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12 septembre 2019 4 12 /09 /septembre /2019 06:57
L'Hortillon des mots. Sept. 2019. Le Fils de Jean-Jacques. Isabelle Marsay. Oct. 2015.  © Jean-Louis Crimon
L'Hortillon des mots. Sept. 2019. Le Fils de Jean-Jacques. Isabelle Marsay. Oct. 2015.  © Jean-Louis Crimon

L'Hortillon des mots. Sept. 2019. Le Fils de Jean-Jacques. Isabelle Marsay. Oct. 2015. © Jean-Louis Crimon

Chapitre  12


Avec son Fils de Jean-Jacques, sous-titré La Faute à Rousseau, Isabelle Marsay nous embarque dans un parcours philosophique inattendu et vraiment séduisant. Roman captivant comme un roman d’aventures où poésie et littérature font bon ménage sur les rieux souriants des hortillonnages. Le moment du plus bel embarquement – celui qui nous fait découvrir les hortillons et les hortillonnages  – se situe du côté des pages 172, 173 et 174, dans les pas de Baptiste, le fils aîné, le seul que Jean-Jacques Rousseau aurait pu retrouver.


Lecture  : « Ils prirent le chemin de halage, se dirigèrent vers les hortillonnages, minuscules jardins maraîchers situés sur de petits îlots, entre le ciel et l’eau. Ils parvinrent ainsi à l’endroit où la rivière se ramifie pour alimenter d’étroits canaux ceignant des centaines de parcelles.

« Deux ans auparavant, Baptiste et Roland avaient rencontré là un hortillon couvert de vase qui raclait le bord des rives avec un grattoir. Comme tous deux l’interrogeaient, le brave homme avait cessé sa besogne, en disant : faut toujours gripper ch’fossé, sinon ça finit qu’il y a plein d’herbes et que ch’batieu, y peut plus aller al z’aires. »


Ici, plus d’un hortillon doit sourire, devant les propos rapportés. « Un hortillon raclant le bord des rives avec un grattoir », ça n’existe pas et ça n’a jamais existé, ou alors dans les romans. C’est à la bêche ou à la pelle qu’il faut consolider les bords des aires. Un sacré travail, tout en force et en finesse. Qui tient de la sculpture autant que de la culture. 


Isabelle Marsay poursuit : « Plusieurs barques glissèrent sous leurs yeux. Assise à l’avant d’une coque au bec relevé – traduisez « bateau à cornet » –, une ravissante hortillonne portait une coiffe maintenue par de petites baguettes qui lui faisait un genre de tonnelle et la protégeait du soleil. Sa cargaison était recouverte d’un lit de roseaux fraîchement coupés qui préservaient les légumes qu’elle vendait, le lendemain, sur les étals du marché. »


(…) « Sur le quai, ils avisèrent un maraîcher qui venait de la rive d’amont et qui sortait de sa barque des paniers pleins de pois, de salades et de raves qu’il déposa au pied du pont. Le fils de ce dernier tenait la perche qu’il plantait à intervalles réguliers dans le rieu pour pousser son embarcation. Moyennant quelques sols, il accepta de mener les deux jeunes gens à travers les parcelles que ses ancêtres avaient eux-mêmes cultivées. »


(…) « C’est ainsi que Baptiste et Thomas se retrouvèrent sous les frondaisons, entre les roseaux et les lentilles d’eau. La cathédrale, immense bergère de pierre veillant sur son troupeau de masures basses, disparut peu à peu entre les feuillages. »


Bergère pour bergère, la métaphore en rappelle une autre, celle du premier poème du recueil Alcools, et des trois premiers vers de Zone d’un certain Guillaume Apollinaire : 


« À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
»


Belle correspondance, toute naturelle, entre la professeure de lettres du Paraclet et le grand Guillaume. Plus loin, page 174, Isabelle Marsay poursuit sa progression sur les rieux, avec cette belle notation très sensuelle : « Baptiste sentit sur ses épaules, sur ses joues, la caresse des saules et des arbres fruitiers. Il écartait souvent des branches, se penchait pour éviter d’être blessé ou de freiner la barque qui filait vers l’Île aux Fagots, en admirant les miroitements du soleil et les lambeaux de ciel réfléchis par les eaux. » 


(…) « Bientôt on n’entendit plus qu’un vague clapotis, les tapis de nénuphars et les lentilles d’eau s’écartant sur leur passage comme pour aider les trois jeunes gens à pénétrer dans un autre univers, celui des terres fertiles aux contours mouvants, Baptiste s’attendait à voir surgir des ondines, des elfes, des sylphides, prêts à guider des habitants d’autres rives dans le dédale singulier de leur monde enchanté.

« Alors, fermant les yeux puis se laissant bercer, Baptiste s’imagina vivre parmi ces maraîchers, loin des métiers battants, des bruits de la cité, naviguant d’île en île, de terres en étangs, s’affairant comme un lutin ou un farfadet en passant constamment de l’eau à la terre, de l’ombre à la lumière. Il se voyait aidant les hortillons à remplir leurs mannes, puis faire un somme, à l’ombre de leur cabane. »


L’écriture de la romancière se glisse en douceur dans l’univers particulier des hortillonnages, pour mieux en imprégner l’âme de ses personnages. Discret miracle de la fiction quand la mélodie de la phrase se fond dans le paysage, au point que le rêve éveillé de Baptiste, soudain, accoste au quai du réel. Bien sûr, dès le départ, le lecteur sait bien que le roman composé par Isabelle Marsay n’a pas pour but premier de nous faire découvrir la vie et le travail des hortillons, mais le plaisir est intense. Tout comme le bonheur de lecture. 
Celle qui enseigne les lettres au Paraclet maîtrise l’art de dire beaucoup en disant peu. C’est peu de le dire

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

 

 

 

----------FIN DU TEASING------ "L'Hortillon des mots" désormais en librairie... -------------------------

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 07:20
Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON  DES  MOTS.
Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON  DES  MOTS.

Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON DES MOTS.

Chapitre  11


Au cours de cette promenade littéraire en barque à cornet, deux ouvrages se sont révélés à la fois très prometteurs et très décevants. D’abord, pleins de promesses, à la lecture du titre qui figure sur leur couverture, mais au final, décevants si l’on s’en tient à la raison première de notre invitation au voyage en hortillonnages. La raison est toute simple : à part dans les mots du titre, les hortillonnages ne sont guère présents, que ce soit dans le récit ou dans le roman.
Les Hortillons, de Gérard Doulsan, publié en 2002, aux éditions du Rocher, se présente comme un roman. Un roman de cent trente pages au style alerte et enlevé, mais très éloigné de la promesse affichée. D’hortillons, de vrais hortillons, qui vivent et qui travaillent dans les hortillonnages, entre Longueau, Rivery et Camon, il n’est jamais vraiment question. 
Le texte de la quatrième de couverture aurait dû nous mettre en éveil, tant la première phrase était en décalage absolu avec le titre. « Que pouvaient-ils faire d’autre, Léontine et Louis ? S’aimer, boire, et élever Mario, leur nourrisson, à deux pas des hortillonnages, ces colliers d’îles posés sur la rivière d’Argonne, dans une Picardie imaginaire enfouie sous les fleurs. »
Lu très vite, le pitch, comme on dit désormais en bon français, n’a rien de surprenant. Pourtant, la définition des hortillonnages en « colliers d’îles posées sur la rivière Argonne » a de quoi laisser perplexe. 
L’Argonne, en Picardie, dans une fiction, dans un roman, même un roman quelque peu déjanté ou délirant, c’est déroutant. Absurde. Il n’y a pas plus d’hortillons en Argonne que d’Argonne pour irriguer les hortillonnages. L’Argonne ne coule pas dans la Somme. Un tel contre-sens géographique mériterait qu’on referme le livre sans le parcourir, sans en lire la moindre ligne. C’est agaçant de se laisser tenter par un titre et d’avoir le sentiment de s’être fait avoir, berner, tromper, trahir.
L’achat effectué, il faut bien plonger dans la lecture. S’immerger. Se trouver des raisons de ne pas trop se sentir en perdition.


Phrase d’attaque, rythme, vocabulaire, style populaire, voire argotique, d’entrée, Doulsan nous remue les sangs. C’est pêchu, ça balance et ça tire dans les coins, tout le monde en prend pour son grade. « Mario leur était arrivé en side-car, tombé du Nord avec un oncle de Louis et une femme trop fardée perchée sur des talons malcommodes… On n’avait jamais revu l’oncle, ni la grue. Ni touché le moindre sou. » 
Décor planté. Pas seulement le décor. Plantés aussi, Léontine et Louis. Le gosse, de fait ou de force, adopté. « Léontine et Louis, qu’est-ce qu’ils pouvaient faire d’autre que le garder ? L’oncle promettait de payer une pension. Les papiers du gosse étaient rangés dans une trousse en cuir rouge. »

Page 14, première apparition du mot hortillonnage, mais au singulier. Pour le moins singulier, ce singulier pour un mot qui ne prend tout son sens qu’au pluriel. Les hortillonnages, – les hortillons vous le diront – n’existent qu’ensemble. Pas isolément. On peut dire « le marais » ou « les marais », mais on ne dit jamais l’hortillonnage. En témoigne la définition du Petit Robert : « Hortillonnage, mot picard, de (h)ortillon, jardinier, de ortillier, cultiver. En Picardie, marais utilisé pour la culture des légumes. Les hortillonnages sont divisés par des canaux. »
Page 14, page 24, page 32, page 51, et jusqu’à la fin du roman, le mot s’en vient ponctuer l’histoire, avec un rien de lancinant, comme la musique d’une chanson ancienne qui vous trotte dans la tête, mais dont vous ne vous souvenez plus des paroles.
Page 14 : « Elle le sait bien, qu’aujourd’hui, elle n’est plus rien, dans ce foutu royaume des eaux, cette saloperie d’hortillonnage, comme on dit, qui s’ouvre à l’Est des Essarts, à quelques pas de sa maison, avec des colliers d’îles à jardiner, les vergers minuscules, les labyrinthes des canaux. » 

Page 25 : « À nouveau, il semblait à Mario qu’il parcourait les contrées de l’enfance dans lesquelles l’avait guidé Léontine. Contrées désormais abîmées par la blanche avec laquelle les hommes de Jonas faisaient la noce dans l’hortillonnage, vivaient la nuit, en vrais bohèmes… » 
Page 32 : « Elle se montait toute seule, perdant souffle et patience. Et puis, dans la cuisine désertée par les bonniches, la Marchandise leur servit à toutes deux de grands traits de vin. Sans trop savoir, pour braver les gars de l’hortillonnage, qui la dégoûtaient, parce qu’elle était déjà un peu soule, Léontine se laissa prendre le bras… » 
Pages 50 et 51 : « Il est vrai que, pareil à une joyeuse certitude qu’on retrouverait tous les soirs, l’apéritif les attend. Station quasi réglementaire, au bar de la Cathédrale.
(…) « Sur la rue du Beau Dieu, la nuit est tombée, maigre et froide. Les passants, chassés par un vent tout chargé de l’humidité de l’hortillonnage, défilent comiquement, tête rentrée dans les épaules et col serré contre la poitrine. » 

Le coup fatal est porté page 55. L’auteur du roman avoue son ignorance de la réalité du pays des hortillonnages et de la vie des hortillons. En effet – insulte à toute la profession – oubliant son beau titre Les Hortillons, Gérard Doulsan ose écrire : « Parfois des cygnes, ou la barque d’un hortillonneur, chargée de fruits, de légumes et de fleurs quand la saison donne, fendent la pellicule verte qui recouvre les eaux. »
« Hortillonneur », c’en est trop. Le mot, certes répertorié en 1908, par un géographe français de renom, Paul Vidal de la Blache, n’a pas fait le buzz et n’est guère utilisé aujourd’hui, entre Camon et Rivery. Hortillonneur est insupportable à l’oreille qui sait, depuis le début de l’histoire, que le bon son rime avec hortillon. 
À la fin, à la toute fin, les cent trente pages lues, bien lues et certaines même relues, on se dit que, dans ce roman, les hortillons ne sont à tout jamais qu’un titre en couverture. Un titre « vendeur », un titre « accrocheur » sans doute, mais seulement un titre. Et l’on regrette d’avoir acheté ce livre-là, juste pour son titre. Même si le style et le ton de l’auteur ne laissent pas indifférent.

Sentiment très différent avec le récit de Ginette Hirtz. D’abord, c’est un beau récit, bien écrit, et c’est une histoire vraie. L’histoire vraie d’une jeune fille qui a vécu à Amiens, la ville où elle est née. Elle a 18 ans en 1940, quand la ville est anéantie sous les bombes incendiaires. La jeune femme va vivre avec sa famille, l’exode, puis le retour à Amiens, les persécutions antisémites, l’arrestation de ses parents, leur déportation, et leur mort à Auschwitz en janvier 1944. 
« Les hortillonnages, ces jardins picards traversés de canaux, sont demeurés à jamais associés, pour l’auteur, au souvenir d’une enfance heureuse. »
Belles, simplement, les trois premières lignes du dos de la couverture du récit de Ginette Hirtz. On imagine une histoire de vie inscrite dans les hortillonnages. Déception, il n’en sera rien. À peine l’évocation d’une escapade, à bicyclette ou à pied. Dommage, car tout est admirable dans ce récit de la vie d’une famille juive à Amiens pendant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de la vraie vie de cette jeune fille qui va devoir « être la maman » de ses frère et sœur, après la disparition de ses parents. Le récit, sous-titré Histoire d’une famille juive en France sous l’Occupation, publié en 1982, au Mercure de France, se révèle plus fort que tous les romans possibles. Un roman, ça déborde de vérité Une vraie vie livrée, une vraie vie devenue livre, ça laisse sans voix. Comment est-ce possible de vivre une telle vie et de la dire, et de l’écrire, sans haine ni mépris, avec la légèreté qui convient lorsque l’on veut toucher au plus profond de l’être ? Même si, parfois, la révolte et la colère peuvent jaillir.


« Bien sûr, on ne peut porter l’anathème sur “ sa ” ville sans être profondément injuste – et je ressens mes contradictions. Peu nombreux mais très courageux et efficaces sont ceux qui nous ont aimés, secourus. Ils sont dans un îlot de ma mémoire, symboliquement représenté par l’île Sainte-Aragone, au cœur des hortillonnages de la Somme qu’on appelle les “ jardins sur l’eau ” et la payse qui courait avec moi sur les berges n’a rien oublié, contrairement aux riches bourgeois nantis et préservés. » (page 24).
Le livre refermé, vous ne pensez plus aux hortillonnages. Vous n’avez plus l’envie de regretter leur absence. Vous savez pourquoi. 

Extraits de la page 130 du récit de Ginette Hirtz :

 

« Quand il fallait me battre, je retrouvais des forces intactes et j’allais jusqu’au bout, pour me laver de toute l’humiliation subie. Mon premier combat me donna longtemps à réfléchir et consolida mon aversion pour la bonne bourgeoisie de province, ancrée dans sa sécurité, son confort moral et son antisémitisme larvé. » 
« L’enjeu était composé de quelques meubles appartenant à mon père, resté dans son ancien local professionnel occupé par une banque sous le régime de Pétain. Innocemment et sans intention belliqueuse, je me rendis en ce lieu où j’étais née une vingtaine d’années plus tôt, dans une pièce située juste au-dessus du bureau usurpé de Monsieur le Directeur qui n’apprécia pas du tout ma demande de restitution de “ son ” mobilier. » 
« J’en avais besoin, moi, de cette table et de ces chaises pour recréer une salle à manger, de cette bibliothèque pour y installer mon dictionnaire de grec, le reste de mes livres et de mes notes ayant disparu dans la tourmente, avec les êtres humains et tout ce qui leur appartenait. »
« Après quelques tergiversations et remarques désobligeantes qui me firent comprendre à quel point ma réapparition inopinée était désagréable, anormale en quelque sorte, on se lança dans un jargon de juriste. Il n’était pas question de me “ rendre ” quoi que ce soit sans un jugement et d’ailleurs, le problème se poserait en termes de succession (il le savait bien ce salaud, que mes parents avaient fini dans le crématoire et regrettait visiblement que j’y aie échappé…) »
« Devant ce cynisme, je faisais face, me retenant de lui cracher à la figure en le plantant là, mais il commit l’erreur de prononcer cette phrase : — Mademoiselle, vous avez fait des études, semblet-il, vous ne devez pas ignorer la loi : en fait de meubles, possession vaut titre. Ce langage me donna des armes. Je ne voulais tout de même pas flinguer Monsieur le Directeur pour son insolente malhonnêteté mais lui rentrer sa phrase dans la gorge et sur-le-champ. Je me rendis directement chez Moisan, l’un des rescapés de l’Opération Jéricho, dirigeant local de la Résistance et père de Madeleine, une camarade de lycée. » 
« Il écouta mon récit et sans mot dire décrocha le téléphone et me passa l’écouteur. J’eus le plaisir d’entendre Monsieur le Directeur si sûr de lui une heure plus tôt bafouiller peureusement, donner sa version de notre entretien en disant que j’étais une “ arrogante ” mais qu’il donnerait tout ce que je désignerai à la camionnette qui passerait le lendemain matin. Ce qui fut fait à ma grande satisfaction. (…) « Ce petit épisode me remonta le moral et le trio intitulé “ les enfants ” ne tarda pas se reconstituer. J’étais seule majeure et devins tutrice de mes frère et sœur. »


Pour ce récit de vie, dédié à Raymond et Lucie, ses parents, morts à Auschwitz, Les hortillonnages sous la grêle mérite vraiment d’être lu et relu. Pour ne jamais oublier. Peu importe que les hortillonnages soient ou non présents à chaque page, ou simplement de façon fugitive, ce livre-là jamais ne quittera ma bibliothèque.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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10 septembre 2019 2 10 /09 /septembre /2019 06:37
L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.
L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Chapitre  10


« Elle se pendait au cou de l’amant, lui mettait des baisers sur les joues, sur les paupières, sur les pointes de la jolie moustache châtaine, aux intentions d’accroche-cœur, à laquelle se frôlait son visage en une suprême chatouille. Malgré la foule qui les entourait, les heurtait, les secouait à ses remous : – toute la population d’Amiens accourue pour faire la conduite au régiment – elle sanglotait ; ses larmes s’écrasaient sur la face du beau gaillard, un sergent-major d’une trentaine d’années, ou lui ruisselaient, amères et chaudes, jusque sur les lèvres. »

L’Hortillonne, première partie, chapitre 1, page 1. C’est Alphonse Lemerre, l’éditeur de Verlaine, qui publie en 1897 L’Hortillonne de Léon Duvauchel. Lemerre a déjà publié de Duvauchel un recueil de poésies, La Clé des Champs, et un roman, La Moussière. On peut se demander comment Léon Duvauchel, né en 1848, a eu l’idée de proposer son manuscrit à Alphonse Lemerre, le grand éditeur parisien. Le célèbre éditeur des grands poètes du XIXe siècle. Peut-être sur le conseil de Théophile Gautier, dont il était proche, sinon l’ami. Théophile Gautier aimait les poèmes de Duvauchel. Il ne le cachait pas. Poèmes qui seront aussi publiés, sous le titre Poèmes de Picardie, en 1902, chez J. Maisonneuve. Pages 63, 64 et 65, de ce livre, d’ailleurs, un poème intitulé Dans les Hortillonnages exprime, dans des vers à la facture on ne peut plus classique, la profondeur de l’attachement de Duvauchel au site et aux gens qui le font vivre. Des vers qu’on jugerait aujourd’hui grandiloquents, mais qui méritent bien qu’on s’y arrête un instant :

 

« La rivière qui court aux près de Picardie,

En sa large vallée, à présent, enhardie

Emplissant jusqu’aux bords d’innombrables rieux,

Forme, en amont d’Amiens, des étangs curieux

Ici, l’entaille dont l’on tire encor la tourbe :

Grand marais dont le fond s’éclaircit et s’embourbe

Sous l’apport des canaux qui changent en damiers.

Les aires de Camon, ces jardins légumiers.

Plus loin, le lac, semé d’îlots microscopiques,

Protégés de roseaux, tels des faisceaux de piques,

Et par les citadins couverts de robinsons

D’où partent, aux beaux temps, les cris et les chansons.»


Aveu touchant d’un homme jeune revisitant les lieux aimés de son enfance : « Parmi tous ces carrés d’artichauts et de fèves, Enfant, j’éparpillai le pollen de mes rêves : Graine marquant ma trace en fantasques circuits. Jeune homme, j’y trouvais des arbustes en fruits… »
Bien que parisien de naissance, Léon Duvauchel a toujours mis en avant ses origines picardes. Sa famille est originaire de Crécy-en-Ponthieu. Son parcours littéraire lui fera croiser la route de Théophile Gautier et de Pierre Loti. On le classe parmi les écrivains appartenant à l’école dite « naturaliste ». Sous-titré Mœurs picardes, L’Hortillonne, le roman de Duvauchel se situe au moment de la guerre de 1870, la guerre contre les Allemands qu’on appelle à l’époque les Prussiens. 


L’hortillonne, qui donne son titre au roman, est une jeune fille de Camon, amoureuse d’un beau militaire, le lieutenant Jousserand, et aux avances duquel elle ne résiste pas longtemps. De cette rencontre naîtra un fils, prénommé Firmin, que le père reconnaîtra, sans grand enthousiasme. Mais s’effacera rapidement d’une situation qu’il n’a pas vraiment désirée. Le beau lieutenant s’échappe. N’y tenant guère, à ce rôle de père, et pas davantage au rôle de mari. Il quitte Camon, le village de la mère et l’enfant, pour s’installer à Châteauroux où il se mariera. Vie sans histoire. La retraite venue, il va vivre à Montreuilsur-Mer. C’est là que le drame va, sinon se jouer, du moins se dénouer. Firmin, le « fils naturel », pour ne pas dire « le bâtard », a grandi. C’est un homme jeune qui n’a pas oublié la promesse faite à sa mère – le jour de sa première communion – de la venger de cet abandon qui les a plongés tous les deux dans une vie très difficile, pour ne pas dire misérable. L’entrevue finale verra le fringant lieutenant perdre de sa superbe devant sa propre femme qui prendra la défense du premier amour abandonné et de l’enfant délaissé. 
Extrait de L’Hortillonne, page 204 de l’édition de 1897, réimpression Laffitte Reprints, en 1979 : « Sur une seule ligne, hanche à hanche, coude à coude, jamais l’un ne devançant l’autre, ils naviguaient de conserve. Le courant les entraînait vivement sous les pelles manœuvrées tantôt à droite, tantôt à gauche, avec un ensemble que l’accoutumance rendait quelque peu mécanique. Vues de face, l’avant très relevé par le poids des marchandises, ces gondoles semblaient autant de sabots énormes s’en allant à vau-l’eau. Chacune, avec son échafaudage de mannes de groseilles, de bottes de petites carottes nouvelles surmontées de salades, présentait aux rayons frisants d’un soleil à l’horizon, de douces teintes rouge brique et des tons plus chauds de carmin enveloppés de verdures traînées à la surface de l’eau. 


Léon Duvauchel a commencé par publier de la prose et des vers, dans des revues littéraires. En 1871, son recueil de poèmes Le Médaillon a reçu les encouragements de Théophile Gautier. Succès d’estime, malgré ce parrainage prestigieux, mais véritable entrée en littérature. Son premier vrai succès, ce sera La Moussière, son premier roman, sous-titré roman forestier. Histoire des amours tragiques d’Azémila, jolie paysanne de l’Oise, et d’un jeune baron amiénois, André d’Emméricourt. La parution en feuilleton – comme c’est la coutume à l’époque – va créditer son auteur d’une notable célébrité, bien avant la sortie du livre, en 1886.

Léon Duvauchel publiera, en 1889, Le Tourbier et L’Hortillonne, en 1897. Poèmes de Picardie, publié en 1902, recueillera aussi un franc succès. Consacré « écrivain régionaliste », appellation réductrice, Léon Duvauchel n’hésite pas à employer des expressions et des mots picards, lorsqu’ils lui semblent sonner plus juste et plus vrai que leurs équivalents français. Recours aux « picardismes » qui traduisent, au fond, un bel humanisme.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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9 septembre 2019 1 09 /09 /septembre /2019 06:30
Florence Altemani. Les Hortillonnages. L'hortillon des mots. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.
Florence Altemani. Les Hortillonnages. L'hortillon des mots. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Florence Altemani. Les Hortillonnages. L'hortillon des mots. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Chapitre  9 

 

Au premier abord, le titre de ce roman policier n’est pas très attractif. Pas très attirant. Pas très vendeur. Dans les hortillonnages n’est pas un titre de polar. Pas un bon titre. Pas un titre incitatif. Tout juste une indication de direction. Une indication du lieu où va se dérouler l’action. Une indication du cadre géographique de l’histoire que l’auteur va nous proposer. Preuve de la faiblesse du titre, un bandeau rouge, en bas de la couverture, précise Canardage à Amiens. Un titre qui a besoin d’un sous-titre aussi appuyé apporte la preuve de sa faiblesse. Son manque de force. Son manque de force de persuasion. Le bandeau rouge appelé à la rescousse d’un titre trop fade. Canardage, au propre ou au figuré, n’est pas du meilleur goût pour inciter le lecteur ou la lectrice. Dommage car, au-delà de ce canardage annoncé, où l’on suppose que les canards ne seront pas les seules victimes, le roman est plutôt bien réussi. C’est aussi un roman qui a le talent de dépasser largement le cadre du roman policier. 


La qualité de l’écriture, la pertinence des thèmes abordés, pour ne pas dire l’actualité des questions de société, le sens de l’intrigue, les pistes et les fausses pistes, la belle histoire d’amour entre deux femmes, la spontanéité des dialogues, l’humour, les personnages si bien campés, tout, dans ce petit roman de poche, tient de la vraie littérature. Nous sommes en présence d’un vrai travail d’écriture, et d’un véritable écrivain. Une écriture vraie qui révèle une parfaite connaissance des lieux de l’intrigue et, de fait, de l’enquête. Que ce soit l’étang de Clermont, lieu du dénouement, le chemin de halage, le pont sous lequel on passe lorsqu’on quitte l’étang Saint-Pierre, pour aller vers Rivery, que ce soit le quai Bélu, le pont Baraban, le quartier Saint-Leu, ou encore la remontée de la place de la gare jusqu’à la place Gambetta, tout est « vrai ». Vrai de vrai. Pourtant, c’est dans la fiction que Florence Altemani nous embarque.

Selon son éditeur, lectrice, très jeune, du Club des Cinq et de Fantômette, Florence Altemani approfondira sa passion pour le monde des énigmes avec Sherlock Holmes et Arsène Lupin. Au cinéma, ses modèles, ses héros, se nomment Jean Marais et JeanPaul Belmondo, et à la télévision, Nestor Burma, alias Guy Marchand. Détail amusant : Florence Altemani se mettra même au saxo, pour mieux coller à l’interprète du détective jazzman. Il y a cinq ans, en mai 2014, elle publie son premier roman policier, Dans les hortillonnages, inspiré, souligne-t-elle, par ses études de droit, de victimologie et d’histoire. 
Le résumé de la quatrième de couverture place le lecteur et la lectrice devant une série d’évènements, apparemment sans aucun lien, quoique… 
« Après la disparition suspecte d’une apprentie sapeur-pompier, les canards du lac Saint-Pierre meurent subitement. Lorsque le corps d’un éminent ornithologue est repêché dans les hortillonnages, les deux acolytes en sont convaincus : un lien existe entre ces différents éléments qui agitent la capitale picarde. »
Arrêt page 19 : «  La renommée de la ville d’Amiens tenait en partie à sa cathédrale, classée par l’Unesco au patrimoine mondial de l’Humanité, et aux anciens quartiers rénovés qui reposaient à ses pieds, notamment le quartier Saint-Leu, mais aussi à ses jardins entourés d’eau, les hortillonnages. Il s’agissait d’un véritable domaine semi-aquatique qui s’était constitué depuis l’Antiquité romaine dont il avait gardé l’origine de son nom, puisque hortus, en latin, signifiait jardin. »
Carton rouge ici, si l’on accepte la métaphore sportive. En effet, Florence Altemani prend pour argent comptant et pour vérité première une fausse information véhiculée par les prospectus et autres dépliants en quadrichromie du très officiel office de tourisme des années quatre-vingt et quatre-vingt dix.
En effet, à propos des hortillonnages, l’agence Grand-Nørd, qui signe l’un de ces dépliants, affirme sans complexe : « les Romains donnèrent le nom de “ hortus ” (jardins) à ces terres. Ils furent les premiers à drainer les marécages puis à y entretenir des cultures maraîchères pour nourrir leurs troupes. » Affirmation gratuite, et qu’aucun document n’a jamais attesté, aucun témoignage, pas même Jules César, dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, Jules César présent à Samarobriva, au cours de l’hiver 54-53 avant J.-C. Il faut cependant mettre au crédit des rédacteurs du dépliant d’en finir avec une autre légende. « On raconte, à tort, que la cathédrale aurait été érigée sur un champ d’artichauts donné par deux pieux hortillons. » On raconte, à tort… Pour la première fois, la chose est dite et écrite.


Florence Altemani, orfèvre en enquête policière, oublie ici les trois étapes clés d’une information incontestable : recouper, vérifier, sourcer. Recouper et pas recopier. En fait, la romancière policière, comme beaucoup de ceux qui ont écrit sur les hortillonnages, se contente de prendre pour argent comptant et comme vérités bien établies, sans les vérifier et surtout sans les sourcer, sans indiquer la source, les informations publiées par d’autres. Elle fait donc remonter à l’Antiquité romaine – dans des termes identiques au dépliant de l’agence GrandNørd – la naissance des hortillonnages. Sous le fallacieux prétexte que le mot « hortillonnages » vient du bas-latin hortus qui signifie « jardin ». Elle élabore même un raisonnement à rebours, l’origine latine du mot fondant l’origine latine du lieu. Puisque le nom est romain, le lieu, aussi, est romain. 
Raisonnement faux qui n’a que l’apparence du vrai. Même si, hortellus signifiant « petit jardin », le mot latin donne logiquement naissance au mot français « hortillonnages ».
 
Les mots de la langue voyagent dans le temps et traversent les siècles, mais pour autant, que hortus et hortellus nous viennent du latin n’impliquent pas que les hortillonnages soient nés au temps des Romains. Aujourd’hui, les chercheurs s’accordent plutôt pour une datation médiévale. La tourbe, l’extraction de la tourbe, à l’aide du célèbre louchet inventé par Éloi Morel, se révélant être un moment important de l’évolution de la géographie des hortillonnages modernes. 
Il faut, une fois pour toutes, renoncer à cette idée séduisante, mais fausse, d’hortillonnages datant du temps des Romains. Cette légende ne repose sur aucune réalité tangible. C’est une erreur, une fausse information, que malheureusment nombre d’auteurs sans scrupules colportent de siècle en siècle, par paresse intellectuelle, par faiblesse de caractère, par manque de rigueur ou de courage, et surtout par le fait peu glorieux de se copier et de se recopier les uns les autres, sans qu’il soit possible, à ce jour, de savoir précisément qui, le premier, a commis la première erreur, et qui, le premier, a formulé pareille absurdité. 
Une telle hérésie risquerait un beau jour de faire écrire au chroniqueur des années 2050 : « D’ailleurs, dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, Jules César raconte comment, après son arrivée chez les Ambiens, au cours de l’hiver 54-53, il s’en va, avec ses légionnaires, faire son marché dans les réserves des hortillonnages, pour nourrir ses milliers d’hommes, en bivouac à Samarobriva. Ordre donné à son lieutenant Crassus d’en faire de même quand il part, lui, Jules César, en personne, mater la révolte des Belges, appelés alors les Nerviens. »
Cela dit, cette version – à condition de jouer la partition avec humour – pourrait faire le sujet d’une BD extraordinaire, à dessiner, à dialoguer et à mettre en scène. Hortus et Hortellus sont en bateau, en bateau à cornet, hortus tombe à l’eau… qui est-ce qui rame jusqu’au Pré Porus ? Juste à trouver le dessinateur et le scénariste capables de relever le défi.


Retour au roman policier de Florence Altemani où, en dépit de cette erreur historique sur la naissance des hortillonnages, on prend un réel plaisir à retrouver, au gré des pages de la fiction, au gré des lieux évoqués, des rieux qui gardent dans la fiction leur nom de la vie réelle. Mis à part le pâté de canard en sauce, page 22, la plupart des notations sont du meilleur goût, assez justes et parfois poétiques. Page  30, par exemple, cette observation : « et on donnait le nom de fossé aux petites allées secondaires à vocation purement privée, inaccessibles au public. »
Les identités des rieux sont fidèles aux noms de la vie réelle. Les noms des rieux sont aussi très fidèles au réel. Ils déclinent leur véritable identité : page 29 : rieu du Peuple et rieu de l’Abreuvoir page 30 : rieu du Grand Fossé page 31 : rieu du Montplaisir page 32 : rieu de la Cauchiette.


Bien sûr, il serait dommage de ne lire le roman, polar ou pas, que pour y retrouver traces de la ville et de la vie réelles. Florence Altemani réussit l’exploit de nous maintenir en haleine pendant trois bonnes heures. Avec deux morts et une suicidée, sans oublier des dizaines de canards morts, eux, de mort naturelle.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 06:09
Pierre Garnier. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.
Pierre Garnier. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Pierre Garnier. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Chapitre  8

 

Dans son long poème en vers libres simplement intitulé La Somme, Pierre Garnier fixe des instants étincelants, douces fulgurances au goût d’enfance, belles étincelles de temps éclaté, parcelles d’éternité, avec cette écriture où celui que l’on a appelé le poète spatialiste illumine de sa palette aquarelle le temps qui se balance comme une branche de saule au bord d’une eau douce. 


Extraits choisis :

 

« (...) là-bas, là-haut, dressée,

la toute jeune cathédrale

tout alors devient apesant,

l’hortillon, sa barque, ses légumes

naviguent dans le temps.

Dans l’éternel.

reflets des laitues, échos des sarcelles,

Il n’y a que la transparence

– même Lafleur ne parle que dans la transparence des siècles au loin,

il y a si longtemps, quai Bélu, chez Monsieur et Madame Pache,

un jeu de cabotans, une scène, une barque à cornet

– le drame se passe sur l’eau


(…) des rieux des étangs plats sans la moindre trace de cascade

l’humus lui-même flotte comme une feuille de nymphéa

l’hortillon pousse sa barque en enfonçant une perche,

ne déséquilibre rien

plus tard l’hortillon enfonce sa bêche : sa terre avance


il fait avancer son jardin d’heure en heure, de jour en jour

– on le voit même naviguer de saison en saison


les jardins transparents naviguent

(…) quand on embarque on pose le pied sur le bord,

             la barque s’enfonce                                                          et se redresse


cette région exige un géographe,

on avance dans ce réseau comme Christophe Colomb traverse l’Atlantique ! »


Pierre Garnier ne croit pas si bien dire. Sa remarque ferait sourire Bruno Bréart, qui, plus tard, a redécouvert, lui, sur des manuscrits médiévaux, la première apparition du mot (h)ortillon en… 1492. Sans « h », mais ortillon déjà à la tâche. 1492, l’année où Christophe Colomb découvre l’Amérique.


« Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. »


Pierre Garnier poursuit la progression fluviale de son poème grandiose, comme Rimbaud son Bateau ivre :

« (…) ici aussi on débarque et on voit des Indiens naviguer border par les rives – comme la vie                              elle aussi bordée par les rives 
– surprise de déboucher dans l’étang les rives s’élargissent comme quand on écrit un poème les deux rives : le signe égal, cette ouverture devant où la barque se glisse
la bêche plaque de belles pages sur l’humus
(…) bêchant, l’hortillon fait danser la terre. On voit bien cette valse si on regarde la bêche – et sa robe au bas éclatant 
dans les hortillonnages la barque traverse des cités lacustres
on s’y promène comme à la cathédrale, là aussi, juste au-dessus de l’eau, il y a des autels les barques sont des stalles simples non sculptées –elles racontent aussi le baptême le saint Christophe de la cathédrale est un hortillon – il passe le Christ de saison en saison


(…) les hortillonnages sont des jardins à la française dont les allées sont d’eau… »


Pierre Garnier débute en poésie au sein de l’école de Rochefort, avec Jean Rousselot. Il entre ensuite aux éditions André Silvaire qui, avec la revue Les Lettres, seront la rampe de lancement de la poésie spatiale, mouvement que Pierre Garnier fonde avec sa femme, Ilse. Le spatialisme se développera au Japon, aux États-Unis, comme en Grande-Bretagne et en Allemagne. 


Poète, écrivain, critique et traducteur, de Goethe, de Novalis, de Heine et de Nietzsche, professeur d’allemand à la cité scolaire d’Amiens où j’ai eu pendant deux années scolaires,1977-78 et 1978-79, le bonheur de le côtoyer – pas seulement dans la salle des profs – au temps où j’enseignais la philosophie. Admiration inoxydable pour le poète, l’enseignant et l’homme du Presbytère de Saisseval. Avec qui je ne partageais pas que le goût des mots. Mais aussi cette passion pour les oiseaux. Des oiseaux que Pierre célèbre si bien dans son recueil Ornithopoésie, paru en 1986, aux éditions André Silvaire. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 06:57
Amiens. Joseph Bellemère. Roger Léveillard Editeur. 1928.
Amiens. Joseph Bellemère. Roger Léveillard Editeur. 1928.

Amiens. Joseph Bellemère. Roger Léveillard Editeur. 1928.

Chapitre  7

 

C’est un petit ouvrage à la couverture sépia et au titre tout simple : Amiens. Publié à la fin des années vingt. Mille neuf cent vingt-huit. Joseph Bellemère, l’auteur, avoué de son métier, y avoue surtout un réel talent pour l’écriture et une vraie passion pour le patrimoine picard. Même si, dès l’avant-propos, il relativise et esthétise sa démarche : « Cet opuscule n’est ni un guide, ni un travail d’archéologie. Il faut y voir une description d’Amiens pittoresque, telle qu’elle peut apparaître aux yeux d’un amateur de peinture. »
 
Amateur de peinture, certes, puisque Joseph Bellemère a publié, vingt ans plus tôt, une étude présentée par lui-même comme une « étude critique » sur le musée d’Amiens. Il y vilipende avec une réelle délectation la gestion des collections. Titre de cette étude critique, publiée en octobre 1908 : Le Musée d’Amiens. Extrait de la conclusion Bellemèrienne : « Pour de rares toiles intéressantes, que de croûtes offertes par des amateurs qui auraient bien dû se garder de tels actes de générosité, et aussi que de dons superflus… alors que l’on aurait dû sévèrement consigner à la porte, et les donateurs et leurs funestes présents. »
Retour aux hortillonnages. Pages 52 et 53 de son Amiens, Joseph Bellemère brosse un tableau sensible et très vivant de ce lieu clé de la Samarobriva de début du XXe siècle. « Il faut voir cet endroit merveilleux, de préférence le matin – de bonne heure autant que possible – le mardi, le jeudi et le samedi. Ces jours-là, il y a, sur la place Parmentier, un marché aux légumes de grande importance et ce marché, unique en France, ajoute une note des plus curieuses au splendide tableau que nous ne pouvons nous lasser de contempler. « Sous les arbres où grouillent marchands et acheteurs, s’entassent des pyramides de carottes, de radis, de choux, d’artichauts, de navets, d’oignons, etc. qui mélangent toutes les nuances du vert à toutes les couleurs des fruits et des légumes, à toutes les teintes des vêtements de la foule. Tout autour du marché, jusque sur le pont de la Dodane, jusque dans la rue Bélu même, s’entassent – attelées ou dételées – des voitures à ânes ou à chevaux, des baladeuses de revendeurs, des carrioles bâchées, des brouettes, des sacs, des paniers. Et sur l’eau se pressent des quantités de longues et larges barques à fond plat, à l’avant relevé, qui apportent d’énormes chargements en provenance des hortillonnages et que manœuvre, avec une habileté surprenante, un seul homme ayant pour toute ressource une longue perche ou une sorte de pelle de bois à manche court. Avec l’une ou l’autre, il accomplit de véritables tours d’adresse. »


Remarquable papier d’ambiance, dirait-on sans doute encore aujourd’hui. Vrai papier de journaliste localier. Sens du détail avec de beaux arrêts sur image : couleurs, dégradés de vert, attitudes, gestes, tout ce qui constitue l’animation de ce quai Parmentier qui, à l’époque, trois fois par semaine, voit débarquer les barques à cornet débordant de leur cargaison de fruits et de légumes. 
Enfin, petite note précise et précieuse au bas de la page 53, note qui atteste un fait que certains contestent. Une réalité considérée comme une rumeur ou une légende. Fake news avant la lettre. 
« Lors des inondations de 1910, un certain nombre de ces bateaux et de ces bateliers, expédiés à Paris et dans sa banlieue, y rendaient de très appréciables services. »


Cela dit, pour l’instant, pas la moindre photo de barque à cornet dans une rue ou sur un boulevard de Paris inondé. Pas davantage de carte postale permettant d’authentifier le rôle des hortillons picards dans l’aide apportée aux Parisiens victimes des inondations de 1910. Avis de recherche aux collectionneurs de cartes postales anciennes, surtout à ceux qui sauront avoir l’œil. Avis aux amateurs. Pour écrire, bien sûr, un nouveau chapitre de l’Histoire de la barque à cornet. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 07:07
Raymond Pronier. Le Milan Noir. Stock. 1988. L'auteur, Amiens. Cloître Dewailly. 2017. © Jean-Louis Crimon
Raymond Pronier. Le Milan Noir. Stock. 1988. L'auteur, Amiens. Cloître Dewailly. 2017. © Jean-Louis Crimon

Raymond Pronier. Le Milan Noir. Stock. 1988. L'auteur, Amiens. Cloître Dewailly. 2017. © Jean-Louis Crimon

 

Chapitre  6

 

Très inspiré de ses années amiénoises et de son passage au Courrier picard, le roman de Raymond Pronier, journaliste de métier, est un vrai polar, un vrai roman policier. Les lieux de l’action se situent sur la Côte picarde, mais le siège du journal régional se trouvant à Amiens, de nombreuses séquences de l’histoire se déroulent dans la capitale picarde. Les deux bistrots qui se font face, tout en haut de la rue de la République, Le Lucullus et Chez Froc, sont deux incontournables de la géographie du roman. Comme les notations sur leurs deux patrons de l’époque et sur leurs deux publics très différenciés et très typés. Le quartier Saint-Leu, cœur historique de la ville, est aussi très présent. La place Parmentier tout autant. La place Parmentier qui, forcément, rime avec bateaux à cornet. 


Extrait de la page 50 qui se poursuit page 51 : « J’ai rendez-vous, ce soir, à minuit, dans l’arrièresalle d’un restaurant de Saint-Leu. J’ai passé la matinée à flâner dans ce quartier, le seul que j’aime dans cette ville. Jeudi est le jour du marché sur l’eau. Les hortillons arrivèrent pour la première fois un matin de mai sur leurs bateaux à cornets. Les hommes portaient pantalon de velours et gilet de satin. Les femmes arboraient longue jupe plissée, chemises à manches, tablier à galons et capeline.»
Ici, page 51, l’auteur du Milan noir ne décrit rien d’autre qu’une reconstitution moderne du marché sur l’eau d’antan. On imagine mal en effet les hortillonnes venir à quai vendre leurs légumes en jupe plissée. D’ailleurs, même dans la version touristique du marché sur l’eau, pas de jupe plissée pour les hortillonnes et pas davantage de pantalon de velours ou de gilet de satin pour leurs hommes, les hortillons. De la même façon, le pluriel à « cornets » semble superflu et surtout incongru, la barque à cornet, comme chacun sait, ou devrait savoir, n’ayant qu’un seul cornet. Le « cornet », la proue surélevée du bateau de l’hortillon. 


Mais poursuivons notre lecture, toujours page 51 : « La coiffe de la semaine était d’un modeste tissu, celui que l’on utilise pour les grands mouchoirs à carreaux. Le dimanche et les jours de fête, la capeline devenait blanche et s’ornait de dentelles. « Cette étrange coiffure cachait le visage des femmes et descendait sur leurs épaules. Elle devait préserver leurs jeunes visages du soleil mais les protégeait surtout du regard des hommes. « Mon grand-père habita ici pendant quelques mois après la Grande Guerre. Il aimait collectionner les cartes postales et nous passions des après-midi entiers à les regarder. Celles de ce quartier bâti sur l’eau avaient le redoutable honneur de clore chaque représentation. À neuf ans, j’avais acquis la conviction que, sur une de ces cartes, parmi toutes les femmes que l’on apercevait sous leur capeline, l’une d’elles l’avait rendu heureux au cours du printemps 19. Grand-père ne rencontra grandmère que plusieurs années après et ces deux-là ne me donnèrent jamais l’impression d’un bonheur éclatant. « J’ai passé le début de la matinée place Parmentier au bord du fleuve attendant les bateaux à cornets. Le quai est aménagé pour leur servir de débarcadère. J’ai cru voir des hortillons décharger leurs cageots de fruits et de légumes encore humides. J’ai cru voir des dizaines de longues embarcations à l’avant très relevé se presser en rangs serrés.»


Ici, sans entrer dans une querelle de spécialistes, difficile de concevoir que le quai Parmentier ait été spécialement aménagé pour l’accueil des barques des hortillons. Le romancier a pris le pas sur le journaliste. Dans le roman, tout est possible. Éternel paradoxe de la poule et de l’œuf, version barque à cornet. Qu’est-ce qui est apparu en premier ? L’œuf ou la poule ? Est-ce le quai qui a fait le cornet ou le cornet qui a fait le quai ? Le simple passant peut constater que la partie surélevée de la barque de l’hortillon, le « cornet », permet d’accéder au quai sans difficulté aucune. Reste à savoir si les constructeurs du quai se sont adaptés aux impératifs du bateau ou bien si l’hortillon a conçu sa barque à cornet pour accéder facilement au quai et, bien sûr, avant tout, à la terre de ses parcelles, aux aires. Certains passionnés d’histoire locale affirment que c’est le « cornet » du bateau qui permet d’accéder au quai. C’est le bateau de l’hortillon qui s’est adapté au quai et pas le quai qui s’est adapté au bateau. D’ailleurs, deux lignes plus loin, le romancier souligne ce détail qui n’en est pas un, « l’avant très relevé » des longues embarcations. 


Suite de la lecture de la page 52 : « Les souvenirs ont défilé, des souvenirs de carte postale, et j’ai senti l’odeur des gaz d’échappement. Depuis des décennies, les exploitants des hortillons, ces petits jardins maraîchers cernés de canaux, ont abandonné leurs bateaux pour les camions et nombre d’entre eux préfèrent “ le marché sur l’eau ” de la zone industrielle à la traditionnelle place Parmentier. « Saint-Leu, Saint-Leu, longtemps je me suis promené au bord des canaux psalmodiant ce nom chargé de souvenirs, gravé dans ma mémoire depuis l’enfance. Ici, le fleuve perd de sa vigueur et se divise en d’innombrables ramifications. Des canaux construits par des habitants au fil des siècles ajoutent encore à la confusion de son cours. C’est là, Saint-Leu, quartier de bric et de broc. Venise des pauvres, Bruges des marginaux. »
Lapsus, ou relecture trop rapide, l’auteur confond « hortillons » et « hortillonnages ». En effet, ligne 3 du dernier extrait, il faut lire : Depuis des décennies, les exploitants des « hortillonnages » et non pas les exploitants des « hortillons ». Ce sont les hortillons qui travaillent dans les hortillonnages. Pas l’inverse. 


Bien sûr, ces extraits choisis ne sont qu’une infime partie du roman de Raymond Pronier. Un roman qui ne se déroule pas – il faut le rappeler – dans les hortillonnages, mais sur la Côte picarde, entre Saint-Valery et Le Crotoy. Trois pages hortillonnes dans un roman de plus de deux cents pages. Un roman policier noir, très noir, aussi noir que le Milan dont l’auteur a fait son titre, sans oublier de nous donner, en ouverture, en guise de définition, la fiche d’identité de ce Milvus migrans :
Milan noir : rapace diurne de la famille des falconidés, au vol puissant et à la queue fourchue. Ce migrateur apparaît en France au mois de mars et regagne l’Afrique au début de l’automne. Paresseux, lâche et vorace, le Milan noir vit de rapines, se nourrit dans les dépôts d’ordures et mange les poissons victimes de la pollution. Son cri est comparable au hennissement d’un cheval. Cette espèce n’a jamais été menacée.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

 

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5 septembre 2019 4 05 /09 /septembre /2019 06:27
La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. CPA L'Embarcadère de l'Île Robinson.
La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. CPA L'Embarcadère de l'Île Robinson.

La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. CPA L'Embarcadère de l'Île Robinson.

Chapitre 5

 

Chantrieux, merveilleux patronyme pour qui rêve un roman dans les hortillonnages. Nom symbole. Dans le nom déjà est écrit en creux le destin de celui qui aura pour mission d’ensemencer les cerveaux et les esprits. Chante rieux, celui qui aura pour destin de faire chanter les rieux. 
Poète et romancier, architecte de son métier, Gaston Chantrieux est sans aucun doute celui qui a écrit le plus beau roman qui soit sur les hortillons et les hortillonnages. Hasard de mes déambulations parisiennes, j’ai découvert La Barque sur le Rieu, il y a une dizaine d’années. Je l’ai lu d’une traite dans un café du quartier Saint-Michel. Un vrai sentiment d’air pur à sa lecture. Un voyage dans le temps. Dans le temps et l’espace. Espace si étrange, fait de terre et d’eau. D’oiseaux et de roseaux. De terre et de mystère. Relu quatre ou cinq fois depuis. Beau roman. Merveilleux roman. Qui donne envie d’écrire à son tour. 


Architecte de son métier. Architecte et romancier. Deux professions très différenciées. À première vue, sans aucun lien de parenté. À première vue seulement. Le romancier n’est rien d’autre que l’architecte des mots et des idées. Avec une bonne dose d’humanité. D’humour et de malice tout autant. Le roman de l’architecte Gaston Chantrieux relève d’une architecture savamment travaillée. Si l’ossature qui épouse le milieu des marais est horizontale, l’œuvre est une cathédrale de mots et d’images. Le rieu, l’artère qui irrigue le récit. Le chemin d’eau qu’empruntent les bateaux pour atteindre des parcelles de terre ferme. La Barque sur le Rieu est la grande œuvre de Gaston Chantrieux. Son grand roman. Un roman dédié à Édouard David. Belle preuve d’estime et d’amitié : À l’ami Édouard David, le Poète des Hortillonnages, je dédie ce livre.

Erreur à ne pas commettre en abordant la lecture du roman, comme un lecteur trop pressé, un lecteur qui survole et ne lit pas vraiment, un lecteur naïf ou ignorant, croire que le livre de Gaston Chantrieux  –  où chaque chapitre porte un titre différent  –  (exactement comme dans Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier), ne soit qu’un recueil de textes disparates ou dissociés. Un recueil de nouvelles. Ne vous méprenez pas, il s’agit d’un roman. D’un vrai roman. Le roman de la terre et de l’eau. Le roman de la séduction et de la tentation. De l’amour caché. De l’amour en lisière. Le roman de la brume et du soleil. Du froid humide et du feu qui couve. Le feu de l’amour qui, même en plein hiver, fait fondre le cœur des amants. Le mot adultère n’est jamais prononcé, mais dans les valeurs de ce temps-là, on comprend que l’amour clandestin, l’amour en dehors des liens du mariage, est vécu sous ce registre. Adultère, amour entre adultes, diraient les enfants. Justement, c’est la fille de la famille, fille adoptive, qui sauvera sa mère d’une fin tragique. La hutte sera le cadre d’une chute croquignolesque. Dans tous les sens du terme. Le mari trompé sauvant son honneur de la plus belle des façons. C’est Pagnol qui s’en vient mettre les rieurs du côté des rieux. 

Adultes consentants, même si l’un, au tout début, est résolument beaucoup plus consentant que l’autre. L’homme est à l’initiative. À la manœuvre comme un batelier. La femme se laisse conduire, même si tout en elle lui dit qu’il faudrait éconduire. L’échappatoire à la tristesse d’une vie d’hortillonne trop monotone, le goût du péché sous les pommiers, le désir d’être regardée, le désir d’être désirée. Entre pâquerettes et renoncules. Le feu dans la prairie. Toute une vie qui bascule.
Pages 159 et 160, Colette, la fille de la maison, tente en vain de ramener sa mère à la raison : « – Je vous en prie, mère ! Ne revoyez pas cet homme ! – J’ai promis, je dois tenir. 
« La jeune fille sent que sa prière se brise maintenant contre le roc d’une volonté arrêtée. Tentant un dernier effort, elle tombe à genoux. – Si je vous suis chère et si vous nous aimez, je vous en conjure, n’allez pas chez cet homme ! Madame Mauricet releva aussitôt la jeune fille, blessée de voir, même obscurément, sa passion mauvaise devinée. – Tu deviens folle, à la vérité. Le docteur n’est pas un monstre et je ne suis pas un enfant. » 

Deux cent dix pages d’une écriture faussement légère, ponctuée par des titres de chapitres qui sont autant de fausses pistes pour suivre à la trace les trois personnages principaux de ce roman de l’eau qui court et qui frise souvent les risques de l’eau trouble. 
Chapitre I : Un trio de bavards. Chapitre III : Le premier potager de France. Chapitre IV : Idylle à Saint-Leu. Chapitre VIII : Marché sur l’eau. Chapitre XI : La barque sur les rieux. Chapitre XVII : La faute. Chapitre XX : Le secret de la hutte. 
Les risques de l’eau trouble, car dans ce roman de l’eau et des rieux, Gaston Chantrieux dépeint une hortillonne qui s’ennuie dans la vie avec son mari l’hortillon et qui, très vite – réticences de circonstance tombées – succombe à l’attirance du voyage en eau trouble. Le jeune médecin, séduisant séducteur, va vite convaincre l’hortillonne délaissée d’embarquer pour des rives plus excitantes. Vaincre les réticences pour convaincre de l’urgence de la romance. Le style du romancier Chantrieux se veut simple et efficace. Très proche de l’oralité du conteur né qu’il est. 

L’incipit, la première phrase du roman, est limpide. Elle coule parfaitement. L’image est simple, mais belle. On est déjà dans l’histoire. « Assis sur la berge, dans l’étroit et joli chemin qui serpente vers Camon, et face à la Somme paresseuse, trois hommes devisaient gaiement. »
Page 13, au-delà du style charmeur du conteur, Gaston Chantrieux enracine son roman dans l’univers si particulier des hortillonnages. Parfait travelling cinématographique digne d’un beau court métrage. « Passait alors, la perche haute, un solide gaillard monté sur le grand cornet d’une barque de maraîcher, sorte d’esquif d’une silhouette originale plate comme une toue et sans gouvernail, que l’aquarelliste fixe si difficilement de son crayon et dont l’avant relevé accoste facilement la rive, pour se trouver de plain-pied avec le niveau des aires. »


Les aires, c’est-à-dire les parcelles, les terres, le terrain où l’hortillon a pied. Mais où, parfois, l’hortillonne perd pied. Dans le roman, bien sûr. Dans la vraie vie, pas si sûr. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 07:25
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

Chapitre 4


Premier arrêt sur image… CPA, comme disent les spécialistes. Carte postale ancienne. CPA n°316. Photographie signée L.C. Léon Caron. Objectif Lacour-Berthier. 
Réminiscence visuelle inconsciente, ou clin d’œil vraiment voulu. Tout ici fait penser à un certain Angélus. Dans l’image, dans sa mise en page, dans sa composition, et dans le cadrage choisi par le photographe, difficile de ne pas penser à Jean-François Millet. Bien sûr, dans la photo de Léon Caron, les personnages ne prient pas et les deux femmes ne baissent pas la tête en signe de piété ou de recueillement, l’Angélus ne sonne pas dans le lointain, mais la composition très classique de cette photographie n’est pas innocente. Elle est l’expression d’un instant plein, d’un moment de pause, non pas de pose, un instant comme une offrande à la terre et au ciel, de ceux qui ne croient peut-être pas au ciel, mais qui – sûr – ont les pieds bien sur terre. Les semelles lourdes de la terre des semaines de semailles. Des journées à jouer du plantoir. Du matin au soir. 


De toutes les cartes postales représentant hortillons et hortillonnes au travail dans leurs champs, c’est la plus touchante. Vrai tableau d’une prière païenne. Écho indéniable à un certain Angélus. Quand, en plein travail des champs, un couple de paysans, la fourche plantée dans le sol et le panier posé à terre, s’unit pour faire la prière, tandis qu’on devine l’Angélus sonner dans le lointain. 


Élément commun aux deux images : le clocher –  point d’exclamation subtil – qui souligne la ligne d’horizon. Clocher de l’église de Chailly-en-Bière, près de Barbizon, pour L’Angélus de Jean-François Millet. Clocher de la Cathédrale d’Amiens pour les hortillons de Léon Caron. Angélus du Midi. Angélus du soir. Angélus catholique. Angélus bucolique. Angélus païen. Angélus chrétien. Peu importe. Angélus d’Amiens. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 07:15
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

Chapitre 3

 

D’abord ce fragment… pour une entrée en douceur dans l’univers des hortillonnages. Beau souvenir d’enfance. Bel instant sépia de la mémoire. Flash-back et flash-barque tout à la fois :

 

« J’ai huit ans. La barque de mon grand-père glisse le long des hortillonnages. Les rames qu’il manie habilement la font avancer à coups de soubresauts réguliers. Assise à l’avant, je contemple l’étendue devant moi. La surface est recouverte d’une pellicule de lentilles d’eau d’un vert presque phosphorescent. Les branches des saules pleureurs frôlent mes épaules et s’agrippent à mes cheveux. Alors que nous approchons d’un rieu, il me semble que ses deux rives s’écartent pour nous frayer un passage. J’ai l’impression d’être Alice au Pays des Merveilles ».

Pages 66 et 67 d’un livre étrangement beau. Un livre comme un roman, mais un roman fait de fragments, d’instants, de petits riens, de séquences présence/absence, pas seulement de souvenirs d’enfance.
Lisa Balavoine, née en 1974, est une romancière particulière qui publie, chez Lattès, en janvier 2018, Éparse, un livre inattendu, surprenant, dans sa forme et dans son style. Un très beau texte construit sur une accumulation de fragments faussement dérisoires et souvent malicieux. 
Quadra, divorcée, trois enfants, mère imparfaite revendiquée, éparpillée assumée, la narratrice fait de sa vie un récit volontairement « épars » dans lequel beaucoup se reconnaissent. Au beau milieu de cette multitude d’instants saisis comme des photographies, fixés comme des brèves, captés comme des sons, fredonnés comme le refrain d’une chanson. Instants de mots, instants de phrases déjà musique. Le plaisir de la relecture de ce flash-barque silencieux :

 

« J’ai huit ans. La barque de mon grand-père glisse le long des hortillonnages. Les rames qu’il manie habilement la font avancer à coups de soubresauts réguliers. Assise à l’avant, je contemple l’étendue devant moi. La surface est recouverte d’une pellicule de lentilles d’eau d’un vert presque phosphorescent. Les branches des saules pleureurs frôlent mes épaules et s’agrippent à mes cheveux. Alors que nous approchons d’un rieu, il me semble que ses deux rives s’écartent pour nous frayer un passage. J’ai l’impression d’être Alice au Pays des Merveilles ».


Les héritages, la transmission, l’amour impossible, toujours à fuir, toujours à conquérir, la beauté cruelle de l’instant sublime qui ne reviendra jamais, sont autant de notes sur lesquelles pianote la main alerte de Lisa Balavoine. Mémoire sépia, mémoire s’épia. Certitudes en formes de doute, rires sous-cape et fous-rires sonores, joies intenses et peines d’enfance, fugaces et durables, faux sentiments, vraies sensations, pleurs et pluie, tous ces fragments rassemblés par Lisa/Lison sont exactement les nôtres quand nous la lisons. Belle écriture quadri de la quadra quand la mélancolie se glisse sous les draps. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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