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28 août 2023 1 28 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de Montebello. Février 2012. © Jean-Louis Crimon 

Paris. Quai de Montebello. Février 2012. © Jean-Louis Crimon 

 

La semaine dernière, en discutant avec Sophie et Frédéric, deux bouquinistes d'expérience, qui plus est deux êtres humains adorables, - denrée rare sur le quai - on évoquait la distance réglementaire, donc réglementée, entre chaque série de quatre boîtes. Je ne sais plus qui a raconté la chose. Naïvement, je pensais que cette habitude tenait davantage de la règle tacite. De la règle non écrite. Sorte de droit implicite. En fait, cette réglementation remonterait au temps de l'occupation. C'est ce qu'a affirmé, catégorique, l'un de mes deux interlocuteurs. L'anecdote m'a intéressé. Mieux : intrigué. J'ai fait quelques recherches. J'ai chez moi depuis une dizaine d'années quelques bons ouvrages sur les bouquinistes. Quelques bons articles aussi.  Paru en 1978, le livre de Louis Lanoizelée "Souvenirs d'un bouquiniste" est une vraie mine. Il fourmille d'informations précieuses en forme d'anecdotes faussement insignifiantes. Par exemple, on y apprend qu'il y a un siècle, le bouquiniste se voulait aussi fleuriste. C'est Lanoizelée qui raconte :

"Un moment, il y eut sur les permissions renouvelées chaque année, cette restriction : "Interdiction de vendre des fleurs coupées". Lanoizelée précise : Des bouquinistes de cette époque avaient essayé de mettre dans leurs boîtes des bouquets de fleurs." On imagine la réaction du syndicat des fleuristes.   

Pour l'espace réglementaire entre les boîtes, c'est aussi dans le bouquin du bouquiniste Lanoizelée que j'ai trouvé la réponse. N'y voir aucun signe particulier, mais ces infos liées à l'occupation allemande se trouvent pages - ça ne s'invente pas - 41 et 42. Le mieux est de reproduire l'intégralité du passage. Citation donc. A l'ordre du mérite. Du mérite du bouquiniste en question. C'est Louis Lanoizelée qui écrit :

" Voici la copie d'une des nombreuses circulaires envoyées pendant l'occupation :

 

Direction des Affaires Municipales -                                         Paris le 20 mars 1941. 

 

Monsieur,

 

Mon attention a été attirée, à diverses reprises, sur le mauvais état, les dimensions disparates et les couleurs différentes des boîtes installées sur les parapets des quais de la Seine. Je vous rappelle les conditions générales de votre permission d'exercer, sur timbre, qui vous est délivrée chaque année et je vous prie de vouloir bien vous y conformer.

Entre autres conditions, les dimensions maxima des boîtes sont fixées à deux mètres de longueur, trente centimètres de hauteur côté quai. Les boîtes doivent être tenues dans un parfait état d'entretien et peintes obligatoirement dans un des deux tons dits " vert wagon " ou " gris foncé ". Je vous avise également que la nécessité de ne pas masquer la vue de la Seine aux promeneurs, entraine pour vous l'obligation de laisser libre, entre les concessions un quart de la longueur accordée, en supprimant une boîte sur quatre. Afin de répartir convenablement la disposition des espaces libres, des instructions vous seront communiquées ultérieurement par les soins du service extérieur des concessions sur la voie publique.

Veuillez agréer, M... , l'assurance de ma considération distinguée.

Pour le Directeur des Affaires municipales,

Le Chef de service des Domaines,

                                                                 A. Georgin.

 

-----

 

Quand la semaine dernière, (cette chronique a été écrite en février 2012), mes amis m'ont raconté l'histoire, ils ne m'ont pas dit que l'espace laissé libre devait l'être dans le but de ne pas gêner le regard des promeneurs. Pour eux, c'était plutôt pour les opérations de surveillance et de maintien de l'ordre côté occupants. Autrement dit : il fallait pouvoir poster un soldat allemand toutes les trois ou quatre boîtes. J'imagine la scène : des soldats allemands surveillants la Seine. Un côté Seine, un côté rue. En alternance. Jamais trouvé de photos ou de cartes postales de cette époque.

"Bouquiniste durant l'occupation", sujet de recherche intéressant. Superbe sujet de recherche. Incontestablement. Pour river enfin leur clou à ceux qui pensent que "Bouquiniste", ce n'est qu'une... occupation !

 

 

© Jean-Louis Crimon 

La semaine dernière... (27 Février 2012).

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27 août 2023 7 27 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Juin 2010. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Juin 2010. © Jean-Louis Crimon

 

Moi, depuis que je suis toute petite, les quais, c'est ma balade préférée !" Incroyable, mais vrai, Liliane Gauthier, 75 printemps cet été, est venue à pied de son vingtième natal. "Vous avez vu, Paris au mois d'août, c'est fou ! Y'a personne dans les rues. Y sont tous partis ou quoi ? Notez, moi j' pars pas, mais ça m' gêne pas !  si y m' laissent mon Paris pour moi toute seule, ça m' va !"

Quelle pêche, Liliane, et quelle gouaille ! J'aime le quai pour ça, les rencontres qu'on y fait, les personnages. Les portraits. Les gueules. Les personnalités. Les tempéraments.

Ce qu'elle aime lire, Liliane ? Simple : tout sur la déportation et tout sur la religion. Ses deux domaines de prédilection. "Notez, je ne vous achèterai rien aujourd'hui, j'ai pas envie. Mais j' reviendrai vous voir. Y m' plait bien vot' magasin !"

Et Liliane de poursuivre son récit au pays du temps passé. De me raconter comment, enfant de 9 ans, avec la soeur de sa mère, sa tante, elle venait tous les dimanches, tantôt rive gauche, tantôt rive droite, se balader et rêver déjà "nostalgie". Pour Liliane, le Paris des quais, c'est le vrai Paris. Avec ou sans nostalgie. Jamais sans les bouquinistes des quais de Seine.

 

D'un pas alerte, Liliane s'en va, sautillant dans son Paris-sépia. Cherchant sans doute du regard une petite fille de 9 ans et cette tante tant aimée qui ne reviendra pas.

" - A dimanche prochain, monsieur ! Si Dieu le veut ! " 

 

© Jean-Louis Crimon

Moi, depuis que je suis toute petite... (8 août 2011).

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26 août 2023 6 26 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

La chose ne se produit pas tous les jours. Il lui faut une lumière particulière. Une certaine ambiance. Ce sont souvent de très jeunes gens. D'une discrétion inhabituelle. D'une rare élégance. Belle éternelle adolescence. Ils glissent dans l'air déjà froid. Tout le monde ne les voit pas. On n'entend jamais le son de leur voix. Je pense qu'ils viennent d'ailleurs. Du passé ou du futur. 

Ils sont merveilleux de beauté. Ce sont des passants d'un autre âge. D'un autre temps. Ils traversent le quai comme en s'excusant. Avec une vraie tendresse pour les gens. Pour les livres. Tout ce qui nous aide à vivre. Maladroits parfois. Comme pour une première fois. Donnant l'impression de s'être trompés de siècle. Ou d'endroit. Soudain, ce regard qui s'arrête sur le seul livre qui parle des ANGES. Etrange. A moins que ce ne soit... être... ange.

 

© Jean-Louis Crimon

La chose ne se produit pas tous les jours... (18 Nov. 2012).

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25 août 2023 5 25 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Mes quatre boîtes. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon 

Paris. Quai de la Tournelle. Mes quatre boîtes. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon 

Quand le passant passe indifférent, tu te fredonnes pour toi tout seul tes brouillons de chansons que personne ne chantera et tu t'inventes un destin, l'espace du matin... 
 
"Je te dirai Verlaine en verlan,
On se baladera, déambulant,
Bras dessus, bras dessous,
Ou bras ballants,
Le long des quais des bouquinistes,
A se rêver la vie d'artiste...

On traînera tant que le jour traîne,
Nos foutus rêves à la traîne,
D'une vie neuve qu'on étrenne,
Mon éternelle rengaine,
Pour la Marie dondaine
Et ton incroyable dégaine..."
 
 
Le reste manque, comme dirait Spinoza à la fin du TRE, son Traité de la réforme de l'entendement.
 
 

© Jean-Louis Crimon

Quand le passant passe indifférent... (Avril 2011).

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24 août 2023 4 24 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

Le titre est à la fois inattendu et attractif. Attirant. Vraiment. Il s'agit d'un petit ouvrage de la collection "Les Essentiels Milan". Date de parution : Janvier 2000. Une soixantaine de pages. Des questions en tête, et en titre, de chaque chapitre. La quatrième de couverture nous apprend que l'auteur, Bertrand Vergely, est agrégé de philosophie. Qu'il enseigne - à l'époque - la philosophie à Paris et à Orléans. C'était il y a douze ans.

Pourquoi me suis-je mis à parcourir les pages de cet étrange petit livre ? Sur le quai, lire est un passe-temps possible. Agréable parfois. Le bouquiniste a de quoi lire. Il ne manque pas d'ouvrages. Mais ce n'est pas mon passe-temps préféré. Le nez plongé dans un livre, le bouquiniste se coupe de la relation aux passants. Il ne croise plus aucun regard. Souvent des promeneurs me font la remarque : vous, au moins, vous n'êtes pas enfermé dans votre lecture. Certains de vos collègues ne relèvent même pas la tête. On n'ose pas les déranger. On passe notre chemin et on va plus loin.  Sûr que cette attitude du bouquiniste assis sur son pliant, absorbé par sa lecture, a de quoi décourager les acheteurs potentiels. Donc, je ne lis pas souvent sur le quai. Mais cette fois, comme on dit, ça s'y prêtait. C'est le titre de l'ouvrage qui m'a d'abord interpelé. Le petit livre se trouvait dans la première boîte. Il était à portée de main. Il me tendait les bras. Je le sentais solitaitre. Délaissé. Il n'y avait pas un chat à deux cents mètres. Début d'après-midi paisible, début de semaine tranquille. Peu de monde sur le quai. Assis sur le parapet, donc, je feuillette. Tout en jetant un regard de temps en temps à mes boîtes. Au cas où un indélicat n'en profiterait pas pour m'emprunter définitivement un bouquin qui l'intéresse, mais qu'il ne veut pas payer. Le vol est pratique courante sur le quai. C'est agaçant. Je peux donner un livre à quelqu'un qui me dit : "Je n'ai pas de quoi payer", mais j'ai horreur qu'on me pique quoi que ce soit. De valeur ou pas. La technique la plus courante, c'est le grand sac en toile entre les jambes, plusieurs ouvrages en mains, coup d'oeil furtif à droite et à gauche, et on laisse tomber l'ouvrage choisi dans le sac entrouvert. Elémentaire. Je l'ai vu faire à plusieurs reprises. Parfois par des gens très bien qui n'avaient manifestement aucun souci d'argent. C'est déroutant. C'est dégoûtant. Problème : il faut les prendre sur le fait. Sinon la main, du moins le livre, dans le sac. J'ai quelques succès à mon actif dans le domaine. Parfois je laisse faire. Je laisse filer. Le dérisoire petit bonheur du voleur ne mérite pas que je lui cours après.

 

Revenons à ma lecture et à mes titres de chapitres. Sommes-nous les otages du destin ? Faut-il fuir tout conflit ? La souffrance grandit-elle l'homme ? Est-il vain de penser à la mort ? La solitude est-elle le malheur de notre condition ? Plus léger, si vous préférez, mais tout aussi sérieux : Peut-il y avoir de l'amitié entre un homme et une femme ? Et enfin, pour finir sur un sourire : L'humour est-il forcément déplacé ?

L'auteur, Bertrand Vergely, nous dit, dans un beau mouvement dialectique dont les philosophes ont le secret : La vie est grave mais elle est aussi légère. A trop voir le côté grave de la vie, on finit par oublier sa beauté. A ne voir que sa beauté, on finit par oublier sa gravité. La philosophie nous enseigne à ne rien négliger de ce qui est grave comme de ce qui est léger.

"Petit Précis de Philosophie Grave et Légère", c'est le titre du petit ouvrage en question. Je vous le conseille. Tiens, il est comme neuf, mais je vous le laisse à cinq euros. C'est une bonne occasion. Une occasion de vous mettre en douceur à la Philo. La Philosophie, croyez-moi, ça n'a pas de prix.

 

© Jean-Louis Crimon 

Du Grave au Léger. (20 Février 2012).                                                       

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23 août 2023 3 23 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Printemps 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Printemps 2011. © Jean-Louis Crimon

 

Séance photo improvisée devant mes boîtes de bouquiniste. Au printemps, c'est assez courant. Au début, j'ai cru que c'était de vrais mariés. Très vite, j'ai compris qu'il s'agissait d'une mise en scène à des fins publicitaires. Cette portion du quai de la Tournelle et mes boîtes de bouquinistes sonnent tellement juste qu'on peut croire que c'est "pour de vrai". Mon côté romantique et mon goût pour le romanesque faisant le reste.

En Chine et au Japon, c'est très chic des photos de mariage à Paris. Très tendance. Vous ne me croyez pas ? On prend les... paris.

Mariés pour de vrai ? Mariés pour de faux ? Au fond, on s'en fout. L'amour vrai n'est pas sans défaut. L'amour faux semble si vrai. Pas vrai ? Me dites pas que j'ai tout faux.

 

© Jean-Louis Crimon

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22 août 2023 2 22 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de Montebello. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de Montebello. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

 

L'histoire est incroyable. C'est l'hiver et il ne fait pas vraiment froid. Ce doit être un hiver sans neige. Sans gel. Un hiver presque doux. J'arrive avec le bus 72 et je descends à l'Hôtel de Ville. Je traverse vers la Seine. Machinalement je déambule rive droite et je m'étonne de la nudité absolue des parapets de pierre blanche. Comme un nouveau paysage urbain redessiné entre métal et minéral. Je ne réalise pas d'emblée ce qui s'est passé, ni combien de temps cela a pu prendre. Une nuit. Un week-end. Un mois. Une année. Je ne sais même pas en quelle année nous sommes. L'an 2000, l'an 3000 ou l'an 10000 ? Je marche comme un automate. Mon regard lui aussi semble s'être perdu. Mes yeux comme mes pas ne comprennent pas. Aucun espace familier où accrocher mon regard. Je vais vers le quai de la Mégisserie où un de mes amis, Charles Gédor, vendait autrefois des livres d'occasion et des livres anciens. J'avais déniché chez lui une belle édition d'un des premiers romans de Balzac dont j'ai oublié le titre. Une édition curieusement imprimée en Belgique du vivant d'Honoré. Mon ami n'est plus là et sa petite librairie de plein air non plus. A chaque coin de rue ont pris place des distributeurs d'une forme étrange et au contenu déroutant. Je fais demi-tour et je marche de longues minutes dans cet hiver bizarre et cette ville familière que je ne reconnais plus. Je n'ai jamais ressenti jusque là ce curieux sentiment de m'être trompé d'époque, de ville ou de vie. J'arrive à hauteur du Pont de l'Evêché. Je pourrais traverser là, mais je décide de pousser plus loin, jusqu'au Pont Marie et jusqu'au Pont de la Tournelle, pour remonter ensuite le quai du même nom. La Tournelle et Montebello, mes deux quais préférés au temps de... Au temps de quoi ? Au temps où j'arpentais rive gauche à la recherche de...

 

Je n'arrive pas à trouver les mots. J'ai perdu le pouvoir de nommer les choses. Le quai de la Tournelle me donne le tournis. Là aussi, le parapet a retrouvé sa couleur de pierre blanche, d'une blancheur immaculée, et se perd en ligne de fuite à hauteur de Notre-Dame. Signature insolite d'un urbaniste à la recherche d'une perfection abstraite. Comme sur la rive droite, des distributeurs automatiques ont été installés à même le trottoir. Je n'arrive pas à y croire. Ils ont osé. Ils l'ont fait. Dans les distributeurs, à la façade plus ou moins imposante, il y a des livres, des livres d'occasion et des livres anciens, et même des livres neufs. Et toujours cette incroyable bimbeloterie Toureiffelesque. On peut payer en pièces ou en billets, de 10, de 20, de 50 ou de 500 euros. L'appareil rend la monnaie et vous sert l'ouvrage comme autrefois un jambon-beurre ou une canette de Coca. Je comprends. Je réalise. Je visualise enfin.

Les bouquinistes n'existent plus. Les boîtes vertes ont disparu des quais. Les rares boites qui restent en place sont à tout jamais fermées. Le patron d'une grande surface s'est payé, dans tous les sens de l'expression, la "plus grande librairie à ciel ouvert du monde". Il a fait détruire toutes les petites embarcations qui étaient amarrées sur les parapets depuis des siècles. Il a maintenu le commerce des livres. De certains livres. De certains auteurs. Les moins subversifs. Pour un temps. Un temps indéterminé, à ce qu'on dit.

Les bouquinistes remplacés par des automates ! Quelle époque ! Quelle sinistre époque ! A moi Verlaine, Léautaud, Rictus, Dietrich, Dabit, Meckert, Poulaille, Ragon ! Dodeman ! Lanoizelée ! A l'aide. Revenez-moi du pays des revenants !

 

Meeeeeeeerrrrrrrrrrrrde ! Je n'ai pas vu la différence de niveau du trottoir sur la fin du quai de Montebello, quand on remonte de la Tournelle en direction de Saint-Michel. Quelle chute ! Quel gadin ! Ma tête, ma pauvre tête qui résonne sur le macadam. Des gens s'attroupent autour de moi. J'entends des voix en écho. Hôtel-Dieu. Urgences. Coma. J'ouvre les yeux. J'éclate de rire. Un bon et grand rire matinal, à vous donner la forme pour un siècle !

 

Ma tête a heurté le coin de la table de nuit. Je suis dans mon lit. Curieux rêve ! Furieux rêve ! Oui, vraiment, rêve sacrément furieux. Mais, mon pauvre vieux, où vas-tu chercher tout ça ?

 

© Jean-Louis Crimon

L'histoire est incroyable... (3 Mai 2011).

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21 août 2023 1 21 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

L'homme est jovial. D'une belle humeur assez rare sur le quai. Le genre d'homme heureux de vivre. Et qui ne s'en cache pas. Une rencontre qui vous ensoleille la journée. Conversation mémorable. Il avait été, si ma mémoire est bonne, - j'écris cette histoire plus de dix ans plus tard - joueur professionnel au Stade Rennais, puis arbitre. Je ne me souviens plus de son nom, pas davantage de son prénom. Si par hasard, une lectrice ou un lecteur, le reconnaît, je suis preneur de toutes les informations concernant sa carrière de footballeur. Un indice : il devait jouer défenseur. 

Je lui parlais de ma conception de l'écriture du match. Des footballeurs qui ont commencé à jouer en WM, et de moi, enfant élevé Biscuits REM, - REM de Reims -, qui croyait qu'en match, après l'engagement en position de WM, les joueurs dessinaient d'autres lettres, puis toutes les lettres de l'alphabet. Qu'avec les lettres, les footballeurs écrivaient des mots, qu'avec les mots, ils faisaient des phrases, et que ces phrases de jeu étaient des phrases du livre parce que les phases de jeu dont parlaient les commentateurs à la radio, étaient des phrases sans en avoir " l'r ", sans en avoir la lettre "r", aussi sans en avoir l'air. Retirez la lettre "r" au mot "phrase" et vous obtenez "phase". Ajoutez la lettre "r" au mot "phase" et vous avez le mot "phrase". Les footballeurs sont des écrivains qui écrivent non pas comme des pieds, mais avec leurs pieds. Mon père et moi étions les seuls supporters à avoir découvert le secret. Plus tard, je me le jurais, j'écrirai des livres/football, je construirai des phrases à une touche de balle, j'écrirai en une-deux, et même en triangle.

"J'écrirai par phrases courtes. Passes à ras de terre. Passes en profondeur. Une-deux. Déviation. J'inventerai le style rémois de l'écriture. Mots à une touche de balle. Longue transversale en cloche pour l'ailier qui anticipe. Un écrivain a besoin de bons ailiers. Phrases centrées au cordeau. Centres en retrait parfaits, juste à hauteur du point de penalty. Ballon que l'on cueille délicatement avec le cou-de-pied, contrôle sublime avant une belle frappe bien sèche. Jamais de pointu. Le pointu, c'est la honte, le tir des nuls, le tir vulgaire. L'absence de classe ou d'élégance. Le tir des médiocres, du mesquin, celui qui confond le but et la manière. En match, c'est vrai, marquer le but est le plus important, le style passe après. Mais dans la vie, en tout cas pour moi, le style passe avant. Avant tout le reste."

La lecture de la page 101 de mon premier roman a subjugué mon interlocuteur. Je le sens bouche-bée. Aucun son ne sort de sa bouche. Je lui offre mon "Verlaine avant-centre", roman-poème. Hommage à Just Fontaine, au Stade de Reims et aux biscuits Rem. Fontaine, le premier et le seul joueur de football à avoir réussi à marquer 13 buts en une seule Coupe du Monde. Record jamais battu, jamais égalé. Même pas par Messi. Toujours pas par Mbappé.

 

© Jean-Louis Crimon

Verlaine avant-centre, roman. Le Castor Astral. 2001.

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20 août 2023 7 20 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Octobre 2010. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Octobre 2010. © Jean-Louis Crimon

 

"Quai de la Tournelle

J'pousse ma ritournelle

 

Quai des Grands-Augustins

C'est pas mon destin

 

Quai de la Mégisserie

J'aurais fait tapisserie

 

Quai Voltaire

J'aurais pas pu m'taire

 

Pas d'quai Rousseau

Finirai pas le nez dans le ruisseau

 

Quai Saint-Michel

Fallait la courte échelle

 

Quai de Montebello

Un beau Ciao bello

 

Quai d'la Tournelle

J'pousse ma ritournelle..."

 

C'est drôle, mais la chanson me vient souvent comme ça. Par intermittence. Souvent quand le vent est d'Est. Puis elle part sans demander son reste. La musique s'envole avec le vent. Ne me reste que des paroles pas très rock'n'roll. Entre Verlaine et Gavroche. Rictus ou Coûté. Petits refrains à écouter. A chanter. A chantonner. Si vous retrouvez la musique en allée.

À part ça, je n'ai pas encore d'Ouvre-boîte. Traduisez: bouquiniste remplaçant, celui, ou celle, qui ouvrira mes boîtes en mon absence pour faire prendre l'air littéraire à mes ouvrages en cage. Un bon "Ouvre-boîte", c'est précieux, mais l'espèce est en voie de disparition. Souvent, du moins à ce que les anciens m'en ont dit, on entre comme ça dans la profession. D'abord "Bouquiniste remplaçant" avant d'être "Bouquiniste titulaire". Titulaire d'un emplacement. C'est la ville de Paris qui attribue les emplacements. Autrefois à l'ancienneté. Désormais sur lettre de motivation et entretien pour mesurer, évaluer, jauger et valider les connaissances réelles du postulant, ou de la postulante, à la fonction.

Autre faiblesse du bouquiniste débutant que je suis depuis bientôt un an : je n'ai pas de partenaire pour faire "l'essuie-glace". Pour la chose, il faut un très bon voisinage. Voisine de gauche ou voisin de droite. Dans mon cas, c'est réglé, pas de voisin à droite ! Et à gauche, la voisine est, - disons cela élégamment -, d'un commerce pas très agréable. Disons que le commerce des mots n'est pas le talent premier de celle qui fait carrière dans le commerce des livres. Pour preuve, les premiers mots, balancés, bille en tête, au premier jour de mon arrivée sur le quai :

 

- T'as pas le sentiment de prendre la place d'un jeune ?

- Ah bon, tu trouves que j'ai déjà ma gueule de vieux ?

 

Mais je m'égare. "Faire l'essuie-glace", c'est confier la surveillance de ses boîtes, et les ventes éventuelles à un collègue, un confrère pas trop éloigné. A charge de revanche, bien sûr. Ainsi on peut alller, en hiver, au bistrot d'en face, prendre un café bien brûlant, pour se réchauffer les amygdales et pour ne pas claquer du bec, ou  en été, déguster une bonne bière qui désaltère, quand l'air est trop chaud et trop sec. Pourquoi cette expression "faire l'essuie-glace" est-elle en vogue sur le quai ? Simple, m'a expliqué Christian Nabet, un bon copain, lui, du quai de Montebello : "C'est parce que, quand y'en a un qui part, y'en a un qui r'vient ! Comme le ballet des balais... d'essuie-glace ! " Variante "libraire de plein air" de l'emploi de l'expression très usitée aussi sur les courts de tennis.

Pour le reste, Olivier, le fils de Clara, venu sur le quai vider les boîtes de sa mère qui ne reviendra pas, m'a définitivement vacciné : "Tu sais, sur le quai, avec tes voisins, simple, si tu veux pas d'ennuis, c'est bonjour-bonsoir. Rien de plus. Et surtout pas de commentaire sur tes recettes de la journée. C'est un truc à se fâcher. Le quai, c'est un milieu d'individualistes forcenés." Message reçu. 

 

© Jean-Louis Crimon

Quai de la Tournelle, j'pousse ma ritournelle... (30 Avril 2011).

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19 août 2023 6 19 /08 /août /2023 08:57
 Paris. La Seine. Rive droite. Novembre 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. La Seine. Rive droite. Novembre 2011. © Jean-Louis Crimon

Début d'après-midi paisible sur le quai. Julien, mon voisin, a soudain des accents de poète. "Tiens, le platane fait sa mue", s'exclame-t-il, en caressant un joli morceau d'écorce brune. Un courtier, le caddie débordant de livres d'occase, s'arrête à notre hauteur. Discussion sur le banc avec le courtier à propos d'Utrillo et de la photographie.

Le courtier : J'adore Utrillo mais, c'est vrai, il peignait ses tableaux d'après cartes postales.

Mon voisin : La neige à Montmartre, bof... c'est facile !

Le courtier : La photo, c'est la lumière.

Mon voisin : ça dépend ce qu'on prend.

Le courtier : Non, la photo, c'est la lumière et c'est le sujet.

Moi : La photo, c'est le regard, l'oeil, le coup d'oeil de celui qui regarde !

Mon voisin: Doisneau organisait ses photos. Le Baiser de l'Hôtel de Ville, par exemple, c'est de la mise en scène ! On le sait depuis peu, mais on le sait.

Moi : Doisneau, ce n'est pas seulement Le Baiser de l'Hôtel de Ville...

Mon voisin : Oui, mais, ça montre sa manière de fabriquer ses images...

Le courtier : cherchez pas, la photo, tout est dans le sujet !

 

Une passante en bleu et blanc s'arrête à ma hauteur. Je me lève. Je quitte le banc des certitudes temporelles. Le banc des convaincus. Des convictions terrestres. Des banalités sur l'art. Ensemble, la dame en bleu et moi, on fait quelques pas en direction de mes boîtes. Ma petite librairie de plein air...

 

- Monsieur, est-ce que vous connaissez le goût du péché ?

- Pardon, ma soeur, mais on pourrait nous entendre...

- Oui, et alors, je vous demande si vous connaissez "Le Goût du péché" ?

- J'entends bien, ma soeur, mais c'est... une invite ?

- Une invitation à la lecture, monsieur, pas à la luxure !

- Notez, Saint-Nicolas-du-Chardonnet n'est pas si loin, nous pourrions vite aller nous confesser...

- Monsieur, voyons, je vous parle du livre !

- Quel livre, ma soeur ?

- "Le Goût du péché". Editions Julliard, 1954. 

- Je ne connais pas !

- Comment, vous ne connaissez pas "Le Goût du péché" ? Maurice Boissais. Prix Interallié.

- Non, ma soeur, je ne connais pas. Ni l'auteur, ni le titre.

- Enfin, comment un bouquiniste des quais peut-il ne pas connaître "Le Goût du péché" !

- Ma soeur, cessez de me tourmenter ! Quand vous dîtes "Le Goût du péché", le livre, je comprends "le goût du péché", la chose...

- Bon, vous ne le connaissez pas et vous ne l'avez pas ! Diable... un bouquiniste qui ne connaît pas "Le Goût du péché"...

- Mon Dieu, ma soeur, vous avez dit "Diable" ! 

- Mais, Monsieur le bouquiniste, vous avez le diable au corps !

- Ah oui, ma soeur, j'ai "Le Diable au corps"...

- Hors de mon chemin, monsieur...

- Ma soeur, voyons, "Le Diable au corps", le livre. Le roman de Raymond Radiguet.

 

C'était une religieuse peu commune. Elle voulait "Le Goût du péché", je ne l'avais pas. Je lui ai vendu "Le Diable au corps". Elle ne connaissait pas. Dieu, que le métier de bouquiniste est un métier curieux.

 

© Jean-Louis Crimon

Début d'après-midi paisible sur le quai... (21 juillet 2012).

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  • : Le blog de crimonjournaldubouquiniste
  • : Journal d'un bouquiniste curieux de tout, spécialiste en rien, rêveur éternel et cracheur de mots, à la manière des cracheurs de feu !
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