Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon
Bien sûr, mes lettres sont restées sans réponse. Là où tu es, si tu es quelque part, on n’écrit pas à ceux d’en bas. A supposer que toi, tu sois en haut. Le fait que tu n’aies pas eu de vraie tombe, dans un vrai cimetière, me fascine chaque jour davantage. Fosse commune, pour un destin hors du commun, n’est pas commun.
Je pense souvent à ce jour-là où on t’a mis en terre. Etait-ce dans l’enceinte de l’Hôpital ? Là où tu es mort. Etait-ce dans le carré des indigents ? Est-ce qu’au moins il y a eu deux ou trois humains pour accompagner ton cercueil ? Un camarade de la mine, un prêtre, un enfant de choeur ? Est-ce que tu es mort seul dans ta chambre d’hôpital, te plaignant de souffrir, comme Rimbaud, de ta jambe amputée. Est-ce que tu as dit comme tous les amputés : « j’ai mal à la jambe que je n’ai plus » ? Est-ce que quelqu’un t’a tenu la main pour le passage ? Est-ce que tu t’es senti mourir ? Est-ce que tu as revu des images de ton village de Sardaigne ? Est-ce que tu as eu la force de redessiner mentalement les rues de Fluminimaggiore, et d’abord cette petite rue près de l’église où tu es né et où tu habitais ? Est-ce que tu as revu, un à un, comme on égrène un chapelet vivant, les visages de tous ceux que tu as connus et aimés dans ton enfance sarde ? Antioco, ton père sabotier et chevrier ? Maria, ta mère. Vicenzo, ton frère le plus proche de toi ? Maria, la seule fille de la famille ?
A quoi as-tu pensé au moment ultime, au moment du dernier souffle, à l’instant du dernier soupir ? Je ne pourrai jamais le savoir. Je ne le saurai jamais. Sur qui ou sur quoi as-tu porté ton dernier regard ? Questions inutiles puisque forcément sans réponse.
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Scoop dominical : Amiens sera ville de départ de la quatrième étape du Tour de France 2025. Ce sera le 8 juillet 2025. Le départ sera donné devant le Cirque Jules-Verne, comme en 2004. Déjà un 8 juillet. Cette année-là, un jeune champion de France, Thomas Voeckler, s'échappe dès le 16e kilomètre en compagnie de quatre autres coureurs, pour s'emparer, 184 kilomètres plus loin, à Chartres, du maillot jaune. Un maillot jaune qu'il portera dix jours durant.
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Sommet du Tourmalet. 12 août 1982. Col de Peyresourde. Juillet 1988. © DR
Avec mes amis Marc Legras et René Pagès, les "sudistes", première victoire dans le Tourmalet. Août 1982. 33 ans depuis peu. Joie immense d'arriver seul en tête au sommet. 2114 mètres à l'époque. Aujourd'hui, apparemment, 2115. A ce qui se dit dans les commentaires télé et radio.
Col d'Aspin, Col de Peyresourde, Col de Menté, Col de Portet-d'Aspet, autant de cols découverts avec un vrai talent de grimpeur que mes amis sudistes ne pensaient pas être la qualité première de l'homme du plat pays. Le surnom qui fut désormais le mien, après le baptême du Tourmalet.
L'homme du plat pays avait pris le meilleur sur les Pyrénéens authentiques.
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La Charité-sur-Loire. Festival du Mot. Juin 2014. Paris. France Culture. Déc. 2003. © DR.
Bien sûr, ce n'est pas moi qui ai reçu le Prix Raymond-Devos de la langue française. Cette année-là, c'est Stéphane De Groodt qui a été distingué et honoré. Prendre la pose au pupitre, une façon de faire le pitre. En hommage à cet homme que j'admire depuis mes 15 ans.
...
(Paris. Radio France. France Culture. Déc. 2003.)
Devos : Je trouve qu'on se ressemble !
Moi : Pas seulement physiquement.
Lui : Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Moi : On se ressemble aussi...
Lui : aussi quoi ?
Moi : aussi... vocalement.
Lui : Faites-le ! Pour voir !
Moi : Alors, j'lui dis (avec sa voix), JE VOUS IMITE !
Lui : Mais vous le faites bien !
Entre lui et moi, tout a commencé comme ça. On sortait du studio 134 où je l'avais interviewé pour l'émission du samedi midi, "Le livre de la rédaction". Pour la sortie de son dernier opus : "Les 40 èmes délirants". Au Cherche-Midi. Je m'étais dit : pour un homme qui passe pour être à l'Ouest, publier au Midi, logique, non ? Mais je n'avais pas osé la lui faire pendant l'enregistrement. Pas osé non plus le faire parler de ces années passées en Allemagne, comme STO, déporté du travail, là où le soir, dans le stalag, pour distraire ses camarades de chambrée, il avait commencé à improviser des petits sketches drôles et absurdes. Raymond Devos n'aimait pas qu'on lui parle de ce temps-là. Il ne voulait rien devoir aux Allemands.
Le raccompagnant jusqu'à l'ascenseur qui descend Porte B, Devos me prend le bras et me dit : je suis au Salon du Livre, samedi et dimanche, venez me voir, ça me fera plaisir.
Le samedi, chose promise, chose due, comme au Salon, j'y suis, pour signer, au stand du Castor Astral, mon petit roman "Verlaine avant-centre", vers midi, je pousse logiquement jusqu'au Cherche-Midi.
- Ah, vous êtes là !
Puis, s'adressant à la bonne centaine d'admirateurs de la queue qui serpente autour de la table où il dédicace à fond la caisse, Devos hurle : Le p'tit, là, il m'imite !
Raymond marque un temps d'arrêt. L'art du silence que maîtrise, à merveille, l'homme de scène. Puis, s'adressant à moi, sur un ton qui ne supporte aucune hésitation : Faites-le !
J'ai dû faire Devos, devant Devos, face à plus de cent admirateurs qui ont applaudi à tout rompre, en scandant "Devos/Devos" ! Un incroyable succès public. Un triomphe. Le seul de ma vie.
A ce moment précis, une petite vieille dame tout en noir, s'est faufilée dans la file, doublant des dizaines de personnes, pour venir jusqu'à ma hauteur et, d'une voix aiguë, me lancer :
- Vous êtes son fils ? Sans attendre ma réponse, la petite dame tout de noir vêtue, tellement fière de sa trouvaille, a enchaîné : Qu'est-ce que vous lui ressemblez !
Un immense éclat de rire a secoué toute la file de la centaine de fidèles qui attendaient, chacune, chacun, leur dédicace. Devos m'a regardé, comme subjugué par l'instant, avant de lâcher, sublime :
- La preuve !
© Jean-Louis Crimon