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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 19:18

 

Sous un coin de parapluie... Se mélancolise la pluie... C'est le jour que le soir essuie... Le coeur, bien à la renverse... Balade la rêverie diverse... On va se la prendre, l'averse... Chacun, chacune, dans sa bulle... Solitaire conciliabule... Le spleen du soir déambule... Dans ma tête vestibule ... Marre de cette vie de cloporte... On se demande ce que la vie apporte... Mes états d'âme transporte... Mais c'est la mort qui m'insupporte...

Un soir, la vie claque la porte.

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 23:00

 

Mon nouveau voisin sur le quai est vraiment un type étonnant. Sa passion: les plans. Dès son arrivée, la semaine dernière, il m'a dit: Moi j'étudie les plans. Il a ajouté: De Paris, de Rouen, de Calais, de Dunkerque ou d'Amiens, de Londres ou de Berlin, de toutes les villes de France ou d'Europe. Les plans anciens, c'est vraiment fabuleux, regarde-moi ce plan de Paris à l'époque où la banlieue n'existait pas encore !

Photocopie laser de l'original, qu'il garde bien au chaud, chez lui, et le tour est joué: le nouveau bouquiniste, ancien taxi de nuit, a trouvé son créneau: vendre des reproductions couleurs de plans anciens: Paris 1936, Strasbourg 1913, Berlin 1940, Milan 1949.

5 euros les grands, 3 euros les petits. Sûr, pour lui, un bon plan. Le commerce semble florissant. Pas de quoi pourtant gagner des mille et des cents. Juste des amis ou des complices dans cette lubie qui en vaut d'autres. Quand la collection solitaire s'ouvre aux autres, c'est bon signe. Signe d'une envie moins égoïste. D'une envie de partager sa passion. Celle des plans. Les noms de rue, la manière dont ils changent ou évoluent, les rues qu'on débaptise ou qu'on rebaptise, au gré des révolutions ou des changements de régimes, voilà ce qui intéresse au plus haut point le collectionneur de plans. Son projet, pour ne pas dire son plan : écrire quatre livres sur les plans. Premier tome: les plans de Paris. Deuxième tome: les plans des villes de France. Troisième tome: les plans des villes d'Europe. Quatrième tome: les plans des villes du monde. Une oeuvre gigantesque. Mais l'homme est ambitieux. Ambitieux et passionné. Mieux : passionnant.

Il m'expliquait tout ça, mon bouquiniste de voisin, avec l'enthousiasme modeste des autodidactes quand un trio de jolies blondes allemandes a demandé d'une seule voix Berlin. Il a couru vers elles, me plantant net devant mes boîtes. Vrai: le drôle, il m'a laissé ... en plan.

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 00:16

 

- 325 000 francs !

La voix est tonitruante. Tout le quai doit l'entendre.

- C'est pas le prix, voyons, monsieur, c'est le titre.

- Ah bon, mais ça ferait combien en euros ?

 

Je ne sais si l'homme est sérieux ou s'il plaisante. S'il est fou, vraiment fou, ou si c'est un grand humoriste.  S'il débarque d'un continent lointain, d'une galaxie non répertoriée. Il maintient son idée comme on le ferait d'une idée fixe: en euros, ça fait combien ?

 

- Monsieur, on ne traduit pas en euros un roman de Roger Vailland.

- A coeur vaillant, rien d'impossible !

- C'est du Devos !

- Oui, mais en euros, s'il vous plaît, ça fait combien ? Vous savez, j'ai les moyens !

- J'en sais trop rien, monsieur, divisez 325 000 francs par 7 et ce sera un peu plus !

 

L'homme se détend un peu. Il  sourit.  Il dit: alors ?

- J'arrondis: 46 500 euros, par 7, ça doit tourner autour de 49 000 euros...

- Vous acceptez les chèques ?

- Mais monsieur, vous n'êtes pas sérieux !

- Puisque je vous dis que j'ai les moyens !

L'homme sort son chéquier. Il me lance : je peux avoir un paquet cadeau, c'est pour offrir ! Je m'exécute. Avec en prime, pour habiller le papier doré, un ruban rouge torsadé au ciseau façon librairie chic. Grandiose. L'homme me tend son chèque et une pièce d'identité que j'ose à peine regarder. A ce niveau-là, on fait confiance. Je viens de vendre le Poche le plus cher de ma courte carrière. 49 000 euros un Poche qui, d'occasion, en vaut à peine 3 !

 

Si Roger Vailland savait ça. Il y a vraiment de grands fous par les temps qui courent et par les quais. Et de plus fous encore pour imaginer de pareilles histoires ! Tout est faux, bien sûr ! Vous êtes déçu ? Vous m'aviez cru ? Pardon, c'est trop drôle. Notez, si vous voulez que l'histoire soit vraie... le Poche est toujours à vendre.

J'vous l'mets de côté ?

 

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 00:48

 

A même le trottoir, parmi d'autres ouvrages à la couverture arrachée, dans ce vide-grenier de village qu'on appelle dans cette partie de la Picardie "Marché à réderies", le livre ne donnait qu'une envie, d'ailleurs très bien exprimée par son titre "PARTIR..." Je me baissai pourtant, sans savoir ce qui m'attendait. Machinalement, je feuilletai le livre en mauvais état et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir sur les deux premières pages un des plus beaux envois que je connaisse, une véritable lettre-confession de l'auteur à une destinataire amie, dont seul le prénom figure au début de cette étrange missive. L'auteur du célèbre Croix de bois, Roland Dorgelès, ne s'est manifestement pas contenté du service minimum de la signature genre "cordial hommage de l'auteur" ou encore "amicales pensées de l'auteur à sa fidèle collaboratrice". Lisons plutôt ce texte manuscrit, signé RDorgelès et daté Novembre 1932. Texte qui témoigne d'une réelle souffrance. D'un mal profond. Qui mériterait une véritable enquête pour comprendre ce qu'a pu vivre Dorgelès dans ce lieu, au début des années trente.

 

" A Georgette

A la très aimable et sympathique collaboratrice

A celle qui -malgrè tout- m'obligera à quelques regrets le jour où je quitterai enfin le milieu médisant, envieux et antipathique qui a nom "Vallauris"

en m'excusant de ne pas lui offrir le livre que j'avais primitivement prévu. (je n'ai pas résisté à l'attrait d'un titre bien court certes, mais ... composant du seul mot qui a occupé constamment mon esprit comme une véritable obsession pendant les mois de 1932 que j'ai passé à R......).

en la priant d'oublier quelques paroles vives et un peu trop dures qu'une sincérité primesautière ne suffit pas à excuser

en lui exprimant toute ma gratitude pour avoir été la seule dans le concert haineux de Vallauris à ne pas "hurler avec les loups" et avec l'espoir que le temps faisant son oeuvre on voudra bien s'apercevoir que j'étais beaucoup moins méchant qu'on l'a dit et -surtout- qu'on l'a pensé

et en lui demandant enfin de ne pas prêter une oreille trop sympathique à ceux qui après mon départ s'acharneront encore sur moi au lieu de m'oublier comme je veux oublier moi-même le mal qu'on m'a fait et surtout celui qu'on a voulu me faire.

   Oublier !!! n'est-ce pas le secret de la vie quand on sait conserver quelques souvenirs heureux.

 

L'envoi est signé RDorgelès et il est daté Novembre 1932.

 

 

Le vendeur ne savait pas ce qu'il vendait. Tous ses livres étaient à cinquante centimes d'euros. Je n'ai pas marchandé le prix. Suis reparti de ce marché à réderies d'un village à l'Est d'Amiens,- Amiens où est né Roland Dorgelès- en me disant que vraiment, en Picardie, "marché à réderies", à une lettre près, c'est tout simplement "marché à rêveries". Le rêve n'a pas de prix.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 13:40

 

"Comme d'autres ont la vocation de la musique, de la vie religieuse ou de l'action politique, on peut dire que Louis Lanoizelée a eu celle de bouquiniste." Formule extraite de la préface de Georges Haldas au livre de Louis Lanoizelée, publié en 1978, par L'Age d'Homme. Louis Lanoizelée, bouquiniste humaniste, espèce devenue rare sous nos climats.

 

Page 21 de ses Souvenirs d'un Bouquiniste, Louis Lanoizelée parle du quai qui est le mien depuis bientôt un an en termes aussi lucides que peu élogieux. En termes aussi désespérés que désespérants. Je cite:"J'ai passé plus de quarante-deux années quai des Grands-Augustins, à la même place. A ma nomination, j'ai eu la chance de ne pas être envoyé au purgatoire des bouquinistes de plein air, quai de la Tournelle et une partie du quai de l'Hôtel-de-Ville."

Amusant pour le locataire actuel du 41, quai de la Tournelle, de savoir qu'il y a 75 ans déjà, l'endroit n'avait pas très bonne réputation pour la réussite du petit commerce de livres anciens ou d'occasion. Le "purgatoire" des bouquinistes. Bon, pas de quoi plonger dans la Seine pour en finir, ma demande de mutation pour le quai de Montebello, ayant été refusée, par le service de Madame W, je suis consigné quai de la Tournelle pour X années encore. Au risque de me noyer -financièrement parlant- tout à côté de la Maison de la... navigation. Un comble.

 

Mais ne nous égarons pas et poursuivons plutôt la lecture de Lanoizelée et de son temps. C'est lui qui raconte :

" Pendant la moitié de ma vie, j'ai fréquenté et vu passer devant mon étalage des personnalités célèbres, d'autres moins connues et beaucoup qui ne l'étaient guère. Pour ces deux dernières catégories, c'est moi seul qui les ai jugées hors du commun. Parmi ceux qui venaient me voir, parfois très souvent, il y en a certainement que j'ai oubliés. Pourquoi ? Le crible de la mémoire, en étant inexplicable, n'a pas de logique.

" J'ai toujours pensé qu'il y a en ce monde des seigneurs et des petites gens, mais que parmi les seigneurs il y a des petites gens et parmi les petites gens des seigneurs."

Voilà ce que j'aime, chez Louis Lanoizelée, un sens de la formule et une lucidité à toute épreuve. On ne la lui fait pas, comme on disait autrefois. Louis Lanoizelée, sans aucun doute, un seigneur.

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 11:47

 

J'ai un nouveau voisin. Sur les dix mètres de parapet vides depuis mon arrivée, - déjà bientôt un an -, à la droite de mes quatre boîtes, quand je regarde la rue de Pontoise, il a installé hier ses quatre boîtes réglementaires, couleur vert wagon ou vert jardin, c'est selon. Je m'appelle Lucien, mais mon nom d'artiste, c'est Julien, m'a-t-il lancé d'emblée, en me tendant la main. Il a ajouté: t'es pas barbu ? On m'avait dit qu't'étais barbu et qu'tu t'appelais Jean-Claude ! Tout faux, ai-je rétorqué.  J'ai ajouté : sur le quai, tu sais, faut toujours vérifier par soi-même les dires des uns et des autres. Y'a à prendre et à laisser. Enfin, y'a beaucoup à laisser. Pas grand chose à prendre. Mais beaucoup à apprendre. Enfin tu verras par toi-même.

Lucien, enfin Julien, a ensuite déposé un paquet de journaux anciens et de revues, dans sa première boîte et il a refermé. Il est reparti avec sa camionnette de location, en me criant: je n'ouvre vraiment que demain !

 

Dans l'après-midi, un passionné de cinéma m'a demandé des revues de cinéma. Fou de Gina Lollobrigida, il est à la recherche d'articles et de photos de son idole. Du film La belle des belles surtout. Je lui ai trouvé en cinq minutes Le Film complet, n° 513, 19 mai 1955, 30 Fr (de l'époque !) Prix au Canada: 15 cts. En une, une photo de "sa" belle. Gina, comme jamais. A propos du film Le maître de Don Juan. Au dessus du titre Le Film complet, un surtitre "Lecture et Cinéma". En pied, sous la photo de Gina, on peut lire Le maître de Don Juan, avec Errol Flyn et Gina Lollobrigida.

 

-Ah, je ne savais pas qu'elle avait joué avec Errol Flyn !

-Voyez, les bouquinistes, ils ont toujours la pièce insoupçonnée, l'article inattendu ou impensable, la photo introuvable. Vous le prenez ? C'est 5 euros !

- Non ce que je veux, c'est quelque chose sur le film La belle des belles ! et si vous trouvez le film, alors ...

 

L'amoureux de Gina s'en est allé comme ça, me laissant avec ma revue de cinéma aux photos sépias. Du coup, j'ai passé un bon moment avec Gina Lollobrigida.

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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 11:52

 

Midi. Matinée sans histoire. Temps gris sans espoir. Pourtant soleil s'éveille. Mais soleil blafard. A mon côté, une forme étrange. Qui me tend la main. Qui me dit :  

 

- Quel jour de ta vie voudrais-tu être ?

- Aujourd'hui !

 

La forme sourit. Tristement. Je me lève. Un peu surpris. Salue mon banc. La forme me suit. Ensemble on traîne un peu. Quelques pas dans la ville. D'une allure tranquille. Un court instant, un nuage semble troubler notre ménage. A croire que c'est à nouveau la guigne. Mais de nous deux, aucun ne s'indigne, ni ne s'étonne. Très vite on se retrouve. Comme un soir d'automne. Deux amants en balade. D'être deux on se sent moins seul. Elle me sourit quand je fais la gueule. Je lui invente un poème quand elle semble trop sombre. Nous deux, c'est pour la vie. Que ce soit dimanche ou semaine, elle et moi, on se promène. Moi et mon OMBRE  !

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 15:18

 

Les jours de pluie, le bouquiniste... sèche. Il en profite pour préparer de nouveaux livres qui vont renouveler sa devanture. Recoller des dos d'ouvrages en mauvais état. Mettre sous cellophane de nouveaux achats. Lire aussi. Forcément. Ou relire. Mettre un peu d'ordre dans les manuscrits. Lettres d'anonymes ou de gens un temps célèbres. Textes inédits d'auteurs oubliés. Comme ce texte étonnant, non signé, mais daté du 2 avril 1946, avec ce titre "Littérature prolétarienne". Auteur inconnu, non pas. Auteur anonyme, pas davantage, même si aujourd'hui sans doute personne ne se souvient de lui. De son oeuvre, modeste mais réelle.
Lire d'abord, ou relire, "Littérature prolétarienne". Trois feuillets manuscrits à l'encre bleue. Ecrits il y a ... 65 ans ! et d'une incroyable actualité.
 
                                                                          I

 

"Je vous fais confiance, mes compagnons. Que cesse donc le mépris des autres ! Ils ont ri aux éclats, hier. Aujourd'hui, ils ricanent encore. Mais demain, ô mes compagnons, ils connaîtront la peur. Peur pour leur assiette. Pourquoi donc aurions-nous la prétention d'écrire ? Ne sont-ils pas là, les autres ? Le boulot, la peine de vivre, pour nous; et puis, avec ce qui nous reste de temps, lire les livres des autres. Non, Messieurs-les-autres. Si nous devons travailler, et à ce sujet, rentrez vos ordres, nous voulons aussi clamer notre détresse. Nous voulons davantage nous comprendre - entre gens de même classe.

"Je fais confiance aux charpentiers, aux mineurs, aux manoeuvres, à ceux qui peinent, à ceux qui luttent. Ils ont un coeur d'or, intact, malgré toute la pourriture des régimes successifs.

"Ouvriers, instituteurs, manoeuvres, à vos plumes !"


 

                                                                            II

 

                                                                      Les autres

 

"Vos coucheries ne m'intéressent pas. Vos histoires triturées non plus. J'aime la vie de tous les jours; la vie de travail, le travail dur, celui qui devrait nourrir son homme, la vie de tous les jours, belle parfois, souvent pénible. Tragique même. Et vous autres, que savez-vous de cette tragédie ? Vous demeurez, de par votre condition sociale, loin de nous. Et je vous le dis, lorsqu'un des vôtres s'imagine nous connaître, il se fourre le doigt dans l'oeil. Vous ne voyez que la surface des choses qui nous intéressent. Votre jugement, définitif selon vous, fausse les couleurs. Vous êtes des mathématiciens, mais la vie de tous les jours n'est pas faite seulement de chiffres. Les chiffres, c'est une convention. Le sang, les larmes, c'est autre chose.

"Vous vous êtes crus les maîtres de la pensée. En plus de cela ardents zélateurs d'une société décadente. Que trouvons-nous dans les bibliothèques publiques, chez les libraires, partout ? Vos livres. Vos livres à mensonges. Vos livres "héroïques". Quand vous parlez de nous c'est du bout de votre plume. Vous ne nous laissez que le soin de faire des héros pour-de-vrai. Je vous reconnais là. Toutes les besognes dégoûtantes, c'est bon pour ce chien de peuple. Aux cerveaux comme les vôtres il vous faut le champ des étoiles. Je vous comprends. Vous nous considérez toujours comme des manants. Et les seigneurs n'aimaient pas outre mesure leurs esclaves. Mais vrai, ça devient périlleux pour vous, les ouvriers se mettent à écrire. Poulaille écrit, un ouvrier. Guillaumin écrit, un paysan. Giono écrit, un employé. Merde, qu'allez-vous devenir ? Le peuple que vous dédaignez tant au fond, commence à se souvenir de ceux de ses enfants qui, après le travail, et le dimanche, s'installent sur la table de la cuisine et écrivent avec amour la vie peuple. La conspiration du silence est éventée. Le peuple reconnaît les siens."

                                                                                                                            2 avril 1946

 

 

L'homme qui a écrit ces lignes est né en 1912. Il était facteur de son métier. Facteur, autrement dit, de fait, homme de... lettres.

Son nom ? Jules Mougin, auteur de plusieurs recueils de poésies, chez Gallimard.

 

 

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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 14:36

 

Parfois on le croit fermé, distant, comme en retrait. Debout, adossé au parapet, à côté de ses boîtes, le regard dans le lointain, ou assis sur sa chaise pliante, -tellement pliante qu'on en rigolerait presque-, le bouquiniste semble être un être à part. Un marginal. Un être en marge. Comme si dans la pleine page de la vie, il avait choisi pour marge définitive, cette portion de trottoir et ses huit mètres soixante de librairie de plein air. Il parle peu, répond juste aux questions qu'on lui pose. Rares sont ceux avec qui on peut d'emblée lier conversation. Enfin, c'est ce qu'on pense au début, au départ, a priori. On a tort. Si l'on sait s'y prendre, si l'on sait prendre le temps, si l'on sait être patient, on peut gagner, sinon l'amitié, du moins l'estime et la confiance de cet homme, ou de cette femme, qui ont choisi la rue pour exercer leur métier de marchand de livres d'occasion. Ça peut prendre des mois, des années. J'ai longtemps arpenté les quais à la recherche du livre introuvable, parce que vraiment rare dès le départ, ou épuisé et jamais réédité. Longtemps j'ai admiré de loin ces êtres mystérieux, à la fois romantiques et dépassés, complétement "has been" et toujours d'actualité. Bouquiniste, véritable artiste. Vrai paradoxe vivant, venu tout droit du moyen-âge. En traversant simplement le pont de la Tournelle, qui relie l'Île Saint-Louis à la Tour d'Argent, dans la tradition des marchands de parchemins ou des colporteurs des premiers livres imprimés. Les bouquinistes, je les admirais de loin et je me sentais proche d'eux. De leur univers, de leur monde. Un jour j'ai traversé la rue. Depuis tant d'années, je me sentais de la famille. Fallait bien qu'ils m'adoptent. Même si personne ne coopte.

Une année à peine, dimanche ou semaine, le coeur en joie ou l'âme en peine, sous la pluie ou sous le soleil de Paris, je me sens vraiment faire partie de cette curieuse confrérie. De l'intérieur, on comprend mieux les motivations de chacun. Les doutes, les certitudes. Les jours d'ouverture. Ouverture des boîtes et -parfois- allez savoir pourquoi ! fermeture d'esprit. Là aussi, savoir accepter le silence, la distance. Un geste de la main, un sourire, suffisent à se saluer. Sans excès. Sans paroles inutiles ou propos futiles. Cette vie de bouquiniste a ses codes, ses lois, comme un règle non écrite. Un engagement tacite. Une façon d'être ou de ne pas être. Franchement à l'écart d'une société où le différent est très vite suspect. Sur le quai, rien n'est jamais pareil même si souvent, pour les passants, les jours se ressemblent. Pour ceux de la ville, d'un pas tranquille, la balade sur le quai de Montebello ou de la Tournelle, rituel insolite pour rompre avec les habitudes.

A la fin, faut bien écrire le mot "fin". A la fin, ça aide à vivre, le bouquiniste se... livre.

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8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 16:49

 

Mon premier livre. Un livre vraiment à moi. Pas un livre emprunté à la bibliothèque scolaire. Ma mère me l'a offert pour mon anniversaire. Mes onze ans, je crois. Le plus beau des cadeaux. Un cadeau vivant. Un cadeau au coeur qui bat à chaque fois qu'on le prend. Jour merveilleux. Inoubliable. Pour la première fois, la première fois de ma vie, j'avais un livre, un vrai livre, un livre à moi. Pas un livre de classe, Pas un manuel scolaire. Un livre, un livre qui raconte une histoire, avec un début, avec une fin, un roman quoi. D'abord ce titre La Cachette au fond des bois. Un titre qui déjà vous emporte, vous embarque, vous entraîne - irrésistiblement- pour ces pays étranges qui n'existent que dans les idées ou les rêves des écrivains. L'auteur s'appelait Olivier Séchan. Séchan. ses chants. Ses champs. J'imaginais l'auteur séchant sa plume entre ses chants et ses champs. Ce jour-là, pour la première fois, j'ai compris le sens, la vraie raison, de ce métier des mots: un écrivain, c'est celui qui inscrit sa vie entre ses chants et ses champs. Il sème à sa façon, et les lecteurs, s'ils le veulent, récoltent les pensées ou les graines de pensées. Un écrivain est un jardinier qui sème des pensées dans la tête des gens. S'appeler Séchan était plus qu'un signe: une prédestination. C'était mieux que Soin pour être infirmière ou médecin. Ou Laflotte pour être cantonnier. Ou Buvard, et finir le foie en éponge.

Claire, l'héroïne de La Cachette au fond des bois, avait donc aussi sa place dans mes "Elles préférées" et je crois bien qu'elle avait ma préférence, même si elle n'avait qu'une existence de papier. Grâce à Monsieur Séchan, je savais tout d'elle, et si elle avait su des chose de moi, je crois qu'elle aussi m'aurait aimé. Aimé d'amour. Peut-être même que, moi aussi, j'aurais eu sa préférence. Un jour, j'ai voulu écrire à Monsieur Séchan pour lui poser la question. Ma mère a dû me dire que ça ne faisait pas. Qu'on ne dérangeait pas les écrivains pour ça. Que sur le livre, il n'y avait pas son adresse. Qu'au mieux, je pouvais bien écrire à Claire, on verrait bien si elle me répondrait. J'ai dû dire: Maman, ne me prends pas pour un idiot, je sais bien qu'une héroïne de roman n'a pas le pouvoir de répondre aux lettres qu'on peut lui écrire. Ma mère a dit oui. Et que c'était d'ailleurs bien dommage.

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