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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 16:41

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Paris. Saint-Germain. Dimanche 6 décembre 13.                                          © Jean-Louis Crimon   

 

 

Bruine à Saint-Germain, ce matin. Bruine fine, très fine. Trop fine. Qui mouille, mouille... Terriblement. Premier dimanche de janvier. Premier dimanche de l'année. Devant Les Deux Magots, un clodo tire sur son mégot. Lève les yeux au ciel. Regard désespéré, ou presque. Bouché pour la journée. Les habitués se faufilent vers le cinéma Saint-Germain. Rue Apollinaire. Yann Moix y donne, ce matin, son troisième cours magistral sur Ponge. Chaque premier dimanche du mois, rendez-vous incontournable. Séminaire passionnant.

Dans les premiers rangs, une jeune femme explique gentiment à une dame aux cheveux gris, comment, dès le mercredi, "Tout est en ligne, sur le site de La Règle du Jeu":

- On met la vidéo et vous pouvez revoir et réécouter la conférence...

- Oh, vous savez, moi je préfère le papier...

- On a aussi une news-letter, une lettre d'information, si vous nous donnez votre adresse, on peut vous l'envoyer...

La dame aux cheveux gris est rassurée. Moi aussi. L'écrit et l'écran, c'est différent. Le parti pris des mots renonce difficilement au support papier. Même si l'image et le son rendent très vivants le cours ou la leçon. La conférence. Une histoire de générations, au fond. De galaxie aussi. Gutenberg, pas mort. Pas complétement. ll nous fait... lire encore.      

 

Bonjour ! Merci d'être là et Bonne Année ! Yann Moix s'installe à la tribune. En fait, une table de conférencier tout à fait modeste.  

"C'est la troisième séance sur l'un des écrivains les plus importants du vingtième siècle. Il s'agit de comprendre la complexité de la démarche de Ponge. Son obsession : pénétrer le coeur des choses."

Le texte de L'huître s'imprime sur le grand écran. Juste derrière le conférencier. C'est parti pour deux heures intenses. On voudrait noter le texte parlé in extenso, le mot à mot du prononcé, le texto du phrasé, mais ça va trop vite. Moix est en forme. Il déroule superbement. Dire qu'il y a trois mois, je ne connaissais rien de Ponge. Dire que j'ai vécu jusque là, sans connaître Ponge. J'avais bien entendu parler d'un type bizarre qui avait écrit des textes étranges sur des objets aussi déroutants qu'un cageot ou qu'un savon, mais sans me sentir concerné par la nécessité de prendre le parti des choses. J'avais même dû survoler quelques uns des Proêmes. Mariage Pongien insolite de la prose et du poème. Sans jamais sombrer dans la prose poétique et sans pour autant prendre le parti des Petits poèmes en prose. De qui vous savez.

Mais je m'égare. Ecoutons plutôt le conférencier.

L'Huître condense toute la démarche de Ponge. Le mot fait un pas vers la chose. La chose fait un pas vers le mot. Le raisin n'est rien d'autre que le mot raisin. Même si le mot raisin ne coïncidera jamais avec le raisin."

Ardu devient le travail d'écoute. Pas évident de suivre Yann Moix. La vélocité du raisonnement. L'animal tire un grand braquet. Faut serrer les cale-pieds. Je sens bien la complexité du rapport qu'entretiennent le mot et la chose. Ce collé-serré. Qui n'est pas, ne sera jamais, un copié-collé. Ce rapprochement. Cette épousaille. Mais sans lyrisme. Sans pathos. Il faut raisin garder.

" Prenons la phrase : le raisin est. Le mot donne l'être. Es gibt, en allemand. Le mot et la chose vont se rapprocher pour nous faire voir les choses autrement. L'être, nous dit Heidegger, c'est de l'étant généralisé.

"Ce n'est pas seulement les hommes qui parlent. Les mots disent aussi. Disent des choses, justement. Pour celà, il faut nettoyer les mots. Il faut réveiller le mot. Réveiller le mot pour que le mot révèle la chose.

"La langue exemplaire, c'est la langue de Malherbe. Ponge souligne la pureté, l'efficacité, la simplicité de la langue de Malherbe.

"Question : pourquoi les mots du dictionnaire nous cachent la réalité de l'huître ? ne nous la dévoilent pas ? Etude comparée de deux définitions, dans deux éditions différentes du Larousse, 1974 et 1998 : du latin ostrea, Mollusque bivalve lamellibranche...fixé au rocher marin par une valve...comestible pendant les mois en "r", de septembre en avril"... Eclats de rires dans la salle... Définitions d'une grande médiocrité et d'une grande étrangeté. Mettons-nous dans la peau d'un étudiant chinois qui appprendrait le français en commençant par le mot huître..."

Grand moment soudain. Joli break. Conte-pied superbe: Moix, rêve, à haute voix, d'un dictionnaire où c'est Ponge qui donnerait les définitions. Grandiose. Idée géniale. Les mots enfin lavés, débarassés, de leur gangue de préjugés et de traditions insensées. Objectivement insensées. Pour retrouver l'Etre des choses. Le coeur des choses. L'Etre et le coeur des choses. Pour épouser enfin le parti du Parti pris des Choses. Nous dire, sans se dire. Sans nous dire.

 

Plus tard, plus loin, dans l'espace de la matinée, surpris d'apprendre que Camus n'est pas entré dans la démarche poétique de Ponge. N'a pas accroché. S'est senti Etranger à la... chose.

"Camus n'a rien compris à l'oeuvre de Ponge. Camus a reproché à Ponge l'absence de l'homme dans sa manière de saisir la chose. Ponge n'a pas écrit sur l'huître à partir de l'homme. Mais l'huître nous est donnée à partir de l'homme."

 

A la fin, rituel habituel, -pléonasme-, applaudissements chaleureux de la vingtaine de fidèles du rendez-vous dominical.

- Y-a-t-il des questions ?

Un jeune homme, derrière moi, demande si Wikipédia ne serait pas le dictionnaire rêvé, ou fantasmé, des définitions à la Ponge ?

- Tout faux, monsieur, cette multitude de subjectivités rassemblées n'a rien à voir avec une ambition Pongienne.

La dame aux cheveux gris intervient aussi. Elle dit : "Merci et félicitations, car je suis la fille de Francis Ponge." Beau silence et belle émotion dans la salle. Petit dialogue improvisé entre le conférencier et Armande Ponge.

- Je suis très ému de vous rencontrer, madame...

- Vous savez, la correspondance avec Camus sera publiée cette année. Chez Gallimard. C'est une correspondance passionnante. Portant uniquement sur la littérature. Sur leur travail. Ce sera publié dans la collection Blanche de Gallimard. 

 

Je quitte mon siège 149. Je descends saluer Yann Moix. Croise, en chemin, la dame aux cheveux gris. Lui demande si une photo de cette belle rencontre lui ferait plaisir.

- Non, pas de photo, monsieur. Je n'aime pas trop les photos.

- Soit, madame. Rien dans la boîte à images. Tout dans le coeur. Pas si mal.

 

Il y a des dimanches matin de bruine fine à Saint-Germain-des-Prés qui sont de vrais cadeaux ensoleillés. Eclaircie sublime dans le gris d'une année grise. Coïncidence lumineuse. Au premier rang d'une salle de cinéma transformée en séminaire Pongien, une petite dame aux cheveux gris se lève et dit : Je suis la fille de Francis Ponge.

 

Soudain, tout s'éclaire...

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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 17:29

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Paris. Soir de Champs.                                                                              © Jean-Louis Crimon   

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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 17:00

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Paris. Avenue Théophile Gautier.                                                                 © Jean-Louis Crimon                            

 

 

Bonne année, mon ami le balayeur,

Toi qui sais si bien, ici ou ailleurs,

Prendre, de chaque jour, le meilleur.

 

 

 

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 14:48

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Paris. Jeudi 3 janvier 2013.                                                                          © Jean-Louis Crimon

 

 

Bon, vous allez pensez que ça devient obsessionnel, mon histoire. Sans doute. Mais je n'y peux rien. Dès que je sors, l'alignement des cadavres encore verts, dans les rues, me donne des hauts-le-coeur. En plus, depuis hier soir, la radio, déverse, d'heure en heure, une pub' des plus stupides. Une fausse chanson enfantine pour dire la vraie médiocrité du temps.

Extrait :

 

Adieu sapin, guirlandes et boules,

Une nouvelle plante, c'est bien plus cool,

Ma belle plante, Ô ma belle plante,

Dans mon salon, t'es pétillante...

 

Une voix féminine enchaîne : Toute la France participeAllez, hop, bye, bye, vieux sapin, et  invite à acheter sur "ma plante, mon bonheur, point fr quelque chose" votre "successeur de sapin". On croit rêver, mais c'est un vrai cauchemar. L'arbre, de "vieux", on le traite et on le jette. La plante, sur le net, on l'achète.

 

On peut aimer les plantes, les faire aimer à nos enfants, aimer vivre avec elles, sans pour autant balancer, comme un vulgaire objet manufacturé, un être vivant qui s'appelle... un arbre. Envie de lui mettre les points sur les "i" au e-commerce.

 

Maintenant, belle plante ou pas, c'est moi qui vous plante, c'est moi qui l'invente et qui la chante, ma chansonnette :

 

Mon beau sapin, roi des forêts,

Quelle sinistre aventure,

Dans ce monde en déconfiture,

Tu es la victime des gorets...

 

 

Je sais, ma révolte est dérisoire. Même si, pour un enfant de la campagne, comme moi, c'est indigne, pour un homme, de jeter un arbre à la poubelle. Mais comment faire autrement ? s'exclame la voix de ma voisine, agaçée de mon étonnement.

C'est vrai, que je lui rétorque, pas évident, le comble du sapin : finir entre quatre planches. Mais sur le trottoir, c'est pas des façons. La scierie n'est pas la Syrie. Là-bas, c'est le sang de 60.000 êtres humains que l'Ophtalmo de Damas a sur les mains. En moins de deux ans. Et ça, non plus, ça n'émeut personne. Si, un peu avant Noël, un éventuel recours aux armes chimiques a été jugé inadmissible par les grands de ce monde. C'est vrai qu'assasssiner avec des armes classiques, face à la menace chimique, ça en devient respectable. Tout à fait acceptable. La logique de paix des Nations Unies, sous le règne des Etats-Unis, parfois, ça me fait vomir.

 

Dehors, aucun espoir. Du gris jusqu'à ce soir. Du gris. Beaucoup de gris. Rien que du gris. De la bruine aussi. De la pluie qui bruinasse. Pas un rayon de soleil. Pas le moindre espace de bleu. Le matin a déjà sa gueule du soir. Au bord du trottoir, des centaines, des millliers de sapins, au garde à vous, attendent le passage des camions-poubelle.

Elle est pas belle, la vie ! Haut les coeurs.

 

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Paris. Jeudi 3 janvier 2013.                                                                        © Jean-Louis Crimon

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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 17:52

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Paris. Rue Félicien David.                                                                           © Jean-Louis Crimon

 

 

 

C'est pas une vie, une vie de sapin. Il y a une semaine à peine, on te flatte, on t'admire, on te loue, on t'achète, on te fête, et déjà, ce soir, on te jette. Entre Noël et l'An neuf, on te chouchoute, on te ménage, on te décore, on te fait croire que tu fais partie du décor. Belles et longues guirlandes d'argent et d'or. Papillotes multicolores. Une vraie star. Tu te crois de la famille. On t'ensoleille, on t'illumine, on te maquille, on t'habille et te déshabille.

 

Aujourd'hui, plus rien. D'un coup, d'un seul, on sort ton linceul. On te dépouille. On se grouille. Cette espèce humaine, sacrée fripouille.

Tu commences à comprendre le sens de l'expression que ces barbares emploient, parfois, pour parler de leurs vieux : ça sent le sapin ! Doré encore, le cercueil jetable. Sont raffinés jusqu'à la fin, les humains. Se veulent du genre respectable.

Pas très jolie, pourtant, la fin de l'histoire. Faudrait pouvoir prévenir ceux de l'an prochain de pas y croire. Une question, ce soir. Une question. Une seule. Une question pour cette nuit. Une question d'arbre : c'est qui qu'on enguirlande ? L'homme ou l'arbre ?

 

 

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Paris. Rue Félicien David.                                                                             © Jean-Louis Crimon

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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 19:13

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Paris. Rue d'Auteuil. 1er janvier 2013. 18 h 08.                                              © Jean-Louis Crimon

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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 12:25

Capture-d-ecran-2012-12-30-a-20.28.04.png  © Juliette Crimon.

 

 

La photo a plus de soixante ans. L'homme à la bêche, c'est mon père. Le petit môme avec son petit seau, c'est moi. Je dois avoir moins de trois ans. Deux ans et demi, sans doute. Mon père doit avoir la trentaine. Né en 1922, en mai 1922, si la photo date de 1952, il a tout juste... trente ans.

Selon le geste, la façon de tenir le manche de l'outil, je crois que nous plantons des pommes de terre. Chez nous, en Picardie, les pommes de terre, se mettent en terre, quand la terre a cessé d'être trop froide. Ce doit être avril ou début mai. C'est ma mère qui prend la photo. Elle a eu, d'instinct, l'idée de poser un genou en terre pour être au plus près de l'action. Ce qui évite d'écraser les personnages. Comme on le fait quand on prend la photo, debout, l'appareil à hauteur des yeux. Le petit enfant que je suis se trouve soudain grandi. A côté du géant qu'est le père. Le petit enfant devient un personnage important dans l'image. Tout est dans le cadrage. Les petites chaussures blanches et les chaussettes de l'enfant se retrouvent au premier plan, comme la terre et les souliers du père. Manque juste un regard. Mais le profil du visage du père est parfait. La minceur et l'élégance de l'homme, la façon dont les mains du travailleur manuel se saisissent de l'outil, ont la saveur exquise des images en noir et blanc des films d'autrefois. Cette perfection imparfaite du flou des instants que corrigera plus tard la netteté de la mémoire. 

 

En ce dernier jour de l'année, je pense à mon père, au temps où nous plantions des pommes de terre et au temps où on faisait le tour du village, en quête de travaux à faire. Mon père était le meilleur bêcheur à la ronde. Un jardin à faire, on lui faisait signe. Chaque soir de la semaine, il y avait un jardin différent à entretenir. Ne restait que le dimanche, pour notre jardin à nous.

Je relis Verlaine avant-centre. Chapitre 10. Page 117. J'aime beaucoup ce passage :

 

"Mon père pince la corde du cordeau comme une corde de guitare. Il tend l'oreille, écoute le son de la corde. Si l'accord est parfait, la corde bien tendue, on peut tracer la route, puis semer. Mon père laisse glisser les graines entre le pouce et l'index. Il ne faut pas semer trop dru. Mon père le sait. Il dit : qui sème trop dru récolte menu. Ensuite, on dame le sol avec le dos du râteau. Ça dessine de petits traits verticaux tout au long de la ligne semée. C'est beau à regarder comme un tableau de peintre abstrait. Un tableau peint au cordeau et au râteau, à même la terre. Dieu, s'il existe, sûr, c'est un esthète qui apprécie la peinture de mon père. En fait, mon père ne jardine que pour exposer les oeuvres qu'il ne prend pas le temps de peindre sur la toile et qu'il crée à fleur de terre, l'espace d'un dimanche matin, juste avant la messe."

 

Lundi 31 décembre 2012. Dernier jour de l'année. Premier jour de la semaine et dernier jour de l'année. Pas vraiment le coeur à réveillonner. Je pense aux absents. Je pense à mon père. 90 ans en mai dernier, et déjà 11 années sous la terre. Je me suis toujours demandé pourquoi, une fois mort, on ne se souhaite plus les anniversaires. Pas davantage la "Bonne et Heureuse Année". Les vivants, même bons vivants, ne doivent pas oublier les absents. Les associer, le plus souvent, à la vie qui continue, sans eux. C'est important. Pour eux. Pour eux, les absents. Pour les garder vivants. C'est important pour nous. Pour nous, les vivants. Pour ne pas laisser nos coeurs se transformer en coeurs.. morts.

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 17:39

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Paris. RER vers Saint-Michel.                                                                     © Jean-Louis Crimon

 

 

Dans le RER du soir, juste en face de moi, il est venu s'asseoir. Après avoir arpenté longuement l'allée du compartiment. Dévisageant, un à un, les visages des gens. Avait sa gueule hirsute d'autrefois. On ne s'est pas parlé. On ne s'est rien dit. Juste un regard qui en disait long. Je sais qui vous êtes. Je ne dirai rien. Le Poète populaire. Randon de votre vrai nom. Gabriel Randon. Connu sous le pseudonyme de Jehan Rictus. Rendons à Rictus ce qui n'était pas Randon. L'Hiver, extrait des Soliloques du pauvre. Que par le plus grand des hasards, j'ai dans mon sac. Vous deviez le savoir.

J'ouvre et je commence à lire. Esquisse d'un sourire dans le regard de l'homme qui me fait face. Un sourire léger. Le plus beau. Le sourire des yeux.

 

Merd' ! V'là l'hiver et ses dur'tés,

V'là l'moment de n'pus s'mett' à poils :

V'là qu'ceuss' qui tienn't la queue d'la poële

Dans l'Midi vont s'carapater !

 

V'là l'temps ousque jusqu'en Hanovre

Et d'Gibraltar au cap Gris-Nez,

Les Borgeois, l'soir, vont plaind' les Pauvres

Au coin du feu... après dîner !

...

Et qu'on m'tue ou qu'j'aille en prison,

J'm'en fous, j'connais pus d'contraintes :

J'suis l'Homme Modern', qui pousse sa plainte

Et vous savez bien qu'j'ai raison !

 

Trénet avait raison : Longtemps, longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues... Sous le titre de son recueil Le Coeur populaire, Rictus avait fait imprimer par Eugène Rey, son Editeur, quelques lignes aux accents de vraie profession de foi littéraire : Poèmes, Doléances, Ballades, Plaintes, Complaintes, Récits, Chants de misère et d'Amour, En Langue Populaire (1900-1913). Cette langue populaire que d'autres après lui feront vivre sous le pseudo du mot argot.

Envie, ce soir, de tout relire de vous, Monsieur Jehan Rictus. Les Soliloques du Pauvre, Doléances, Cantilènes du malheur, Le Coeur populaire. Sans oublier votre unique roman Fil de fer. Où vous exorcisez si bien les déboires cruels avec votre mère.


Rencontre vraiment extraordinaire. Croisé Rictus dans le RER. Si ce n'était pas lui, c'était son frère. Mais Rictus n'a pas eu de frère...


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                                                                                   © Jean-Louis Crimon

 

                                                                                

                                                                                                                            Steinlen

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 11:30

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Noël 2012. Bray-sur-Somme. Autoportrait.             Nikon Coolpix S6200. 4.5 - 45.0 mm 1: 3.2 - 5.8  

 

 

Chambre 47, au rez-de-chaussée de la Résidence Louise Marais d'Arc, rue du Chevalier de la Barre, à Bray-sur-Somme, c'est désormais la nouvelle adresse de ma mère. 84 ans en août dernier. La maison de Ribemont a été vendue. Pour payer les mensualités de la Maison de Retraite. C'est souvent comme ça désormais, les enfants et le survivant des deux parents, doivent se résoudre à vendre la maison familiale. Pour payer les mensualités de l'hébergement de fin de vie. Près de vingt-mille euros par an. Avec l'obligation tacite de ne pas vivre trop longtemps pour ne pas épuiser complétement le capital. Immoral, très immoral, au fond, tout ça. Ou plutôt, logique. De cette logique capitaliste implacable. Cent-dix mille euros, la maison de ma mère. Pas de quoi acheter une nationalité belge ou une maison bourgeoise à Néchain.

Quand ils ont fait "bâtir", au milieu des années soixante, il a fallu à mes parents 25 ou 30 ans pour rembourser le prêt du Crédit immobilier. Aujourd'hui, il faudra tout juste 5 ans à la Maison de Retraite pour absorber la totalité du produit de la vente. 

Ma mère ne voit plus qu'en rêve la rue du Pré aux Chevaux qu'elle admirait le matin en ouvrant les volets de sa maison en briques et en parpaings de la Cité nouvelle. Moi, je me demande bien pourquoi, dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. L'enfance, les belles années, les années bonheur, l'amour, la maison, et à la fin, le fin du fin, la vie. Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie, se persuade encore ma vieille maman, citant un auteur dont elle a oublié le nom. Sartre ou Malraux ? Malraux, je crois.

Je me demande vraiment pourquoi dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. Je dis "dans cette vie" mais je sais bien qu'il n'y en a pas d'autre. Qu'il n'y en aura pas d'autre. MdR, chez nous, ça ne pourra jamais se traduire par lol, ça ne veut pas dire Mort de Rire, ça signifie Maison de Retraite. Et ça ne prête pas vraiment à rire.

 

Toute sa vie, ma mère a rêvé d'écrire sa vie. Elle ne l'a pas fait. Elle n'a pas écrit. Nous a souvent dit, petits : c'est à cause de vous, les enfants -nous étions trois-, à cause de tout ce qu'il faut faire, pour vous et pour votre père, la cuisine, le ménage, les lessives, les courses... Le reproche me faisait mal à chaque fois. Mais je n'osais rien dire. C'est sans doute à cause de ça que j'ai voulu écrire. Ecrire pour ma mère les livres qu'elle n'aurait jamais le temps d'écrire. Qu'elle n'écrirait jamais. A cause de moi, à cause de nous, les enfants.

Pour l'encourager, un jour de la fin des années soixante-dix, j'ai fait relier trois cents pages chez un relieur réputé de la ville. Sur le dos en cuir rouge, j'ai fait graver en lettres d'or Ma vie et le prénom et le nom de ma mère. Je lui ai offert, à ma mère, pour ses cinquante ans, le livre aux centaines de pages blanches. Dans le déménagement de la maison vendue, le livre aux pages blanches m'est revenu. Ma mère n'avait pas écrit. Juste griffonné quelques lignes au brouillon. A part. L'auteur de mes jours avait renoncé à être auteur... tout court.

 

Plus tard, beaucoup plus tard, des dizaines d'années plus tard, est paru Verlaine avant-centre. Mon premier roman. Je me souviens de la signature, chez Martelle, à Amiens. Rarement vu dans la ville. Plus d'une centaine de personnes faisant la queue et ça débordait dans la rue, sur le trottoir. A un moment, je crus reconnaître la voix de ma mère, surnageant du brouhaha des voix amies de la librairie : C'est moi la mère de l'auteur, c'est moi la mère de l'auteur, répétait en boucle, la voix pour se faufiler parmi les dizaines de lecteurs. Sacré tempérament, la maman. Elle m'avait fait croire qu'elle ne viendrait pas. Mais elle était venue. Arrivée face à la table où je m'efforçais de trouver pour chacun une formule différente, ma mère me dit : Moi aussi, je veux ma dédicace ! et applique-toi ! J'obtempérai.

Acheter le livre, comme les autres, enfin presque comme les autres, le jour de la signature, à la librairie, n'était pas, pour ma mère, le moindre exploit. La lecture allait être aussi un grand moment. En trois heures, ce que j'avais bien mis trois ans à écrire, fut dévoré et le jugement établi.

"C'est pas ce qu'on a vécu ! T'es un menteur !" Ce à quoi je répondis : Non, ma mère, je ne suis pas un menteur, je suis un... écrivain ! Ecrivain ou pas, c'est pas ce qu'on a vécu. Tu inventes bien, mais tu inventes. Moi, si j'écrivais, ce serait pour dire la vérité. Pour bien enfoncer le clou, comme on disait chez nous, elle ajouta : et d'abord, il n'y en a que pour ton père ! J'eus beau argumenter en disant : tu sais, maman, Pagnol, que tu adores, a d'abord écrit La Gloire de mon père, avant de publier Le Château de ma mère. Considère que Verlaine avant-centre, c'est La Gloire de mon père. Tu auras ton Château, promis, ma mère !

Six ou sept mois après la sortie de Verlaine avant-centre, au cours d'un repas dominical, ma mère a remis ça, avec sa manière très directe et très drôle à la fois : je suis sûre que tu en écris un autre, mais celui-là, tu me le montreras avant que ça paraisse, parce que, moi, je le corrigerai !

 

Je n'ai, bien sûr, pas donné le manuscrit à lire à ma mère. Quand Rue du Pré aux Chevaux  est paru, ma mère l'a lu, et relu, et beaucoup aimé. Le rôle de la mère du roman lui convenait parfaitement. D'autant que, très peu de temps après, le titre du roman est devenu vrai nom de rue du village de mes parents. Maire, en écharpe tricolore, Député de même, Curé en soutane, conseillers municipaux et en tête, fanfare municipale, ont, ce jour-là, vraiment mis en joie la mère de l'auteur et les villageois. Dérisoire et grandiose. C'est au garde-champêtre, avec qui j'avais marqué, pendant plusieurs saisons, un nombre incalculable de buts dans l'équipe de football du village, que je devais pareil honneur. Il avait lu mon roman. L'histoire lui avait plu. Il avait soufflé l'idée au Maire. Le Maire ne m'avait pas lu, mais l'idée lui avait plu. Pour ma mère, l'inauguration, c'était le plus beau des cadeaux. Beaucoup mieux que le Goncourt ou le Prix Nobel de littérature. Au moins, avec une rue au nom de mon roman, dans notre village, elle était éternellement aux premières loges.

La rue, cette Rue du Pré aux Chevaux, avait été judicieusement placée, à deux pas de la maison familiale. A l'époque, ma mère me téléphonait souvent, le matin, après le premier journal de France Culture dont j'étais, à 7 heures, le présentateur. D'abord, elle me disait : Ce matin, tu as été parfait, j'ai tout compris, pourtant c'est compliqué, l'actualité. Ensuite, vraie raison de son appel, elle déclarait, solennelle : J'ouvre les volets de la cuisine, et je vois le panneau de la Rue du Pré aux Chevaux. Moi, je lui répondais : Tu vois, maman, c'est bien la preuve que la littérature, c'est pas grand chose et pourtant ça peut changer la vie. Je marquais un court silence et j'ajoutais : même si l'auteur est un peu, beaucoup, passionnément, ou pas du tout... menteur.

Elle riait de bon coeur. Et moi aussi. Elle avait compris, je crois, le pourquoi ou le comment de l'écriture. Enfin, le pourquoi ou le comment de mon écriture à moi. Ce qui suffisait à mon bonheur. Et peut-être aussi, un peu, au sien.

 

Ecrire, ce n'est pas réciter le mot à mot d'une vie, c'est transfigurer ce qu'on a vécu.

 

 

Verlaine avant-centre. Le Castor Astral. 2001.

Rue du Pré aux Chevaux. Le Castor Astral. 2003.

Oublie pas 36. Le Castor Astral. 2006.

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 10:52

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Paris. Décembre 2012.                                                                        © Jean-Louis Crimon

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