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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 12:45

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© Jean-Louis Crimon                            Cadenas d'amour sur le Tibre. Rome. 4 septembre 2012. 


 

 

Même si le ciel est bleu, d'un beau bleu d'hiver, et même si le soleil apporte sa touche au décor, l'air très froid n'incite pas à mettre le nez dehors. Temps trop glacial pour "le libraire de plein air". L'autre appellation de la profession. Trop froid vraiment. Pour les passants tout autant. Soleil d'hiver. Soleil qui n'est pas chaleur. Le bouquiniste reste à l'intérieur. Il rêve à des jours meilleurs. Pour que son étal soit bien achalandé, au moment du retour des chalands nonchalants, il prépare de nouveaux livres. Déballe, emballe, enveloppe, protège, met sous cellophane. En profite pour rendre visite à ceux qui le sollicitent parce qu'ils ont "des livres à vendre". Des bibliothèques entières dont ils veulent se défaire. Pour le bouquiniste, c'est le temps de "faire des adresses". L'expression consacrée pour ce genre d'exercice. Faire des adresses. Pas forcément faire des affaires. Ce sont souvent des livres de peu d'intérêt. Des titres et des auteurs trop "courants". Donc pas trés "courus". 

S'il n'a pas d'adresses à faire, le bouquiniste reste chez lui, relit et classe les derniers catalogues reçus. Les catalogues des libraires spécialisés. Sources d'informations précieuses. D'indications de prix aussi. De "cote". Cote qui dépend tout à la fois de la cote d'amour, de popularité. De la célébrité. De l'oeuvre ou de l'auteur. De la rareté aussi du livre en question. Selon les auteurs, les éditions, les ouvrages en service de presse, les éditions originales, les exemplaires numérotés, et le fin du fin, le "must", les ouvrages avec envoi de l'auteur. Envoi, autrement dit, dédicace à un lecteur de hasard ou à un fidèle de la première heure. Un confrère. Un ami. Dans les derniers catalogues reçus, vu comme ça, de très beaux titres et de très bons auteurs. "Spectacle" de Prévert,  avec envoi à ... , La Peste de Camus, avec envoi à Etiemble, Chêne et Chien de Queneau, envoi signé à Claude Jamet et enfin "Des clefs et des serrures, images et proses", de Michel Tournier. Chêne/Hachette. 1979. Soixante photographies. Quarante textes de Tournier. Photographies de Boubat, de Lewis Caroll, de Cartier-Bresson, de Clergue, de Doisneau, de Lartigue et de Jeanloup Sieff, pour ne citer que les incontournables. Dans le catalogue du libraire qui vend l'ouvrage, on précise "Un des 50 exemplaires numérotés sur Vergé d'Arches et signés par l'auteur, avec une photographie originale de Tournier (12 x 9 cm) par Boubat contrecollée en frontispice". Prix de l'objet: 750 euros.

Etrange ou curieux, coïncidence touchante : sur ma table de nuit, livre de chevêt depuis plusieurs mois, j'ai aussi "Des clefs et des serrures". Je vous rassure : en édition simple. Le bonheur de lecture est le même. Les textes de l'auteur de Vendredi, du Roi des Aulnes et du Coq de bruyère me parlent de la même manière. Vergé d'Arches ou pas, j'aimerais bien un jour mettre mes pas dans ses pas.

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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 00:24

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© Jean-Louis Crimon                                                                              Paris. Quai de Grenelle.


 

"Toutes les civilisations ne se valent pas". Le ministre de l'Intérieur  persiste et signe. Il ne regrette pas ses propos. Il les maintient. L'oeuvre civilisatrice du Sarkozisme avance à pas de "Guéant" ! France rime avec décadence.

 

Envie d'une réplique symétrique : "Tous les hommes politiques ne se valent pas".

Avec son corollaire :" Certains ne valent pas grand chose". 

 

Tiens, élève Guéant, en guise de pénitence, sinon de repentance, pour vous, ce sujet de dissertation.

Histoire de voir et de savoir si un ministre de l'Intérieur, ça peut avoir une vie intérieure.

 

"Si je range l'impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ?

Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui."

 

Analysez et commentez.

 

D'abord, bien sûr, vous direz de quelle oeuvre ce plaidoyer pour l'égalité est extrait.

Si vous le pouvez, vous direz également quelques mots de son auteur.

 

Inutile de préparer des antisèches en repompant des arguments d'un certain "discours de Dakar ".

Guaino ne serait d'aucune aide pour Guéant.

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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 00:29

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© Jean-Louis Crimon                                                                Paris. Quai de la Tournelle. 2012.

 

 

Le quai de la Tournelle a ses familiers. Ses habitués. Ses fidèles. Souvent, deux ou trois fois par mois, un vieux professeur s'arrête à  hauteur de mes boîtes et prend plaisir à s'attarder dans le coin des livres de philosophie. Je le laisse fouiner à sa guise. Il adore prendre son temps. Je respecte sa quête silencieuse. Parfois, il rompt rapidement le silence. A propos d'un titre ou au sujet d'un auteur. Les petits Que sais-je des Presses Universitaires de France sont souvent prétexte à de belles discussions. Le vieux professeur a la nostalgie pédagogique. Il partage son savoir en même temps que ses souvenirs. Il adore Platon et vénère Socrate. L'autre jour, il m'a retracé les grandes lignes de la vie de Platon. La rencontre avec Socrate. La mort de Socrate. Bio express, mais passionnante. A vous donner envie de relire tout Platon. L'intégrale des dialogues. Toutes les oeuvres de Platon sont des dialogues. Sauf l 'Apologie de Socrate et les Lettres. C'est Socrate qui mène le jeu dans la plupart de ces dialogues. Ces dialogues sont de véritables petites comédies et le caractère des interlocuteurs de Socrate est à chaque fois habilement brossé, voire même parodié. Tourné en dérision. Dérision toute philosophique.

Platon est né à Athènes, probablement en l'an 427 av.J.-C. Platon appartient à une famille noble. Platon reçoit l'éducation physique et intellectuelle des jeunes gens de son époque. En 407 se produit l'évènement capital de la vie de Platon, un évènement qui vous change une vie : la rencontre avec Socrate. Socrate a alors 63 ans. Platon est âgé de 20 ans. Platon va suivre les leçons de Socrate pendant huit ans. Peu après la chute des Trente, les Trente Tyrans, Socrate est accusé par trois délateurs de ne pas croire aux dieux de la cité et de corrompre la jeunesse. Socrate est condamné à mort. Il refuse de s'évader et boit la ciguë en 399. Par peur d'être inquiété et poursuivi comme "élève du philosophe", Platon quitte Athènes et se réfugie dans une ville voisine : Mégare.

- Arrêtez, Professeur, je sens que je m'égare !

- Amusant, jeune homme ! Vous ne saurez donc pas la suite aujourd'hui ! Tant pis pour vous !

Craignant d'avoir fâché mon adorable interlocuteur, je le persuade que vraiment cette histoire de la rencontre de Platon et de Socrate me passionne autant que lui. Que j'aimerais être capable d'écrire sur le sujet. Pas un ouvrage de philo, non. Je n'en suis pas capable. Pas non plus un essai. Plutôt un roman.

Le vieux professeur semble, non pas déçu, mais désemparé. Il ne me suit pas. Pas du tout. Je le sens comme perdu.

 

A la fin, je lui dis : ça y est, Professeur,  je l'ai mon idée. Une belle idée. Une vraie idée de roman. Avec un titre. Un bon titre. Le titre, c'est "Socrate s'est évadé". Vous rendez-vous compte, monsieur le professeur de grec ancien, ce qui se serait passé si Socrate avait accepté de s'échapper. Comme un de ses disciples le lui avait proposé. Si Socrate n'avait pas bu la ciguë. Le sort de la philosophie en eut été changé, non ? Le sort du monde pareillement. L'avenir de la démocratie aussi. Vous n'êtes pas d'accord ? Non, ne qualifiez pas d'absurde, mon raisonnement par... l'absurde.
Le vieux professeur est resté de longues minutes sans dire un mot. Perplexe, vraiment. Puis il m'a dit : faites-le, monsieur. Ecrivez-le. Ce roman insolent, ça peut être drôle. Mieux: précieux. Il faut parfois revisiter les vieux mythes. Tordre le cou aux idées reçues. Même en matière de philosophie.

J'ai souri. Le vieux professeur m'a souri aussi. Il est parti avec son petit Que sais-je au titre, pour lui, appétissant : "Platon et l'Académie". Jean Brun. PUF. 1960.

On fait de belles rencontres, n'est-ce pas, sur le quai ? On y tient de beaux dialogues. On y partage de beaux projets. De belles idées. Plein d'idées. Que sais-je encore ? 

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 00:30

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© Jean-Louis Crimon                                                                                    Paris. 9 Mai 2012.

 

 

"Avant de m'endormir, j'ai encore joué aux mots, aux mots qu'on invente avec des lettres. Les lettres, on les écrit en gros caractères sur des morceaux de carton de boîtes à sucre Béghin ou de boîtes d'ampoules de fortifiant de la tante Laure. Après, on découpe les lettres au carré, de la grosseur d'une moitié de domino, et on les met dans la boîte aux lettres, une vieille boîte à chaussures rebaptisée boîte-alphabet, où l'on plonge la main pour pêcher des lettres et créer des mots. Des fois, on remélange les lettres d'un mot déjà trouvé pour essayer d'en faire un autre. J'ai trouvé comme ça le mot magie avec le mot image et le mot génie avec neige. Je me suis endormi en imaginant les lettres neiger à gros flocons sur le lit de l'écrivain. Mais le lendemain, tout était à recommencer : je me réveillais entre les deux pages blanches de mes draps blancs et il n'y avait aucun titre sur la couverture de mon lit qui était la couverture du livre que je n'avais pas écrit.

"Dehors, c'était toujours l'hiver. Il y avait encore de la glace aux vitres de la chambre, des feuilles de fougère blanches et des fleurs de glace, plus vraies, et plus belles que nature, comme si le froid, la nuit, pour se chasser la piquette au bout des doigts, jouait du pinceau et de la palette, aux fenêtres des gens."

 

Verlaine avant-centre. (pages 54/55). Le Castor Astral. Janvier 2001.

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 17:31

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© Jean-Louis Crimon                                                             Paris. Rue de Boulainvilliers. 2013.             

 

 

Froid. Très froid. Trop froid. Froid glacial. Froid sibérien. Froid polaire. Froid mordant. Froid piquant. Vague de froid qui vient d'Europe de l'Est. D'Ukraine et de Russie. De Pologne aussi. Plus de 200 morts déjà. Froid qui tue et que le vent accentue. Les voix de la radio n'en finissent pas de rivaliser de qualificatifs, de superlatifs et d'informations de saison. C'est comme ça, les petites phrases de la campagne présidentielle, - on ne s'en plaindra pas-, ne font plus la "Une". L'actualité s'ouvre sur le temps. Le temps qu'il fait. Le mauvais temps. Une quarantaine de départements en alerte orange. Plan "grand froid", ici. Alerte neige et verglas là-bas.

Comme si parler du froid devait nous mettre dans un tel effroi. Ce qui est effrayant, c'est la manière dont on prend conscience, à chaque vague hivernale, de la souffrance de ceux de nos contemporains qui vivent dehors. De ceux qui n'ont pas même un toit. Un chez-soi. Un chez-eux. Bien à eux. Chaque année, c'est la même histoire. A la hâte, on ouvre les gymnases, les réfectoires, on les rebaptise dortoirs. Pour eux. Pour ceux dont on s'indigne à peine, en été, qu'ils dorment dehors. En été, c'est vrai, dormir à la belle étoile, c'est presque poétique. Mais l'hiver, quelques degrès de plus en dessous de zéro et c'est le baromètre de l'indignation qui en prend un coup. Les "caritatifs" partent en maraude. Un camion, trois bénévoles. Nourriture. Couvertures. Sauvetages désespérés et désespérants tout autant. On les invite. On les presse. On les force. A ne pas dormir dehors. Pour la nuit. Juste pour la nuit. Au petit matin, c'est connu, bien avant la glace, fond la générosité nocturne. A nouveau, dehors, faut aller se geler les burnes. On les rend à la rue. On les remet dehors. Jusqu'au soir. A déambuler sur les grands boulevards. C'est curieux comme nous vivons une époque incroyable où l'on s'étonne que ce soit l'hiver ... en hiver.

C'est l'été qu'il faudrait prévoir la construction de ces gigantesques dortoirs où l'hiver, dormiraient, au chaud, tous les exclus. Entendu, ce matin, à la radio : aujourd'hui, en France, 135.000 personnes vivent dans la rue.

 

Plus tard, le soir, à la gare, dans le regard de cet homme à qui tu donnes ta pièce de "1 euro", s'imprime, avec le mot "merci", une phrase muette qui en dit long sur la dureté du coeur des gens : "L'hiver des sentiments, c'est tout le temps".

Qui a dit : A la Chandeleur, l'hiver se meurt ou reprend vigueur ?

 

 

 

 

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 17:50

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Contay. Septembre 1958 - Amiens. Septembre 1998.                                    Castor Astral 2001.

 

 

Au départ, c'est un souvenir d'enfance. Un simple souvenir d'enfance. Un souvenir d'enfance qui peut tenir en trois lignes. Avec ma petite soeur, de trois ans ma cadette, fin des années cinquante, nous allions l'été, patauger dans l'eau de la rivière qui borde notre jardin pour essayer de capturer des épinoches.

Un souvenir d'enfance devenu - aux dires de nombreux lecteurs, surtout de lectrices d'ailleurs-, les trois plus belles pages de "Verlaine avant-centre".

Avec vous, je veux relire aujourd'hui ces lignes qui éclairent à tout jamais mon existence. Dans cet instant magique, incontestablement, s'est enraciné, sans que j'en ai vraiment conscience, mon dur durable désir d'écrire.

 

" Chaque midi, elle est au rendez-vous. Fidèle, ponctuelle, précise. Dans son fuseau en lamé, elle scintille dans l'eau claire, avec sa grosse épine dorsale dressée. Epinoche, petit poisson magique. Sur le tapis de cailloux blancs qui dansent dans le fond de la rivière, l'épinoche s'amuse à faire du surplace, à contre-courant. ça peut durer dix secondes ou de longues minutes, le temps que l'échappée, capitaine du peloton aquatique, soit rejointe par d'autres épinoches plus petites, plus jeunes. La troupe poursuit alors sa remontée de la rivière, procédant par étapes, comme si, d'instinct, les premières sentaient qu'il faut faire des pauses, en pagayant des nageoires, pour que les attardées recollent au peloton liquide.

"Des heures durant, je contemple au ras de l'eau ce spectacle étrange du ballet silencieux des danseuses en tutu d'écailles. D'or et d'argent sont les petits rats de l'opéra aquatique et je suis maître de ballet. D'une tige d'herbe sauvage ou d'une fine branche, je dessine des ronds dans l'eau. Mes épinoches jouent dans les cercles. Je suis le chef d'orchestre de la mise en ondes, mais mon pouvoir est illusoire. Jamais encore je n'ai réussi à piéger la moindre princesse de l'eau pour en faire, ne serait-ce qu'une heure entière, ma belle prisonnière. L'épinoche est vive, futée, habile. Elle seule sait changer instantanément de trajectoire si un obstacle ou un danger se présente. Impossible à saisir de la main, comme on peut parfois le faire avec une jeune truite qui se chauffe au soleil, près de la berge. Impossible à prendre avec une petite épuisette. Les épinoches s'éparpillent en tous sens, pour mieux échapper aux mailles étroites du filet. Plusieurs étés de suite, je restai systématiquement bredouille. Jusqu'au jour où ma soeur et moi découvrîmes par hasard la clé qui allait nous permettre de réaliser des prises extraordinaires.

"Ce jour-là, nu-pieds, nous étions dans l'eau jusqu'à mi-mollets, à soulever des pierres pour voir si ne s'y cachaient pas ces curieux poissons à têtes plates, gros têtards myopes qui se dissimulent dans la vase et que nous appelions camborgnes ou caborgnes. Chats borgnes sans doute en français. C'est vrai qu'ils avaient un peu des têtes de poisson-chat. D'une main leste, je sortis de l'eau une boîte à conserve métallique que quelqu'un avait dû jeter dans la rivière et qui avait dérivé jusque devant chez nous. Incroyable : la boîte contenait trois épinoches. La chose tenait du miracle. Avec ma petite soeur qui allait avoir six ans, on se dit qu'il devait bien y avoir une raison. Une explication. On se mit à jouer au jeu des pourquoi et des comment. On gambergea, on réfléchit. La boîte n'avait pas dû séjourner très longtemps au fond de l'eau. Elle semblait neuve. Ne comportait aucune trace de rouille. L'intérieur et le fond brillaient comme les parois d'un palais des glaces miniature. Nous tenions notre explication: rassurée par son image qui se reflétait contre la paroi, une première épinoche s'aventura sans crainte jusqu'au fond de la boîte, puis un autre, rassurée par la présence de la première, puis une autre encore. Trois épinoches trompées par le miroir parfait de l'intérieur de la boîte métallique. Le piège était fabuleux. Ma soeur ne voulait pas croire qu'on puisse le reproduire à volonté. Je décidai qu'il fallait tenter l'expérience.

"Le lendemain matin, on se mit en quête des restes métalliques des repas du voisinage. Haricots verts, petits pois, épinards et même cassoulet, firent notre bonheur en boîtes. Avant midi, on décida de disposer dans la rivière, à contre-courant et lestées d'un gros caillou, les boîtes à conserve vides ainsi récupérées. On laissa volontairement passer une nuit, un jour entier et une autre nuit, pour que les épinoches aient le temps de visiter leurs différents appartements et s'habituent à y séjourner. Puis ce fut le grand jour.  

"Dès la première boîte, relevée très vite, par surprise, pour éviter toute tentative de fuite, nous sûmes que le piège était parfait : deux grosses épinoches et cinq petites. Dans les autres boîtes aussi, les prises étaient extraordinaires. Nous décidâmes de relâcher les plus petites pour ne garder que les grosses épinoches dorées et argentées. En guise d'aquarium, notre mère nous octroya un grand bocal vertical, au préalable vidé de son contenu de fruits en conserve. La soirée fut inoubliable: la famille au grand complet en cercle autour du bocal où, inlassablement, glissent et glissent nos belles prisonnières qui brillent dans l'eau qui soudain s'éclaire. Ce soir-là, nous venons d'inventer l'eau-lumière.

"Bonheur de courte durée, hélas ! Après un jour ou deux passés dans le bocal, nos épinoches semblèrent perdre de leur brillance. Comme si, prisonnière, l'épinoche perdait sa lumière. Façon de nous dire : rendez-moi la liberté. Libre, l'épinoche brillerait à nouveau, et pour toujours. Je persuadai ma petite soeur que c'était la seule issue. Pour que l'éclat de nos pierres précieuses vivantes ne se ternisse jamais, nous devions les rendre à l'eau vive. On décida de toutes les relâcher dans la rivière. Le jeu pourrait continuer. Se renouveler. Inlassablement. Davantage que la prise ou la pêche miraculeuse, c'est le jeu qui était magique. C'est le jeu qui comptait. Il fallait pouvoir le répéter, le reproduire à l'infini."

 

Verlaine avant-centre. Jean-Louis Crimon. Le Castor Astral. 2001.                 

 

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 20:31

 

Début des années 80. Picardie. Festival International du Film d'Amiens contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples. Festival créé par des cinéphiles proches du MRAP. Soirée d'après projection. On se retrouve au bar. Assis côte à côte. Lui, il parle. Moi, j'écoute. Je bois ses paroles. La magie opère. Avec ce conteur né, le comptoir devient contoir. J'aime sa voix, rugueuse, rocailleuse, comme le pays de rocailles d'où il vient. D'où viennent ses ancêtres. Chabrol écrit avec la voix. Je ne me souviens pas de ce qu'on a bu ce soir là. Une bande magnétique garde quelque part le souvenir précis de notre conversation. Question : où est-elle ? Où est surtout le Nagra, qui pourrait lire les sons de la bande magnétique. A l'heure du son numérique, l'analogique n'a (presque) plus cours.

Envie de relire cet écrivain oublié. Passé de mode. Même pas. Avec Chabrol, c'est commode, on avait le droit de se moquer des modes comme de la mode.

A portée de main, Contes d'Outre-Temps, recueil de textes, d'abord écrits à la voix, chroniques pour la radio. Un rytme. Un ton. Un sens de l'ellipse. Un souffle particulier. Une vraie musique.


Ecoutez plutôt. La Bonne Pluie. Page 33.

 

 Les Parisiens pestent contre la pluie.

- Vous croyez que ça va tomber ce week-end ?

- Bah ! il pleut tout le temps.
Moi, je viens du pays des pluies heureuses. Quand le ciel crève sur lui, mon village lève le nez. Les paysans soupirent d'aise, ils disent, de la pluie: "Elle fait respirer le vallon."

Elle a sa chanson pour le toit, sa chanson pour les feuilles, son vernis pour les couleurs, elle exalte les senteurs, refait une beauté au paysage.

La Pluie, c'était l'Eau -on vivait si près de la terre !- on l'attendait.
Mon grand-père me disait gaiement : "Viens, on va marcher sous la pluie."

On allait, sans se presser, en offrant son visage au ciel.

 

Sans le savoir, deux "Jean-Pierre" m'ont tracé une part du chemin. M'ont ouvert la voie. La voix ? le goût desmots-paroles. Le goût des mots parlés. Jamais eu l'occasion de leur dire. De leur dire comme ça. Simplement. Je le fais ici. Où qu'ils soient, la chose leur sera rapportée.

 

Heureux, vraiment, de les avoir croisés ces deux-là dans ce siècle ancien déjà. Lui, Jean-Pierre Chabrol, et l'autre Jean-Pierre, son copain, Farkas. Chabrol, l'écrivain, le conteur. Farkas, le baroudeur, l'inventeur du "Journal inattendu". Chabrol et Farkas, deux vrais humains comme trop rarement il en passe.

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 14:25

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Quai de la Tounelle. 2012.                                                                  © Jean-Louis Crimon    

 

 

Nous sommes tous nés du Manteau de Nicolas. Dit comme ça, je sens que ça ne passe pas. Dans le contexte actuel, même par grands froids, affirmer une chose pareille, c'est vrai, ça ne le fait pas. Pourtant, la phrase, cette phrase, je l'ai souvent entendue. A la radio, dans des émissions de télévision, dans des salons -littéraires- dans des salles de profs. Pas souvent chez le dentiste, ni chez le coiffeur. Pas davantage à l'arrêt de bus. Même si, sous l'abribus, on en entend de toutes les couleurs. Sur tous les tons. L'exaspération populaire ne s'embarasse pas des règles élémentaires d'éducation. Les gens -surtout quand le bus a du retard et qu'il fait très froid- se contrefoutent des bonnes manières. Ils confondent allégrement les idées et celui qui les incarne. On peut ne pas aimer telle ou telle idée, défendue par telle ou telle personne ou personnalité politique, mais de là à enfermer la personne en question dans l'idée qu'elle défend, il y a un pas. Plus d'un pas, même. Mais bon, c'est comme ça. Les noms d'oiseaux circulent vite. Plus vite que les bus aux heures de pointe. J'en entends chaque jour des vertes et des pas mûres. Surtout en période de campagne électorale. Ceux qui incarnent le pouvoir en prennent alors plein la tronche. Je veux dire "pour leur grade". Entendu ces derniers temps, à l'intention de l'actuel locataire de l'Elysée, un chapelet de quolibets et de sobriquets incroyables. Une dame d'un certain âge, pour ne pas dire d'un âge certain, a même lâché, d'une voix qui ne souffrait aucun commentaire, un jugement qui ne supportait aucune nuance. La dame a dit : le Président, c'est un gogol.

Cette fois, j'y suis. J'ai retrouvé la phrase. Nous sommes tous nés du Manteau de Nicolas. Du Manteau de Nicolas Gogol.

La phrase exacte, c'est "Nous sommes tous nés du Manteau de Gogol". Aujourd'hui, je reste au chaud. Je vais relire Le Manteau. Le Manteau et Autres Nouvelles. Nicolas Gogol (1809-1852). Celui qui n'a pas trop goûté La Princesse de Clèves ne m'en voudra pas.

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 15:38

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© Jean-Louis Crimon                                                  Paris. Près du Père Lachaise. Avril 2013.

 

 

Coup de fil étonnant ce matin. Une jolie voix de jeune femme. Déterminée. Une jeune femme qui apparemment connait déjà tout de moi : mon nom, mon âge et mon adresse.  Premiers mots plutôt surprenants :"Je vous appelle pour votre assurance obsèques !"

Moi, cachant mal ma surprise : " Ah bon, vous êtes au courant ?"

Elle : "Parfaitement, monsieur"

Moi : je suis mortel ! Vous aussi d'ailleurs !

Elle : nous sommes tous mortels !

Moi : et alors ?

Elle : et alors, il faut souscrire une assurance obsèques !

Moi : je n'ai même pas d'assurance-vie !

Elle : Pourquoi donc ?

Moi : l'assurance-vie, c'est au cas où l'on meurt et je n'ai pas envie de mourir ...

Elle : personne n'a envie de mourir, monsieur, mais tout le monde finit par mourir...

Moi : c'est une lapalissade !

Elle : vous ne savez pas quand ça va vous arriver...

Moi : encore heureux ! si on savait, on ne pourrait plus vivre !

Elle : si ça vous arrive l'année prochaine ou dans trois mois, vous n'en savez rien ...

Moi : heureusement !

Elle : si vous souscrivez à notre "assurance obsèques", vous aurez un plus ... un capital d'au moins 3000 euros !

Moi : Sans me montrer obséquieux, madame, je vous prierai de cesser de me parler de ma mort prochaine.

Elle : La mort n'arrive pas qu'aux personnes âgées...

Moi : Vous êtes charmante, madame, mais je n'ai pas envie de mourir aujourd'hui. Ni demain d'ailleurs, ni même après-demain...

Elle : La garantie obsèques, c'est pas pour les vivants ... c'est pour vos descendants ... pour vos enfants ! Vous avez des enfants ?

Moi : Oui, deux enfants, madame, mais si je meurs,  ils seront "inconsolables" ...

Elle : inconsolables, sans doute, mais 2000 ou 3000 euros, ça peut les aider ...

Moi : Comme si la  "garantie obsèques", ça pouvait les consoler de ma disparition ...

Elle : nous avons aussi un service d'assistance psychologique qui pourra les accompagner...

Moi : vous ne reculez devant rien !

Elle : nous avons aussi un service qui assure le rapatriement de votre corps si vous mourrez à l'étranger... vous voyagez beaucoup ?

Moi : oui, je suis un vrai globe-trotter...

Elle : Votre cotisation mensuelle sera de 18 euros 30 ...

Moi : Mais, madame, puisque je vous dis que je ne vous ai rien demandé ...

Elle : Vous percevrez, enfin,  vos héritiers percevront, des capitaux qui peuvent aller de 2000 à 10000 euros.

Moi : ce genre de conversation, ça ...  me tue !

Elle : non, pas tout de suite, monsieur, souscrivez d'abord !

Moi : vous êtes une bonne commerciale !

Elle : monsieur, la mort, c'est sérieux...

Moi : C'est "mortel" comme conversation !

Elle : alors, je vous envoie notre offre ! Si vous ne répondez pas d'ici un mois, je considère que vous êtes d'accord sur le montant des prélèvements !

Moi : Non,et non, et trois fois "non" ! C'est de la vente forcée ! Je vous interdis de m'envoyer quoi que ce soit !

Elle : Bon, alors, je vais raccrocher, ça ne vous intéresse vraiment pas ?

Moi : je pense avoir été assez clair !

Elle : c'est dommage ! j'espère que vous ne le regretterez pas ...

Moi : dans l'au-delà ?

Elle : monsieur, on ne plaisante pas avec la "garantie obsèques" !

Moi : souhaitez moi plutôt une belle et longue vie !

 

La jolie voix s'est tue. La jeune femme a raté une vente. J'aurais dû lui souhaiter "bon courage". Ce n'est pas très drôle comme métier d'appeler chez les gens, pour leur demander de l'argent, parce qu'ils vont mourir un jour.

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 20:03

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Paris. 2012.                                                                                               © Jean-Louis Crimon                                                              

 

Ciel bleu. Beau bleu d'hiver. Juste ce qu'il faut de nuages pour casser la monotonie du paysage. Depuis peu, je me surprends à prendre du plaisir à faire des photos de ciels. Moi, le terrien très terre à terre, je commence à lever les yeux vers le ciel que je n'appelle pas les cieux. Moi qui ne crois ni à Dieu ni à Diable, moi qui pense que nous sommes une erreur dans la mécanique céleste, je découvre un bonheur indicible à prendre le ciel pour cible. Plus tard, je laisse dériver mon regard pour boire l'immensité du soir. Avant que la nuit ne l'engloutisse. Et je me redis, - impératif décisif - avant que tout ça ne finisse, vivre chaque jour comme si c'était le dernier, chaque amour comme si c'était le premier.

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