« Il est interdit de se tenir debout
quand il reste des places assises »
Tout début des années soixante-dix
dans tous les bus de la ville
Je me frotte les yeux
me demande s’il faut prendre au sérieux
une telle interdiction
double sens qui incite à vouloir vivre sa vie
à contre sens
De tous les passagers de cette ligne de bus numéro 2
La Gare - Etouvie
Je me demande si je suis le seul aujourd’hui
à ne pas avoir pris
l’interdiction
à la lettre.
Traverses © Jean-Louis Crimon
Ce caillou bizarre
Beau silex à la peau brune
je l’ai toujours dans ma poche
comme un trophée
un talisman
un trésor
Pomme de terre inoxydable
imputrescible
silex silencieux depuis si longtemps
qui ne parle qu’à moi
le soir très tard
ou la nuit
Pomme de terre fossile venue de la nuit des temps
pomme de terre-caillou de la mi-août
pomme de terre-caillou qui se fout du mildiou
Des pommes de terre-cailloux, j’en ai des dizaines
cachées dans le bas du placard de ma chambre
Souvent mon père me chambre :
un jour, on va les cuire, tes patates-cailloux
on fera un grand feu dans le jardin
On les mettra dans le grand chaudron
avec de l’eau
des poireaux
des carottes et des oignons
Ce jour-là tu sauras
quel goût elle a
la soupe à… cailloux.
Traverses © Jean-Louis Crimon
Marie a les yeux clairs
Si clairs
Si bleus
Que l’on s’y perd
Un peu
Marie a les yeux clairs
Si clairs
Si bleus
Que ça éclaire
Au fond des yeux
Marie cligne des paupières
Morbleu
Le soleil lui fait
Un peu
Trop mal aux yeux
Dans les yeux de Marie
Pardi
On voit des lumières
Qui vont sans manière
Par deux
Les yeux dans la bière
Je bois
Le bleu
Des yeux clairs
De Marie
Marie qui n’est pas peu fière
Du bleu
De ses yeux clairs
Si clairs
Si bleus
Marie qui aurait pu
Marie qui aurait dû
Mais oui, mais non
Porter pour prénom
Marie… Claire
Lorsque le bleu
De la nuit
Soudain s’ennuie
Le regard de Marie
Soudain s’éclaire
Et l’on voit
Parbleu
Tout Paris et ses lumières
Dans les yeux de Marie
Et sa bière… à l’envers
Jolie frimousse
Porcelaine de Sèvres
Qui trempe ses lèvres
Dans la mousse
D’un verre… de bière
Et moi, je bois,
De mes yeux verts,
Le bleu
Des yeux
De Marie
Je lui offre
Ces vers
Qui sont aussi
Vers…
à demi.
Traverses © Jean-Louis Crimon
La vie tu sais
Ça dépend quel chemin tu prends
Comment tu l’empruntes
Comment tu y laisses ton empreinte
La vie tu sais
C’est comment on la traverse
Si on choisit la ligne droite
Ou le chemin de traverse
Ça dépend d’où tu pars
Où tu rêves d’aller
Pas forcément quelque part
D’abord en toi-même
Mais le plus loin possible
Pour le sommet le plus inaccessible
Ne sois pas jaloux du succès des autres
Essaie d’être meilleur, pas le meilleur,
Simplement meilleur de toi-même
Le reste, va savoir, j’en sais trop rien
La vie, tu sais, c’est pas grand chose
Mais ce n’est pas rien
Tu auras souvent le sentiment
D’être le géant des fourmis
Mais tu seras la fourmi des géants
La vie tu sais c’est fragile
N’oublie jamais que tu n’es
Qu’un colosse aux pieds d’argile
Traverses © Jean-Louis Crimon
Comme en cadence
L’enfant se baisse
prend
délicatement
une poignée de sable
Puis se relève
Tend le bras bien droit devant lui
et laisse tout doucement
glisser entre ses doigts
le sable de sa main
Imperturbable
il recommence
Sablier de l’enfance
mesure
le peu que dure
le temps de l’innocence.
Traverses © Jean-Louis Crimon
Un jour, c’est sûr,
Je ferai un tube
Un super tube
Un méga tube
Un tube géant
Un tube qui sera dans tous les hits
Un tube qui aura toujours la frite
Un tube ô purée
à plus de cent patates
Un tube à forcer le destin
Un tube à la gloire d’Antoine-Augustin
Un tube à jouer au tuba
Un tube à scander en rap
Un tube à danser le mashed potatoes
Le tube du tubercule, tu poses et tu oses
Le rap de la râpe à pommes de terre
Un tube à se taper le cul par terre
Un tube à affoler les palais
Un tube à en frétiller des papilles
Un tube à picorer la langue des filles
Un tube à goûter du bout des lèvres
Un tube à enflammer les plus mièvres
Un tube à déscotcher votre dentier
Un tube à la gloire de Parmentier.
(Poèmes de terre. © Jean-Louis Crimon)