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3 juillet 2012 2 03 /07 /juillet /2012 14:46

 

C'est un Mac Orlan. Pas le plus connu des Mac Orlan. Mais pour moi, le plus attachant. D'abord, j'adore le titre. La clique du Café Brebis, ça me plait et ça m'a toujours plu. D'emblée. Edition définitive, suivi de Petit Manuel du parfait Aventurier. 2e trim. 1951. Gallimard. Je redévore aujourd'hui avec un réel bonheur les deux pages de préface. Signée P. Mc O, la préface. Signature en capitales, juste au-dessus de l'année: 1951.

Dès le premier chapitre, on se sent de la famille. La première phrase vous met dans la confidence: Quand François Villon laissa en héritage à Jacques Raguyer l'Abreuvoir Popin, il ne pouvait prévoir qu'en 1918 un descendant de ce Raguyer nommé Brebis continuerait les traditions de la famille en ouvrant, au coin de la rue Berthon et du quai du Métropolitain, une manière de petit café provincial dont l'entrée était interdite aux garçons aventureux

Cela pour l'entrée en matière. Le portrait de l'établissement et de sa patronne est plutôt bien ficelé. Joliment troussé. Jugez en plutôt: Vu du dehors, le Café Brebis n'évoquait en rien la vie tumultueuse des ports. C'était une petite maison basse, correcte, bourgeoise, plus gonflée de dignité que de clients. A l'intérieur, la salle de consommation, où Mme Brebis surveillait les jeux d'esprit des habitués, se révélait douillette comme une chaufferette. Mme Brebis, colorée à la manière d'un Jacquemart, brillait derrière sa caisse ainsi qu'une braise oubliée dans un passé déjà riche en cendres.

Bien sûr, je sais qu'on n'écrira plus jamais comme ça. Amélie Nothomb et Marc Lévy sont passés par là. Ou plutôt n'y sont pas passés. N'y passeront jamais. Mme Brebis, colorée à la manière d'un Jacquemart, brillait derrière sa caisse ainsi qu'une braise oubliée dans un passé déjà riche en cendres, avouez que ça fait plaisir à lire et que c'est beau à entendre.

J'aime surtout la présentation des habitués du Café Brebis. Troisième paragraphe de ce Chapitre Premier: Les sept clients du Café Brebis étaient, dans l'ordre, mon cousin, le marchand d'épices, appelé Mujina, ou le Fantôme-sans-visage, selon Lafcadio Hearn. Il avait perdu la tête au cinéma et s'occupait de la partie littéraire de nos réunions.

Mon beau-frère, le professeur d'argot, lui donnait la réplique. N'ayant jamais su son nom, nous l'appelions le Beau-frère. Il apportait avec lui tout le pittoresque qu'il pouvait emprunter à ses relations extérieures. Je me demandais toujours par quel miracle un tel individu avait pu s'introduire dans la famille.

Le troisième client s'appelait Paul Bul, mon cousin. C'était un homme ancien qu'une idée fixe poussait à nier le mouvement par principes.

Le quatrième habitué s'intitulait lui-même: le compère; il affirmait à l'occasion que le Compère Mathieu était un ouvrage admirable. On y trouvait, disait-il, des camarades émouvants, comme ceux des livres de Bret-Harte. Avant l'écrivain anglais, l'abbé Dulaurens avait exalté l'amitié, ce sentiment le plus pur chez les hommes.

A côté du compère s'asseyait M. Lucien-Antoine-Nicolas Read, descendant direct de Marie Read, chevalière de fortune, maîtresse et camarade de Rackam, gentihomme de fortune également. Lucien-Antoine-Nicolas Read n'avait jamais navigué. Il craignait l'eau, les voyages et la mort violente sous ses différents aspects. Mais il se consumait d'amour pour les Antilles et l'île de la Tortue.

Le sixième de la bande avait nom Cornelobre. Il jouait de la musique, pinçait les filles, là où il ne craignait pas de se casser les ongles, appréciait Paris et la belle société qui le recevait avec plaisir à cause de son nom peu compromettant.

J'étais le septième client de ce café où je tenais le rôle d'auditeur. Ce rôle convenait à merveille à ma vanité. On ne s'occupait de moi qu'au moment de régler ma consommation.

Grâce à ces messieurs et à leurs différentes appréciations de l'heure, je pus me faire une idée du milieu où j'évoluais. J'appris à prendre les tournants de l'histoire à la corde, selon la tactique des coureurs dans un virage, et mes yeux éblouis encore par les paraboles décoratives des fusées lumineuses se reposèrent petit à petit sur l'obscurité qui m'entourait.

Sur le front, nous étions des milliers et des milliers à communier dans une même pensée: Paris.

 

Dans La clique du Café Brebis, j'aime surtout le dernier paragraphe de la préface. Si ça vous dit, je vous le lis à haute voix. Juste à vous asseoir à côté de moi, sur le banc, là, juste en face de mes boîtes de bouquiniste. Fermez les yeux. Tendez l'oreille. Le vacarme ronronnant que font les moteurs des voitures qui traversent sans cesse quai de la Tournelle, est parfois assourdissant.

" Ces assemblées de qualité forment la clientèle solide du Café Brebis où les complexes sont peu apparents car ils dominent les spiritueux. Nous sommes là dans un club de bouchons pas très neufs qui peuvent flotter sur tous les liquides. Grâce à ce léger détail, cet essai romancé et romantique n'est pas encore hors d'usage. Le Café Brebis ouvre toujours sa porte à ceux qui se nourrissent de poussières anciennes. Ces poussières, je m'aperçois que j'hésite à les remuer. Elles me paraissent dangereuses et d'elles, sans doute, naissent les virus de ces maladies écoeurantes et mystérieuses qui nous détruisent lâchement." 

Alors, anonyme lecteur, convaincu par mon choix de lecture ? pas vraiment ? ça ne te dit rien ? Pas de problème. Je le garde pour moi, mon bouquin. Je le retire de la vente. Bon livre ou bon vin, piquette ou grand cru, je remets le bouchon dessus ! Pas question que le contenu ne... s'évente.

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commentaires

Gilda Nataf 15/07/2012 07:58

Relu ce matin La clique du Café Brebis. Une vraie écriture, et fondue dans CR commentaire introductif du bouquiniste. On en redemande. Et je me demande si j'ai un jour lu un livre de P Mc O, ses
chansons oui, des films dont il a écrit le scénario, célébrissime PMcO mais voilà, il l'est tant que ... reste à le lire ! Merci au bouquiniste

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