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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 16:41

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Amiens. 2012.                                                                                           © Jean-Louis Crimon


 

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, j'ai l'impression de la connaître...    

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, c'est à moi qu'elle téléphone, juste à attendre que ça sonne...

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, c'est moi qu'elle appelle, mais jamais ça ne sonne, dans ma vie, y'a souvent mal donne...

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, elle me laisse un message, ma batterie est en rade, elle parle à un tendre camarade...

 

La fille à la fenêtre, ce n'est pas peut-être, c'est un autre qu'elle appelle, des mecs elle en a à la pelle...

 

La téléphonie sans fil, ça ne tient qu'à un fil, suis pas dans la mémoire des numéros qu'elle défile...

 

Elle est belle comme un Vermeer, comme un Gauguin gris, comme un profil qui guette la pluie...

Ce n'est pas peut-être, moi, je rêve qu'il pleuve d'un coup des tonnes d'eau, pour courir la sauver du déluge, mais pas la moindre averse, juste mon coeur à la renverse...

 

La fille à la fenêtre, elle est trop belle pour moi... Son coup de fil n'est pas pour moi.

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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 15:18

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Paris. 22 décembre 2012.                                                                            © Jean-Louis Crimon


 

Sur la grand-place, les chiens, ça s'aboie, ça s'agresse, ça s'engueule, puis ça se lasse, ça se lèche et ça s'embrasse. Les humains, c'est pareil ou presque. Hier encore, ça s'en voulait à mort. Aujourd'hui, dans le même lit, ça s'endort.

 

Lendemain de fausse fin du monde,

La Terre est toujours aussi peu ronde,

Contemple tous les cons à la ronde,

Mais oui, ça fait du beau monde...

 

Tu te souviens, mon vieux Galilée, de la façon dont ils t'ont fait abjurer ton fameux Et pourtant, elle tourne... Galilée, si tu savais, maintenant, même la papauté parle la langue numérique. Pour permettre au Pape de vivre les temps modernes. Le pape peut papoter en paix. Tranquille et peinard dans son corbillard. Réciter ses prières sur ces réseaux qu'on dit sociaux. A la manière des accrocs du chapelet du net, Benoît fait ça midi net. Benoît joue à twitter. Le signe de croix en 140 signes, ça, si c'est pas un signe !

Ou même, si Papou est dans le coup, s'en va twitter la fin du monde en haïku. 17 syllabes en trois vers. Césure au premier ou ou deuxième vers. Avec ou sans humour. Comme un flash. En un éclair.

 

Sur Terre,

Tous les hommes son frères,

Pour se faire... la guerre.

 

Couché tard, levé tôt, le Saint-Père envoie des textos, des sms, des tweets. Urbi et orbi. On peut le joindre sur son portable, même s'il est à table. Pardonne, en trois mots, à son maggiordomo. Peut dire la messe sur écran. Même aphone, peut s'incarner dans son iphone. Sûr que bientôt, on ira à confesse, sur la toile, et la crèche de Noël, elle a jamais été aussi virtuelle...  D'ailleurs, le monde virtuel n'est peut-être pas celui qu'on croit.

La fin du monde a vécu. Ce que vivent toutes les fins attendues. L'espace d'un jour pas vécu. Pas cru. La seule foi qui m'aille : celle du mécréant. Heureusement, pour nous laver de toute cette bêtise, le ciel nous crédite d'une pluie salvatrice. N'en déplaise à tous les porteurs de fausses nouvelles, leur fin du monde est à l'eau. Les sinistres prédicateurs des grands désastres, ceux qui prétendent lire dans les astres, peuvent aller s'abreuver à d'autres cadastres.

Allez, demain est un autre jour. La fin du monde n'est pas pour demain. La fin de l'humain est déjà parmi nous. Si tu veux mon avis, on a déjà la facture, avec ou sans devis. Le plus inquiètant, c'est que cette fin-là n'inquiète personne. Surtout pas les marchands de croyances faciles, les crétins, les imbéciles.

Einstein, le premier, a osé l'affirmer. Célèbre formule. A graver dans toutes les consciences. Deux choses sont infinies: l'univers et la bêtise humaine, mais en ce qui concerne l'univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 00:17

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Paris. Saint-Michel. Décembre 2012.                                                           © Jean-Louis Crimon

 

 

Non, ce n'est pas la fin du monde, c'est juste le premier jour de l'hiver. Dehors, la course aux choses bat son plein. Les gens font leurs achats de Noël. La lumière est belle. Dans la vitrine, une femme nue lève les bras au ciel. C'est du Dali. Dans les rues commerçantes, ça grouille de partout. C'est du délire. Des paquets plein les bras. L'objet dématérialisé, en cadeau de Noël, ce n'est pas encore pour cette année. Il n'y aura pas que des fichiers numériques au pied du sapin. La fin du monde ne semble pas être pour aujourd'hui. L'apocalypse n'est pas pour now.

Ce n'est pas la fin du monde. C'est la naissance du monde. Comme chaque jour. Toujours le jour l'emporte sur la nuit. Toujours la vie l'emporte sur la mort. Au diable, les jeteurs de mauvais sort, les oiseaux de mauvais augure. Finies les courbettes devant les gourous, les prédicateurs, les faux prophètes. Aux courbettes, je préfère le Courbet et à la fin du monde, la naissance du monde. L'Origine du monde.

Plutôt que de succomber aux marchands de malheurs en tout genre, m'agenouiller, me prosterner, devant L'Origine du monde, me semble plus sain.

 

En fait, ce qui m'intrigue aujourd'hui, c'est l'origine de... la fin du monde.

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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 00:14

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Copenhague. Juin 1995.                                                                                 © Jean-Louis Crimon

 

 

LES GANTS D'ANDERSEN. Nouvelle. JLC. (Suite et fin).   

 

En fait, j'adore donner un délai aux choses que je désire acquérir, que ce soit un livre, une carte ancienne, un petit meuble à écrire, histoire de savoir si les choses savent m'attendre, me mériter. Si le livre rare ou l'écritoire sont faits pour moi, je le vérifie de cette façon. S'ils n'ont pas la patience de m'attendre et se vendent au premier venu, c'est que nous n'aurions pas été heureux ensemble. J'inflige donc aux choses une mise à l'épreuve cruelle : si elles sont vraiment attachées à moi, comme je pense l'être à elles, elles sauront se rendre tout à fait indésirables pour d'autres acheteurs, ou se faire oublier, ou se faire marchander jusqu'à agacer le vendeur et jusqu'à décourager l'acheteur.

Cette mise à distance de l'objet, ce temps de pénitence peut durer huit ou quinze jours, parfois davantage. Puis je reviens. Si l'objet est toujours là, s'il a su m'attendre, c'est qu'il est vraiment pour moi. L'attirance, l'attrait, la séduction n'avaient rien d'une passade. C'était un désir durable. J'en fais alors l'acquisition sans même marchander le prix. Sinon, si l'objet a pu se passer de moi, c'est la preuve que je peux me passer de lui.

C'est de cette façon que j'ai manqué quantité d'objets et de petits meubles très séduisants à première vue, mais beaucoup trop volages pour avoir grâce ou intérêt à mes yeux : on ne se vend pas au premier venu, ou alors nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble.

Les vacances en France m'ont paru à la fois très courtes et très longues. Pas une journée, pas une heure où l'histoire des gants de Hans Christian Andersen ne soit venue me traverser l'esprit. Les explications de l'Antiquaire de Bredgade semblaient tout à fait plausibles. Andersen aurait oublié cette paire de gants au cours d'un voyage en Allemagne. L'ami allemand aurait tardé à la lui réexpédier. Ce qu'il se serait décidé à faire en cette année 1875. Sur l'enveloppe, en assez mauvais état, le timbre et le cachet de la poste étaient allemands, et l'adresse était bien celle d'Andersen à la fin de sa vie.

                                                                        °

                                                                      °   °           

L'avion entre Roissy et Copenhague met un peu plus d'une heure et demie. Sitôt arrivé à Kastrup, l'aéroport de Copenhague, je saute dans le premier taxi de la file.

- Goddag (bonjour, en danois), Amaliegade, fire, s'il vous plaît.

- Vous allez où ?

- Amaliegade, au numéro 4.

- Ce n'est pas possible, c'est la rue de la Reine.

- Oui,je sais.

- Vous allez chez des amis ?

- Non, je vais chez moi. J'habite Amaliegade, fire, depuis deux ans déjà. Bientôt trois.

 

Je crois que le chauffeur de taxi va s'étrangler. Pendant de longues minutes, il ne dit rien, puis consent à me livrer le fond de sa pensée : Vous savez, c'est le rêve de tout Danois d'habiter dans cette rue Amaliegade au moins une fois dans sa vie et vous, vous êtes étranger, et vous me dites le plus naturellement du monde que vous habitez le rêve de tous les Danois depuis bientôt trois ans. Vous êtes chanceux, monsieur. Ça, oui, vous êtes chanceux.

Cent couronnes pour la course, plus vingt de pourboire. Tak for det. Très vite, je dépose mes bagages dans l'entrée de l'immeuble où se trouve mon appartement et je ressors pour aller jeter un oeil à la vitrine de l'Antiquaire.

Damnation ! Cruauté des cruautés ! Les gants n'y sont plus ! Trahison ! je suis trahi ! Ma stupide manie de faire attendre les choses a profondément déçu Andersen. Il s'est vexé. Il a repris possession de son bien.

Fébrile, je pousse la porte du magasin d'antiquités, je salue la maîtresse des lieux. "Je vous remets, dit-elle, vous êtes le Français qui rêviez d'écrire -comment avez-vous dit ?- mais oui, je sais La Gamine au briquet et encore -quelle horreur- La Meuf et le Chauffagiste, et puis Le Nouveau Costard du Président. Eh bien, comme vous diriez, mon cher monsieur, vous pouvez aller vous brosser, enfin vous rhabiller : plus de gants à vendre, plus de gants à acheter !"

Je vacille. La vieille dame a le sens de la formule. Elle triomphe. Par K.-O. A la deuxième reprise. Je suis groggy. Je risque :

- L'acheteur est sans doute Danois...

- Non, mon bon monsieur, il n'y a pas d'acheteur. Le vendeur a simplement décidé, il y a moins d'une heure, de reprendre sa paire de gants et l'emballage et l'enveloppe à l'adresse de Hans Christian Andersen, prétextant un prochain voyage aux Etats-Unis, et une vente beaucoup plus lucrative là-bas.

"Je peux m'asseoir", dis-je, me reprochant déjà d'avoir pris l'avion de la mi-journée, non pas celui du matin comme je l'avais d'abord prévu. Je demande : "Cet homme, connaissez-vous au moins son nom ? Avez-vous son adresse, son téléphone peut-être ?"

- Non, rien de tout celà. Vous savez, c'est un très vieil homme, le vendeur. Un homme bizarre, avec un long nez, un très long nez, et je ne souhaite pas garder de contacts avec lui. Il portait de curieux vêtements comme des habits d'un autre âge. D'un autre temps. Une espèce de redingote, un chapeau claque et des souliers vernis.

La Danoise se fait soudain moins sournoise. Elle marque un long silence, pensive, le regard fixe. Elle reprend : "Pour ne rien vous cacher, je n'aurais pas aimé que ces gants soient vendus chez moi. Car, voyez-vous, je pense de plus en plus qu'ils sont authentiques, et même que leur provenance n'est peut-être pas très claire, si vous comprenez ce que je veux dire."

Je me relève, déchiré entre le soulagement le plus banal et le sentiment complexe d'être passé très près d'un destin extraordinaire : être le premier homme à glisser ses doigts dans les gants portés par Andersen. Ma vie, sans doute, en eût été changée. Et ma carrière d'écrivain transformée.

Pour abréger ma souffrance, la Danoise me dit :"Je vais fermer, monsieur, il est bientôt quatre heures. Surtout, n'ayez aucun regret. Dites-vous que c'est beaucoup mieux ainsi et que demain est un autre jour."

La porte de l'Antiquaire-Bibliophile s'est refermée sur moi sans que j'aie eu le temps d'ajouter quoi que ce soit. Dehors, Bredgade, Nyhavn, et Kongens Nytorv me tendent de nouveau les bras, mais j'ai perdu toute envie de m'y jeter. En moi-même, une voix me dit : "Jan, tu es vraiment incorrigible avec cette manie de ne jamais céder aux choses ou aux gens à la première rencontre. J'espère que cette fois, la leçon portera." La voix intérieure ajoute : "Combien de fois, mon pauvre Jan, faudra-t-il te répéter cette évidence : un coup de coeur ne doit pas être soumis à l'épreuve de la raison."

 

Deux mois plus tard, mi-juin je crois, nous allions quitter le Danemark pour les grandes vacances. Les enfants avaient terminé l'école française, Prins Henrik Skola, et je décidai de dire à mon fils qui allait avoir cinq ans :

"Tu sais, François, nous allons rentrer en France, il faut que nous allions dire au revoir à monsieur Andersen."

C'était un jeu entre lui et moi de dire bonjour aux statues si nombreuses dans les parcs de Copenhague. Au cours de nos promenades, on saluait ainsi le philosophe Soren Kierkegaard, la petite Sirène, le roi à cheval Christian X et Hans Christian Andersen. Un jour où je le portais sur mes épaules, en rentrant d'une visite à la petite Sirène, il me dit soudain :

- Pap', t'as plus beaucoup de cheveux sur la tête.

- Oui, je sais, ce sont les soucis, le travail, je vieillis et je perds mes cheveux. C'est la vie. C'est comme ça.

- Non, c'est pas ça Pap'. Moi, je sais pourquoi. C'est parce que tu vas bientôt devenir une statue.

Je m'arrêtai net et, l'asseyant sur un banc qui se trouvait là, je m'agenouillai à ses pieds et lui demandai : "Pourquoi dis-tu ça ? C'est triste ce que tu dis."

- Non, c'est pas triste. Un jour, on sera tous des statues, toi d'abord, en premier, ensuite maman, puis moi, et après, ma petite soeur, Florence.

 

Logique, ce petit bout d'homme, me dis-je, en le réinstallant sur mes épaules pour poursuivre notre balade. Délicat en plus : il respecte la hiérarchie des âges.

Quand nous arrivâmes, mon fils et moi, au 68 Nyhavn, pour saluer une dernière fois Andersen, son buste avait disparu. Ne restait plus que le socle de pierre. Le musée, créé dans la maison que le plus célèbre des Danois avait habitée, à la fin de sa vie, était définitivement fermé et la statue avait été retirée.

- C'est triste, dis-je à mon fils, Andersen n'est plus là.

- Non, Pap', c'est pas triste. Peut-être il est redevenu vivant.

 

J'ai serré très fort mon fils dans mes bras. Sans le savoir, un petit philosophe de cinq ans venait de trouver les mots pour conjurer l'irréversible. Je me jurai, cette fois, de ne jamais oublier la leçon.

 

© Jean-Louis Crimon

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 15:14

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Copenhague. Bredgade. Les gants d'Andersen. Avril 1995.                              © Jean-Louis Crimon

 

 

Le midi comme le soir, la Bredgade est la rue que je prends pour rentrer chez moi, à pied, sans trop flâner, mais sans vraiment me presser. Que je revienne de la piétonnière Stroget ou que je sorte du plus vieux café de Copenhague, le Hvide Vinstue, juste en bas de Kongens Nytorv -textuellement la Nouvelle Place du Roi-, j'aime remonter par le trottoir de droite de Bredgade, passer devant la vitrine de l'antiquaire-bibliophile, et m'y arrêter quelques instants pour lire sur des couvertures jaunies par le temps les titres des ouvrages en danois. Puis, je continue mon chemin jusqu'à Sankt Annae Plads, là où se trouve la statue d'un Roi du Danemark à cheval, Christian X, je crois, le grand-père de Margrethe, l'actuelle Reine des Danois. Je prends ensuite la première à gauche, Amaliegade, jusqu'au numéro 4, là où j'habite depuis deux ans et demi. La Rue Royale disent les Danois.

C'est vrai qu'elle conduit à Amalienborg, la place du Château, le Palais où la Reine Margrethe et le Prince Henrik habitent à certains moments de l'année. Il n'est d'ailleurs pas rare -le Danemark est réellement un pays très démocratique-, de croiser la Reine ou le Prince dans la rue, comme de simples citoyens. Quand la chose se produit, un petit signe de tête et un sourire suffisent à se dire bonjour. Margrethe et Henrik continuent leur chemin et moi le mien. En France, on a coutume de dire "Le roi n'est pas mon cousin". Ici, au Danemark, j'avoue humblement non sans une petite pointe de fierté : la Reine est ma voisine et le Prince est mon voisin. Ça fait sourire mes amis danois et rêver mes amis français. Moi, ça m'amuse... souverainement.

C'est en avril de ma dernière année à Copenhague que cette histoire m'est arrivée. Ce devait être un début de semaine. Un mardi ou un mercredi. A la mi-journée. A la vitrine de l'antiquaire-bibliophile, une curieuse paire de gants attire mon regard, des gants en cuir blanc, devenus sépia avec les années. Un petit texte en anglais indique que les gants ont appartenu à Hans Christian Andersen et qu'ils lui ont été retournés en juin 1875, peu de temps avant sa mort.

Près du petit carton où est frappé à la machine à écrire le texte explicatif en anglais, est indiqué le prix de la paire de gants : 8.000 couronnes danoises. Un peu plus de 7.000 francs français. Sans hésiter, je pousse la porte et d'emblée, confie à la propriétaire des lieux, mon vif intérêt pour la chose.

- Qu'en ferez-vous ? dit-elle. Vous n'y songez pas ? Et puis sont-ils vraiment authentiques ? Notez, je pense qu'ils le sont, mais enfin, c'est insensé. Un Français acheter 8.000 couronnes les gants du plus célèbre des Danois ? Et pour quoi faire ?

- Madame, je vais vous dire pourquoi.

- Pas question, ça doit rester au Danemark. Ça doit être acheté par un Danois, ou par le Musée Andersen à Odense. Mais vous, qu'en ferez-vous ?

- Madame, si vous me le permettez, si vous me laissez parler, je vais vous expliquer pourquoi.

- Bon, si vous y tenez...

La dame s'asseoit derrière son bureau, dans l'arrière-boutique, et m'invite à prendre place en face d'elle. Je reprends : quand j'aurai fait l'acquisition de cette paire de gants, je rentrerai chez moi, dans mon appartement, à Amaliegade, je m'installerai à ma table de travail. Délicatement, je sortirai les gants de leur emballage de carton, et je les passerai...

- Vous êtes fou, monsieur !

- Non, madame, je les passerai et je me mettrai à ma machine à écrire, une machine à écrire danoise, madame, achetée au marché aux puces d'Israël Plads, avec un clavier non pas de vingt-six lettres, comme dans l'alphabet français, mais de vingt-neuf lettres, avec les trois voyelles danoises, æ, å et ø...

- Vous êtes fou, monsieur.

- Non, madame, passionné, simplement passionné.

- Vous êtes bizarre, si vous n'êtes pas fou.

 

Après un court silence, je poursuis : Madame, avec les gants de Hans Christian Andersen, si je me mets au clavier de ma machine à écrire danoise, je composerai, j'en suis sûr, les nouveaux contes d'Andersen, ceux qu'il écrirait aujourd'hui, si cent-vingt ans plus tard, -il est mort en 1875, n'est-ce pas ? et nous sommes en 1995- si cent-vingt ans plus tard, il revenait se promener à Nyhavn, dans les tavernes du vieux port de Copenhague.  

- Monsieur le Français, vous n'y pensez pas !

- Bien sûr que si, madame la Danoise, au-delà de l'achat des gants portés -peut-être- par le conteur le plus célèbre au monde, j'affirme un projet littéraire d'une grande envergure : la réécriture dans le langage de cette fin de vingtième siècle des histoires écrites, au dix-neuvième, par Hans Christian !

- Comment ça ?

- Très simple, donnez-moi le premier des contes de Hans Christian Andersen qui vous vient à l'esprit...

- La Petite Fille aux allumettes !

- Que diriez-vous de La Gamine au briquet ? Un autre titre, madame ? 

La Bergère et le Ramoneur.

- Je ferai La Meuf et le Chauffagiste. Un dernier titre, madame ?

- Les Habits neufs de l'Empereur.

- Simple, ce sera Le Nouveau costard du Président !

Sacrilège, sacrilège, s'exclame cette fois en colère la Bibliophile de Bredgade. Joignant le geste à la parole, elle me montre la porte : sortez d'ici avant que je n'appelle mon mari. Un Français n'a pas le droit de faire de pareilles choses avec les gants de notre Andersen national.

- Ecoutez, madame, ne vous fâchez pas. Vous le savez, je vous l'ai dit, j'habite Amaliegade, c'est à deux pas de chez vous. Alors, passons un accord : je n'achète pas les gants d'Andersen aujourd'hui. D'ailleurs, je pars demain pour la France, pour deux semaines de vacances. A mon retour, si les gants sont toujours là, c'est qu'ils sont pour moi. Sinon, c'est qu'Andersen lui-même ne souhaitait pas que je les porte. Ce pacte vous semble-t-il honnête, madame ?

"Dehors, monsieur !" fut sa seule réponse. Je rentrai chez moi et passai une bonne partie de l'après-midi à ranger l'appartement et à préparer mes bagages. Aussi à imaginer l'issue de mon pacte avec Hans Christian Andersen.

 

...

 

Pourquoi je vous raconte, aujourd'hui, précisément, cette histoire qui a plus de quinze ans d'âge ? Parce que j'ai reçu aujourd'hui, ce matin-même, très tôt, un mail d'une fidèle amie suédoise. Kerstin Ahlvin. Dans son courriel matinal, Kerstin m'apprend qu'au Danemark, à Odense, ville natale de Hans Christian Andersen, on vient de retrouver ce qui est sans doute le premier conte écrit par le célébre Danois. A l'âge de 15 ans. Son premier texte en prose. La bougie de suif. Dédié à la veuve du Pasteur Bunkeflod qu'Andersen a connue enfant. Il se rendait souvent chez elle pour lui emprunter des livres. En lisant la chose dans son Sydsvenska Dagbladet, Kerstin s'était souvenue de ma mésaventure avec la paire de gants du célèbre Danois. Se souvenait surtout de la façon dont j'avais guéri ma cruelle déception. Soigné ma souffrance mortelle. En en faisant une nouvelle. Une nouvelle comme un conte. Une nouvelle au titre évident : Les gants d'Andersen.

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 10:36

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Paris. Décembre 2012.                                                                                 © Jean-Louis Crimon

 

 

Un Poche dans la poche. Le titre dépasse. Dépasse de la poche. Poche arrière de jean. RER. J'hésite. Je cadre. Je flashe. En fait, j'ai flashé sur le titre. Le gai savoir. Nietzsche. Friedrich Nietzsche. Lecture lointaine. Année 1972. Licence de Philosophie. Angèle Kremer-Marietti. Prof adorable. Cours fabuleux. La belle Angèle, nous en étions tous amoureux.

Envie de relire Nietzsche. Un désir de lecture, à quoi ça tient ? A peu de choses. Un quai de RER. Un Poche qui dépasse d'une poche arrière.  

 

Idée de reportage. Idée soudaine. Faire la photo systématique de tous ces livres qui se lisent là où, au départ, on ne vient pas pour lire. Dans les bus, les trains, les avions. Les gares, les aéroports. Les quais. Les portes. Les portes d'embarquement. Tous ces endroits de lecture peu communs. Lieux pourtant communément devenus les endroits où on lit désormais le plus.

J'aimerais mettre en commun toutes ces lectures personnelles. Privées. Lectures privées dans l'espace public. Lectures privées dans tous ces lieux dits publics. Photos insolites. Inattendues. Volées. Dérobées. Concédées. Acceptées. La lecture "surprise" dans tous ses états. Une photo de livre par jour. Tout au long d'une année. 365 titres de ce qui se lit, aujourd'hui, ici, à Paris. Dans des situations pas toujours très confortables. Métros bondés. Heures de pointe. Matins blêmes ou soirs d'hiver.

Mais, en fait, d'où vient cette manie de lire dans les Transports en commun ? Qui, la première, ou le premier, osa ? Le journal, passe encore, c'est banal, c'est normal. Mais un livre, un roman. Un vrai livre. 200 pages ou davantage. Dans nos trajets quotidiens. Dans les Transports en commun. Qui peut me dire comment et pourquoi ? Personne.

 

Si, moi, je sais pourquoi. C'est la lecture qui nous transporte.

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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 00:58

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Paris. Décembre 2012.                                                                     © Jean-Louis Crimon

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 15:02

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Paris. Décembre 2012.                                                                             © Jean-Louis Crimon

 

 

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Même pas dans la marge, suis pas barge,

La marge, c'est encore dans la page,

Moi, je suis à côté.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Sans me révolter, sans protester,

Sans en vouloir à qui que ce soit,

J'ai dû naître comme ça.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Côté de la vie, côté de la rue,

Sans savoir si je l'ai vraiment voulu,

Cherchez pas, c'est peine perdue.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Toujours sur le bord, le bord du trottoir,

C'est mon destin, c'est mon histoire,

Si ça vous rassure, je vous laisse... le croire.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Surtout, pensez pas que je vous envie,

C'est ma vie, même si c'est pas une vie,

C'est ma vie qui dévie.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je ne sais même plus depuis quand ça dure,

Ma misère en lisière, en bordure,

La vie m'a trop mené la vie dure.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je ne suis pas l'humain le plus drôle,

Plutôt dans le genre second rôle,

Quand la mort me frôle.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Me suis jamais senti bien à ma place,

Sans trouver ça injuste ou dégueulasse,

A la fin, on se lasse.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je suis un être à part, qui jamais ne prend part,

J'ai dû manquer le départ,

Ou c'est la vie qui m'a manqué...

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je me sens souvent un peu en rade,

Ma vie n'est qu'une mauvaise mascarade,

Pas vraiment une vraie camarade...

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée

Sur le côté,

Faut pas m'en vouloir, pas me juger,

J'ai juste pas voulu vous déranger,

A la vie, me sens toujours... étranger.

 

 

                          ( La Chanson amère )

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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 22:26

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Paris. Quai de la Tournelle. 15 décembre 2012.                                           © Jean-Louis Crimon

 

 

Parenthèse d'automne dans l'hiver qu'on croyait durablement installé. Vraie douceur retrouvée. Beau bleu de ciel en début d'après-midi. Le Bleu du ciel. Georges Bataille. Très vite, le bleu du ciel se couvre de nuages. Les merveilleux nuages. Françoise Sagan. Vers 16 heures, Julien, mon voisin décide de fermer ses boîtes. Il dit : ça sent la pluie. Rumeurs de pluie. André Brink. Rue de Pontoise, le ciel est bleu ardoise. Le vent se lève. L'Ombre du vent. Carlos Ruiz Zafon. Marrant d'écrire la météo du quai avec des titres de romans. Pour le moins inattendu.

A part ça, rien vendu. Très vite, il a plu. Une bonne averse. Un chagrin d'enfer. Le ciel s'est calmé. Puis il a replu. De plus en plus. Beaucoup trop plu. Bourrasques soudaines. Averses de pluie froide. Coups de vent fantasques. Impression du soir bizarre. Dantesque vision. Les rares promeneurs se métamorphosent en acteurs fantomatiques. Sur le quai, parfois, je tourne en 35 mm un film étrange qu'on ne verra jamais en salle.    

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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 17:07

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Paris. 14 décembre 2012.                                                                       © Jean-Louis Crimon

 

 

 

Chaque année, le rituel

Des arbres de Noël,

Nous revient de plus belle,

 

La coutume est curieuse,

C'est même folie furieuse,

Manie vraiment affreuse,

 

Arbres nés pour mourir,

Pour notre bon plaisir,

Vous nous voyez venir,

 

A la serpe, à la hache,

Et même à l'arrache,

Sinon, on se fâche,

 

A la tronçonneuse,

A la tire-bouchonneuse,

Pour la veillée heureuse,

 

On sacre, on massacre,

Tout ça pour le sacre,

Sinistre simulacre,

 

Dans ses rêves d'arbre,

Sans faire allégeance,

Sapin rêve sa vengeance,

 

Vraiment, ça fait envie,

Voir une fois dans sa vie,

Le buveur d'eau-de-vie,

 

L'homme, de lui, tellement sûr,

Le voir, sans ses chaussures,

Les deux pieds dans la sciure,

 

Les deux jambes dans un seau,

L'homme en sapin sapé,

Sapin sapé comme un salaud,

 

Dans la lumière dorée,

Près de la cheminée,

Fêtes de fin d'année,

 

Véritable homme de Noël,

Boules et guirlandes trop belles,

Rires de sapins en ribambelle,

 

Les résineux, résignés,

Heureux d'avoir gagné,

Font la fête dans la forêt.

 

Père Noël, t'es à l'amende,

Planque ta houppelande,

C'est toi que j'enguirlande...

 

                   ( La Chanson amère )

 

 

 

C'est dégoûtant. Révoltant. Tous ces arbres conduits au massacre, pour les forcer à jouer au sapin de Noël, et qui vont finir leur vie, mi-janvier de l'année nouvelle, dans des sacs poubelle. Des sacs sur mesures. Cercueils en plastoc. Chez les humains, l'emballage, c'est pas du toc.

Ce soir, je me souviens de la phrase de mon père, jardinier : "Quand j'entends la tronçonneuse, j'ai mal à la jambe !"

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