C'est souvent en toute fin d'année. Milieu de la dernière semaine. Au même moment de la journée. Il faut une lumière particulière. Une certaine ambiance. Loin du vacarme de la ville. Tout semble immobile. Pourtant tout est en mouvement. Arbres en procession. Sur la ligne d'horizon. Personne ne veut me croire. Moi, je l'ai vu, de mes yeux vu. J'en suis convaincu. Les arbres, comme les hommes, s'en vont en pélerinage.
© Jean-Louis Crimon
L'instant d'avant, il n'y a rien. Ce n'est rien. Juste une boutique fermée. Un panneau "Sens interdit". Des travaux devant la boutique. De curieuses planches jaunâtres posées sur la terre de la tranchée tout juste rebouchée. Pour éviter aux passants de mettre les pieds dans la boue les jours de pluie. Juxtaposition d'éléments disparates. Paysage urbain. Banal. Eléments de barrière en panneaux verts et ardoise. Porte cochère fermée. Rideau métallique fermé. Fenêtres fermées. Avenir bouché. Sens interdit. Comme le ciel. Les planches font un curieux clavier de bois. Clavier muet. Note tout en silence. Note qui dénote.
Un jeune homme aux cheveux longs traverse soudain le passage. Pantalon gris et blouson de cuir. Il est le personnage qui faisait défaut. L'élément humain qu'il me faut. Sans trop attendre. Faut tôt. Photo. Tout se met en place. C'est Mozart qui passe. Ou Vivaldi. Le jeune homme devient musicien italien. Cet endroit du quartier latin, un coin d'Italie. La petite boutique mérite sa musique. Avanti la musica. La photo chante. La photo m'enchante.
Tout s'est joué en moins de trois secondes. La photo, c'est un cadeau. Le photographe, un musicien. Musicien de la lumière. Des couleurs et des sons. La photo, c'est une chanson. Sans en avoir l'air. Faut juste que ça fredonne juste.
© Jean-Louis Crimon
Ce pourrait être une photo des années cinquante ou soixante. Dans l'autre siècle. Boubat, Doisneau, Cartier-Bresson traversent la rue avec toi.
Une tasse de lait sur l'appui de fenêtre, tu ne pensais plus ça possible. Mieux que tous ces jeux vidéos où tu dois nourrir, chaque jour, des animaux virtuels qui n'ont de familier que le nom. La langue qui lape le lait est une vraie langue. Le chat, un vrai chat. La petite fille à la fenêtre n'en revient pas.
Un vrai chat, c'est fascinant. Rien à voir avec un Tamagotchi.
© Jean-Louis Crimon
Ce livre-là, j'en ai fait l'acquisition au début des années 70. Dans l'autre siècle, le XXe, ce siècle 20 que nous avions pris l'habitude, par dérision autant que par lucidité, de rebaptiser "le siècle vain". C'était au temps de nos 20 ans, turbulants et paisibles à la fois.
C'est le titre qui m'avait accroché d'emblée, un titre plutôt long pour un lecteur qui depuis toujours préfère les titres courts. Un titre d'une beauté rare. Un titre comme une promesse. Une promesse qui dépasse la promesse de lecture de ce petit roman perçu comme flamboyant. Un titre comme une promesse de vie. La jeune fille qui ressemblait à un cygne. Auteur : Patrick Reumaux.
L'incipit était superbe. Il disait : "Maintenant que j'ai abandonné la licence de philosophie pour écrire des histoires pour les enfants, j'ai le sentiment que cela seul a de l'importance." Prémonitoire. Ma vie déjà écrite. Mon histoire. Mon destin. Ma destinée.
En un instant, "La jeune fille qui ressemblait à un cygne", roman, est devenu pour moi : "Le livre qui ressemblait à un signe."
Je n'ai pas abandonné pour autant la licence de philosophie. Je ne me suis pas mis à écrire des histoires pour les enfants. J'ai simplement compris que dans ma vie, rien ne serait plus essentiel à mes yeux que l'écriture. Aujourd'hui, je persiste et je signe. Ecrire, j'ai le sentiment que cela seul a de l'importance.
Miracle des hasards de l'existence humaine, comme dans le roman, la jeune fille qui ressemblait à un cygne m'est un jour apparue. Je l'ai vue vraiment. Vraiment vue. Une apparition soudaine, une grâce incroyable. Légère. Aérienne.
Beauté rare de l'instant donné qui serait à tout jamais enfui s'il n'y avait eu, à cet instant précis, la magie de la photographie.
© Jean-Louis Crimon