Peu importe l’heure, le lieu, la ville, le pays,
Soir qui tombe ou plein midi
J’aime le geste du balayeur
Sans doute parce que c’est le geste de mon père jardinier
Bon bêcheur pas bêcheur, bon balayeur
Dans sa vie, il en a donné des coups de balai, mon père
Autant que de coups de bêche
Feuilles mortes ou poussière
Eté, printemps, automne, hiver
En toute saison, son balai avait toujours raison
N’a jamais lésiné
Chaque jour de sa vie
Pas un jour sans un coup de balai
La cour, côté jardin
Le trottoir, côté rue
Impeccable
Fallait que ce soit impeccable
Impeccable, nickel, ses deux mots préférés
Pour parler de ces choses essentielles à ses yeux
Dans ma tête d’enfant, j’imaginais qu’il balayait aussi les jours au calendrier
Pour que le temps passe plus vite
Hop, un coup de balai sur aujourd’hui pour qu’il se nomme hier
Hop, déjà se pointe demain pour balayer les soucis d’aujourd’hui
Hop, demain effacé en un tour de main
Dans mes conjugaisons enfantines, les éléments étaient aussi de la partie
Le vent balaie la campagne
Le ciel balaie les nuages
La pluie balaie la poussière
Aujourd’hui encore, après toutes ces années amoncelées
il y a toujours un coup de balai à donner quelque part
Le balai Aujourd’hui efface toujours Hier
Rien à faire, il y a toujours quelque chose à faire
Dernier balayage du soir
Déjà pointe le premier coup de balai du matin
Seule différence, s’est enfui à tout jamais le temps de la belle enfance
Mon père a changé de destin
Il s’est absenté
Pour toujours, disent les gens
Je n’en crois rien
Moi, je pense qu’il balaie l’envers des nuages.
© Jean-Louis Crimon
Je parle aux oiseaux du bord de l’eau
Je connais les accents de la rivière
Je sais le sens du vent
La course des nuages
L’heure de la pluie
Je marche tard dans le soir
Sans jamais m’asseoir
Je n’ai pas peur du noir
La nuit est mon amie
J’étudie les mots du silence
Pour en connaître le sens
Je n’ai pas peur de la solitude
Je ne crains pas l’absence
On n’est jamais seul quand on est seul avec soi-même
La grille du cimetière donne sur les champs
Les paysans ont mis le feu à l’herbe sèche des talus
J’aime l’odeur âcre de la fumée du mois de mars
Les giboulées vont venir ponctuer l’écriture du printemps
Mettre un point final à l’hiver
Toi, déjà, tu rêves à la musique des feuilles des arbres
Quand le vent joue de l’harmonica dans les branches qui grincent pour ne pas pleurer
Les larmes, ça attire la pluie
Tu ne ressens jamais aucune fatigue, aucune douleur
Tu n’as jamais mal aux pieds, mal au dos, mal aux dents,
Ou si tu as mal, tu ne te plains pas
Se plaindre, c’est mal, se plaindre, ce n’est pas normal,
On ne se plaint pas d’être vivant.
Les morts n’ont plus mal aux dents.
Toi, tu rêves et tu dérives
Tu rêves tes rêves à la dérive
Tu vas dire : j’arrive quand on t’appelle de l’autre côté de la rive
Tu dis parfois Il pleut dans ma tête ou J’écoute la respiration de l’eau.
Tu penses que tu as le même arbre généalogique que la pierre.
Tu parles de ta sœur la pluie.
Tu voudrais laisser des messages aux générations futures
Tu dis qu’un écrivain, c’est un pêcheur à la ligne
Il amorce
Il lance ses gaules et il attend que ça morde
Tu prétends que les mots sont des poissons d’argent
Pourtant tu dis : Le silence est d’or.
Tu n’as pas ta langue dans ta poche
Tu dis : Les idées, c’est comme les chaussures, celles qui ne sont pas à votre pointure
risquent de vous empêcher de marcher.
Moi, pour t’ennuyer, je te réponds :
Un penseur est un va nus pieds.
J’invente des titres impossibles pour des livres que je n’écrirai jamais.
« Voyage au bout de l’ennui » et « Rêveries du promeneur solidaire »
sont mes deux préférés.
« Traverses »
sera le plus beau.
© Jean-Louis Crimon
Ce caillou bizarre
pomme de terre à la peau brune
je l’ai toujours dans ma poche
comme un trophée
un talisman
un trésor
Pomme de terre éternelle
inoxydable
imputrescible
silex silencieux depuis si longtemps
qui ne parle qu’à moi
le soir très tard
ou la nuit
Pomme de terre fossile venue de la nuit des temps
pomme de terre-caillou de la mi-août
pomme de terre-caillou qui se fout du mildiou
Des pommes de terre cailloux, j’en ai des dizaines
rangées dans le bas du placard de ma chambre
Souvent mon père me chambre :
un jour, on va les cuire, tes patates-cailloux
on fera un grand feu dans le jardin
On les mettra dans le grand chaudron
avec de l’eau
des poireaux
des carottes et des oignons
Ce jour-là
tu sauras
quel goût elle a
la soupe à
cailloux
© Jean-Louis Crimon
Quand je regarde les mains de mon père
Je me dis que ces mains-là
Sont toutes les leçons de philosophie
Que je cherchais en vain dans les livres
Quand je regarde les mains de mon père
Je me dis qu’elles sont aussi
Le prix des peines acceptées
Et des révoltes contenues
Parfois je les vois deux poings forts
Frappant la tête des gouvernants
Mais quand je regarde les mains de mon père
Je vois que les poignets sont encore rouges
Des chaînes qu’il lui a fallu porter
Je me demande sans comprendre
Pourquoi il n’aspire qu’à se taire
Et comment il a pu tant accepter
Je sens qu’au fond de moi la révolte gronde
Je sais pourquoi je veux la fin du vieux monde
Alors que mon père me pardonne
De ne pas seulement rêver de liberté
Alors que mon père me pardonne
S’il apprend qu’un fils d’esclave s’est révolté.
© Jean-Louis Crimon
Tu te souviens de ce soir de décembre
RER B Station Saint-Michel
Rictus vient s’asseoir devant toi
Rictus dessiné par Steinlen
Il te fait face cheveux hirsutes
Regard hagard dans le train du soir
Après avoir arpenté l’allée du train deux fois
Dévisagé un à un le visage de chacun
Il t’a choisi, toi
Vous ne vous parlez pas
Vous ne prononcez aucun mot
Juste un regard qui en dit long
Tu penses tout bas mais très fort
Je sais qui vous êtes mais je ne dirai rien
Le poète populaire
Randon de votre vrai nom
Rendons à Randon ce qui est à Rictus
Rendons à Rictus ce qui est à Randon
Gabriel Randon, Rictus, Jehan Rictus
Il a raison celui qui chante « Longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu,
leurs chansons courent encore dans les rues… »
R E R
Rictus Est Rictus
Rictus Est Randon
Randon Est Rictus
Je venais d’acheter « Le Cœur populaire » chez un bouquiniste du quai de la Tournelle.
Poèmes, Ballades, Plaintes et complaintes.
S’il est permis, une fois ou deux, dans la vie, de croire aux signes, sûr, ce soir-là, c’était un signe.
L’Ange Gabriel venu annoncer l’enfantement d’un poète. Sa naissance. Ou son retour.
Jehan Rictus et ses Soliloques du pauvre.
« Tout d’même, si qu’y r’viendrait… »
© Jean-Louis Crimon
Trop doux vraiment le temps
La neige n’a pas le temps
De tout blanchir alentour
L’hiver fait juste un tour
Flocons fondants, flocons fondus
A la pluie confondus
De neige, il n’y a presque plus
Juste quelques flocons perdus
Flocons trop cons pour faire neige
Sous son grand parapluie beige
Dame la pluie s’en protège
Ne sera jamais prise au piège
Au quartier de l'usine
En vraie bonne voisine
D’un geste, la pluie essuie
Une neige noire de suie
Neige grise, neige noire
Trop triste à voir le trottoir
Bon qu’à broyer du noir
La fumée noircit l’Histoire
Neige grise, neige noire
Pour le jour, juste un pourboire
A peine un coup à boire
Couleur de suie de nuit noire
Même s’il fait semblant
De tout peindre en blanc
L’hiver n’est qu’un vaurien
Demain n’en restera rien.
© Jean-Louis Crimon
Traverses. © DR
Mon père travaille sur la voie
La voie ferrée
Il est poseur de traverses
C’est un ouvrier du rail
Fin des années cinquante, début des années soixante
Ma mère est une mangeuse d’escargots
Les jours de pluie, elle nous demande à nous, les enfants
D’aller dans les talus, les fossés
Lui en ramasser
Des Bourgognes ou des petits gris
Double paire de chaussettes dans les bottes
Pour pas prendre froid par les pieds
Une pèlerine à capuchon et en route par la petite route
Celle qui a de grandes herbes sur le bord
Et des fossés plein d’eau à rabord
Quand il a beaucoup plu
Et que soudain il s’arrête de pleuvoir
C’est le bon moment
La chasse aux escargots commence
Sans jamais décevoir
Armés d’un bâton pour écarter les ronces et les orties
Ma petite sœur et moi
On a tôt fait d’en remplir un seau entier
Au retour, souvent sous l’averse
On prend le chemin de traverse
© Jean-Louis Crimon