Ces fenêtres closes, obturées à tout jamais, qui donc, et de quel siècle, et de quel gouvernement, en déclarera l'obligatoire réouverture ? Ce jour-là, celui-là, oui, peut-être, on voterait pour lui.
Ou bien alors un décret instituerait l'obligation du recours aux trompe-l'oeil pour ceux qui ne souhaiteraient pas se lancer dans des travaux qui dépasseraient leurs envies ou leur budget.
Pour en finir avec cette ville de BD absurde où les maisons, volets fermés, fenêtres murées, dessinent une époque zarbie où l'on a l'air d'avoir peur de la lumière.
Robin des bois des villes, militants de l'ouverture à plein tube, aux armes, citoyennes, citoyens, qu'à cela ne tienne, ouvrons grand les persiennes. Défenestrons les fenêtres aveugles. Jetons par la fenêtre ces fenêtres de briques. De bric et de broc. Toc-toc, ouvrez, ouvrez ! Souhaitons la bienvenue au retour de la lumière.
Bizarrerie urbaine qui n'étonne personne. Particularité locale, même si la chose est sans doute observable dans d'autres villes.
Ma ville est une ville étrange aux façades aveugles, aux fenêtres murées. Difficile de dire précisément quand la chose s'est produite. On raconte que celà remonte à une époque où l'impôt se calculait au nombre de fenêtres en façade.
Bien sûr, si l'on marche la tête scotchée sur son iPhone ou si on essémise ou textoïse tête basse à grandes enjambées, on ne remarque rien. Il faut pour observer vraiment l'incongruité façadière lever la tête de temps à autre et ne pas vivre uniquement les yeux baissés.
Il semble que ce soir juste après la Révolution, au moment du Directoire, que cet impôt portant sur le nombre et la taille des portes et des fenêtres aurait été décidé. Seuls les propriétaires étaient concernés et les plus riches payaient le plus. Ce qui n'avait rien de choquant. Cette forme d'imposition subsistera jusqu'au milieu des années vingt.
Plus les maisons sont grandes, plus elles ont de fenêtres, et plus leur propriétaire doit payer. De fait, les maisons d'angle se voient doublement imposées par rapport aux maisons qui n'ont qu'une façade côté rue. Faire murer un nombre important de fenêtres, c'était alléger d'autant l'impôt. La décision de murer l'espace de toutes les fenêtres en trop ou estimées inutiles fut donc prise et menée à bien par des propriétaires astucieux. Mêmes briques et même technique de jointoiement.
Aujourd'hui, trace archéologique de ces évasions fiscales légales, seul l'emplacement de la fenêtre se visualise mais la fenêtre a fait sa valise.
L'astuce architecturale étant désormais caduque, je me demande si je verrai un jour des maçons et des vitriers ressusciter et réouvrir ces fenêtres closes.
A moins que la solution la moins onéreuse - et la plus joyeuse -, ce ne soit aujourd'hui le recours aux spécialistes du trompe-l'œil. Avis aux artistes et aux... financeurs.
Parfois, je me dis que ça a dû se passer pendant la nuit. Des plaisantins ou des fous, de joyeux lurons en goguette, ont muré presque toutes les fenêtres des maisons de ma ville. Mucher, mot picard qui signifie, en français, cacher. Se mucher, c'est se cacher. Les Picards, depuis très longtemps, ont appris à se mucher. Pour se protéger des envahisseurs. Faut-il rechercher dans ce comportement aussi ancestral que salvateur l'origine de ces fenêtres bouchées, murées, fenêtres closes à tout jamais ? Il semble que non. Que la réponse soit plus triviale. Façades borgnes ou aveugles, pour échapper à une partie de l'impôt.
Un ami qui travaille dans l'administration fiscale m'a expliqué que cela remontait à une époque où l'impôt se calculait au nombre de fenêtres en façade.
Aujourd'hui, cet "aveuglement" n'a plus de raison d'être. Mais les fenêtres murées n'ont jamais été à nouveau percées et ouvertes. Selon les rues, selon les angles, la ville a des allures de BD absurde. Symbole d'une époque où l'on a la forme, le dessin, l'apparence, l'allure de "l'ouverture", mais où tout est "fermé". A double tour.