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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 00:01
Contay. Cimetière catholique. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

Contay. Cimetière catholique. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

 

Cher Contaysien,

 

Toi, tu parles aux oiseaux du bord de l'eau. Tu connais les accents de la rivière. Tu sais le sens du vent. La course des nuages. L'heure de la pluie. Tu marches tard dans le soir, sans jamais t'asseoir. Tu n'as pas peur du noir. La nuit, tu me l'as dit, est ton amie. Tu étudies les mots du silence pour en traduire le sens. Tu n'as peur, ni de la solitude, ni de l'absence. On n'est jamais seul quand on seul avec soi-même. La porte du cimetière donne sur les champs. Les paysans ont mis le feu à l'herbe sèche des talus. Tu sens l'odeur âcre de la fumée de mars. Les giboulées vont venir ponctuer l'écriture du printemps. Mettre un point final à l'hiver. Tu entends déjà la musique des feuilles des arbres, quand le vent joue de l'harmonica dans les branches qui grincent pour ne pas pleurer. Les larmes, ça attire la pluie. Tu ne ressens jamais aucune fatigue, aucune douleur. Tu n'as jamais mal aux pieds, mal au dos, mal aux dents, ou si tu as mal, tu ne te plains pas. Se plaindre, c'est mal, se plaindre ce n'est pas normal: on ne se plaint pas d'être vivant. Les morts n'ont plus mal aux dents.

Toi, tu rêves et tu dérives, et tes rêves à la dérive, tu t'en vas dire: j'arrive, quand on t'appelle de l'autre côté de la rive. Tu dis parfois: " il pleut dans ma tête" ou "j'écoute le silence de l'eau". Tu dis que tu as le même arbre généalogique que la pierre. Tu parles de ta soeur la pluie. Tu voudrais laisser des messages aux générations futures. Tu dis qu'un écrivain, c'est un pêcheur à la ligne. Il amorce, il lance ses gaules et il attend que ça morde. Tu prétends que les mots sont des poissons d'argent et pourtant tu dis: " le silence est d'or". Tu n'as pas ta langue dans ta poche. Tu dis: les idées, c'est comme les chaussures, celles qui ne sont pas à votre pointure risquent de vous empêcher de marcher. Une autre voix de toi-même te répond: un penseur est un va-nu-pieds. Tu t'inventes des titres impossibles pour des livres que tu n'écriras jamais. Voyage au bout de l'ennui et Rêveries du promeneur solidaire sont tes deux préférés. Tes dernières trouvailles. Pour l'instant.

Comme à la fin du TRE de Spinoza, tu pourrais écrire... Le reste manque.

 

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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 00:01
Amiens. Rue Lenôtre. 14 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue Lenôtre. 14 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Somnambule diurne,

Parfois, tu pars sans vraiment savoir pourquoi. Droit devant. Tu marches décidé. Tu fais confiance à tes pas. Les pas ont une bonne mémoire de la ville. Tu veux ta part de bitume. Tu slalomes quand trop de voitures encombrent le bord du trottoir. Tu zigzagues pour éviter les obstacles. Au fond de ton âme, tu as le meilleur des GPS. Tu te géolocalises quand même des points de passage pour toi-même. Des romans vont s'effacer avant que tu ne les relises. Tu penses qu'il n'y a plus de temps à perdre. Tu rentres chez toi. Tu boucles tes deux valises. Tu déréalises.

Il y a aussi des jours où tu ne sors pas, où tu décides de voyager dans ta tête. De la véranda, tu pilotes un bateau imaginaire. Au fond du jardin, au-delà du mur de briques et de joints de ciment clair, tu vois la mer. Tu fermes les yeux et tu entends le bruit des vagues. Le vent s'engouffre dans les arbres. Son souffle annonce les tempêtes à venir.

l​I y a encore des jours où tu dévores les yeux fermés ces livres que tu n'as pas ouverts depuis longtemps. C'est un début de chapitre, une page entière ou un épilogue monologue. C'est le dernier paragraphe. La dernière phrase. Rarement l'incipit.

 

Tu te souviens de Sartre et de son fameux :

"Si je range l'impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ?

Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui."

On n'a jamais dit mieux.

 
 

 

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14 février 2016 7 14 /02 /février /2016 00:02
Paris. Cimetière du Montparnasse. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. Cimetière du Montparnasse. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Te voilà face à celui que tu admires depuis si longtemps,

 

C'est ton fils qui t'a entraîné dans les allées du Cimetière du Montparnasse. Voulait que tu ailles saluer Baudelaire. Chez nous, c'est banal, les vivants rendent souvent visite aux absents. Les morts ne sont pas vraiment morts tant qu'un vivant les maintient vivants, justement.

Tu te souviens de cette jolie formule, en fait une confidence de Graeme Allwright, le chanteur aux pieds nus, au cours d'une interview: " On meurt deux fois, d'abord quand on passe de vie à trépas, ensuite quand plus personne ne parle de vous, ne vous évoque ou ne vous nomme, ou ne vous rend visite." Tu n'as jamais oublié. Tu pensais et tu penses toujours exactement la même chose.

Te trouver face à la tombe de Baudelaire, cette tombe vue tant de fois, en photographie, dans des livres de poésie ou de littérature, a quelque chose de déconcertant. Tu trouves la tombe petite. Ecrasée par les monuments funéraires d'à côté.

Ce qui te plait, d'emblée, ce sont les traces de lèvres rouges et roses de baisers laissés par des éplorées venues dire leur amour.

Lèvres qui ont embrassé le marbre blanc de la tombe que Charles partage avec ses parents. Lèvres des baisers de femmes qui ne sont pas venues pour le Général Aupick ou pour la veuve Baudelaire. Sont venues pour toi, Charles. Toi qui, à ta mort, a ta vie résumée en... trois lignes.

Indigne.

Le Général, qui plus est Sénateur, a droit à 11 lignes dans sa bio de marbre et sa veuve à 8 lignes. Ce qui ne vous laisse pas de marbre.

Ton fils te fait la remarque avant que tu ne l'exprimes à haute voix : le marbrier n'a même pas gravé le mot... poète.

Charles, est-ce que tu nous vois au pied de ta tombe ? est-ce tu es quelque part dans le vaste monde ? est-ce que tu nous entends quand on te parle ?

Charles ne répond pas. Charles n'a pas répondu. Ou tu n'as pas entendu. Tu voulais lui lire le récit du tour  joué, il y a de cela quelques années, par un Bouquiniste malicieux, à une certaine veuve... Aupick.

Juste à retrouver l'extrait en question.

 

 

 

 

 

baudelaire carjat

                                                                                                                                  © Etienne Carjat

 

 

 

 

- JOURNAL DU BOUQUINISTE. 27 Mai 2012 -

 

Sur le banc, parfois, à l'ombre des platanes, quand la poussière et les pollens du soir laissent un peu de répit, sous forme de conversation, s'improvise une inattendue leçon de littérature. Souvent de la même façon. Au départ, une cliente hésitante. Un bouquiniste avenant. Ou compréhensif. Un bouquiniste qui a du temps. Ou qui veut bien prendre un peu de temps. Prendre du temps n'est jamais perdre du temps.

- N'achetez pas sur un coup de tête, ou sans vraiment savoir, madame, ...

- Je voudrais Les Fleurs du Mal, le texte, les poésies, les poèmes, bien sûr, mais aussi, un petit manuel en parallèle, un petit livre d'explication ou d'analyse...

- Pour le texte, c'est comme si c'était déjà fait, madame... Cette belle édition des années cinquante, mille neuf cent cinquante, est très agréablement illustrée... Je vous la laisse à trente euros...

La dame a, comme on dit, un certain âge. Un âge certain. Mais un beau regard d'enfant. Une enfant d'un autre siècle. Lire Baudelaire, lire vraiment Baudelaire, pour elle, est une décision récente. Les souvenirs du Lycée semblent si loin.

- Baudelaire, oui, toutes mes amies en parlent en ce moment, alors...

- Savez-vous, madame, que le titre définitif a vu le jour au café Lamblin, pas si loin d'ici. Au cours d'une conversation entre Charles Baudelaire et Hippolyte Babou, ami du poète et journaliste de son métier. Le titre a vraiment été "soufflé" ou "donné" à Charles par Hippolyte. C'est d'abord le titre de dix-huit poèmes publiés dans la Revue des deux-mondes du 1er juin 1855.

- Mais quel titre curieux, monsieur, n'est-ce pas ? Comme si des fleurs pouvaient naître du Mal...

- "Fleurs du Mal" . Beau paradoxe, sans aucun doute, madame. Pour Baudelaire, la mission du poète, c'est vraiment de faire naître la beauté de là où on ne l'atttend pas. De la souffrance. De la douleur. Du malheur. Ou du péché. Le Mal, pour lui, c'est à la fois le mal qui fait mal et le mal qui est mal.  Qui est le contraire du bien. 

- Vous pensez vraiment que du "beau" peut naître... du "mal" ?

- Baudelaire en est la plus belle preuve, madame... et c'est un bien pour un mal...

- Comment ça ?

- Cette idée, Charles Baudelaire, élégant et pertinent critique d'art, l'avait déjà plus ou moins élaborée. Conscientisée. En 1855, à propos d'une exposition de peinture, dans le cadre l'Exposition universelle, il donnait cette première approche :  "Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement, bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizzarerie, de bizzarerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau."  Pas mal dit, non ! Très moderne, ce Charles Baudelaire.

- Vous en savez des choses, monsieur...

- Si peu, madame... Ce que je sais, je l'ai lu... ou on me l'a expliqué... Tenez, en fait, j'ai peut-être le petit guide précieux que vous souhaitez pour ponctuer votre lecture des Fleurs du Mal... Ce petit Profil. Ouvrage déjà ancien. Janvier 1992. Il a 20 ans, mais c'est très bien documenté. Bien écrit. Littérature Hatier. La première édition date de septembre 1987. 25 ans. Un quart de siècle. Comme on dit : ça n'a pas pris une ride. C'est une analyse critique signée Georges Bonneville, Agrégé des Lettres. Je vous en fait cadeau.

- Parfait, monsieur le bouquiniste ! Je vous trouve bien aimable...

- Je vous en prie, madame...

- Mais en fait, avec ses Fleurs du Mal, il cherche quoi, au juste, ce Baudelaire ?

- Il veut, madame, en finir avec la culture classique et ses vieilles valeurs. La décence. La mesure. Le bon goût. Baudelaire se veut le poète qui dérange, qui bouscule, qui étonne ou qui choque. Il se veut rebelle et ses Fleurs du Mal n'en sont que plus belles. Notez, le Parquet de l'époque ne lui fera pas de cadeaux. Pour délit d'offense à la morale publique et aux bonnes moeurs, on ordonnera la saisie des 1300 exemplaires de la première édition de juin 1857. En prime, si l'on peut dire : 300 francs d'amende pour Baudelaire et 100 francs d'amende pour son éditeur Poulet-Malassis. Ordre fut par ailleurs donné de supprimer six poèmes : Les bijoux, Le Léthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées (le premier poème seulement) et Les métamorphoses du vampire

- Quelle science, monsieur ! vous devez bien l'aimer ce Baudelaire...

- Oui, madame, comme un frère, un grand frère, madame... madame ?

- Madame Aupick, monsieur le bouquiniste !

- Madame Aupick ! ! ?

- Oui, madame Aupick, mère de Charles Baudelaire... ça m'amuse de venir parfois sur le quai de la Tournelle, voir si ce fils que j'ai si peu compris et si mal jugé, est toujours connu et aimé par ce petit monde des lettres. Ce monde pour lequel il aurait damné son âme ...

- Au revoir, madame...

- Merci pour le Profil d'une oeuvre, monsieur. Je m'y penche dès ce soir... Je veux tout comprendre et tout savoir de l'oeuvre de mon fils...

La vieille Aupick s'en est allée comme ça, tout simplement. Une édition des années cinquante des Fleurs du Mal et le Profil d'une oeuvre dans son cabas. Moi, je n'en reviens pas.

 

Jean-Louis Crimon.

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 00:01
Paris. Avenue Théophile Gautier. Nov. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Avenue Théophile Gautier. Nov. 2012. © Jean-Louis Crimon

Cher tendre rêveur,

                                             

Tu aimes le geste du balayeur. Quelle qu'en soit l'heure. Le lieu. La ville ou le pays. Le moment. Soir qui tombe, fin de journée ou plein midi. Sans doute parce que ce geste te rappelle la présence de ton père. Jardinier de son métier. Dans sa vie de jardinier, il en a donné des coups de balai, ton père. Feuilles mortes ou poussière. Eté, printemps, automne, hiver. En toute saison, son balai avait raison. N'a jamais lésiné. Chaque jour de sa vie. Pas un jour sans un coup de balai. La cour, côté jardin. Le trottoir, côté rue. Impeccable. Fallait que ce soit impeccable. Impeccable. Nickel. Ses deux mots préférés. Pour parler de ces choses essentielles à ses yeux.

 

Toi, dans ta tête d'enfant, tu imaginais qu'il balayait aussi les jours au calendrier. Pour que le temps passe plus vite. Hop, un coup de balai sur aujourd'hui pour qu'il se nomme hier. Hop, déjà se pointe demain pour balayer les soucis d'aujourd'hui. Hop, demain effacé en un tour de main. Dans tes conjugaisons enfantines, les éléments aussi étaient de la partie. Le vent balaie la campagne. Le ciel balaie les nuages. La pluie balaie la poussière.

Aujourd'hui encore, avec toutes ces années amoncelées, il y a toujours un coup de balai à donner quelque part. Le balai Aujourd'hui efface toujours Hier. Balai pousse hier. Balai poussière. Rien à faire, il y a toujours quelque chose à faire. Dernier balayage du soir. Déjà pointe le premier coup de balai de demain matin.

Seule différence : s'est enfui à tout jamais le temps de la belle enfance. Ton père a changé de destin. Il s'est absenté. Pour toujours, disent les gens. Tu n'en crois rien.

Toi, tu penses qu'il balaie l'envers des nuages. La beauté de son geste en a fait un balayeur céleste.

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12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 00:01
Paris. Décembre 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Décembre 2012. © Jean-Louis Crimon

Mon vieux,

 

Il y a des jours où tu te dis que tu n'as rien à dire. Trop de mots dans les radios. Trop de mots dans les journaux. Trop de gens qui jouent perso. Trop de phraseurs. Trop de raseurs. Ces jours-là, tu te dis que tu dois seulement relire les mots anciens. Tu te rappelles le jour où tu a écris, d'une traite, pour qui tu sais, Sur le côté. Le soir même, tu lui donnes ton poème. Sans oublier ta petite pièce... Son sourire en dit long. Il aime les mots de ta chanson.

 

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Même pas dans la marge, suis pas barge,

La marge, c'est encore dans la page,

Moi, je suis à côté.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Sans me révolter, sans protester,

Sans en vouloir à qui que ce soit,

J'ai dû naître comme ça.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Côté de la vie, côté de la rue,

Sans savoir si je l'ai vraiment voulu,

Cherchez pas, c'est peine perdue.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Toujours sur le bord, le bord du trottoir,

C'est mon destin, c'est mon histoire,

Si ça vous rassure, je vous laisse... le croire.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Surtout, pensez pas que je vous envie,

C'est ma vie, même si c'est pas une vie,

C'est ma vie qui dévie.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je ne sais même plus depuis quand ça dure,

Ma misère en lisière, en bordure,

La vie m'a trop mené la vie dure.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je ne suis pas l'humain le plus drôle,

Plutôt dans le genre second rôle,

Quand la mort me frôle.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Me suis jamais senti bien à ma place,

Sans trouver ça injuste ou dégueulasse,

A la fin, on se lasse.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je suis un être à part, qui jamais ne prend part,

J'ai dû manquer le départ,

Ou c'est la vie qui m'a manqué...

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je me sens souvent un peu en rade,

Ma vie n'est qu'une mauvaise mascarade,

Pas vraiment une vraie camarade...

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée

Sur le côté,

Faut pas m'en vouloir, pas me juger,

J'ai juste pas voulu vous déranger,

A la vie, me sens toujours... étranger.

 

 

Jean-Louis CrimonLa Chanson amère. Déc. 2012.

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 00:01
Septembre 2015. © Capture d'écran

Septembre 2015. © Capture d'écran

Cher pauvre toi,

 

Peut-être vaudrait-il mieux ne pas savoir et ne rien dire, peut-être les mots sont inutiles quand les actes ne suivent pas. Peut-être faudrait-il mettre dans une embarcation de fortune tous les Chefs d'Etat et de gouvernement européens et les obliger à faire la traversée entre la Turquie et la Grèce, comme de simples migrants. Avec le risque que leur bateau chavire et qu'ils se retrouvent en train d'essayer d'atteindre la côte, dans des gilets de sauvetage qui n'ont de sauvetage que le nom. 

Peut-être que ce serait la solution. Sans doute qu'alors, on s'accorderait de Londres à Berlin, de Paris à Budapest, de Rome à Moscou, de Madrid à Copenhague, pour affrêter des navires ou des avions et ne plus laisser ces pauvres gens payer pour mourir dans cet immense cercueil liquide qu'est devenue la Méditerranée.

 

Lundi dernier, à la télévision, le père du petit Aylan, est devenu sujet de reportage.Tu regardes. Tu t'attardes. Le titre du speaker du 20 heures est explicite. Le journalisme est souvent sans mémoire. C'est si rare de revenir sur une histoire qui a déjà fait l'actu. Le commentaire mérite qu'on s'arrête. Les propos du père tout autant.

 

" L'image du petit corps d'Aylan, échoué sur une plage turque après le naufrage du bateau qui devait l'emmener en Europe, a bouleversé le monde entier en septembre dernier. Son père se donne désormais pour raison de vivre de venir en aide aux enfants réfugiés.

Abdullah Kurdi vit dorénavant seul en Irak. La photo de son fils, noyé, gisant sur une plage turque, est devenue le symbole du drame des migrants syriens qui tentent la traversée vers l'Europe pour fuir les combats.

 

" Cette image de mon enfant, dans toute son innocence, mort, allongé comme ça sur la plage, elle ne peut que bouleverser ceux qui la regardent. Je me console aujourd'hui en me disant que Aylan est venu au monde pour porter un message à l'Humanité tout entière, que c'était son destin, puisque sa mort a déclenché une prise de conscience dans le monde entier ", raconte Abdullah Kurdi, qui a également perdu sa femme et son fils aîné dans le naufrage qui a vu périr Aylan.

L'homme explique aussi vouloir se reconstruire en venant en aide aux enfants de réfugiés qui vivent dans des camps irakiens. Il se donne comme mission de soutenir les migrants et de les convaincre de ne pas partir coûte que coûte, même s'il sait que face aux horreurs qu'ils fuient, ses mots n'ont que peu de poids."

...

Désemparé face à cet homme qui a tout perdu, sa femme et ses deux fils, et qui n'exprime ni colère, ni haine, juste l'envie d'aider les enfants de réfugiés, tu te dis que les mots sont des armes dérisoires, tu relis pourtant le poème que tu as écrit en septembre dernier pour un petit enfant mort.

 

Poème pour Aylan Kurdi

 

On croirait qu'il dort
Mais le nez et la bouche sont trop près du sable
L'eau ne le réveille pas
Il est au bord de la mer
De quelle mer, j'en sais trop rien,
Peut-être la Méditerranée,
Ou plutôt la... "Mais dis t'es... damnée"

 

On croirait qu'il dort
Mais il est mort,
Si petit et déjà plus rien,
Les Ponce Pilate de l'Europe entière
S'en lavent déjà les mains,
C'est pas moi, c'est pas nous,
C'est la faute à demain, c'est la faute à hier...

 

C'est la guerre ou le destin qu'on accuse
On croirait que la mer s'excuse
D'avoir noyé le petit enfant
Les vagues se font douces
En faisant un peu de mousse
Dernière caresse sur sa frimousse,
Mais trop tard, ça ne le fait pas sourire...

 

Il est trop froid déjà et les morts
On le sait, ça ne sourit pas, ça ne sourit plus
J'ai honte de moi, j'ai honte de nous,
Qu'ai-je fait pour éviter ça, que ferons-nous ?
Mourir noyé à son âge
Juste au moment du dernier passage,
Pour lui, pas de gilet de sauvetage...

 

Ailleurs, pas si loin du petit enfant mort
C'est parachute doré encore
Pour un certain Monsieur Combes
13 millions 700.000 €uros
1000 années de salaire minimum
Pour 2 ans à la tête de France Télécom,
Sûr, ça, c'est un grand homme...

 

Une vie vaut une vie, ou devrait valoir,
Toutes choses égales par ailleurs, faut voir,
Pauvre petit Monsieur Combes,
L'appât du gain où tu tombes
Creusera, c'est sûr, nos tombes,
13 millions 700.000 €uros, demande-toi bien
Combien ça fait de vies de petit enfant Syrien ! 

 

 

Jean-Louis Crimon. 3 Sept. 2015.

Moyen-Orient

Vidéo : rencontre avec le père du petit Aylan
 
 
© Capture d'écran France 24 | Abdullah Kurdi, le père du petit Aylan, vit aujourd'hui en Irak.

Texte par FRANCE 24 

Dernière modification : 09/02/2016

L'image du petit corps d'Aylan, échoué sur une plage turque après le naufrage du bateau qui devait l'emmener en Europe, avait bouleversé le monde en septembre dernier. Son père vit aujourd'hui en Irak et vient en aide aux enfants réfugiés. Rencontre.

Abdullah Kurdi, le père d’Aylan, vit aujourd’hui seul en Irak. La photo de son fils, noyé, gisant sur une plage turque, est devenue le symbole du drame des migrants syriens qui tentent désespéremment la traversée vers l'Europe pour fuir les combats.

"Cette image de mon enfant, dans toute son innocence, mort, allongé comme ça sur la plage, elle ne peut que bouleverser ceux qui la regardent. Je me console aujourd'hui en me disant que Aylan est venu au monde pour porter un message à l’humanité, que c’était son destin, puisque sa mort a déclenché une prise de conscience dans le monde entier", raconte Abdullah Kurdi, qui a également perdu sa femme et son fils aîné dans le naufrage qui a vu périr Aylan.

>> À lire sur France 24 : "Cette photo de l'enfant mort a tout pour devenir iconique"

Il tente aujourd'hui de se reconstruire en venant en aide aux enfants de réfugiés qui vivent dans des camps irakiens. Il s’est donné comme mission de soutenir les migrants et de les convaincre de ne pas partir coûte que coûte, même s’il sait que face aux horreurs qu'ils fuient, ses mots n'ont que peu de poids.

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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 00:01
Paris. Nov. 2014. Impressionnisme. © Jean-Louis Crimon

Paris. Nov. 2014. Impressionnisme. © Jean-Louis Crimon

Cher noctambule,

 

Permanence de ton rêve. Goût sans trêve pour la dérive nocturne. Ton petit Leica dans la paume de la main. Quand dans le beau bleu du bleu du ciel du soir s'annonce le beau bleu nuit de la nuit qui vient. Quand aujourd'hui s'ennuie dans la nuit naisssante, cligne des paupières pour se baptiser hier et se réveiller demain. 

Peindre avec la nuit. Jouer la lumière de la nuit. Jouer nuitamment. Jouer nuit amant.Tout simplement. Patience et part de chance. Heureux hasard. La vitesse du taxi. Ton cadrage derrière la vitre. Vitre fermée. Prendre le temps de l'ouvrir, c'est risquer de manquer l'instant. L'instant propice. Le taxi glisse lentement dans la nuit parisienne.

Ton goût pour les ambiances de nuit, les ambiances de pluie. La lumière du jour s'efface. La nuit lui fait face. Rencontre fascinante. Tu y vois comme une mélancolie douce. Nostalgie de moments futurs. Les contours se font flous. Capacité de la nuit à émouvoir, infiniment supérieure à la netteté des choses dans la lumière du jour. Mentalement, les yeux fermés, tu relis Baudelaire. C'est le moment du Recueillement. Tu adores le sublime du Regret souriant quand les défuntes années se penchent sur les balcons du ciel...

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

 

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

 

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

 

Le taxi te dépose là où ta course prend fin. Ta nuit est en marche. Comme dit si bien Baudelaire: "entends la douce Nuit qui marche."

 

 

 

 

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 00:25
Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

Cher Laoshi,

 

Tu te souviens de ton premier poème écrit en Chine ?  De la façon dont tu l'as imposé, en douceur, à ta classe de 4ème année de français. Une petite centaine d'étudiants dans l'amphithéâtre, ce jour-là. Des étudiantes surtout. 

Le balayeur, premier poème. Poème rêvé vraiment pendant la nuit. Couché sur le papier vers 5 heures du matin. Quand les premiers balayeurs entrent en action sous ta fenêtre. Musique étrange du balai de genêt qui pousse, amasse et ramasse les feuilles mortes tombées pendant la nuit. Poème écrit pour tes étudiants. Des étudiants charmants qui ne comprennent pas ton intérêt pour les balayeurs et les balayeuses du campus. Ne comprennent pas que tu puisses leur dire bonjour, à chacun, chaque matin. Les immortaliser en photographies. Les balayeurs, ce n'est pas un sujet intéressant, a tranché, une fois pour toutes, la Chef de classe.

 

       Le balayeur

 

Dès le début d'octobre

D'un geste précis et sobre,

Il entre en scène,

Sans mise en scène,

Ici ou ailleurs,

Lui, le balayeur...

 

Il décrit d'étranges arabesques

Dessine d'invisibles fresques,

Avale des morceaux entiers de trottoir

Ne se raconte pas d'histoire,

Ne tire aucune gloire,

D'un destin pourtant méritoire...

 

Il balaie du matin au soir

Ne prend guère le temps de s'asseoir,

Vous le regardez sans le voir,

Sa vie est monotone,

A peine si ça vous étonne,

Le balayeur efface l'automne.

 

Un beau matin donc, dès ton entrée dans l'amphi, tu écris au tableau les trois strophes de ton poème. Sans dire un mot. Juste ni hao. Tes étudiantes et tes étudiants lisent, en silence, le mot à mot du poème. C'est un beau moment. Un moment plein. Le plus beau moment de tes six mois chinois.

Tu commences ton cours sans faire référence au poème que tu viens d'écrire à la craie blanche sur le tableau noir. Une heure de cours magistral. Tu maîtrise ton sujet. Les étudiants sont bouche bée. A la pause, une étudiante vient te parler. Elle est très étonnée qu'on puisse écrire un aussi beau poème -ce sont ses mots- sur un métier aussi minable. Tu lui dis que ton père, dans sa vie de jardinier, maîtrisait mieux que personne le geste du balayeur. Qu'il était mort il y a dix ans. Que photographier les balayeuses et les balayeurs du campus et de la ville, les saluer chaque jour, c'est une forme d'hommage à ton père disparu. Que tu espères que le père est fier du fils. Fier des photos et de l'attitude de son fils. Elle sourit. Puis s'en va rejoindre ses amies.

Au cours de la deuxième heure, tu lis, avec tes étudiantes et tes étudiants, à haute voix, plusieurs fois, le poème. Un garçon propose qu'on le traduise en chinois. Une fille estime qu'il faut l'envoyer au journal régional pour qu'il soit publié.

C'est le dernier vers qui fascine. Le balayeur efface l'automne. Impensable pour tes étudiants. Pour toi, c'est d'une lumineuse évidence. A mettre autant d'ardeur et d'application à faire disparaître, à peine tombée, la moindre feuille morte, c'est bien la preuve que le balayeur est porteur d'un pouvoir magique: il est cet être rare qui posséde la "gomme à saisons". Le cours prend fin sur de multiples interrogations. Tu trouves ça bien : aux réponses, tu préfères, depuis toujours, les questions.

 

La semaine suivante, l'étudiante indignée qu'on puisse écrire un aussi beau poème sur un métier aussi minable, vient te revoir à la pause. Tu ne sais si l'expression existe en chinois, mais manifestement, elle a balayé devant sa porte. Fait table rase de ses préjugés. Un beau sourire illumine son visage de Joconde inachevée. Elle te dit, tout de go: 

- Vous savez, Laoshi, maintenant, je dis Bonjour aux balayeuses et aux balayeurs, quand je croise leur chemin. Ils me sourient. Je ne suis pas sûre que leur vie en soit plus heureuse, mais moi, je le suis, Laoshi !  Merci à votre poème. Il a changé mon regard. Il a changé ma vie.

 

Ce jour-là, tu t'es dit que tu la tenais ta... Révolution culturelle !

 

 

© Jean-Louis Crimon

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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 00:01
Amiens. Marché aux livres. 6 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Marché aux livres. 6 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher joueur de mots,

 

C'est samedi dernier, milieu de l'après-midi. Tu as envie d'alller saluer quelques bouquinistes de tes amis. Place de la gare. Premier samedi du mois, les amoureux des livres sont là. Tu passes de stand en stand et soudain le clin d'oeil. Clin d'oeil du destin !

Tu ne réfléchis même pas. Dès la lecture des deux premières lignes de l'écriteau, tu plonges. Tu te dis: ça, c'est pour moi. Message personnel.  " Demi chagrin Achat-Vente ". Tu penses: mon malheur en sera deux fois moins lourd. Vraiment incorrigible.

 

- Madame, j'ai un chagrin dont je voudrais me défaire !

- Vous l'avez sur vous ?

- Sur moi ? enfin, non,  plutôt à l'intérieur !

- A l'intérieur de votre voiture, je suppose... Vous êtes garé près d'ici ?

- Non, Madame, mon chagrin est à l'intérieur, dans mon coeur, au fond de mon âme, car ma peine est profonde... 

- Je ne saisis pas, Monsieur...

- Enfin, Madame je ne comprends pas, c'est écrit, EN GROS, sur l'écriteau: Achat de Demi chagrin ! Je veux bien me délester de mon chagrin tout entier !

- Mais Monsieur, je ne rachète pas les peines de coeur, les gros chagrins, seulement les "demi chagrin", les livres reliés. Demi-chagrin est un terme de reliure !

- Ah bon, vous voulez dire que si j'en faisais un livre, vous rachèteriez mon chagrin !

- Seulement, s'il est en demi-chagrin.

- Comment ? vous avez l'intention de me laissez sur le coeur la moitié de ma peine !

- Monsieur, si vous n'avez pas de demi-chagrin à vendre, ça me chagrine, mais ne vous donnez pas temps de peine... c'est agaçant, à la fin !

- Madame, sachez que je ne fais pas les choses à moitié : mon chagrin, c'est un chagrin tout entier. Un chagrin dont je veux me débarasser. Je n'ai que faire d'un demi chagrin qui me resterait sur les bras et me péserait sur le coeur.

- Allez au diable, Monsieur, votre chagrin tout entier l'intéressera peut-être... 

 

D'un coup, d'un seul, tu sens toute la tristesse du monde s'abattre sur toi et envahir tout ton être. 

Tu quittes la marchande de livres reliés, peau d'âne ou peau de chèvre, pour toi c'est peau de balle, ton chagrin, tu te le remballes.

Se séparer d'un demi chagrin, sans doute ça allège le poids de la peine. Doit être moins lourd à porter. On doit se sentir plus léger quand on ne ressent plus que la moitié de sa peine ou de sa souffrance.

Quoique...

Ou alors, faut en faire un... roman.

agrin, autrement dit en peau de chèvre ou de mouton.

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 01:01
 Paris. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

T'en souviens-tu de cette vision matinale ? Le dégradé de gris, dans le matin gris, cet homme tout en gris, face à un rideau de fer gris. Tout est gris autour de lui. Les grosses mailles grises du rideau de fer gris. Cotte de mailles d'un siècle toujours prêt à guerroyer. Pull géant tricoté à grandes aiguilles grises. Gris le trottoir. Gris les murs de la boutique où des travaux se font dans la lumière grise. Les vêtements de l'homme sont gris. Pour être en harmonie avec la poussière. Grise, comme chacun sait, la poussière.

Tu te souviens d'un poème écrit au tout début des années 70. Sur le campus, plutôt gris, où tu habitais, il y avait de grands travaux de construction. De grandes grues grises, girafes mécaniques, s'en allaient brouter les gris nuages. De mémoire, et à grands traits, ce poème d'un étudiant en philo de vingt ans. L'étudiant que tu as été. Dans le campus tout gris d'une ville à l'époque plutôt grise.

Par ma fenêtre, je ne vois que du gris,

Du gris de ciel

Que cache par endroits du gris de murs

Du gris de murs

Où se profile parfois du gris de grues,

Du gris de grues

Pour peindre encore du gris de murs.

Et tout en bas,

Du gris de gens qui passent,

Et taches grises sur gris de rues s'effacent.

Par ma fenêtre, je ne vois que du gris

du gris de ciel

du gris de murs

du gris de gens

du gris de rues

du gris de grues

du gris de gris

Du gris de gris dans le gris du brouillard

Et le matin a l'air d'être déjà le soir.

Comme aurait dit ta vieille maman, toujours très malicieuse, " ce texte n'a pas pris une ride. On ne peut pas en dire autant de son auteur."

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