Ponctutation ultime. Dans tous les sens du terme. Revenir en Chine pour lire au pied de la statue géante du géant, les extraits de ce roman que tu lui dois. Lui, c'est Kong, Conf' pour toi, Confucius. Celui que tous les étudiants Chinois appellent "Le premier des professeurs". Laoshi, professeur, tu l'as été pendant un semestre, dans cette université du Sichuan. Faguo Laoshi. Professeur de "Conversation française". Tu avais promis au Doyen du Département des Langues étrangères de ne pas te servir de ta présence en Chine pour effectuer des reportages de journaliste, ton premier métier. Tu as tenu parole.
Le roman, tu en as eu l'idée dès la première semaine de ce semestre incroyable. A moins que ce ne soit l'idée de Confucius. Puisque le reportage t'était interdit, le roman s'imposait. Le roman, la forme supérieure du reportage. Malraux l'avait expérimenté bien avant toi. Mais "Du côté de chez Shuang" n'aura pas la reconnaissance ni le succès de "La Condition humaine".
A le relire aujourd'hui, tu te dis que ce petit roman rêvé et écrit, au cours de l'automne sichuanais, fin 2011, au pied de la statue de Confucius, a peut-être obtenu, sans le savoir, la plus belle récompense qui soit, le plus beau des Prix littéraires possibles, le Prix du roman... passé inaperçu.
© Jean-Louis Crimon
Dès mes 7 ans - l'âge de raison - sur la pression de Tante Laure, que tout le monde au village savait très pieuse, j'ai commencé ma carrière de petit enfant de choeur. Les réticences maternelles furent de peu de poids face aux arguments de la Tante, marraine de mon père de surcroît. De sûre croix. Pour la Tante Laure, il y allait du salut de mon âme. Pour moi, Christ fils de Dieu ou pas, ce fut le début de mon chemin de croix.
Je suis le plus petit des enfants de choeur, le plus jeune, le plus rêveur. La messe en latin, les prières chantées, le son de l'harmonium, le moment de la communion, font un grand théâtre et j'en suis l'un des acteurs. Pas le plus important, mais aux premières loges. La Tante Laure l'a voulu ainsi. Le jour de mes 7 ans, elle est allée trouver Monsieur le curé pour lui dire que je pouvais servir la messe.
Sur la photo, je suis devant l'Evêque, reconnaissable à la mitre qu'il porte sur la tête. J'ai le regard attiré par quelque chose qui se passe hors champ, hors cadre. Comme mon alter ego, de l'autre côté de la grande croix que porte celui qui est le plus grand de nous trois. Des fidèles en marche vers l'autel. Tout en remplissant parfaitement le rôle qui leur incombe, les enfants de choeur se laissent parfois distraire.
Curieux, - observation jamais faite jusqu'à aujourd'hui -, de nous trois, je suis le seul dont on ne voit pas la croix. Cachée sans doute sous mes bras... croisés.
© Jean-Louis Crimon
"Vous avez deux mois pour nous montrer ce que vous savez faire !" Georges-Louis Collet, rédacteur en chef historique du Courrier Picard m'a mis d'emblée le contrat entre les mains. Stagiaire d'été. En CDD. Un reportage par jour, même le dimanche. Souvent carte blanche. Un vrai bonheur. D'aventure et d'écriture. Très tôt, je l'ai deviné, pressenti : l'aventure commence au coin de la rue.
© Jean-Louis Crimon
C'était un soir où René de Obaldia m'invita chez lui pour parler poésie et roman. Un vrai grand moment. Soudain, les cloches se sont mises à sonner à grande volée. D'une manière si joyeuse. René me dit que ce devait être l'annonce de la messe du soir. Poli, mais sceptique, je lui expliquai que mes nombreuses années d'enfant de choeur m'avait parfaitement éduqué l'oreille au décryptage instantané du langage des cloches. Cette fois, c'était un évènement autrement important que l'angelus du soir. René ouvrit la fenêtre. Il fut dans l'instant convaincu et s'exclama : Habemus papam.
...
A même le trottoir, parmi d'autres ouvrages à la couverture arrachée, dans ce vide-grenier de village qu'on appelle dans cette partie de la Picardie "Marché à réderies", le livre ne donnait qu'une envie, d'ailleurs très bien exprimée par son titre "PARTIR..." Je me baissai pourtant, sans savoir ce qui m'attendait. Machinalement, je feuilletai le livre en mauvais état et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir sur les deux premières pages un des plus beaux envois que je connaisse, une véritable lettre-confession de l'auteur à une destinataire amie, dont seul le prénom figure au début de cette étrange missive. L'auteur du célèbre Croix de bois, Roland Dorgelès, ne s'était manifestement pas contenté du service minimum de la signature genre "cordial hommage de l'auteur" ou encore "amicales pensées de l'auteur à sa fidèle collaboratrice". Lisons plutôt ce texte manuscrit, signé RDorgelès et daté Novembre 1932. Texte qui témoigne d'une réelle souffrance. D'un mal profond. Qui mériterait une véritable enquête pour comprendre ce qu'a pu vivre Dorgelès dans ce lieu, au début des années trente.
" A Georgette
A la très aimable et sympathique collaboratrice
A celle qui -malgrè tout- m'obligera à quelques regrets le jour où je quitterai enfin le milieu médisant, envieux et antipathique qui a nom "Vallauris"
en m'excusant de ne pas lui offrir le livre que j'avais primitivement prévu. (je n'ai pas résisté à l'attrait d'un titre bien court certes, mais ... composant du seul mot qui a occupé constamment mon esprit comme une véritable obsession pendant les mois de 1932 que j'ai passé à R......).
en la priant d'oublier quelques paroles vives et un peu trop dures qu'une sincérité primesautière ne suffit pas à excuser
en lui exprimant toute ma gratitude pour avoir été la seule dans le concert haineux de Vallauris à ne pas "hurler avec les loups" et avec l'espoir que le temps faisant son oeuvre on voudra bien s'apercevoir que j'étais beaucoup moins méchant qu'on l'a dit et - surtout - qu'on l'a pensé
et en lui demandant enfin de ne pas prêter une oreille trop sympathique à ceux qui après mon départ s'acharneront encore sur moi au lieu de m'oublier comme je veux oublier moi-même le mal qu'on m'a fait et surtout celui qu'on a voulu me faire.
Oublier !!! n'est-ce pas le secret de la vie quand on sait conserver quelques souvenirs heureux.
L'envoi est signé RDorgelès et il est daté Novembre 1932.
Le vendeur ne savait pas ce qu'il vendait. Tous ses livres étaient à cinquante centimes d'euros. Je n'ai pas marchandé le prix. Suis reparti de ce marché à réderies d'un village à l'Est d'Amiens,- Amiens où est né Roland Dorgelès- en me disant que vraiment, en Picardie, "marché à réderies", à une lettre près, c'est tout simplement "marché à rêveries". Le rêve n'a pas de prix. Parfois il est gratuit. Carrément cadeau.
© Jean-Louis Crimon
Depuis toujours tu adores les persiennes du Sud. Il y a Sienne dans Persienne. Même si persienne vient de Perse et du persan. Le soleil est perçant dans le Sud. Le sens est souvent caché dans le son. Tu aimes cette manière d'être des volets du Sud. Ce clin d'oeil de la fenêtre, qui te dit peut-être: "Tu ne me vois pas, mais, moi, je te vois", qui ajoute, sans doute: "Monte si tu veux, à l'ombre, nous serons mieux." Sans malice. Juste pour le Pastis. Qu'ici on préfère Casanis.
Les fenêtres du Sud ne sont pas des yeux sans paupières comme à Copenhague, au Danemark, où pour mieux embrasser la lumière, on vit sans volets. A quoi bon se préserver ou se cacher de ce qui nous fait si souvent défaut. Du soleil, de la lumière, il nous en faut.
Les persiennes du Sud, en revanche, ont la discrète élégance de ce qui se cache tout en se montrant, pour ne pas dire de ce qui se montre en se cachant. C'est ce qu'il y a de très attachant. Comme de l'Italie déjà dans cette manière d'ouvrir l'oeil. A demi. Clin d'oeil à un ami.
© Jean-Louis Crimon
Grandir, oui, sans doute, mais vieillir... Me souviens d'un vieux slogan de Mai 68 : Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ! Je ne sais si j'ai bien couru mais j'ai tant couru que je suis bientôt à l'âge où l'on ne court plus. Seule la tête cavale encore et s'étonne à peine qu'il n'en soit plus de même, côté corps.
© Jean-Louis Crimon
Si tu savais, Jean-Arthur, comme les temps sont durs. Je sais bien, très vite, et pour toujours, tu as tourné la page du monde des mots. Tu as choisi le négoce, le commerce. L'homme aux semelles de vent s'est fait commerçant. On a tant écrit sur toi et sur cette oeuvre fulgurante que tu laissas, presque avec dédain, derrière toi. Sans jamais vouloir te retourner sur cette partie de ta vie. La seule qui nous console encore aujourd'hui. Que tu te sois fait trafiquant d'armes pour Ménélik, pourvoyeur de fusils, n'est pas, pour nous, le plus important dans ton passage terrestre. Harar ou Errare. Errare humanum est, perseverare diabolicum.
Comme si le poème était soudain devenu non essentiel.
6 février 1887. Rimbaud parvient à Ankober, capitale du Choa, après un voyage de quatre mois à travers le désert d'Abyssinie, épuisant et dangereux (la région est infestée de pillards). Mais le roi Ménélik se trouvant dans le Harar, où il est en train de guerroyer, Rimbaud doit encore gagner Entotto, à 120 km de distance, pour monnayer (à des conditions qui se révèleront désavantageuses) son chargement de fusils.
Juillet 1887. Début d'une brève période de voyages (Aden, Le Caire) et de repos. Rimbaud publie le récit de son voyage au Choa dans Le Bosphore égyptien (25 et 27 août 1887).
Avril 1888. Après une tentative infructueuse pour monter une nouvelle affaire de vente d'armes dans les premiers mois de 1888, Rimbaud décide de revenir au négoce traditionnel. Il ouvre en avril, à son propre compte, une agence commerciale à Harar. Il établit pour cette nouvelle entreprise un partenariat avec un riche négociant d'Aden : César Tian. C'est cette activité qui l'occupera pendant les quelques années qui lui restent à vivre.
25 février 1890. Lettre à sa mère et à sa sœur du : "Ne vous étonnez pas que je n'écrive guère : le principal motif serait que je ne trouve jamais rien d'intéressant à dire. Car, lorsqu'on est dans des pays comme ceux-ci, on a plus à demander qu'à dire ! Des déserts peuplés de nègres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que voulez-vous qu'on vous écrive de là ? Qu'on s'ennuie, qu'on s'embête, qu'on s'abrutit ; qu'on en a assez, mais qu'on ne peut pas en finir, etc., etc. !"
7 avril 1891. Rimbaud, qui souffre depuis des mois d'une tumeur au genou, se fait transporter en civière de Harar à Zeilah, sur la côte, où il s'embarque pour Aden. Il est très affaibli par les souffrances et le manque de sommeil (il a tenu le plus longtemps possible pour mettre en ordre ses affaires avant son départ). À quoi s'ajoutent les fatigues du voyage (onze jours pour traverser le désert, plus trois jours de bateau).
24 avril. Il est soigné une quinzaine de jours à Aden. Devant la gravité de son état, les médecins lui suggèrent de regagner la France pour s'y faire hospitaliser.
20 mai. Il est admis à l'Hôpital de la Conception, à Marseille. Sa mère est à son chevet le 23 mai. Il est amputé de la jambe droite le 25 mai.
23 juillet. Il quitte l'hôpital et prend, seul, le train pour Roche, où il n'était pas revenu depuis dix ans (Madame Rimbaud avait déjà regagné Roche le 9 juin).
23 août. Son état de santé s'aggravant à nouveau, Rimbaud repart pour Marseille, accompagné de sa sœur Isabelle. Son idée fixe est de reprendre le bateau pour rejoindre l'Afrique mais le cancer, qui se généralise rapidement, l'en empêchera.
9 novembre, cinq heures du soir. À Paris où le milieu littéraire symboliste et décadent ignore à peu près totalement où se trouve son héros disparu et ce qu'il fait, un petit scandale va agiter le cénacle. À la suite d'un conflit entre l'éditeur (Genonceaux) et l'auteur-préfacier (Darzens), la police saisit avant leur diffusion les exemplaires de la première édition des poésies de Rimbaud, recueil constitué par Rodolphe Darzens sous le titre de Reliquaire.
10 novembre, dix heures du matin. Rimbaud s'éteint à l'Hôpital de la Conception, après plusieurs semaines de semi-coma. C'est sa sœur Isabelle qui l'a accompagné pendant cette longue agonie. Ce dénouement ne sera connu à Paris que le 1er décembre 1891.
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© Jean-Louis Crimon
Au pied de ta tombe, Søren, d'émotion je tombe, à ton amour toujours Régine succombe et Copenhague la fière s'en indiffère. Toute la ville se moque, de ta dégaine, de ta défroque, de ton allure, de ton galure. Personne pour faire la claque au passage de l'homme au chapeau claque. Le monsieur en gibus qui attend l'autobus frise la catastrophe, même s'il est un grand philosophe.
Ainsi vont nos destinées, sans croire aux âmes bien nées, et la valeur qui n'attend pas le nombre des années, Søren, mon frère, la belle affaire que notre passage sur Terre. Je relis In vino veritas et ton Journal d'un séducteur. Quel coup génial d'avoir emprunté à Platon cette idée du Banquet et de l'avoir transposée, un soir d'été, dans une forêt près de Copenhague. Je suis l'un des cinq hommes qui boivent du vin et prennent plaisir à discourir sur l'amour, l'érotisme, la séduction, les femmes et la jouissance de la vie. Nous respectons, bien sûr, ta condition préalable : "Chaque convive se trouve dans cet état où l'on parle beaucoup et malgré soi, sans pour cela que la cohésion du discours de la pensée soit constamment interrompue par des hoquets", avec son principe corollaire : "Nulle vérité ne devrait être proclamée sinon celle qui est in vino".
Profonde réflexion sur l'existence et la conscience, "In vino veritas" est le texte essentiel du stade esthétique de Kierkegaard. Comme dans son "Journal du séducteur", le philosophe Danois présente la jouissance comme le but suprême de l'existence.
© Jean-Louis Crimon