L'homme est jovial. D'une belle humeur assez rare sur le quai. Le genre d'homme heureux de vivre. Et qui ne s'en cache pas. Une rencontre qui vous ensoleille la journée. Conversation mémorable. Il avait été, si ma mémoire est bonne, - j'écris cette histoire plus de dix ans plus tard - joueur professionnel au Stade Rennais, puis arbitre. Je ne me souviens plus de son nom, pas davantage de son prénom. Si par hasard, une lectrice ou un lecteur, le reconnaît, je suis preneur de toutes les informations concernant sa carrière de footballeur. Un indice : il devait jouer défenseur.
Je lui parlais de ma conception de l'écriture du match. De ces footballeurs qui ont commencé à jouer en WM, et de moi, enfant élevé aux Biscuits REM, - REM de Reims -, qui croyait qu'en match, après l'engagement en position de WM, les joueurs dessinaient d'autres lettres, puis toutes les lettres de l'alphabet. Qu'avec les lettres, les footballeurs écrivaient des mots, qu'avec les mots, ils faisaient des phrases, et que ces phrases de jeu étaient des phrases du livre parce que les phases de jeu dont parlaient les commentateurs à la radio, étaient des phrases sans en avoir " l'r ", sans en avoir la lettre "r", aussi sans en avoir l'air. Retirez la lettre "r" au mot "phrase" et vous obtenez "phase". Ajoutez la lettre "r" au mot "phase" et vous avez le mot "phrase". Les footballeurs sont des écrivains qui écrivent non pas comme des pieds, mais avec leurs pieds. Mon père et moi étions les seuls supporters à avoir découvert le secret. Plus tard, je me le jurais, j'écrirai des livres/football, je construirai des phrases à une touche de balle, j'écrirai en une-deux, et même en triangle.
"J'écrirai par phrases courtes. Passes à ras de terre. Passes en profondeur. Une-deux. Déviation. J'inventerai le style rémois de l'écriture. Mots à une touche de balle. Longue transversale en cloche pour l'ailier qui anticipe. Un écrivain a besoin de bons ailiers. Phrases centrées au cordeau. Centres en retrait parfaits, juste à hauteur du point de penalty. Ballon que l'on cueille délicatement avec le cou-de-pied, contrôle sublime avant une belle frappe bien sèche. Jamais de pointu. Le pointu, c'est la honte, le tir des nuls, le tir vulgaire. L'absence de classe ou d'élégance. Le tir des médiocres, du mesquin, celui qui confond le but et la manière. En match, c'est vrai, marquer le but est le plus important, le style passe après. Mais dans la vie, en tout cas pour moi, le style passe avant. Avant tout le reste."
La lecture de la page 101 de mon premier roman a subjugué mon interlocuteur. Je le sens bouche-bée. Aucun son ne sort de sa bouche. Je lui offre mon "Verlaine avant-centre", roman-poème. Hommage à Just Fontaine, au Stade de Reims et aux biscuits REM. Fontaine, le premier et le seul joueur de football à avoir réussi à marquer 13 buts en une seule Coupe du Monde. Record jamais battu, jamais égalé. Même pas par Messi. Toujours pas par Mbappé.
© Jean-Louis Crimon
Verlaine avant-centre, roman. Le Castor Astral. 2001.
Un jour, j'ai pris une photo d'un cageot, abandonné sur une eau stagnante au bord d'un trottoir. Francis Ponge a écrit le cageot, et moi je l'ai photographié, mais sans savoir que Ponge l'avait poétisé. Rencontre étonnante d'une photo et d'un poème.
© Jean-Louis Crimon
"A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.
A tous les coins de rues qui aboutissant aux halles il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légérement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathique - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement." Francis PONGE.
Un cygne noir, deux passants, trois arches.
Un + deux + trois = 6
Six. Cisse. Ça marche.
Six pour la Cisse. Un signe.
Même si l'A 6 ne passe pas près de la Cisse.
Un cygne noir glisse sur la Cisse,
Deux passants passent dans le presque soir.
Paisible démarche sans un regard pour les trois arches.
La Cisse, improbable abscisse, te lisse une lettre liquide.
Tu voudrais lui répondre, mais tes mots s'en vont à vau-l'eau.
Le cygne écrit au fil de l'eau.
Le cygne a pris la plume. Pour la tremper dans l'encre noire.
Il dessine des mots sombres et des pensées tristes.
Tu n'aimes pas les idées noires du cygne noir.
Mais tu ne dis rien. Mieux vaut éviter la prise de bec.
Va savoir pourquoi,
Signe ou cygne,
C'est toujours toi qui signes.
Pourtant tu n'entends rien
A la langue des cygnes.
© Jean-Louis Crimon