Le marché sur l'eau est terminé. La matinée a été bonne. Tous les légumes sont vendus, tous les cageots sont vides. L'Hortillon guide sa barque à cornet à l'aide d'une perche, et de la seule force de ses bras, il éloigne du quai son embarcation, avant de reprendre la direction des hortillonnages, en passant sous le Pont Baraban. Les Hortillonnages, le domaine des jardins sur l'eau, ces parcelles de terre entourées de canaux. Les allées de là-bas sont des allées d'eau et l'on se rend au jardin en bateau.
© Jean-Louis Crimon
Situé dans le centre de la ville, le Beffroi d'Amiens est inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques depuis le 7 août 1926 et, depuis 2005, au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des Beffrois de Belgique et de France. Il est mentionné pour la première fois dans une sentence arbitrale rendue par le chapitre d'Amiens en 1244. Son origine remonte à l'établissement de la commune d'Amiens sous le roi Louis VI le Gros.
L'année 1113 est la date de naissance officielle de la commune d'Amiens, reconnue par l'Evêque Geoffroy et le Roi Louis VI. Le comte d'Amiens, Enguerrand de Boves, et son fils, Thomas de Marle, refusent de reconnaître la commune. Guilbert de Nogent relate l'avènement de la commune d'Amiens dans son autobiographie et Suger décrit l'intervention militaire du Roi. Les adversaires de la commune se sont retranchés dans le Castillon, forteresse héritée de l'époque romaine. Louis VI se déplace en personne, en 1115, pour donner l'assaut, sans succès. Blessé, il se retire et le siège de la forteresse durera deux ans. En 1117, le Castillon tombe et sera détruit sur ordre du Roi. C'est exactement à son emplacement que les bourgeois d'Amiens font construire le Beffroi.
© Jean-Louis Crimon
Au tout début des années 70, années 1970, dans l'autre siècle, un étudiant en philosophie découvre le monde particulier des bouquinistes. Un univers à la fois étrange et familier. Amarrés au bord du fleuve, impassibles, de curieux petits bateaux verts prennent l'air, du matin au soir. Ça l'étonne et le fascine, autant que les cargaisons de ces pénichettes en somnolence sur le quai.
Ses premiers livres vraiment à lui seront des livres déjà lus par d'autres, annotés parfois, jaunis souvent, mais au texte intact et toujours vivant. Au fil des années, à chacun de ses passages sur les quais, rive droite ou rive gauche, il s'invente une bibliothèque impensable, faite uniquement d'achats coups de coeur ou coups de blues. Sans que la Seine en soit jamais jalouse. Il glane indifféremment des éditions de peu de valeur ou des originales. Il entre dans l'amitié de Léautaud, de Poulaille, de Rictus, de Vallès, de Verlaine ou de Rimbaud. Chacune de ses trouvailles lui apporte la part de rêve qui lui manquait jusque là.
Très vite, les bouquinistes chez qui il achète, deviennent, plus que des marchands, des amis. De précieux amis qui le conseillent et le guident, en douceur, vers des titres ou des auteurs qu'il n'aurait jamais connus sans eux. Dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans, toute une vie passe ainsi. Dans l'amitié des livres et de ceux qui en font commerce. A chacun de ses passages dans cette ville où coule la Seine, il ne manquerait pour rien au monde sa balade sur les quais. D'année en année, il progresse dans la connaissance du métier, de ses rites, de ses rituels, de ses manies, de ses travers.
Un jour, la décision est prise, il traverse la rue. Il entre dans son rêve. Vieux rêve romantique. Rêve d'ado. Rêve d'enfance. A la société encadrée, il tire sa révérence. Libéré du travail obligatoire, ses années de cotisations en ordre, il devient à 60 ans, et un peu plus, celui qu'il voulait être à 15 ans. Homme libre, toujours tu chériras... ton rêve.
L'étudiant en philo du début des années 70, bien sûr, c'est moi. Bouquiniste, sur le quai, mon vieux rêve d'ado. Bouquiniste, sur le quai, désormais mon nouveau métier. Mon dernier rôle social. Comme aime à dire ma vieille maman : c'est pas banal !
© Jean-Louis Crimon