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7 avril 2023 5 07 /04 /avril /2023 08:57
Le Président et la première Dame. © droits réservés.

Le Président et la première Dame. © droits réservés.

Qu'est-ce que j'apprends, Manu, un de tes employés, agent du service argenterie du palais présidentiel, s'est jeté sur les rails du RER. La raison : pour le remercier de ses 23 années de bons et loyaux services, il a été congédié. L'homme, âgé d'une cinquantaine d'années, n'aurait pas supporté de se voir notifier sa "remise à disposition de son corps d'origine, le Ministère de la Culture, avec pour conséquence immédiate, la perte de son logement de fonction quai Branly."

Selon l'unique syndicaliste de l'Elysée, joint par l'hebdomadaire Marianneil règne ces temps-ci au Château une ambiance de travail exécrable. Ils virent les "vieux" en les remettant brutalement à disposition de leur corps d'origine.

L'homme faisait partie de ces petites mains silencieuses que les convives prestigeux n'aperçoivent jamais et selon Patrick Pradié, cité par Marianne, il ne fait aucun doute que la tentative de suicide de son ancien collègue, qui portait son badge de la présidence autour du cou au moment de son geste funeste, soit en lien direct avec la perte de son emploi. 

23 années d'une vie à prendre soin des couverts en vermeil, des assiettes en porcelaine de Sèvres et des verres en cristal Bacarrat pour être traité comme ça.

Selon le service de presse de l'Elysée, une aide psychologique a été proposée aux employés de l'intendance. Emmanuel et Brigitte Macron ont réuni l'ensemble du personnel pour témoigner de leur soutien. L'homme qui voulait mettre fin à ses jours se trouve toujours à l'hôpital dans un état grave.

Avoue, mon cher Manu, que cette tragique histoire tombe vraiment mal, même si on ne peut pas penser que tu sois directement responsable de ce drame. Tu devrais peut-être quand même y voir comme un signe. Un avertissement. La valeur travail, tu sais, dont vous vous gargarisez tous, ces temps-ci, au Palais ou au gouvernement, ne doit jamais prendre le pas sur la valeur humaine. Décidément, nous n'avons pas les mêmes valeurs. Un conseil, méfie-toi des Valeurs actuelles et pense un peu plus souvent à ta grand-mère institutrice et à ton grand-père cheminot. Ton monde n'en serait que plus beau.

 

© Jean-Louis Crimon

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6 avril 2023 4 06 /04 /avril /2023 08:57
Ma première carte d'immatriculation à la Sécurité Sociale : 16 septembre 1966.
Ma première carte d'immatriculation à la Sécurité Sociale : 16 septembre 1966.

Ma première carte d'immatriculation à la Sécurité Sociale : 16 septembre 1966.

Tout juste 17 ans. Depuis le 7 août dernier. Déjà salarié. Déjà cotisant. En ce temps-là, pas de Pôle emploi, pas d'ANPE, mais un endroit dans la ville qui s'appelle "Bureau de placement". L'homme qui me reçoit me pose une seule question : est-ce que tu sais dessiner ? Moi, sans réfléchir, je lui réponds : oui, dessin et récitation, les deux seules matières où j'étais premier ! Beau sourire des yeux et du bout des lèvres de la bouche qui m'a posé la question. L'homme m'indique alors l'adresse d'une entreprise de Bâtiments et de Travaux Publics qui recherche un jeune-homme "sachant dessiner". Pour lui, aucun doute, la place est pour moi. C'est comme ça que je suis entré dans le monde du travail. Il y a plus de 57 ans. Je m'en souviens comme si c'était hier.

A pied, ce n'est pas si loin, je vais jusqu'aux locaux de l'entreprise. Très vite, je me rends compte de ma méprise. L'homme qui m'accueille me dit : "donc tu sais dessiner, voyons ça, et il me déplie un plan d'une maison à construire. L'escalier, ici, qui donne sur l'extérieur, il est mal orienté, les futurs propriétaires le veulent dans l'autre sens, cette porte-fenêtre, sur le jardin, n'est pas au bon endroit, il faut la déplacer. Là, il faut percer une ouverture spacieuse entre salle et salon. Bon, au travail !"

Dans mon empressement à répondre à la question du chef du Bureau de placement, j'ai confondu dessin artistique et dessin technique. Heureusement, au Lycée, j'avais beaucoup aimé les cours de technologie, la coupe du critérium, la coupe de la pince à sucre à trois griffes, la coupe du robinet, et j'avais retenu trait plein, trait apparent, trait pointillé, trait caché, parties hachurées, pour distinguer les pleins des creux ou des vides. Je bénissais mon prof de Techno. Il s'appelait Juillet, notre professeur de Technologie. Il s'appelait Juillet et on était en septembre. Je bénissais Juillet à la mi-septembre et je trouvais ça bien.

En une demi-heure à peine, j'ai mené à bien le travail demandé. En remontant de l'index la monture de ses lunettes qui avaient glissé sur son long nez, Clément, le métreur, inspecta les modifications apportées et s'exclama dans le dialecte local : "Ch'est fin bien, min tiot père, on vo t'garder !" C'est comme ça que j'ai été engagé comme aide-métreur et aide-comptable. Une double fonction qui m'allait bien. Qui mettait un terme à l'angoisse de ma mère "Qu'est-ce qu'on va faire de toi !", après la lecture du verdict assassin du Conseil de classe et du Proviseur du Lycée : "Non admis à passer en classe supérieure, non autorisé à redoubler". Cancre de seconde C, viré sans autre forme de procès. Mais admis brillamment dans le monde du travail juste avant la rentrée.

 

Pourquoi je te raconte tout ça, Manu ? Pour que tu saches d'où je viens, d'où je pars, et d'où je parle. Je viens de très loin et à ce moment précis de ma vie je comprends que, pour moi, tout est écrit et tout est fini. Je serai employé de bureau. A vie. Toute ma vie. C'est mieux que de travailler dehors, a commenté avec un rien de fierté, ma mère, sans réaliser que c'était un peu humiliant pour mon père, manoeuvre, à l'usine textile, d'abord, puis sur les chantiers et plus tard, jardinier dans les cimetières militaires britanniques. Ne pas être soumis aux intempéries en automne ou en hiver, être à l'abri des fortes chaleurs, l'été, pour ma mère, c'était le premier avantage de l'employé de bureau, du bureaucrate comme on disait en ce temps-là, et ma mère était sensible à cette réalité non négligeable. Sans oublier de mettre en avant l'économie d'achat d'une paire de bottes et des vêtements de pluie, pas souvent offerts par l'entreprise, et inutiles pour un employé de bureau. Sans ignorer l'essentiel : l'importance historique pour toute notre famille de manoeuvres et de manants de la première marche dans le début de l'ascension sociale.

Un jour, Manu, je te dirai la vie de mon grand-père Sarde, mineur dans les mines de fer, en Sardaigne, puis en Lorraine, mort à 40 ans, à l'Hôpital de Nancy, le 11 septembre 1936, des suites d'un accident au fond de la mine, après avoir été amputé d'une jambe. Francesco Zanda qui avait fui l'Italie de Mussolini... pour trouver la mort, seul, sur son lit d'hôpital, puisque classé "sans famille en France".

 

© Jean-Louis Crimon

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5 avril 2023 3 05 /04 /avril /2023 08:57
Amiens. Librairie Martelle. 25 Nov. 2016. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Librairie Martelle. 25 Nov. 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Librairie Martelle. 25 Nov. 2016. © Jean-Louis Crimon

En fait, ce qui me fascine, c'est l'envers du décor, l'envers du personnage. Ce qui se cache derrière ce qui se montre. Celui qui se révèle en creux, en négatif. Celui qui ne se dit pas d'emblée. Celui qui s'avoue sans s'avouer. Celui qui concède une toute autre histoire que celle à laquelle il voudrait nous faire croire. Avec toi, je sens que c'est complexe. Posture et imposture sont une seule et même identité. Tu es le Hans du Schnockeloch :

 

Le Hans du Schnockeloch

Tout ce qu'il veut, il l'a,

Le Hans du Schnockeloch,

Tout ce qu'il veut, il l'a,

...

Le Hans du Schnockeloch dit ce qu'il voudra,

Mais ce qu'il pense, il ne le dit pas,

Et ce qu'il dit, il ne le pense pas,

Le Hans du Schnockeloch, ça c'est un fameux gâs.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

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4 avril 2023 2 04 /04 /avril /2023 08:57
Emmanuel Macron face aux membres de la Convention citoyenne sur la fin de vie. © Aurélien Morissard/AFP.

Emmanuel Macron face aux membres de la Convention citoyenne sur la fin de vie. © Aurélien Morissard/AFP.

Mais la voilà, la solution, mon cher Manu, la "Convention citoyenne" ! Tu as reçu les 184 membres de la Convention citoyenne sur la fin de vie. Pour recueillir leur avis. C'est la bonne méthode. On réunit les gens. On les motive et on les fait réfléchir ensemble à la meilleure solution pour le problème posé. On leur demande de formuler des propositions. Enfin, une fois cette réflexion collective menée à bien, on les reçoit, on les écoute et on s'engage à décider le meilleur pour tous dans le respect des convictions de chacun. Quel bel exercice de démocratie vivante. Dommage que ce soit pour la fin de vie. Un exercice de démocratie vivante pour décider de sa mort, le paradoxe est criant, sinon cruel. C'est tout au long de notre vie humaine qu'il nous faut des "Conventions citoyennes", sur tout les sujets essentiels et dans tous les domaines. A ce moment-là, la République devient authentiquement démocratique. La démocratie, du grec "dêmos" et "krâtos". Démos, le peuple, et krâtos, le pouvoir. Le pouvoir au peuple. Par le peuple et pour le peuple.

Dans ton discours aux 184, dont ma radio préférée a diffusé à midi de bons extraits, tu as insisté sur la nécessité de "mener une oeuvre de co-construction en lien avec toutes les parties prenantes, co-construction respectueuse des épaisseurs des vies." Joliment dit, mon cher Manu, comme à chaque fois, mais pourquoi ne pas avoir proposé cette méthode pour réfléchir à la meilleure réforme des retraites possible ?

Sans vouloir te faire offense, tout est dit dans la définition de la co-construction : "des acteurs ayant des intérêts différents vont élaborer ensemble un projet partagé." Je n'ose écrire "un programme commun" à cause des connotations qui ne manqueraient pas d'être surlignées. Je veux me situer en dehors de tout parti pris idéologique et j'espère que tu en feras autant. Dans la "Convention citoyenne sur la réforme des retraites", les syndicats, le Medef, des élus, des maires, des députés, des sénateurs, des petits et des grands patrons, sans oublier quelques dizaines de simples citoyens, reçoivent pour mission l'obligation d'élaborer des propositions pour écrire la loi. Toutes les oppositions et les contradictions se font à cet échelon. De cette façon, le texte final, produit en commun, ne pourra plus recueillir que l'assentiment général. Puisqu'élaboré par des représentants du plus grand nombre et surtout des représentants du pays réel. Dans la plus grande concertation possible. La construction de la loi n'en sera que plus facile.

Pour le reste, sens-toi libre. Oublie un temps les trois mille milliards de la dette de la France, dont tu es co-emprunteur, n'oublie pas, -je plaisante-, oublie la pression des marchés, leurs exigences, les taux d'intérêts qui risquent de n'être plus les mêmes, oublie ce qu'on dit ici ou là, que les prêteurs, côté taux, vont traiter la France beaucoup moins bien que l'Italie ou que l'Allemagne. 

 

Pour clore cette lettre, je te donne à relire l'article 3 de notre Constitution actuelle, la Constitution du 4 octobre 1958 : "La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice". Moralité, si le peuple s'estime bafoué, trahi, trompé par ses représentants, la voie du référendum devient le recours, sinon la solution. La Constitution l'a prévu. La loi le prévoit. Aucune hésitation. Révolution, c'était le titre de ton livre-programme, en 2016. Révolution, c'est ce à quoi tu dois te préparer. La Révolution que tu n'as pas su faire, le peuple s'en empare, et lui, la fera, c'est sûr. Pacifiquement, je te rassure. Par la voie référendaire. A chaque fois que ce sera nécessaire. Toi, le président, tu cesseras de te croire Jupiter, tu resteras dans ton Palais, tu présideras, mais tu n'auras pas plus de pouvoir que le président de la République italienne, la Reine du Danemark ou le Roi d'Angleterre. Présider, il va falloir t'y faire, c'est surtout apprendre à se taire. 

 

© Jean-Louis Crimon

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3 avril 2023 1 03 /04 /avril /2023 08:57
Amiens. Mercredi 23 mars 2023. 09:09. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Mercredi 23 mars 2023. 09:09. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Mercredi 23 mars 2023. 09:09. © Jean-Louis Crimon

Ou bien ma lettre ne leur a pas plu, ou bien elle s'est perdue, ma lettre pour la rubrique du courrier des lecteurs du "Courrier Picard", postée sur internet le 23 Mars 2023, à 9 heures 9. Me semblait pourtant plutôt bien écrite. Bien charpentée. Bien argumentée. Avec un peu d'humour à la clé. Moi aussi, je peux pratiquer le "ou bien, ou bien". Je te la donne à lire, mon cher Manu, et bien sûr, je suis disponible pour en discuter. Elle contient quelques idées sur lesquelles j'aimerais bien débattre. J'apprécie ton sens de la dialectique et ton goût de la synthèse. Tu devrais goûter la teneur de ma missive tout autant. Si tu en as le temps.

 

© Jean-Louis Crimon

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2 avril 2023 7 02 /04 /avril /2023 08:57
Napoléon le Petit. Victor Hugo. Londres. 1852. © Jean-Louis Crimon
Napoléon le Petit. Victor Hugo. Londres. 1852. © Jean-Louis Crimon

Napoléon le Petit. Victor Hugo. Londres. 1852. © Jean-Louis Crimon

Peu nombreux sont les Français de 2023 à avoir lu "Napoléon le Petit", ce pamphlet écrit par Hugo, en 1852, à Bruxelles, pour dénoncer, devant l'Histoire, le comportement de celui qui s'autoproclame Napoléon III et surtout sa prise du pouvoir du 2 décembre 1851. Véritable coup d'Etat contre la Constitution de la deuxième République qui l'avait fait Président de la République, trois ans plus tôt et pour quatre ans.

Victor Hugo n'hésite pas à qualifier Napoléon III de "dernier des hommes", de "voleur", de "criminel" et de "filou", critiques qui aujourd'hui, à n'en pas douter, vaudraient à son auteur d'immédiates poursuites judiciaires pour "Offenses au Chef de l'Etat". La colère de Victor Hugo est inversement proportionnelle à la confiance qu'il avait placé en Napoléon III pour l'élection présidentielle de 1848. Cette élection présidentielle, organisée pour élire le président de la deuxième République Française, se déroule les 10 et 11 décembre 1848. Sont candidats : Cavaignac, Ledru-Rollin, Lamartine, Raspail, Changarnier et Bonaparte. Victoire de Louis-Napoléon Bonaparte, élu au premier tour, au suffrage universel masculin, pour un mandat de quatre ans. 5 millions 587 759 voix sur 7 millions 519 035 de suffrages exprimés. Pratiquement 75 % des voix.

Louis-Napoléon Bonaparte élu avec une écrasante majorité de voix, de voix d'hommes puisque, en ce temps-là, les femmes sont exclues du suffrage universel. Les femmes devront attendre 1944 pour obtenir le droit de vote et 1945 pour pouvoir l'exercer pour la première fois. Louis-Napoléon Bonaparte avait prêté serment et juré de « rester fidèle à la République démocratique ». L'objectif était surtout d'empêcher l'élection du général Eugène Cavaignac et tout avait parfaitement fonctionné. Peu de temps après l'élection, Hugo avait même dîné, à l'Elysée, en tête à tête avec Louis-Napoléon.

Napoléon le Petit est une oeuvre de circonstance, une colère immense faite de jugements qu'on pourrait qualifier aujourd'hui d'épidermiques et si le combat du grand écrivain semble juste et justifié, sa réception est diversement commentée. Pour Karl Marx, Victor Hugo a le défaut de se contenter d'invectives "amères et spirituelles", et surtout commet l'erreur de ne voir dans la prise du pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte que "le coup de force d'un individu", grandissant par là-même celui qu'il critique.

Introduit clandestinement en France, le pamphlet Napoléon le Petit vaudra à Victor Hugo d'être expulsé de Belgique, par la loi Faider qui autorise les poursuites contre "quiconque s'est rendu coupable d'offenses envers la personne des souverains étrangers". Victor Hugo choisit alors de s'exiler à Jersey, puis, en 1855, à Guernesey.

 

Il faut lire et relire Napoléon le Petit, ne ce serait-ce que pour mieux comprendre la France de 2023. Comprendre comment une démocratie parlementaire peut devenir l'antre du parler menteur. Comment le pouvoir, l'exercice du pouvoir, peut transformer un homme au point qu'en chemin, il renonce à sa promesse initiale. La promesse faite à lui-même quand il se résout à se mettre "En marche". Conquérir le pouvoir pour mieux servir son pays et son peuple. Le résultat, six ans plus tard, n'est pas, - euphémisme -, à la hauteur des ambitions premières. Ambitions dont on se demande aujourd'hui si elles étaient vraiment sincères.

 

© Jean-Louis Crimon

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1 avril 2023 6 01 /04 /avril /2023 08:57
Amiens. Libraire Martelle. Deux beaux "beaux-frères". 25 Nov. 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Libraire Martelle. Deux beaux "beaux-frères". 25 Nov. 2016. © Jean-Louis Crimon

Lettres à Manu. La familiarité pourrait déplaire ou agacer, mais, en fait, à Amiens, on a été voisins. Ou presque. En tout cas contemporains. J'habite toujours la rue de ta grand-mère adorée. Tu devais passer devant chez moi quand tu allais chez elle. Tes parents habitaient la rue voisine. Je croise parfois ton père à la boulangerie ou à l'épicerie. Signe de tête discret en guise de bonjour. Doit pas être facile tous les jours d'être le père du président.

Fin des années quatre-vingt-dix, j'ai eu le bonheur d'animer une rencontre avec Paul Ricoeur. Mercredi 5 mars 1997. Intitulé de cette conférence-débat: "La justice, une vertu et une institution". Peut-être étais-tu parmi le public de ce soir-là. Peut-être est-ce ce jour-là que tu t'es dit qu'un jour tu travaillerais avec lui. Un philosophe, quand on n'a pas encore 20 ans, ça vous marque pour la vie. Un philosophe vivant. Les études s'arrêtent trop souvent sur la pensée des philosophes disparus, des penseurs qui ne sont plus. Toi, très tôt, tu es fasciné par les penseurs vivants.

Souvent, je me demande ce que penserait Paul Ricoeur de l'homme que tu es devenu. Du président de la République que tu es. De l'action que tu conduis. Des idées que tu défends. Tellement éloignées désormais de ce pour quoi Paul Ricoeur a vécu. La vertu, cette force morale qui fait que l'être humain tend au bien. Morale et politique, beau programme en licence de philo, mais tu le sais désormais, compagnonnage difficile une fois au pouvoir.

J'emploie le "tu" et ça pourrait m'être reproché. On ne tutoie pas le président de la République, sauf si on est un intime, ou si on est de sa famille. Ce n'est pas mon cas. Même si tu pourrais être mon fils et je pourrais être ton père.

On ne se connaît pas vraiment. On s'est croisé un soir de dédicace dans la plus grande Librairie de la ville. De ta ville. Tu signais - quelle audace ! - Révolution. Titre éminemment provocateur. Un ouvrage-programme, pas toujours bien écrit. Un livre sans doute conçu et rédigé dans l'urgence. Le relisant ces temps-ci, j'aime en dire à haute voix certains passages. Gaguesque. Tu devrais te relire de temps en temps. Tu comprendrais que l'écrit, ça engage, et surtout, ça laisse des traces. 

 

" Je crois profondément dans la démocratie et la vitalité du rapport au peuple. Mais je veux retrouver ce qui fait la richesse de l'échange direct avec les Français, en écoutant leurs colères, en considérant leurs attentes, en parlant à leur intelligence." (Révolution. Nov. 2016. Emmanuel Macron, pages 33 et 34).

 

Tout au long de ce mois d'avril, j'ai décidé de t'écrire une lettre par jour. En toute liberté. Liberté de déplaire ou d'agacer. Tu n'es pas obligé de me lire. Pas obligé de me répondre. J'ai déjà une lettre de toi, président de la République, à la veille de ton premier voyage officiel en Chine. Je t'avais adressé "Du Côté de chez Shuang", mon petit roman chinois rêvé et composé à Chengdu, entre septembre 2011 et Janvier 2012, quand j'enseignais le français à l'Université du Sichuan. Roman dédié à Liu Xiaobo, Prix Nobel de la Paix toujours vivant quand a été publié mon roman. Ma requête était fort simple : je voulais qu'auprès de Xi Jinping, tu plaides la cause de la veuve de Liu Xiaobo et que tu puisses la ramener en France avec toi dans ton avion présidentiel. C'est mon côté grand naïf. Liu Xaobo, privé de soins médicaux, mort en prison de son cancer du foie, le 13 juillet 2017. A 61 ans. Après plus de huit années de détention. Liu Xiaobo qui a payé du prix de sa vie ses idées et ses rêves de démocratie. C'est finalement l'Allemagne qui accueillera Madame Liu Xiaobo.

 

© Jean-Louis Crimon

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31 mars 2023 5 31 /03 /mars /2023 08:57
Chine. Kunming. Yunnan. Janvier 2012. Oiseleur du Marché aux Oiseaux. © Jean-Louis Crimon

Chine. Kunming. Yunnan. Janvier 2012. Oiseleur du Marché aux Oiseaux. © Jean-Louis Crimon

Je n'ai pas acheté d'oiseaux,

Au Marché aux Oiseaux

Je n'étais pas venu pour ça

 

J'avais en tête

Une idée pas si bête

Que je chantais à tue-tête 

 

Mais je n'ai pas osé ouvrir la cage

Si tu le fais la police arrive

C'est toi qu'elle va mettre en cage

 

Tu paieras du prix de ta liberté

La liberté que tu as prise

De rendre sa liberté à l'oiseau.

 

La remarque de mon amie Chinoise

M'a fait devenir sage

Qui paierait l'ardoise

 

La seule liberté que j'ai prise

C'est de prendre l'Oiseleur en photo

A côté de sa cage avec l'oiseau dedans.

 

Avant de relire Maupassant.

 

© Jean-Louis Crimon

(Petits poèmes pour Gaia, Mya et Enzo

 

 

L’oiseleur
Guy de Maupassant

L’oiseleur Amour se promène
Lorsque les coteaux sont fleuris,
Fouillant les buissons et la plaine ;
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu’il a pris.

Aussitôt que la nuit s’efface
Il vient, tend avec soin son fil,
Jette la glu de place en place,
Puis sème, pour cacher la trace,
Quelques brins d’avoine ou de mil.

Il s’embusque au coin d’une haie,
Se couche aux berges des ruisseaux,
Glisse en rampant sous la futaie,
De crainte que son pied n’effraie
Les rapides petits oiseaux.

Sous le muguet et la pervenche
L’enfant rusé cache ses rets,
Ou bien sous l’aubépine blanche
Où tombent, comme une avalanche,
Linots, pinsons, chardonnerets.

Parfois d’une souple baguette
D’osier vert ou de romarin
Il fait un piège, et puis il guette
Les petits oiseaux en goguette
Qui viennent becqueter son grain.

Étourdi, joyeux et rapide,
Bientôt approche un oiselet :
Il regarde d’un air candide,
S’enhardit, goûte au grain perfide,
Et se prend la patte au filet.

Et l’oiseleur Amour l’emmène
Loin des coteaux frais et fleuris,
Loin des buissons et de la plaine,
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu’il a pris.

Guy de Maupassant, Des vers. 1880.

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30 mars 2023 4 30 /03 /mars /2023 08:57
Amiens. Jardin. 21 Avril 2022. 17:40. 1/250. Grive musicienne (Turdus philomelos). © Jean-Louis Crimon

Amiens. Jardin. 21 Avril 2022. 17:40. 1/250. Grive musicienne (Turdus philomelos). © Jean-Louis Crimon

Dire que tu as bien dû vivre cinquante ans sans vraiment prendre le temps de leur accorder un regard. A peine si tu tendais l'oreille, au réveil, quand tu ouvrais la fenêtre côté jardin, pour essayer de comprendre la langue de leur chant. Tu te souviens très bien pourtant du nom de ce bistrot de la gare Saint-Roch, "Au chant des Oiseaux", un endroit qui ouvrait pour les léve-tôt autant que pour les couches-tard. Lieu où tu aimais faire halte quand tu rentrais à pied de ton travail de nuit à l'Usine des machines à laver de la route d'Abbeville. C'est "Au chant des Oiseaux" que tu as appris que les personnes très matinales, on les appelle "alouettes", et les couches-tard, des "hiboux".

Une volée de moineaux, un envol de pigeons, un goéland morfale qui plonge sur une part de pizza ou un burger en terrasse, si ce n'est carrément dans les mains de celui qui mange en marchant, images fugaces dans la tête du citadin en terrasse. Vie banale qui passe. Parfois, tu te récites Le Chat et les deux Moineaux, cette fable de Jean de La Fontaine qui le premier attribua le nom de Pierrot au moineau. Moineau viendrait d'ailleurs des moines et de leur tenue vestimentaire. Le plumage du moineau semblable à la couleur des robes de bure des moines, sans omettre la calotte grise qui ressemble à la tonsure des ecclésiastiques.

Aujourd'hui, tu te plais à penser que les oiseaux sont les âmes des hommes qui ne sont plus.

 

© Jean-Louis Crimon

(Petits poèmes pour Gaia, Mya et Enzo

 

 

Le Chat et les deux Moineaux

 

A Monseigneur le duc de Bourgogne (1)

 

Un Chat, contemporain d'un fort jeune Moineau,
Fut logé près de lui dès l'âge du berceau.
La Cage et le Panier avaient mêmes Pénates.
Le Chat était souvent agacé par l'Oiseau :
L'un s'escrimait du bec, l'autre jouait des pattes.
Ce dernier toutefois épargnait son ami.


               Ne le corrigeant qu'à demi
               Il se fût fait un grand scrupule
               D'armer de pointes sa férule.
               Le Passereau, moins circonspec,
               Lui donnait force coups de bec ;
               En sage et discrète (2) personne,
               Maître Chat excusait ces jeux :
Entre amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne
               Aux traits d'un courroux sérieux.


Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
Une longue habitude en paix les maintenait ;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait ;
               Quand un Moineau du voisinage
S'en vint les visiter, et se fit compagnon
Du pétulant Pierrot et du sage Raton ;
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
               Et Raton de prendre parti.


Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle (3)
               D'insulter ainsi notre ami ;
Le Moineau du voisin viendra manger (4) le nôtre ?
Non, de par tous les Chats ! Entrant lors au combat,
Il croque l'étranger. Vraiment, dit maître Chat,
Les Moineaux ont un goût exquis et délicat.
Cette réflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?


Sans cela, toute fable est un œuvre (5) imparfait.
J'en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse,
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse ;
Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez.

 

Cette fable paraît avoir été imaginée par L.F.
L'intrusion du Moineau étranger qui trouble la bonne entente entre les deux compagnons d'enfance se rapproche de la fable "Les deux perroquets, le roi et son fils".

 

 

(1) Louis, petit-fils de Louis XIV, et père de Louis XV,
élève de Fénelon
(2) pleine de discernement
(3) nous la baille belle
(4) on se sert quelquefois de "manger" pour dire
quereller fortement"(dict. Académie, 1694)
(5) Vaugelas dans ses "Remarques" a décidé que
le mot d'oeuvre signifiant livre, volume, ou quelque
composition, était masculin au singulier, et toujours
féminin au pluriel.

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29 mars 2023 3 29 /03 /mars /2023 08:57
Amiens. Jardin. Geai des Chênes. (Garrulus glandarius). Juin 2020. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Jardin. Geai des Chênes. (Garrulus glandarius). Juin 2020. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Jardin. Geai des Chênes. (Garrulus glandarius). Juin 2020. © Jean-Louis Crimon

 

Fringué à la diable

Dégaine impayable

Coup d'oeil incroyable

 

Sortie de la semaine

Geai des chênes

Se déchaîne

 

Coup de gel sur la tête

Pour bien coiffer sa crête

Rien qui ne l'arrête

 

Tissu bleu à carreau

Pour habiller le haut

Des ailes comme il faut

 

Plutôt fier de lui

Surtout aujourd'hui

La vie, c'est pas l'ennui

 

Pas un pour dire sans rire

Que Geai des chênes

Est fringué comme...

                                  un gland.

 

 

© Jean-Louis Crimon

(Petits poèmes pour Gaia, Mya et Enzo

 

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  • : Journal d'un bouquiniste curieux de tout, spécialiste en rien, rêveur éternel et cracheur de mots, à la manière des cracheurs de feu !
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