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18 avril 2021 7 18 /04 /avril /2021 08:57
Amiens. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

 

Cher voleur d'instants,

 

Tu es incorrigible. Tu as une pratique compulsive de la photographie. L'oeil toujours en alerte. En éveil. Le regard circulaire pour mieux faire entrer dans le cadre le sens du moment, la beauté de l'instant. L'insolence de l'insolite. Tu es incapable de ne pas "prendre". Tu ne sais pas te contenter de simplement voir. Regarder. Contempler. Pourquoi cette nécessité de fixer ? Ce devoir de tout fixer ? Pour laisser trace. Pour laisser des traces. Des traces du fugace. Des traces du trop fugace. Chasseur d'inattendu, toujours aux aguets, toujours à l'affût.

Tu sais bien que ce qui est fascinant, c'est le paradoxe. Paradoxe, du grec paradoxos, παράδοξος, ce qui est contraire à l'opinion communément admise. De para, "contre" , et de doxa, "opinion". Surprenant ou choquant, au premier abord, à première vue. Ce qui va à l'encontre du sens commun. Des idées reçues. Des préjugés. C'est ce qui te plait. Ce qui t'attire.

Tu te souviens de: "Toi, tu vois des choses que les autres ne voient pas !" Une remarque qui te va droit au coeur. C'est exactement ton projet photographique. Fait plaisir parfois d'être si bien saisi.

Dans le domaine des idées aussi, tu adores cette apparente contradiction, ce raisonnement proche de l'absurde, et pourtant porteur d'une vérité désarmante. Le paradoxe, c'est ton carburant. Ton moteur. Ta potion magique. Ton remède pour pactiser avec le réel. Avec les mots ou par la photo. De bon matin et jusqu'à très tard le soir. Le monde appartient à celui qui se lève tôt, mais il se révéle aussi aux couche-tard.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 29 Janvier 2016.

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17 avril 2021 6 17 /04 /avril /2021 08:57
Amiens. La Confirmation. Avril 1961. © D.R.

Amiens. La Confirmation. Avril 1961. © D.R.

 

Mon vieux,

 

Tu te dis souvent que tu as eu une vie en noir et blanc. Sur la photo, tu as les mains jointes, tu viens de t'agenouiller, l'Évêque te fait le signe de la croix sur le front. L'Abbé Dentin, le Supérieur du Petit séminaire, pose sur toi un regard noir, comme empreint d'un gros reproche. En fait, tu n'y es pour rien, mais l'homme qui pose sa main droite sur ton épaule, n'est pas ton vrai parrain de confirmation. C'est le parrain de l'enfant qui te suit dans le long cortège des aubes blanches. Le trio ecclésiastique lui a fait comprendre qu'il devait suppléer, pour Dieu - et pour le photographe -, ton parrain défaillant. Ton parrain, le parrain prévu, t'a fait faux bond. Disons qu'il s'est dégonflé. Au dernier moment. Tu te sens trahi, abandonné, lâché par celui en qui tu as placé toute ta confiance. Ton parrain, c'est ton grand-père. Grand-père Edouard, manoeuvre sur les chantiers.

Pourtant, tout s'était bien déroulé jusque là. La communion solennelle avait été un grand moment de la fin de matinée. La messe chantée en latin une réussite aux dires des prêtres et du Supérieur. Le déjeuner qui réunissait tous les communiants et leurs familles avait été parfait. Le menu très commenté. Très apprécié surtout.

Tu ne comprends pas ce qui a pu se passer dans la tête de ton grand-père adoré. Tu te dis que c'est à cause du défilé, dans le choeur de la Cathédrale, de tous ces beaux habits et de ces beaux souliers vernis. Un truc, quand vous êtes pauvre, à vous donner le tournis. En fait, tu imagines bien ce qui a dû se passer. Edouard, jusque-là irréprochable, ne se sent soudain pas très à l'aise dans ses habits d'ouvrier. Pour la première fois de sa vie, la seule sans doute, Edouard a honte de ne pas être comme les autres hommes en impeccable costume croisé. Grand-mère Edith a beau lui labourer les côtes de plusieurs coups de coude bien appuyés, rien n'y fait : Edouard est têtu, il ne bouge pas de son banc. Et vlan !

Tu es seul face à l'autel et à la troïka divine. Tu te dis que ce Dieu qui voit tout, qui sait tout et qui est partout, aurait dû prévoir le coup. Ne pas t'imposer cette humiliation de te retrouver seul, sans ton parrain de confirmation. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as tu abandonné... te dis-tu, en pensant au célèbre crucifié.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 15 Janvier 2016.

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16 avril 2021 5 16 /04 /avril /2021 08:57
Amiens. Rue Delpech. 25 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue Delpech. 25 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

 

Cher toi... Amiénois,

 

Tu le sais, la Maison de la Culture d'Amiens fête cette année ses 50 ans. Le 19 mars 1966, André Malraux, le ministre de la Culture du Général de Gaulle, l'homme qui voulait bâtir les cathédrales de l'esprit, se serait fendu dans son discours d'Amiens d'une formule souvent mal comprise et mal interprétée. Malraux aurait dit, en substance ou texto: Le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas. On a longtemps traduit: Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas. Ce qui n'est pas du tout la même chose.

Que penserait Malraux aujourd'hui de ce début de 21ème siècle ? Penserait-il qu'on avait bien fait de le mal comprendre ? Mériterait réflexion. La nouvelle ministre de la Culture a-t-elle pensé à cela en prononçant son discours d'Amiens à elle, cinquante ans plus tard ? Tu n'en sais rien. Tu n'étais pas parmi les invités. On ne t'avait pas invité. On t'avait invité à Moulonguet pour le match de football Amiens-Orléans, Moulonguet parce que la structure métallique du Stade de la Licorne est devenue dangereuse, la rouille, en moins de 20 ans, l'ayant sérieusement endommagée. Quand tu penses au Parthénon, au Colisée ou à la Grande Muraille de Chine, tu te demandes pourquoi vraiment des hommes sans moyens autres que... humains, ont largement construit pour 20 siècles, alors qu'aujourd'hui, avec tous leurs moyens techniques et technologiques, les hommes construisent à peine pour... 20 ans. Le Stade de la Licorne sinistré, les rencontres de football, pour éviter tout risque d'accident avec les joueurs ou les spectateurs, auront lieu désormais dans le vieux Stade Moulonguet. Retour qui n'est pas pour te déplaire: le Stade, au cœur de la ville, c'est tout de même autre chose. Les tribunes et les gradins de football, pour toi, comme pour Camus, sont aussi lieux de Culture.

A propos de la naissance, il y a donc tout juste 50 ans, de cette toute neuve Maison de la Culture, tu te souviens d'une superbe anecdote. Quelques jours après l'inauguration officielle, un homme de la campagne avait poussé jusqu'à la ville pour aller voir ce qu'il pouvait bien trouver en rapport avec son métier dans cette Maison. Pour voir ce qui pouvait bien l'intéresser.

En bleu de travail, casquette sur la tête, il a timidement poussé la porte vitrée du bâtiment tout en béton tout neuf. Comme on savait le faire à cette époque, il a, d'un geste à la fois précieux et gracieux, salué l'hôtesse en retirant d'une main leste sa casquette et après un court instant, le temps d'embrasser le nouvel espace d'un beau regard circulaire, il a osé poser la question, sa question, la seule qui lui importait : Où sont les tracteurs ?

La dame de l'accueil, un peu gênée, a souri et a très vite expliqué qu'il n'y avait pas de tracteurs exposés dans la Maison et qu'à son avis il n'y en aurait jamais. L'homme a semblé déçu. Il a fait deux pas en arrière, a bredouillé quelques mots d'excuses, pour le dérangement, avant de tourner les talons. Définitivement.

Dehors, il a revissé sa casquette sur sa tête et a réalisé sa bévue. Pour lui, la Culture, depuis toujours, c'était l'Agri / Culture, la culture de la terre. Une Maison de la Culture, ça devait forcément exposer des tracteurs. Au village, tout le monde ou presque travaillait "dans la culture".
Avec Malraux, une véritable révolution culturelle allait s'écrire. Une révolution qui allait d'abord s'écrire dans le vocabulaire. Du monde de l'Agri/culture, on passait dans le monde de la Culture. De la culture de la terre à une Terre de Culture. Pour effacer, à tout jamais, - Malraux dixit -, le mot hideux de province. Formule, au fond, très maladroite. En fait, profondément méprisante. 

 

Tous ceux qui n'avaient alors, à la campagne, pour seul diplôme, que leur BSP, leur Bon Sens Paysan, se sont bien rendus compte qu'on allait changer d'époque. De façon de vivre et de penser. L'histoire ne dit pas si l'homme qui voulait voir les tracteurs est revenu à la Maison de la Culture. Pour y voir des Spectacles, des Expositions, du Théâtre... Pour y écouter de la musique, des concerts, de la musique... classique, mais aussi des chanteurs. Des chanteus dits de variétés. Ou des chanteurs engagés. Comme on ne disait pas encore. Toi, tu te prends à rêver que oui, que l'homme aux tracteurs est revenu à la MaCu et qu'un beau jour, il se soit dit : moi, j'aurais aimé être acteur. Etr'acteur. Eh tracteur. !

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 28 Février 2016.

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15 avril 2021 4 15 /04 /avril /2021 08:57
Amiens. Ciel de la rue Delpech. Octobre 2016 © Jean-Louis Crimon

Amiens. Ciel de la rue Delpech. Octobre 2016 © Jean-Louis Crimon

 

Cher grand romantique, 

 

Sous cette couette couleur de suie, qu'un méchant spleen essuie, tu penses les yeux en l'air à Charles Baudelaire. Le ciel "bas et lourd comme un couvercle", mais oui, tu te souviens, forcément, force aimant... 

 

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits...

 

Tu penses aussi, trouée de bleu de ciel oblige, à cet extrait de lettre à  Armand Fraisse :

« Avez-vous observé qu’un morceau de ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc., donnait une idée plus profonde de l’infini que le grand panorama vu du haut d’une montagne ? »

 

Avoir Baudelaire, comme compagnon de route, rue Delpech, un midi d'Octobre, sur le chemin de la Boulangerie, ne me dites pas qu'il y a plus belle vie !

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 12 Octobre 2016.

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14 avril 2021 3 14 /04 /avril /2021 08:57
 Amiens. Quartier Saint-Leu. Au Sourire d'Avril. 1972. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Quartier Saint-Leu. Au Sourire d'Avril. 1972. © Jean-Louis Crimon

 

Cher abonné aux petits hasards de l'existence,

 

Tu ne sais pas pourquoi cette photo te revient en mémoire aujourd'hui. Précisément aujourd'hui. Deux raisons au moins. Tu te souviens d'un commentaire laissé il y a déjà bien longtemps par un visiteur de ton album facebook. Pas n'importe quel visiteur. Un commentaire de ton ami de toujours, Richard Goldenberg. Un très beau commentaire que tu ne peux t'empêcher de relire:

" On dirait une scène d'un film italien des années 50 par exemple Giulietta Masina (Gelsomina) dans La Strada. Au premier plan, la joie de vivre, l'innocence, la grâce, la légèreté de l'enfance et derrière, les murs noirs annonciateurs du tragique de sa brutale destinée. "

La deuxième raison, c'est que ce Sourire d'avril est devenu roman. Roman signé Jacques Béal, qui sera dans une dizaine de jours, à la Bibliothèque Jean Giono de Cagny, l'invité de Michèle Biharé. Tu as dû prendre cette photo au début des années 70, dans l'autre siècle. En 1972, sans doute. Quand tu pars avec deux 36 vues pour une balade dans le vieux Saint-Leu, loin de l'amphi de Philo. Déjà, tu travailles l'image avec le texte. " Café Au Sourire d'Avril " devient la légende à l'intérieur de la photo. Comme un titre. Un titre de roman.

Le roman, Béal le publiera en 2012. 40 ans plus tard. Sous le titre Rendez-vous au Sourire d'avril. Aujourd'hui, le Café a disparu, mais il est éternellement vivant dans le roman qui met en scène un monde populaire qui n'est plus. Des personnes et des personnages d'un autre âge, mais qui, tous, exprimaient une vraie valeur humaine. Ce qui rend touchant et attachant, le roman de Jacques Béal.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 14 Avril 2016.

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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 08:57
Contay. La maison de mon enfance. 11 Sept. 2016. © Jean-Louis Crimon

Contay. La maison de mon enfance. 11 Sept. 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher petit Contaysien,

 

Tu as 7 ans et tu l'aimes ta maison. Tendrement. Comme une personne. Tu la trouves belle. Sa forme. Sa structure. Ses fenêtres. Pourtant, il n'y a pas l'eau courante. Seulement une pompe dans la cour. Des murs en torchis et un grenier en terre battue. Un couloir étroit. La quitter, quitter le village, quitter la vallée de l'Hallue pour une autre vallée, la vallée de l'Ancre, fut un véritable arrachement. Mais tu n'as rien montré. Rien montré à ton père, rien montré à ta mère, rien montré à ta sœur et rien montré à ton petit frère. Tu  t'es seulement juré, l'année de tes 14 ans, l'année du déménagement, qu'un jour, tu écrirais. Tu écrirais pour que ta maison soit éternellement la vôtre. Qu'elle soit éternelle. De cette belle éternité éphémère des romans.

Septembre 2016. Tu es à nouveau devant chez toi, mais ce n'est plus chez toi. La maison n'est plus ta maison. Tu te retrouves face à tes 7 ans et, même si 60 ans de temps humain se sont écoulés, tu t'étonnes d'être dans la peau d'un vieux monsieur à qui l'on dit "vous". Tu n'oses pas dire pourquoi, dans ton coeur, tu habites toujours cette maison. Ses nouveaux habitants ne comprendraient pas. Te trouveraient bizarre. Elle n'est plus ta maison. Tu dois te faire une raison. Elle ne sera jamais plus ta maison.

Vraiment étrange, en partant, en tournant le regard, en tournant les talons, tu as eu la curieuse sensation que la maison te regardait t'éloigner. Qu'elle te chuchotait quelque chose comme... alors, tu m'abandonnes encore.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution :  12 Sept. 2016.

 

Nathalie13/09/2016 22:43

En lisant cette notule, j'ai presque eu le sentiment de rentrer dans un roman, pas n'importe quel roman, un de ceux dont on se dit dès l'incipit : "Voilà un écrivain, un vrai !"
Et puis j'aime bien cette nostalgie qui vous habite, elle est poétique, souvent tendre et toujours pleine d'humanité. Vous possédez la faculté de convoquer votre enfant intérieur, celui qui vous confère la créativité et garde intacte, en vous,cette belle capacité d'émerveillement qui enchante le lecteur. Et ça fait du bien aux autres, aux gens en général, à la lectrice que je suis en particulier lorsque, la tête farcie des soucis ordinaires mais bien "chiants", je passe ici faire le plein d'oxygène.

Je n'aime pas dire merci mais considérez que cela y ressemble.

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12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 08:57
Contay. Les beaux peupliers. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

Contay. Les beaux peupliers. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

 

Cher incorrigible rêveur,

 

Tu relis "I remember" de Joe Brainard. Brainard est l'inspirateur de Perec. C'est Joe Brainard, le premier, qui invente cette conjugaison de souvenirs insolites ou insolents. Joe Brainard, plasticien Américain, né en 1941, dans l'Arkansas, s'installe à New-York, au début des années soixante. Il publie ses premiers "I Remember" en 1970. Il récidive deux ans plus tard avec I "Remember More". Pour publier, en 1973, un troisième recueil, au titre sans ambiguité, "More I Remember More".

Quand, en 1978, paraît le "Je me souviens" de Georges Perec, sont peu nombreux à souligner que Perec n'est pas le premier à avoir recours à ce procédé littéraire particulier. Cette façon inattendue de convoquer et de conjuguer des souvenirs, façon basée sur la répétition fascinante et lancinante, du "I remember". Pourtant Perec a, d'entrée, cité ses sources et acquitté les droits d'auteur :"Le titre, la forme, et dans une certaine mesure, l'esprit de ces textes s'inspirent des "I remember" de Joe Brainard." Clair et précis. C'est dit.

 

Prenant, un jour des années quatre-vingts, le contre-pied de Perec, tu te mets à écrire, non pas des "Je me souviens", trop nostalgiques ou passéistes à ton goût, mais plutôt, - engagement sublime d'un enfant qui tutoie sa vie devant, sa vie à venir, son à / venir - des "Je n'oublierai jamais". Recueil de promesses à toi-même, au temps de tes 9 ou 10 ans. Instants de vie fixés avec des mots, à défaut d'appareil photo. Très tôt, tu prends des photos avec tes yeux. Sans appareil. Sans boîtier. Tu t'inventes L'oeil photographe. Ton écriture est née à ce moment-là.

 

Te reviennent souvent en mémoire quelques uns de tes préférés :

 

Je n'oublierai jamais la chanson du vent dans les feuilles des grands peupliers de la prairie d'en face.

Je n'oublierai jamais les branches des saules pleureurs qui dessinent l'eau de la rivière.

Je n'oublierai jamais ce moment bizarre du soir quand la lumière indique le retour des beaux jours.

Je n'oublierai jamais la douceur de la pluie, les soirs d'été, quand mon père dit : la terre a soif. 

 

Aujourd'hui encore, tu trouves ça très beau. Les mots. Le principe. Le rythme. La musique. Sont vraiment beaux tes "Je n'oublierai jamais". Un jour, c'est sûr, tu te mettras à en écrire de nouveaux. Tu en feras un livre que tu publieras en hommage à Joe Brainard et à Georges Perec. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution :  19 Avril 2016.

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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 08:57
Amiens. 31 Oct. 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 31 Oct. 2016. © Jean-Louis Crimon

 

Cher vieux journaliste radieux,

 

Curieux, vraiment, ce vieux camarade que tu croises centre ville. Tu ne l'as pas vu depuis des lustres, pour ne pas dire depuis dix ou quinze ans et tu pensais justement à lui ce matin. Un homme charmant, cultivé, élégant, qui a toujours le sens de la formule et qui adore stigmatiser ton talent d'intervieweur: Toi, au moins, tu n'as pas besoin de faire l'âne pour avoir du son.

Faire l'imbécile pour obtenir quelque chose, sûr, ça n'a jamais été ta méthode. Ta raison d'être. Même pour découvrir le pot aux roses.

Le pot aux roses, expression qui remonte au siècle de Rutebeuf. "Car je tantost descouvreroi le pot aux roses", autrement dit en "françois" d'aujourd'hui : « Parce que je découvrirai bientôt le pot aux roses ». Au XIIIe siècle, « découvrir » c'est littéralement « soulever un couvercle ». Au Moyen Âge, le « pot aux roses », c'est la petite boîte dans laquelle les jeunes femmes fortunées rangent leurs parfums, et surtout le rose précieux dont elles aiment à se farder. Elles y cachent aussi des mots doux ou secrets.

Retour au son, au son de l'âne. Voilà donc un animal qui, - tu te demandes bien pourquoi ? - symbolise depuis toujours la stupidité et l'entêtement.
Donc, faire l'âne c'est bien faire l'imbécile, mais le son de la radio n'a rien à voir avec le son de l'âne. Pourtant, côté son, l'âne a de la voix pour pousser sa chanson.

Le son de l'âne en train de braire n'a rien à voir avec le son de sa pitance. Notre son ici, n'est pas le bruit qu'il émet, mais la pitance qu'il attend. Ce son-là n'est autre, en effet, que l'écorce de céréales que l'âne avale avec gourmandise.

Cette expression était utilisée au XVIe siècle par Rabelais qui écrivait, en vieux français: «Gargantua faisait de l'âne pour avoir du bren». Le bren, premier nom du son. Bien reçue la leçon.

 

Journaliste radio, journaliste radieux. Pour être une bonne voix, il faut d'abord être une bonne oreille.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution :  3 Nov. 2016.

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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 08:57
Contay. Rideau de peupliers vus du cimetière. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

Contay. Rideau de peupliers vus du cimetière. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

 

Cher désespéré lucide,

 

Tu ne sais pas pourquoi ni comment, mais ça te vient comme ça. Sans prévenir. Sans crier gare. Comme une averse de pluie froide. Giboulées noires qui te mélancolisent soudain un avenir que tu te sentais l'envie de voir radieux.

Il y a des matins pas très bien. Des matins qui ont déjà la gueule du soir. Il y a des soirs désespoir. Lassé du culte des apparences qui fascinent tes contemporains. Fatigué des certitudes de ceux qui croient parce que ça les dispense de penser. Ecoeuré par cette information spectacle où les faux savants et les fausses idoles défilent vendre leur camelotte. 

Il y a des jours où tu en as marre de cette sinistre mise en scène du superficiel. Avant, ils croyaient au ciel. Maintenant ils croient au superficiel. Asssez de ces frimeurs, parleurs, hâbleurs, usurpateurs, raseurs perpétuels.

Marre de ceux qui s'assoient dans un métier ou s'y couchent pour la vie entière, parce qu'ils ont vu de la lumière et qu'on les a laissés entrer. Mais qui n'ont ni légitimité ni talent particulier. Qui ont peur du risque, de l'inconnu. Qui n'aiment que ce qu'ils connaissent déjà.

Quand on y pense, on n'a qu'une vie, c'est tellement triste de ne pas aller au bout de tous les possibles.

Il y a des soirs où tu te dis que Socrate a bien fait d'accepter de boire la ciguë. Il y a des jours où tu te dis qu'un jour, vraiment, tu n'auras plus qu'à faire de même.

 

Il y a pire que de n'être pas aimé, c'est de n'être pas compris.

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Première parution :  3 Mars 2016.

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 08:57
Paris. Cimetière du Montparnasse. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. Cimetière du Montparnasse. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

 

Te voilà face à celui que tu admires depuis si longtemps, C'est ton fils qui t'a entraîné dans les allées du Cimetière du Montparnasse. Voulait que tu ailles saluer Baudelaire. Chez nous, c'est banal, les vivants rendent souvent visite aux absents. Les morts ne sont pas vraiment morts tant qu'un vivant les maintient vivants, justement.

Tu te souviens de cette jolie formule, en fait une confidence de Graeme Allwright, le chanteur aux pieds nus, au cours d'une interview: " On meurt deux fois, d'abord quand on passe de vie à trépas, ensuite quand plus personne ne parle de vous, ne vous évoque ou ne vous nomme, ou ne vous rend visite." Tu n'as jamais oublié. Tu pensais et tu penses toujours exactement la même chose.

Te trouver face à la tombe de Baudelaire, cette tombe vue tant de fois, en photographie, dans des livres de poésie ou de littérature, a quelque chose de déconcertant. Tu trouves la tombe petite. Ecrasée par les monuments funéraires d'à côté.

Ce qui te plait, d'emblée, ce sont les traces de lèvres rouges et roses de baisers laissés par des éplorées venues dire leur amour.

Lèvres qui ont embrassé le marbre blanc de la tombe que Charles partage avec ses parents. Lèvres des baisers de femmes qui ne sont pas venues pour le Général Aupick ou pour la veuve Baudelaire. Sont venues pour toi, Charles. Toi qui, à ta mort, a ta vie résumée en... trois lignes. Indigne.

Le Général, qui plus est Sénateur, a droit à 11 lignes dans sa bio de marbre et sa veuve à 8 lignes. Ce qui ne vous laisse pas de marbre.

Ton fils te fait la remarque avant que tu ne l'exprimes à haute voix : le marbrier n'a même pas gravé le mot... poète.

Charles, est-ce que tu nous vois au pied de ta tombe ? est-ce tu es quelque part dans le vaste monde ? est-ce que tu nous entends quand on te parle ?

Charles ne répond pas. Charles n'a pas répondu. Ou tu n'as pas entendu. Tu voulais lui lire le récit du tour  joué, il y a de cela quelques années, par un Bouquiniste malicieux, à une certaine veuve... Aupick.

Juste à retrouver l'extrait en question.

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Première parution :  14 Février 2016.

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