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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 21:48

 

 

Il y a des jours comme ça. Des jours sans. Sans passants. Sans promeneurs. Sans flâneurs à la recherche d'un p'tit bonheur. Un bonheur de trois fois rien qu'on obtient pour pas grand chose.  Un bon livre pour pas très cher. Un bonheur imprimé parce qu'on se sent un peu... déprimé. Un livre, parfois, ça soigne et ça guérit. Mais le vendredi, allez savoir pourquoi, n'est pas souvent un bon jour. C'est Jacky, l'ouvre-boîte de Pierre, qui me l'avait dit, l'an dernier déjà: " Tu sais, mon gars, le vendredi après-midi, c'est pourri, le vendredi, c'est RTT et début de week-end, y'a pas grand chose à espérer. Sauf si tu vends de la babiole à touristes. Et encore ..."

Moins de dix personnes se sont attardées vraiment pour détailler les titres des ouvrages de ma petite librairie de plein air. A deux reprises, j'ai failli vendre une biographie de Wagner et un 18x24 noir et blanc du "Living Theater". Photo du début des années 80. La Princesse de Clèves, en poche, n'a pas trouvé preneur à deux euros. Le Poche a pourtant été pris en mains quatre ou cinq fois. Une charmante dame d'un certain âge m'en proposait un euro. Le prix auquel je l'avais acheté. J'ai gardé ma "Princesse".

Tout au long de l'après-midi, le flot incessant des voitures et le bruit surtout. Un bruit permanent avec, par intermittence, de très courtes plages de silence, accordées par les feux rouges, chargés depuis des lustres pas très illustres, de la ponctuation automobile. Mais très vite, ça repart et la ville s'honore d'une pollution qui n'est pas que sonore. Pollution automobile mariée en avril aux pollens des platanes, pour un cocktail détonnant, qui voit le bouquiniste tousser, cracher, pleurer, pendant des quintes qui esquintent les cordes vocales, et pas seulement. Ces dernières semaines n'ont pas été de tout repos pour les poumons qui s'époumonnent en vain à réclamer un air moins "pollué". Face à ce déluge de pollutions, au bord du désespoir, le bouquiniste rêve de s'embarquer dans l'arche... Delanoë.

Juste avant que je ne ferme, plutôt déçu d'avoir passé près de 5 heures, debout sur le quai, pour rien, - zéro euro dans l'escarcelle !, un familier des quais est passé me voir. Un type d'une quarantaine d'années. Un connaisseur avec qui, depuis peu, on échange davantage que quelques mots. Ce soir, il m'a parlé de Vercors, Jean Bruller de son vrai nom. Il m'a dit que le meilleur livre de Vercors n'était pas Le Silence de la mer , comme tout le monde le pense, publié sous l'Occupation, en 1942, mais La Marche à l'étoile où Vercors parle de la Passerelle des arts. La "Passerelle" des arts, insiste mon interlocuteur, et non pas le "Pont" des arts, comme on le dit la plupart du temps, ou comme Brassens l'a chanté. Car il s'agit d'une "Passerelle" et non pas d'un "Pont".

"La Marche à l'étoile", c'est l'histoire triste et tragique du Tchèque Thomas Muriz qui n'a cessé de rêver de la France, et qui en 1942, sera livré aux Allemands par des gendarmes français, en raison de son sang juif. La Marche à l'étoile, dénonciation implacable des collaborateurs et de la collaboration. Thème que Vercors reprendra en 1952, dans Les Animaux dénaturés. Alors que je le questionne sur les livres de "Jean Vercors" qu'il a déjà chez lui, le lecteur passionné et passionnant me dit que Jean Bruller, alias Vercors, a en effet signé quelques uns de ses ouvrages en réunissant son vrai prénom de l'Etat-civil, "Jean" et son pseudonyme de Résistant "Vercors". Je ne le savais pas. Le quai est fabuleux pour ça. On le quitte chaque soir plus intelligent que la veille. De jour en jour, on se sent plus riche. Riche d'une richesse qui ne se compte pas en "euros" mais en "heureux". En gens heureux. Car ceux qui aiment les livres ont une réelle philosophie du "savoir-vivre". Un réel sens de l'existence. Pour le plaisir de la conversation, je demande à mon interlocuteur comment il contemple tous les ouvrages de ses 21 bibliothèques, - il m'avait lui-même dit, lors de notre première rencontre, que son appartement débordait de livres et contenait ... 21 bibliothèques - mais il préfère alors me décrire chacun des domaines qui le passionnent: Philosophie, Psychologie, Sociologie, Histoire, avec cette bibliothèque entière consacrée exclusivement à la Commune de Paris. Je lui demande alors s'il a un goût particulier pour les éditions originales et les envois, cette dédicace personnalisée de l'auteur à un lecteur anonyme ou célébre. La réponse est instantanée. Je la trouve admirable et lumineuse, même si je ne suis pas sûr de pouvoir la faire mienne un jour:

"Non, monsieur, pas de livres précieux, que des livres de lecteur !"

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