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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 13:04

 

"Douceur et humiditié. Vents turbulents et fortes pluies au nord de la Seine." Je trouve une beauté tendre aux mots de la météo. Le matin, à la radio, les prévisionnistes ont le talent incroyable de vous parler du temps, du temps qu'il fait ou qu'il va faire, avec des accents de poètes. Ils écrivent avec la voix des poèmes destinés à vivre une heure à peine, une matinée parfois. Sitôt formulés, leurs mots s'en vont dans la tête des gens qui écoutent, plus ou moins distraitement sans doute, puis disparaissent. Un nuage, une averse, et tout s'efface. Un rayon de soleil attendu ou espéré pour l'après-mid, et c'est un nouveau poème en prose qui se pose. Une région où il va pleuvoir ou bien où il a plu, et c'est un poème perdu.

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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 13:46

 

La voix-météo de la radio l'avait annoncé très tôt matin dans son bulletin. "Temps maussade. Moins froid. Mais avec de la pluie". Les livres n'aiment pas la pluie. Les bouquinistes, forcément, non plus. Avec le vent, souvent présent sur les bords de Seine, ça pénètre sur le côté des boîtes. Tous les livres n'étant pas sous cellophane, certains deviennent vulnérables. Il faut "bâcher" et "rebâcher". Souvent.

Parfois, c'est lassant. Agaçant même. Alors, la pluie, le bouquiniste s'en méfie. Peste contre elle. Comme mon voisin Julien. La pluie, simple, - c'est lui qui le dit- il "déteste" ! Notez, tout autant le soleil en été ! Faut le voir alors, à coups de grands gestes désespérés, clamer à qui veut bien l'écouter : "fait chaud ! fait chaud !"

Moi, j'aime bien la pluie. Elle donne une ambiance particulière à la ville. Une couleur aussi. Les gens aussi sont différents. Ils s'arrêtent pour se mette à l'abri, sous vos auvents. Si vous avez des auvents.  C'est comme ça, les auvents ne protègent pas vraiment du vent, mais plus sûrement de la pluie. Comme aujourd'hui. Parfois, sous le auvent, on cause, on parle, on discute. Et on ... vend. Aujourd'hui "Les petites âmes" de Paul Géraldy. Albert Messein Editeur. 1929.

Les ventes sous le auvent sont les plus agréables des ventes. On y échange autre chose que de l'argent. C'est pourquoi j'aime bien la pluie. C'est pourquoi j'aime bien les jours de pluie.

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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 21:59

 

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Paris. Matin Martin.

 

 

Il s'appelle Martin. Elle se prénomme Martine. Ils se sont donnés rendez-vous Place Dauphine. Dans une petite brasserie. En face de l'Hôtel Henri IV. Lieu des amours d'André Breton et de Nadja. Chambre treize. Légende ou vérité. Vérité véritable. Véridique.

Je vais relire "Nadja". Je veux savoir. Comprendre. Ensuite, j'irai dormir une nuit, une seule, dans cette chambre qui a changé -peut-être- toute la littérature et tout désir d'écriture.

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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 19:00

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© Jean-Louis Crimon                       L'une de mes quatre boîtes, 41, Quai de la Tournelle.  

 

 

Chaque année, Lyne Cohen-Solal préside la réunion annuelle des bouquinistes. Tous ne viennent pas. Tous ne sont pas venus. Les présents étaient "bien présents". L'Adjointe au Maire de Paris, chargée du Commerce, de l'Artisanat, des Professions Indépendantes et des Métiers d'Art, a mis l'accent sur l'attachement de Bertrand Delanoë à la défense et au développement du "Commerce Culturel". Deux médailles de la ville de Paris ont été remises à deux bouquinistes méritants. Deux anciens qui ont vingt et trente ans de quai. Un "designer" est venu présenter quatre prototypes de boîtes du futur. Très "design", forcément. Très "critiquées", forcément. Parce que trop éloignées des problèmes réels du bouquiniste. Des problèmes concrets : la pluie, les intempéries, l'humidité.

Les maquettes sur la moquette, on s'en moque, c'est sur le terrain que les boîtes doivent être testées. C'est le quai qui donnera le verdict. La Mairie le sait bien. Elle a devancé la critique. Les prototypes sont visibles et testables quai de l'Hôtel de Ville. Certains bouquinistes sont allés les voir de près, ces fameuses boîtes du 21 ème siècle, les toucher et les palper. Leur diagnostic est sans concession. Matériau non adapté. Boîtes trop légères. Facilement vandalisables.

Le "designer", André Fontes, a redit, sans sourire, aux bouquinistes sceptiques "plusieurs prototypes de boîtes se trouvent à la disposition de votre curiosité sur le quai de l'Hôtel de Ville". Précisant que les matériaux retenus étaient plus légers, inoxydables et adaptables. Affirmant: l'esprit du "libraire-colporteur" d'autrefois a été retrouvé. Line Cohen-Solal a rappelé aux bouquinistes trop critiques l'idée-force de la démarche "vous offrir ce qui est mieux pour vivre une vie de bouquiniste". 

Un appel aux bouquinistes intéressés a été lancé, pour "éprouver" les prototypes. Le verdict de l'usage sera, tous en sont convaincus, le meilleur des verdicts.

La légereté du couvercle, les problèmes d'étanchéité et de solidité, seront reconsidérés. L'esprit de la démarche : partir de l'existant et l'améliorer. Pas mal en théorie, a commenté mon voisin, mais nous, les bouquinistes, on est, par nature, méfiants.

Pas facile à gérer, aurait pu ajouter un représentant de la Mairie.

Les points de l'ordre du jour épuisés, l'Assemblée Générale a pris fin. Cette fois, contrairement à l'an dernier, sans le traditionnel verre de l'amitié. Allez savoir pourquoi ! C'est comme ça.

Les années se suivent et ne se ressemblent pas.

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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 21:17

 

Froid sec. Ciel bleu. Soleil d'hiver. Mais dans le coeur, bizarre, une douce mélancolie d'automne. Décalage horaire encore. Verlaine, forcément.

 

"Ecoutez la chanson bien douce

Qui ne pleure que pour vous plaire

Elle est discrète, elle est légère :

Un frisson d'eau sur de la mousse"

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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 20:41

 

Un jour, c'est le jour. Le jour du retour. Le jour des retrouvailles. Retrouvailles avec le quai. Le quai me manquait. Lui ai-je manqué, moi, au quai ? est-il heureux de me retrouver, lui, le quai ? Heureux, Julien, mon voisin de quai ? Heureux, Thierry, mon "ouvre-boîte" ? Heureux, le ciel très bleu de ce dimanche très froid ?

Sur le quai des bouquinistes de la rive gauche, rien n'a changé. Tout est en place. En ordre. Fascinant, ce côté immuable du quai. Rassurant. Inquiètant aussi. Le quai de laTournelle sera toujours le quai de la Tournelle.

Quatre mois d'absence. Une parenthèse. Une fugue. Une échappée. L'échappée belle. La belle échappée. Pédalé seul en tête pendant 120 jours. Rattrappé in extremis juste avant la ligne d'arrivée. Par un petit peloton parti en contre. "Le Quotidien", imprimé en grosses lettres, sur le maillot des poursuivants. Je ne faisais pas le poids. Même si j'avais une belle avance. Ils étaient plus forts que moi.

La Chine, elle, me manquera. La Chine, peut-être pas vraiment. Mes étudiants chinois, surtout. Leur soif d'apprendre. Leur appétit de savoir. Leur envie de vivre. La Chine, une parenthèse qui se termine par un point d'exclamation !

 

Peu de promeneurs sur le quai. Peu de passants. Forcément, peu d'acheteurs. Un  "Actes Sud", août 2000, 1ère édition, n'a pas trouvé preneur. Pourtant, à plusieurs reprises, des mains déterminées l'ont pris en mains. L'ont ouvert. Feuilleté. Parcouru. Puis reposé. Remis en place. Laissé sur place. Son titre : L'Origine du monde. Auteur : Rezvani. Rezvani, le peintre. Rezvani, le romancier. Rezvani, l'auteur des Années-lumière, l'auteur des Années Lula, l'auteur de poèmes, l'auteur de chansons. Pas "preneur", Rezvani. M'a fait de la peine. Le livre, je l'ai mis dans mon sac. Dormira pas sur le quai ce soir. Vais le relire. Le garder avec moi quelque temps. Un livre, pour le bouquiniste, c'est comme un ami. Si un ami se sent un peu seul, on ne le laisse pas seul. On ne le laisse pas à la porte. On lui ouvre sa porte. On l'invite à l'intérieur. "Allez, entre Rezvani, reste pas dehors, avec ce froid, tu vas prendre froid."

Rezvani, au chaud, ce soir. Bien fait de rentrer de Chengdu. Non, pas dans le même avion que le couple de Pandas prêté à la France.

Les Pandas, ces gros ours noir et blanc que la Chine appelle "Trésor National".

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 22:43
Paris. 41, Quai de la Tournelle. Mai 2010. Mai 2013. © DR

Paris. 41, Quai de la Tournelle. Mai 2010. Mai 2013. © DR

 

Sur le quai, un temps, il se rêve marque-page. Signet dérisoire dans le roman du temps qui passe. Décalé perpétuel. Sentinelle d'une armée de déserteurs. Marque-page. Signe insignifiant. Essentiel pourtant. Pour être toujours à la page. Marqueur de l'instant qui trépasse. Pêcheur à la ligne. Souvent bredouille. Ecrivain qui n'écrit plus. Prof, il dit : les mots sont des hameçons. Elève, il n'arrive pas à apprendre ses leçons. Chaque année, il se dit : ça passe, ou ça casse. Cocasse. Enfant, sa pâtisserie préférée : le mille-feuille. Marque-page. Pour marquer la page. Ou pour imprimer sa marque.

Le bouquiniste tourne la page.

 

© Jean-Louis Crimon

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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 13:21

 

Dernier jour de quai, avant longtemps. Transmis les clefs à mon ouvre-boîte. Un type super. Un vrai frère. En commun, le goût des mots des livres et une vraie passion pour la photographie. Le noir et blanc. L'argentique. L'ouvre-boîte, l'alter ego, l'autre soi-même, le double, le complément. Celui qui fait que les boîtes vertes sont toujours ouvertes.

Dernières ventes plutôt modestes. Trois Poches et un Pélerin. Numéro 2431 du 19 août 1923. Cinq euros. Prix cadeau. A une dame très pieuse que la Une, consacrée à Lourdes et à Bernadette Soubirous, semblait vraiment fasciner. Trois poches à un passionné de romans policiers. Du classique, rien que du classique. Le Mystère de la chambre jaune, Le bouchon de cristal et Les indiscrétions d'Hercule Poirot. Leroux, Leblanc, Christie. Tiercé gagnant. Gaston Leroux, Maurice Leblanc et Agatha Christie. Huit euros les trois. Treize euros de recette. Juste de quoi payer un pot à mon ouvre-boîte. Avant de se dire au-revoir. Ce qui veut dire qu'on se reverra. Dans quelque temps. Un certain temps. Le temps de l'absence est venu. S'absenter. L'autre façon de nommer l'exil. Accolade fraternelle. Plaisanteries. Eclats de rires. Puis simple sourire. Partir, c'est sourire un peu. Dans les bourrasques du vent d'automne, être en marche, toujours,  et se tenir debout. Même sur le quai, je ne me suis jamais assis.

Qu'importe, navire en cale sèche, ou vent debout, qu'il insupporte ou qu'il vienne à manquer, le bouquiniste du bout du quai a mis les bouts.

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 09:53

 

Il fait frais. On a perdu dix degrès en une journée. Curieuse sensation de froid. Si soudaine. Pull en laine. Les passants n'ont plus le coeur en été. Ni l'allure, ni les rires, ni les paroles. Les conversations ont changé de ton. Le quai se prépare à entrer dans ses habits d'automne. Nouveaux habits pour rompre les habitudes. Les habits, les habitudes. Enfant, j'aimais bien la proximité des deux mots. Je pensais : si on peut changer d'habits, on doit pouvoir changer d'habitudes. D'habits, chez nous, il n'y en avait pas trop. Comme les chaussures. Une paire unique, pointure plus grande, pour durer deux années. Comme les idées. Mais déjà je me sentais riche de mots. Les mots : les chaussures et les habits des idées. Plus tard, je me suis inventé une formule : les idées, c'est comme les chaussures, pas à votre pointure, ça risque de vous empêcher de marcher.

L'été s'en va. L'automne est déjà là. Moi, j'aime bien. J'aime toutes les saisons. Même si, à chaque fois, je me pose les mêmes questions. Est-ce que l'automne salue l'été quand il le croise ? Est-ce qu'il lui demande : Comment ça a été, cette année, l'été ? Et puis, entre deux pluies, est-ce que l'été demande à l'automne s'il a encore de nouveaux habits pour la rentrée ?

Questions d'enfant. Questions d'un autre siècle. Le nouveau est trop imperméable. Questions qui ne sont, pardon, plus de... saison !

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10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 20:26
Les toits de Saint-Flour. Jerri Bram. © Jean-Louis Crimon

Les toits de Saint-Flour. Jerri Bram. © Jean-Louis Crimon

 

D’abord, il y a le mauve et puis le bleu. Le mauve de ses tableaux. Le bleu de ses yeux. D’emblée, le mauve fascine. D’entrée, le bleu embarque. Aucun  doute, la couleur vous envoûte. Des toits d’ardoises bleu/mauve de Saint-Flour au mauve de début de nuit du ciel de Saint-Tropez, en passant par Uzès ou ce marché de Vannes en hiver et ses parasols roses, la couleur a la douce douleur d’une âme qui se cherche et se trouve au petit matin. Je n’en ai pas la preuve, mais j’en suis presque sûr : Jerri Bram donne vie à la plupart de ses toiles la nuit.

- Vous êtes le peintre ou  la peintre ?

- La peintresse, lance, non sans malice, Pascal Calaresu, le patron Sarde du Mini Festin !

- La peinteresse, reprend Jerri, dans un grand rire, ça me va bien, ça rime avec pécheresse, et comme je suis Américaine, mes péchés ne me choquent pas !

Comme pour bien enfoncer le clou, Jerri Bram assure : « peinteresse-pécheresse », c’est très chouette, ma réputation est faite !

 « Jerri ! ça sonne tellement joli ! » C’est comme ça, allez savoir pourquoi, Géraldine, son vrai prénom, Jerri le trouvait « daté », « vieillot ». Alors le jour de ses 21 ans - l’âge de la majorité à l’époque aux Etats-Unis -, Miss Géraldine, pas encore Bram, est allée à la mairie de son village, et pour 50 cents, l’officier de l’état-civil de Cross Plains, près de la ville de Madison, au sud du Wisconsin, l’a civilement débaptisée et rebaptisée immédiatement « Jerri ». Jerri Bram venait de naître. Curieusement, en cette fin d’après-midi de décembre, au Mini Festin, celle qui a eu un Maxi Destin, le regretterait presque : « Géraldine, ça sonne tellement beau en français ! Mais c’est comme ça, c’est trop tard, je ne peux pas revenir en arrière ! » avoue-t-elle dans un lumineux sourire, ajoutant, comme pour nous rassurer et ne pas se refuser le plaisir : «  beaucoup de mes amis m’appellent toujours Géraldine, vous savez ! »


Retour au mauve qui fascine, qui séduit dans le ciel d’aujourd’hui. Jerri est intarissable. Elle sait dire avec des mots de la vie de tous les jours le secret du mauve. A l’écouter, tout s’éclaire. Le mauve, quand on plisse les yeux et qu’on regarde les ombres, on le voit dans les ombres. Les ombres ne sont pas sombres. Les ombres ont la lumière mauve. Le mauve fait partie des couleurs qu’apporte l’ombre. N’allez pas en prendre ombrage, une allée d’arbres en été, ce n’est pas seulement de l’ombre. Il ne faut pas voir les couleurs avec le cerveau, il faut les voir avec le cœur. Et Jerri ( égérie ?) d’expliquer : « Le cerveau nous dit que le ciel est bleu, que l’arbre est vert et que les ombres sont grises. Quand on regarde les choses et les gens, sans prendre en compte ce que le cerveau nous dit, on voit tout autre chose. Nous ne savons pas voir les ombres mauves parce que nous pensons les couleurs avec le cerveau. Les voir avec le cœur, vous donne le sens du beau, le sens du mauve. Le ciel de Paris, vous le savez, est mauve aussi. Vous ne pouvez pas ne pas l’avoir vu. » Voilà c’est la raison, la seule, la vraie, les feuilles des arbres de Jerri Bram ne sont pas vertes, elles sont de toutes les couleurs. Comme les troncs d’arbres, comme les toits de tuiles ou d’ardoises. Dans la beauté simple et complexe des choses, des villes, des villages et des êtres.
« Saint-Flour, dans le Cantal, c’est un labyrinthe, cette ville, c’est fascinant, mystérieux, j’aime le mystère. » Le regard se perd dans l’enchevêtrement des toits d’ardoises turquoises ou narquoises, c’est selon. Selon le mauve, juste avant que le jour ne se sauve. Cadrage incroyable saisi de l’hôtel de l’Europe : Jerri se souvient qu’au départ, elle a l’œil photographe.


Enfant elle dessinait tout le temps, des portraits des gens de son village américain, « malgré mes origines paysannes », précise-t-elle en riant. Une mère qui avait le don de la couture, mère au foyer, retoucheuse de génie pour les dames riches du village, un père ouvrier dans la manutention et la distribution de produits alimentaires, la quatrième des cinq filles des époux Bram, est la seule à très tôt avouer une âme artiste. De 20 à 30 ans, elle délaisse ses crayons et ses croquis subjectifs pour l’objectif de l’appareil photo. Mais là encore, beaucoup de portraits et de nus, de très beaux nus de femmes, de femmes enceintes surtout,  à une époque « où  ça ne se faisait pas ! »Jerri Bram réalise d’ailleurs dans ces années-là plusieurs reportages pour l’agence Sipa-Press. Puis c’est le déclic, - ou la fin du temps du déclic – Jerri retrouve ses crayons, ses pinceaux, sa palette et ses couleurs. Couleurs vives d’une peinture à l’huile qui sait pourtant parfois avoir des accents d’aquarelle, comme ce bord d’étang de neige mauve et de branches beiges. Cadrage photographique d’une artiste qu’on pourrait croire post-impressionniste. Toutes les toiles de Jerri Bram ont une histoire.


En fait, je vous dois la vérité : selon la lumière ou l’heure de l’après-midi, dans le bleu des yeux de Jerri, il y a un peu de gris, un peu de jaune ou de vert aussi. Normal, la peinteresse  a les yeux palette, les yeux paillettes. Jerri a des étoiles dans les yeux. Bleu gris, gris vert, bleu vert : toute la lumière se joue dans les yeux de Jerri. Soudain, déjà, si vite, trop vite, le soir tombe. Normal, c’est l’hiver :

- Jerri, c’est l’heure, faut que j’me mouve ! que j’ me sauve ! Mauve qui peut !

- Mauve qui peut ! Voilà un bon titre !

Rires de bon cœur. A gorge déployée. Normal : toute la lumière est dans le mauve. Au commencement n’était pas le verbe. Au commencement était le mauve.

 

© Jean-Louis Crimon
                                                                                                                    

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