étymologie du mot " pinté ". Très vite encore, la bière aidant, j'inventais des variantes à la citation écrite en capitales derrière le comptoir, en ajoutant "nicht mehr", et ça me procurait un franc succès parmi les buveurs et surtout les buveuses. C'était "Das fangen von schletterlingen ist nicht mehr verbotten". Autrement dit "Attraper les papillons n'est plus interdit". Ce qui, à l'époque, ouvrait la porte de tous les possibles, et pas seulement des échanges linguistiques.
Le récit de l'historique anecdote fit rire énormément la belle Allemande qui s'était emparé de "Die leute mit dem sonnenstich", livre de l'écrivain Horst Biernath. En français, j'avais anticipé, au cas où..., ça se traduisait par "Les gens qui souffrent d'insolation". J'avais cru un instant à un ouvrage écrit par un dermatologue, mais la fiche Wikipédia de l'auteur, fort heureusement, m'avait évité de passer pour un âne.
© Jean-Louis Crimon