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21 août 2023 1 21 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

L'homme est jovial. D'une belle humeur assez rare sur le quai. Le genre d'homme heureux de vivre. Et qui ne s'en cache pas. Une rencontre qui vous ensoleille la journée. Conversation mémorable. Il avait été, si ma mémoire est bonne, - j'écris cette histoire plus de dix ans plus tard - joueur professionnel au Stade Rennais, puis arbitre. Je ne me souviens plus de son nom, pas davantage de son prénom. Si par hasard, une lectrice ou un lecteur, le reconnaît, je suis preneur de toutes les informations concernant sa carrière de footballeur. Un indice : il devait jouer défenseur. 

Je lui parlais de ma conception de l'écriture du match. Des footballeurs qui ont commencé à jouer en WM, et de moi, enfant élevé Biscuits REM, - REM de Reims -, qui croyait qu'en match, après l'engagement en position de WM, les joueurs dessinaient d'autres lettres, puis toutes les lettres de l'alphabet. Qu'avec les lettres, les footballeurs écrivaient des mots, qu'avec les mots, ils faisaient des phrases, et que ces phrases de jeu étaient des phrases du livre parce que les phases de jeu dont parlaient les commentateurs à la radio, étaient des phrases sans en avoir " l'r ", sans en avoir la lettre "r", aussi sans en avoir l'air. Retirez la lettre "r" au mot "phrase" et vous obtenez "phase". Ajoutez la lettre "r" au mot "phase" et vous avez le mot "phrase". Les footballeurs sont des écrivains qui écrivent non pas comme des pieds, mais avec leurs pieds. Mon père et moi étions les seuls supporters à avoir découvert le secret. Plus tard, je me le jurais, j'écrirai des livres/football, je construirai des phrases à une touche de balle, j'écrirai en une-deux, et même en triangle.

"J'écrirai par phrases courtes. Passes à ras de terre. Passes en profondeur. Une-deux. Déviation. J'inventerai le style rémois de l'écriture. Mots à une touche de balle. Longue transversale en cloche pour l'ailier qui anticipe. Un écrivain a besoin de bons ailiers. Phrases centrées au cordeau. Centres en retrait parfaits, juste à hauteur du point de penalty. Ballon que l'on cueille délicatement avec le cou-de-pied, contrôle sublime avant une belle frappe bien sèche. Jamais de pointu. Le pointu, c'est la honte, le tir des nuls, le tir vulgaire. L'absence de classe ou d'élégance. Le tir des médiocres, du mesquin, celui qui confond le but et la manière. En match, c'est vrai, marquer le but est le plus important, le style passe après. Mais dans la vie, en tout cas pour moi, le style passe avant. Avant tout le reste."

La lecture de la page 101 de mon premier roman a subjugué mon interlocuteur. Je le sens bouche-bée. Aucun son ne sort de sa bouche. Je lui offre mon "Verlaine avant-centre", roman-poème. Hommage à Just Fontaine, au Stade de Reims et aux biscuits Rem. Fontaine, le premier et le seul joueur de football à avoir réussi à marquer 13 buts en une seule Coupe du Monde. Record jamais battu, jamais égalé. Même pas par Messi. Toujours pas par Mbappé.

 

© Jean-Louis Crimon

Verlaine avant-centre, roman. Le Castor Astral. 2001.

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20 août 2023 7 20 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Octobre 2010. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Octobre 2010. © Jean-Louis Crimon

 

"Quai de la Tournelle

J'pousse ma ritournelle

 

Quai des Grands-Augustins

C'est pas mon destin

 

Quai de la Mégisserie

J'aurais fait tapisserie

 

Quai Voltaire

J'aurais pas pu m'taire

 

Pas d'quai Rousseau

Finirai pas le nez dans le ruisseau

 

Quai Saint-Michel

Fallait la courte échelle

 

Quai de Montebello

Un beau Ciao bello

 

Quai d'la Tournelle

J'pousse ma ritournelle..."

 

C'est drôle, mais la chanson me vient souvent comme ça. Par intermittence. Souvent quand le vent est d'Est. Puis elle part sans demander son reste. La musique s'envole avec le vent. Ne me reste que des paroles pas très rock'n'roll. Entre Verlaine et Gavroche. Rictus ou Coûté. Petits refrains à écouter. A chanter. A chantonner. Si vous retrouvez la musique en allée.

À part ça, je n'ai pas encore d'Ouvre-boîte. Traduisez: bouquiniste remplaçant, celui, ou celle, qui ouvrira mes boîtes en mon absence pour faire prendre l'air littéraire à mes ouvrages en cage. Un bon "Ouvre-boîte", c'est précieux, mais l'espèce est en voie de disparition. Souvent, du moins à ce que les anciens m'en ont dit, on entre comme ça dans la profession. D'abord "Bouquiniste remplaçant" avant d'être "Bouquiniste titulaire". Titulaire d'un emplacement. C'est la ville de Paris qui attribue les emplacements. Autrefois à l'ancienneté. Désormais sur lettre de motivation et entretien pour mesurer, évaluer, jauger et valider les connaissances réelles du postulant, ou de la postulante, à la fonction.

Autre faiblesse du bouquiniste débutant que je suis depuis bientôt un an : je n'ai pas de partenaire pour faire "l'essuie-glace". Pour la chose, il faut un très bon voisinage. Voisine de gauche ou voisin de droite. Dans mon cas, c'est réglé, pas de voisin à droite ! Et à gauche, la voisine est, - disons cela élégamment -, d'un commerce pas très agréable. Disons que le commerce des mots n'est pas le talent premier de celle qui fait carrière dans le commerce des livres. Pour preuve, les premiers mots, balancés, bille en tête, au premier jour de mon arrivée sur le quai :

 

- T'as pas le sentiment de prendre la place d'un jeune ?

- Ah bon, tu trouves que j'ai déjà ma gueule de vieux ?

 

Mais je m'égare. "Faire l'essuie-glace", c'est confier la surveillance de ses boîtes, et les ventes éventuelles à un collègue, un confrère pas trop éloigné. A charge de revanche, bien sûr. Ainsi on peut alller, en hiver, au bistrot d'en face, prendre un café bien brûlant, pour se réchauffer les amygdales et pour ne pas claquer du bec, ou  en été, déguster une bonne bière qui désaltère, quand l'air est trop chaud et trop sec. Pourquoi cette expression "faire l'essuie-glace" est-elle en vogue sur le quai ? Simple, m'a expliqué Christian Nabet, un bon copain, lui, du quai de Montebello : "C'est parce que, quand y'en a un qui part, y'en a un qui r'vient ! Comme le ballet des balais... d'essuie-glace ! " Variante "libraire de plein air" de l'emploi de l'expression très usitée aussi sur les courts de tennis.

Pour le reste, Olivier, le fils de Clara, venu sur le quai vider les boîtes de sa mère qui ne reviendra pas, m'a définitivement vacciné : "Tu sais, sur le quai, avec tes voisins, simple, si tu veux pas d'ennuis, c'est bonjour-bonsoir. Rien de plus. Et surtout pas de commentaire sur tes recettes de la journée. C'est un truc à se fâcher. Le quai, c'est un milieu d'individualistes forcenés." Message reçu. 

 

© Jean-Louis Crimon

Quai de la Tournelle, j'pousse ma ritournelle... (30 Avril 2011).

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19 août 2023 6 19 /08 /août /2023 08:57
 Paris. La Seine. Rive droite. Novembre 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. La Seine. Rive droite. Novembre 2011. © Jean-Louis Crimon

Début d'après-midi paisible sur le quai. Julien, mon voisin, a soudain des accents de poète. "Tiens, le platane fait sa mue", s'exclame-t-il, en caressant un joli morceau d'écorce brune. Un courtier, le caddie débordant de livres d'occase, s'arrête à notre hauteur. Discussion sur le banc avec le courtier à propos d'Utrillo et de la photographie.

Le courtier : J'adore Utrillo mais, c'est vrai, il peignait ses tableaux d'après cartes postales.

Mon voisin : La neige à Montmartre, bof... c'est facile !

Le courtier : La photo, c'est la lumière.

Mon voisin : ça dépend ce qu'on prend.

Le courtier : Non, la photo, c'est la lumière et c'est le sujet.

Moi : La photo, c'est le regard, l'oeil, le coup d'oeil de celui qui regarde !

Mon voisin: Doisneau organisait ses photos. Le Baiser de l'Hôtel de Ville, par exemple, c'est de la mise en scène ! On le sait depuis peu, mais on le sait.

Moi : Doisneau, ce n'est pas seulement Le Baiser de l'Hôtel de Ville...

Mon voisin : Oui, mais, ça montre sa manière de fabriquer ses images...

Le courtier : cherchez pas, la photo, tout est dans le sujet !

 

Une passante en bleu et blanc s'arrête à ma hauteur. Je me lève. Je quitte le banc des certitudes temporelles. Le banc des convaincus. Des convictions terrestres. Des banalités sur l'art. Ensemble, la dame en bleu et moi, on fait quelques pas en direction de mes boîtes. Ma petite librairie de plein air...

 

- Monsieur, est-ce que vous connaissez le goût du péché ?

- Pardon, ma soeur, mais on pourrait nous entendre...

- Oui, et alors, je vous demande si vous connaissez "Le Goût du péché" ?

- J'entends bien, ma soeur, mais c'est... une invite ?

- Une invitation à la lecture, monsieur, pas à la luxure !

- Notez, Saint-Nicolas-du-Chardonnet n'est pas si loin, nous pourrions vite aller nous confesser...

- Monsieur, voyons, je vous parle du livre !

- Quel livre, ma soeur ?

- "Le Goût du péché". Editions Julliard, 1954. 

- Je ne connais pas !

- Comment, vous ne connaissez pas "Le Goût du péché" ? Maurice Boissais. Prix Interallié.

- Non, ma soeur, je ne connais pas. Ni l'auteur, ni le titre.

- Enfin, comment un bouquiniste des quais peut-il ne pas connaître "Le Goût du péché" !

- Ma soeur, cessez de me tourmenter ! Quand vous dîtes "Le Goût du péché", le livre, je comprends "le goût du péché", la chose...

- Bon, vous ne le connaissez pas et vous ne l'avez pas ! Diable... un bouquiniste qui ne connaît pas "Le Goût du péché"...

- Mon Dieu, ma soeur, vous avez dit "Diable" ! 

- Mais, Monsieur le bouquiniste, vous avez le diable au corps !

- Ah oui, ma soeur, j'ai "Le Diable au corps"...

- Hors de mon chemin, monsieur...

- Ma soeur, voyons, "Le Diable au corps", le livre. Le roman de Raymond Radiguet.

 

C'était une religieuse peu commune. Elle voulait "Le Goût du péché", je ne l'avais pas. Je lui ai vendu "Le Diable au corps". Elle ne connaissait pas. Dieu, que le métier de bouquiniste est un métier curieux.

 

© Jean-Louis Crimon

Début d'après-midi paisible sur le quai... (21 juillet 2012).

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18 août 2023 5 18 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Mai 2010. © DR

Paris. Quai de la Tournelle. Mai 2010. © DR

"Enterrer sa vie de garçon", c'est connu, c'est banal, même si ça ne se pratique plus guère, c'est faire une dernière grosse fête avec ses potes et ses proches, cousins et frères du futur marié. Pour vivre une dernière fois une méga virée en célibataire avec moultes bières et boissons alcoolisées à volonté, avec à la clé quelques derniers écarts. Comme si le mariage allait être l'entrée dans une sorte de vie d'ascète, vie maritale rimant avec vie monacale. 

L'EVJF, "enterrement de vie de jeune fille" est la version féminine de l'EVG, l'enterrement de vie de garçon. Fête entre copines célébrée avant le mariage qui réunit, logique tout aussi magique, ou gentiment diabolique, les proches de la future épouse pour marquer le passage de la célibataire au statut de femme mariée. Que la célibataire ne soit jamais jalouse de sa vie d'épouse. Ou plutôt que l'épouse jamais ne regrette sa vie de célibataire. 

Sur le Quai, juste devant mes boîtes, elles ont, - toutes de mèche à jouer les éméchées -, pratiqué à merveille l'art de la mise en boîte. Me chambrant à volonté et exigeant de moi une série de photos plus ou moins compromettantes avec la future mariée et ses demoiselles d'honneur. De bon coeur, me suis prêté à la chose, regrettant presque de ne pas être associé à la suite des festivités. Dans le groupe, ou plutôt dans la troupe, il y avait quelques beaux spécimens à vous redonner l'envie de petites fredaines de fin de semaine. Frasques avec ou sans masques. Carnaval de Venise à deux pas de la Seine qui s'en veut ce soir de jouer la grise.

 

© Jean-Louis Crimon

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17 août 2023 4 17 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. 25 Octobre 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. 25 Octobre 2012. © Jean-Louis Crimon

 

Beau bleu de ciel. Beau bleu de ciel bleu. Beau bleu de ciel bleu dans les yeux. Bleus. Des feuilles d'or sur les branches des arbres. Belle journée d'automne. Demain, l'hiver frappe à la porte. Selon le prévisionniste météo, dix degrés de moins sur le paletot. Surtout pour ceux qui se lèvent tôt. De 14 degrés, on passerait à 4 petits degrés. "Si c'est vraiment vrai", a dit mon voisin, "de quatorze à quatre, pour aller sur le quai, on va pas se battre".

Une dernière fois, ou presque, jolie fresque, de belles passantes jouent les élégantes. Certaines offrent leurs épaules au soleil qui les frôle. Encore un peu d'été dans l'automne. Avant qu'il ne se sauve, jolie blonde en mauve. Octobre pas si sobre.

 

Deux gamins en skate squattent d'un coup le trottoir. Deux turbulents. A ne pas avoir la langue dans la poche. L'un des deux stoppe pile face à l'endroit des Poches.

- Liliane est au Lycée ? vous l'avez ? 

- Liliane est au lycée ?

- Oui, c'est écrit par un Grec !

- S'rait pas plutôt... L'Iliade et l'Odyssée ?

- Ah, ouais, c'est p't'êt' ça !

- Vérifie le titre, mon gars, et reviens me voir quand tu seras sûr de toi ! J'en ai un exemplaire pour les scolaires. Je te le mets de côté jusqu'à lundi !

 

Le métier de bouquiniste est parfois... homérique

 

© Jean-Louis Crimon

Beau bleu de ciel... (25 Oct. 2012).

 

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16 août 2023 3 16 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Retour de Chengdu. Début 2012. © DR

Paris. Quai de la Tournelle. Retour de Chengdu. Début 2012. © DR

 

"Comme d'autres ont la vocation de la musique, de la vie religieuse ou de l'action politique, on peut dire que Louis Lanoizelée a eu celle de bouquiniste." Formule extraite de la préface de Georges Haldas au livre de Louis Lanoizelée, publié en 1978, par L'Age d'Homme. Louis Lanoizelée, bouquiniste humaniste, espèce devenue rare sous nos climats.

 

Page 21 de ses "Souvenirs d'un Bouquiniste", Louis Lanoizelée parle du quai qui est le mien depuis bientôt un an en termes aussi lucides que peu élogieux. En termes aussi désespérés que désespérants. Je cite :"J'ai passé plus de quarante-deux années quai des Grands-Augustins, à la même place. A ma nomination, j'ai eu la chance de ne pas être envoyé au purgatoire des bouquinistes de plein air, quai de la Tournelle et une partie du quai de l'Hôtel-de-Ville."

Amusant pour le locataire actuel du 41, quai de la Tournelle, de savoir qu'il y a 75 ans déjà, l'endroit n'avait pas très bonne réputation pour la réussite du petit commerce de livres anciens ou d'occasion. Le "purgatoire" des bouquinistes. Bon, pas de quoi plonger dans la Seine pour en finir, ma demande de mutation pour le quai de Montebello, ayant été refusée, par le service de Madame W, je suis consigné quai de la Tournelle pour X années encore. Au risque de me noyer - financièrement parlant - tout à côté de la Maison de la... navigation. Un comble.

 

Mais ne nous égarons pas et poursuivons plutôt la lecture de Lanoizelée et de son temps. C'est lui qui raconte :

"Pendant la moitié de ma vie, j'ai fréquenté et vu passer devant mon étalage des personnalités célèbres, d'autres moins connues et beaucoup qui ne l'étaient guère. Pour ces deux dernières catégories, c'est moi seul qui les ai jugées hors du commun. Parmi ceux qui venaient me voir, parfois très souvent, il y en a certainement que j'ai oubliés. Pourquoi ? Le crible de la mémoire, en étant inexplicable, n'a pas de logique.

"J'ai toujours pensé qu'il y a en ce monde des seigneurs et des petites gens, mais que parmi les seigneurs il y a des petites gens et parmi les petites gens des seigneurs."

Voilà ce que j'aime, chez Louis Lanoizelée, son sens de la formule et sa lucidité à toute épreuve. On ne la lui fait pas, comme on disait autrefois. Louis Lanoizelée, un Seigneur, sans aucun doute.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

J

Rendant hommage à Louis Lanoizelée dans un ouvrage à paraître aux éditions du Castor Astral, pourriez-vous m'aider à trouver la date de son décès à Paris (?) en 1990 ?
 


Je n'arrive pas à retrouver cette date. J'ai fait passer la requête auprès de mes amis bouquinistes et auprès de l'association. Je vous transmets dès que je sais. JLC.
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15 août 2023 2 15 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Juillet 2012. © Jean-Louis Crimon 

Paris. Quai de la Tournelle. Juillet 2012. © Jean-Louis Crimon 

La jeune Ecossaise aimait les appareils photos anciens. J'en avais trois ou quatre assez beaux dans l'une de mes boîtes. Elle s'amusait à cadrer les passants sur le quai. Le père, admiratif forcément de sa progéniture jouant l'artiste, se fendit d'un billet de 20 euros pour un petit appareil dont j'ai oublié le nom et que j'ai laissé partir presque à regrets. Ce qui m'arrive rarement. Le soleil du matin a rebroussé chemin. Ces temps-ci, le temps est vite changeant.

 

"C'est un peu fouilli chez vous, mais j'aime bien, ça donne envie !"  La remarque me va droit au coeur, en ce début d'après-midi pluvieuse, d'autant que la dame malicieuse qui vient de s'arrêter devant mes boîtes a bien quatre fois vingt ans. Je ne sais pourquoi, mais on pourrait penser qu'à cet âge, on est devenu, de gré ou de force, un peu, beaucoup, maniaque de l'ordre. Me voilà rassuré : il n'en est rien. Le goût pour la poésie du doux désordre n'a pas d'âge.

La dame reprend: "vous savez, moi, j'aime bien fouiller, déplacer, toucher, feuilleter les livres. Chez vous, on se sent bien, à l'aise comme dans un grenier d'une maison d'enfance, où on aurait envie de chercher sans chercher. Vieux livres, vieux journaux, vieilles photos... Chez vous tout est beau, et puis les plus belles découvertes, les vraies trouvailles, se font souvent comme ça..."

Elle sourit et dit :

- Je peux déplacer cette pile ?

- Madame, nous sommes dehors, mais vous êtes chez vous !

- Alors je peux fouiller ? vraiment ? j'adore fouiller, vous savez...

- Sans retenue aucune, madame ...

 

Heureuse comme une enfant dans un coin du grenier de la maison des grands parents un jour de pluie, elle s'exclame, très joyeuse :

- Et ces vieux Pélerins des années vingt-huit, vingt-neuf, c'est adorable, et ces exemplaires du Voleur, là, dans votre vieille valise... et ce vieux Journal du Dimanche de 1860... je vais vous prendre tout ça... 

- Allez-y, vous pouvez feuilleter à loisir, et même vous asseoir sur le banc, l'averse est passée, et parcourir les articles qui vous attirent...avant de les acquérir...

 

Avec du sopalin, j'essuie sur le banc les gouttes de pluie que l'averse a déposées en quantité. J'installe mon invitée et nous devisons sur les vertus de la presse écrite du temps passé. Soudain, j'ai l'envie saugrenue de provoquer gentiment ma lectrice de l'après-midi.

 

- Faudrait peut-être que je fasse tout de même un peu de classement...

- Vous n'y pensez pas, ça gâcherait tout...

- Regrouper les auteurs ou les romans ?

- Classer dans l'ordre alphabétique ...

- Ce serait bêta !

- Non, judicieux, pour ceux qui n'ont pas le temps de chercher, les lecteurs pressés ...

- N'en faites rien, votre quatrième boîte, celle des Poches est très bien rangée, c'est suffisant. Un peu de désordre, vous savez, croyez-moi, ça attire le chaland.

- Surtout si on est bien achalandé !

 

Devant tant de points communs, tant de complicité, je souris, et la dame sourit aussi.

- Je prends trois Pélerin et un Voleur, vous me faites un prix ?

- Vingt euros les quatre, un prix d'ami !

- Marché conclu !

- Revenez souvent, madame, depuis que vous êtes là, il n'a "plus plu "!

- C'est plaisant... vous me plaisez ...

- Assurément ! et vous, madame, tout autant !

- En tout cas monsieur, votre étal n'est pas la caverne d'Ali Baba, mais je reviendrai volontiers vous voir et surtout ne changez rien, tout est bien. Laissez un minimum de doux désordre, sinon, y'a plus qu'à aller dans une vraie librairie. Où tous les ouvrages sont classés. A mon âge, les classements, c'est lassant.

 

Et la dame s'en est allée, ses vieux journaux dans son cabas. Le ciel est redevenu bas. C'est déjà la lumière du soir. Il ne va pas tarder à repleuvoir.

 

© Jean-Louis Crimon 

Eloge du doux désordre. (5 Août 2011).   

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14 août 2023 1 14 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Ma petite librairie de plein air. Août 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Ma petite librairie de plein air. Août 2011. © Jean-Louis Crimon

Pas un jour où un passant attachant, une passante touchante, un touriste artiste, ou simplement curieux, ne pose la question de la naissance de cette tradition : ça remonte à quand ?

Pour répondre, l'ouvrage de Jacques Hillairet "L'île de la Cité", (Les éditions de Minuit, 1970) est un bon point de départ. Page 88, après un joli passage sur la naissance du Pont Neuf et la création de la Place Dauphine, l'auteur mentionne la présence d'une petite trentaine de "bouquinistes" et souligne les rapports déjà tendus à l'époque entre ces premiers libraires "de plein air" et les libraires "en dur".

"En 1619, il y avait déjà ici vingt-neuf bouquinistes, que les libraires, jaloux de leur négoce, firent déguerpir en 1650, 1686, et 1742. En 1675, on installa des boutiques sur les demi-lunes situées au-dessus des avant-becs des piles, emplacements où l'on avait envisagé d'ériger sur des piédestaux les statues des plus illustres rois. Supprimées en 1756, elles furent remplacées, en 1775, par des pavillons en pierre, couverts de voûtes en demi-coupole, oeuvre de Soufflot. Au nombre de vingt, ils furent loués au profit de l'académie de Saint-Luc (peintres et sculpteurs) au prix annuel de 600 livres pour ceux du trottoir Est et de 1200 livres pour ceux du trottoir Ouest, le plus fréquenté. Ces pavillons devenus en 1807 la propriété des Hospices, devaient disparaître lors de la réparation du pont en 1848-1855."

On aimerait en savoir davantage. C'est juste un point de départ. Une piste à creuser. Un roman à écrire.

 

© Jean-Louis Crimon

En 1619, déjà... (Août 2011).

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13 août 2023 7 13 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2013. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2013. © Jean-Louis Crimon

Le quai de la Tournelle a ses familiers. Ses habitués. Ses fidèles. Souvent, deux ou trois fois par mois, un vieux professeur s'arrête à  hauteur de mes boîtes et prend plaisir à s'attarder dans le coin des livres de philosophie. Je le laisse fouiner à sa guise. Il adore prendre son temps. Je respecte sa quête silencieuse. Parfois, il rompt rapidement le silence. A propos d'un titre ou au sujet d'un auteur. Les petits "Que sais-je" des Presses Universitaires de France sont souvent prétexte à de belles discussions. Le vieux professeur a la nostalgie pédagogique. Il partage son savoir en même temps que ses souvenirs. Il adore Platon et vénère Socrate. L'autre jour, il m'a retracé les grandes lignes de la vie de Platon. La rencontre avec Socrate. La mort de Socrate. Bio express, mais passionnante. A vous donner envie de relire tout Platon. L'intégrale des dialogues. Toutes les oeuvres de Platon sont des dialogues. Sauf l'Apologie de Socrate et les Lettres. C'est Socrate qui mène le jeu dans la plupart de ces dialogues. Ces dialogues sont de véritables petites comédies et le caractère des interlocuteurs de Socrate est à chaque fois habilement brossé, voire même parodié. Tourné en dérision. Dérision toute philosophique.

Platon est né à Athènes, probablement en l'an 427 avant notre ère. Platon appartient à une famille noble. Platon reçoit l'éducation physique et intellectuelle des jeunes gens de son époque. En 407 se produit l'évènement capital de la vie de Platon, un évènement qui vous change une vie : la rencontre avec Socrate. Socrate a alors 63 ans. Platon est âgé de 20 ans. Platon va suivre les leçons de Socrate pendant huit ans. Peu après la chute des Trente, les Trente Tyrans, Socrate est accusé par trois délateurs de ne pas croire aux dieux de la cité et de corrompre la jeunesse. Socrate est condamné à mort. Il refuse de s'évader et boit la ciguë en 399. Par peur d'être inquiété et poursuivi comme "élève du philosophe", Platon quitte Athènes et se réfugie dans une ville voisine : Mégare.

- Arrêtez, Professeur, je sens que je m'égare !

- Amusant, jeune homme ! Vous ne saurez donc pas la suite aujourd'hui ! Tant pis pour vous !

Craignant d'avoir fâché mon adorable interlocuteur, je le persuade que vraiment cette histoire de la rencontre de Platon et de Socrate me passionne autant que lui. Que j'aimerais être capable d'écrire sur le sujet. Pas un ouvrage de philo, non. Je n'en suis pas capable. Pas non plus un essai. Plutôt un roman.

Le vieux professeur semble, non pas déçu, mais désemparé. Il ne me suit pas. Pas du tout. Je le sens comme perdu.

 

A la fin, je lui dis : ça y est, Professeur,  je l'ai mon idée. Une belle idée. Une vraie idée de roman. Avec un titre. Un bon titre. Le titre, c'est "Socrate s'est évadé". Vous rendez-vous compte, monsieur le professeur de grec ancien, ce qui se serait passé si Socrate avait accepté de s'échapper. Comme un de ses disciples le lui avait proposé. Si Socrate n'avait pas bu la ciguë. Le sort de la philosophie en eut été changé. Le sort du monde pareillement. L'avenir de la démocratie aussi. Vous n'êtes pas d'accord ? Non, ne qualifiez pas d'absurde, mon raisonnement par... l'absurde.
Le vieux professeur est resté de longues minutes sans dire un mot. Perplexe, vraiment. Puis il m'a dit : faites-le, monsieur. Ecrivez-le. Ce roman insolent, ça peut être drôle. Mieux: précieux. Il faut parfois revisiter les vieux mythes. Tordre le cou aux idées reçues. Même en matière de philosophie.

J'ai souri. Le vieux professeur m'a souri aussi. Il est parti avec son petit Que sais-je au titre, pour lui, appétissant : "Platon et l'Académie". Jean Brun. PUF. 1960.

On fait de belles rencontres sur le quai. On y tient de beaux dialogues. On y partage de beaux projets. De belles idées. Plein d'idées. Que sais-je encore ? 

 

© Jean-Louis Crimon

Le Quai de la Tournelle a ses familiers... (Février 2012)

 

 

J
Bonsoir Jean-Louis ! Ce professeur passionnant a soufflé en toi une sacrée bonne idée ! Un roman sur Socrate ! Mais oui ! et j'imagine fort bien "Socrate s'est évadé" mettre en scène ce philosophe mythique dans bien des situations ! Je t'encourage vivement à écrire ce roman !

PS: Que de belles rencontres tu as faites en étant journaliste (Léo Ferré, Renaud ...). Journaliste, bouquiniste et écrivain : Bravo Jean-Louis !

 

 

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12 août 2023 6 12 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jack Tajtelbom

Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jack Tajtelbom

L'Association Culturelle des Bouquinistes de Paris regroupe plus d'un bouquiniste sur trois. Ce qui est plutôt bien. Le bouquiniste, de comportement comme de tempérament, est un être très indépendant. Vraiment jaloux de sa liberté. S'associer n'est pas dans les us et coutumes de la profession. Certains racontent qu'autrefois, il y avait bien un syndicat, le syndicat des bouquinistes, mais qu'il y a belle lurette qu'il n'existe plus.

J'ai décidé d'adhérer à l'Association dès mon arrivée Quai de la Tournelle. Cela me semblait le meilleur moyen d'être accepté dans cette confrérie que tous me décrivaient comme très fermée, avec ses réseaux, ses combines et ses dynasties. Avec une organisation, assez récente, reposant en grande partie sur des délégués de quai, chefs de quai comme il n'y a plus de chefs de gare, chargés de signaler à la Mairie les absences, les retards, les boîtes fermées, les jours d'ouvertures, la régularité ou le sérieux du bouquiniste débutant. "T'as ton cahier de présence", m'a lancé, un jour d'hiver, mi-sérieux, mi-provocateur, mon délégué de quai. Avec cet air suffisant du contremaître qui prend son ouvrier en infraction. Moi qui pensais que bouquiniste était le dernier métier de liberté non encadrée, dans cette société d'encadrement permanent, le dernier métier d'homme libre, - "Homme libre, toujours tu chériras la Seine" - j'ai dû déchanter. Délégués de quais plus ou moins autoproclamés. En tout cas "pas élus par leurs pairs" comme le font remarquer, dans un sourire qui en dit long, certains rebelles à l'ordre policé, pour ne pas dire policier, du chef de quai. Bouquiniste, as-tu composté ton billet ? sans doute bientôt d'actualité. Sur ces quais d'embarquement où l'on n'embarque plus qu'en rêve. Pour des traversées de longues après-midi solitaires. Quand le passant se fait rare. Quand le bibliophile se défile. Quand le temps qui passe lui aussi, s'évertue à jouer l'immobile ou le suspendu. Quand la Seine fait sa grise alors qu'elle est si jolie dans la lumière dorée du soleil du soir.

 

 

La dernière réunion de l'Association m'a beaucoup plu. L'ordre du jour: réfléchir à la création d'une fête des bouquinistes. Manière de célébrer un métier, une tradition, et au fond un vrai rôle social. Bouquiniste sur les quais, ce n'est pas seulement vendre des livres, des gravures, des photographies anciennes ou des aquarelles, c'est d'abord et avant tout du lien social. C'est le commerce des mots avant le commerce des livres. Ce sont des regards, des sourires échangés, des conversations parfois. C'est de l'humanité qui passe dans cette époque où l'humain vraiment humain est une espèce en voie de disparition. Une présence humaine, à la fois discrète et immanquable. Essentielle au paysage urbain des quais de Seine. Une présence si forte et si banale que c'est son absence qui souligne le manque. Une présence vitale.

 

Très vite, accord d'une majorité des présents pour organiser, une ou plusieurs fois par an, un "Livre-Grenier". Sur un week-end ou sur un seul jour. Plutôt le dimanche, ou sur deux dimanches.  De septembre ou d'octobre. Ou sur quatre dimanches de tout un mois, le "mois des bouquinistes". Toutes les propositions se télescopent. Sur une période qui irait du 15 septembre au 15 octobre et donc sur quatre dimanches. Quatre dimanches où les résidents-riverains, dans un premier temps, auraient la possibilité de partager avec les bouquinistes professionnels le droit et le bonheur de vendre des livres d'occasion et tout ce qui se rapporte à l'écriture, imprimée ou manuscrite. Le bonheur de partager les espaces libres des parapets des bords de Seine, rive gauche et rive droite. Soyons simples: ce sera "un dimanche rive droite" et "un dimanche rive gauche". Fin septembre et début octobre.

Reste à trouver un titre, un beau titre, un titre accrocheur. Un titre qui pourrait nous valoir de bons "retours/presse" dans ce qui doit être aussi une bonne campagne de communication. Amusante et efficace. L'an dernier déjà, au cours de l'Assemblée Générale de l'Association Culturelle des Bouquinistes de Paris, j'avais proposé à ceux qui critiquaient "PARIS PLAGES" (ils "perdaient des clients potentiels" !) de créer tout simplement dans les pas de "PARIS PLAGES" ... "PARIS PAGES". Le titre a fait sourire et l'idée est restée en carafe. L'idée est tombée à l'eau ! Dommage, vraiment. Car je persiste à penser, aujourd'hui encore, que ce serait bien d'inscrire nos pas, les pas des propriètaires des boîtes vertes, dans la foulée de ceux qui, avant d'aller faire bronzette sur le sable, feraient d'amples emplettes chez les bouquinistes. "On bronze mieux un livre à la main" aurait pu être un bon slogan de campagne. Pas trop directif et suffisamment incitatif. Mais mon "PARIS PAGES" n'a recueilli, comme on dit, qu'un succès d'estime. Cette année encore, le Crimon s'escrime pour ne pas laisser les plagistes aux seules saveurs de l'ice-cream. Le Crimon, c'est l'indifférence qui le... glace.

 

© Jean-Louis Crimon

Paris Pages. (2 Mai 2011).

 

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