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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 14:17

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Paris. Décembre 2012.                                                                              © Jean-Louis Crimon   

 

 

Vous n'allez pas me croire, mais la nuit dernière, j'ai rêvé de Ponge. Oui, de Ponge. De Francis Ponge. Parfaitement. L'auteur du Parti pris des Choses. L'auteur de La Seine. L'auteur du Carnet de Bois de Pins. L'auteur aussi de Proèmes. C'est une chose qui m'arrive assez souvent de rêver des absents. Des partis. Des en allés. Des disparus. Il y a trois ou quatre mois, j'ai rêvé de Ferré. De Léo. De Léo Ferré. C'était curieux. Il me parlait comme de son vivant. Je l'ai bien connu de son vivant. Phrase absurde. Comment pourrais-je l'avoir connu autrement que de son vivant ? Comment nous serions-nous croisés autrement que de son vivant ? Donc, il me disait "Petit, tu vois..." Il m'appelait toujours "Petit", même si, en fait, on devait avoir à peu près la même taille. Dans mon rêve, il semblait plus jeune, il n'avait pas la soixantaine comme quand je le rencontrai pour la première fois. Aujourd'hui, d'ailleurs, j'ai l'âge qu'il devait avoir au moment de notre première rencontre. Dans mon rêve, Léo me disait : Tu sais, petit, j'ai appris que tu étais devenu bouquiniste, tiens j'ai préparé ça pour toi, ce sont de vieux livres que j'ai lu et relu, ils viennent d'ailleurs presque tous des quais, j'aimais m'y promener dans mes premières années parisiennes, allez, prends-les, ils sont pour toi, tu les vendras en pensant à moi. C'était vraiment étrange comme situation. On était là, tous les deux, dans un petit appartement mansardé. On parlait comme on parle sous les toits. On buvait du café. Léo fumait. Je me disais que ce n'était pas possible. Dans mes rêves, souvent, je suis capable de m'extraire de la scène, et de dire au rêve qu'il est absurde. Que ça n'a pas de sens. 

Le lendemain de la nuit du rêve de Léo Ferré, il y avait, devant ma porte, une pile de vieux bouquins qui n'y étaient pas la veille. Mon nom et mon prénom griffonnés à la hâte sur un bout de papier glissé sous la ficelle qui tenait l'ensemble. La concierge de l'immeuble, sans doute...

 

Tout ça pour dire que la nuit dernière, j'ai rêvé de Ponge. C'était étrange. Nous étions dans l'Île de Ré. Je dis nous parce que je n'étais pas seul. Il y avait Ponge. Il y avait Sollers. Il y avait Yann Moix et il y avait... moi. Nous étions quatre. Ponge nous parlait de son travail d'approche de L'huître. De son cheminement vers L'huître. De sa manière de construire son texte sur L'huître. Ponge me semblait assez préoccupé, absorbé, obsédé par son idée. Cette façon de vouloir absolument épouser le point de vue de la chose. Radicalité extrême. Ecrivain qui refuse l'écrit vain. Très obsessionnel. Très touchant aussi. Une telle intransigeance. Une démarche aussi radicale. Attachant, vraiment. Inquiétant aussi. Le type même de l'obsédé... de l'obsédé textuel ! Les rêves sont parfois idiots. Pas complétement stupides. Mais pour le moins bizarres. Leur logique en tout cas opère des contextes curieux. Dans ce rêve-là, je prenais la voix de Devos. J'expliquais à Ponge et à mes deux autres compagnons de table : les huîtres, il ne faudrait plus les souhaiter par six, ou par neuf, ou par douze. Ce serait mieux de les gourmander par quatre. Pourquoi donc ? s'indigna Sollers. Ménageant le suspens, je regardais Ponge qui semblait à la fois intrigué et amusé, et j'expliquais : d'abord quatre, autrement dit une fois quatre, ensuite à nouveau quatre... A ce moment-là, Sollers anticipe et déclare, convaincu : et une troisième fois quatre, et nous serons à... douze ! les huîtres se consomment par douze !

- Erreur, mon cher Philippe, je m'arrête à deux fois quatre !

- Pourquoi donc, jeune homme, cette idée saugrenue ?

- Fort simple, mon cher Philippe, arithmétique tout entière dédiée à celle qui nous unit, nous réunit et nous ravit...

- Mais encore...

- Parce que deux fois quatre font... huître !

Ponge éclate d'un rire tonitruant. Yann Moix ne se fait pas prier. Sollers fait mine de bouder un peu, et finalement s'abandonne de bon coeur à la rigolade.

Mais choisir le parti d'en rire, me disais-je, dans mon rêve, n'est pas suffisant. L'humour est une façon de fuir. De contourner. De s'échapper. Un instant de détente dans l'âpreté du travail d'analyse et de réflexion. Je sortis de mon rêve à cet endroit précis. Ce moment où j'allais presque devenir intelligent. C'est souvent comme ça dans mes rêves, je me réveille toujours au mauvais moment.

 

En fait, j'avais bien deviné dans l'espace/temps du rêve, la raison même du rêve. Mais pour ne pas précipiter le réveil, je m'étais interdit, sciemmment, de mener trop loin l'explication de la raison du rêve. Sciemment, si on peut sciemment régler ces pensées nocturnes qui nous viennent inconsciemment.    

Chaque premier dimanche du mois, désormais, je ne manque pour rien au monde le séminaire littéraire de Yann Moix. La chose -si je puis dire- se tient au 22 rue Guillaume Apollinaire, au cinéma Saint-Germain. L'heure n'est pas trop matinale. 11 heures. C'est à deux pas de la station de métro Saint-Germain-des-Prés. L'entrée est libre et gratuite. Hier, dimanche 2 décembre, juste avant onze heures, je traverse donc la rue Guillaume Apollinaire. Fabuleux, non, de prendre la rue Apollinaire, pour entrer chez Ponge.

Comme à chaque fois, Yann Moix fait une entrée sportive. Rapide coup d'oeil à la salle. Clin d'oeil à l'absence de l'invité de la dernière fois : Sollers ne sera pas là pour me contredire. Un silence et puis, un rien faux désabusé Bon, vous n'êtes pas très nombreux. Nouveau silence, puis : Mais Ponge faisait encore moins de monde que moi ! Humour brillamment acerbe. Oui, brillamment acerbe.  Moixien. J'aime bien.

Très vite, Yann Moix entre dans le vif du sujet. Au coeur des Choses. On ose à peine penser tout bas "et si les Choses pouvaient parler, elles nous en diraient, sans doute, les Choses, des choses..." Trop tôt pour ce genre de question. On friserait le carton rouge. Le hors-sujet. Le hors-jeu. Ou le hors-je. On ne perturbe pas le conférencier dans sa phase d'échauffement. Un esprit très vite en jambes, ce matin. Le Moix, c'est une belle mécanique. Un bel intellect, ça fuse, ça foisonne, ça moissonne. La pensée se fait vive, incisive, ça capte, ça capture et ça captive. Son attention. Son auditoire. Vrai feu d'artifice. Sans artifices. Gerbes de fulgurences discrètes, mais d'une efficacité rare.

Comment les choses se passent quand on fait le choix du Parti pris des Choses ? La texture du mot est l'ennemi de la chose. Quand un mot arrive, la chose s'en va. Elle se dérobe. Le désir du mot de (se) coller à la chose. Le désir de la chose de se coller au mot. Le mot et la chose vont s'épouser pour mettre au monde l'huître. L'huître qu'on a mise au monde, on lui redonne la parole. Si les choses pouvaient  parler... On y est. Mieux : on est déjà au-delà. Ce n'est plus : Si l'huître pouvait parler, c'est déjà : Ecoutons l'huître

Il faut écouter la chose. Il faut se mettre du côté de la chose. Il faut entendre la chose. Il faut lui donner la parole. Problème : le mot et la chose ne sont pas de même nature. Comment faire copuler un lièvre et un porte-manteau ? Quelle audaxe, Yann Mouaxe ! Mais le conférencier ne se laisse pas distraire par les quelques sourires engendrés par cette variante inattendue du mariage de la carpe et du lapin.

Retour au texte : L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre.

Ponge commence son approche de l'huître par une comparaison avec le galet, donc par une approximation. Ponge va déduire l'huître du galet. L'appareil de mesure, c'est une chose : le galet. Il y a chez Ponge la recherche d'une universalité. Ponge s'achemine vers l'universel. Il veut atteindre l'essence de l'huître. L'être de l'huître quelle que soit l'huître. Pour Heidegger, le mot donne l'être. Pour Ponge, le chemin à parcourir du galet à l'huître, c'est déjà l'huître.

La chose doit faire un effort pour se rapprocher du mot. Le mot, beaucoup de travail pour se rapprocher de la chose.

Arrêt sur le "brillamment blanchâtre" et l'antinomie de la formulation. Adverbe valorisant avec un qualificatif dépréciatif. Moix n'hésite pas. Il taille dans le vif : Ponge frotte deux silex. Association de deux réalités antinomiques, pour dévoiler la réalité de l'huître. Brillamment et blanchâtre : Ponge a vaincu le lieu commun. Rage de Ponge de vaincre les clichés. Les mots qui décrivent la chose doivent ressembler au mot qui désigne la chose. Ponge redonne à l'huître, la possibilité de penser en tant qu' huître. Ponge est un génie parce qu'il est unique en son genre. Ponge est irremplaçable.

Moix parle de Ponge. Avec enthousiasme. Mais sans lyrisme. Un enthousiasme Pongien. Moix parle du travail du poète ou de l'écrivain. Ponge n'aimait pas le mot poète.   

Moix parle de Ponge. Du travail, de l'approche, du chemin, du sentier. De tous ces efforts qu'il faut faire pour approcher la chose et qui font partie de la chose elle-même. Car selon Yann Moix, il est là, exactement là, à cet endroit et à cet instant précis, le Parti pris des choses. Trouver le mot juste. Ponge sait qu'il n'y arrivera pas. Trouver le mot juste, c'est totalement illusoire. Ponge est une sorte de "tourneur" : il tourne autour des choses. 

De Yann Moix encore, précision précieuse, définition en creux, comme une perle cachée dans l'huître : une oeuvre littéraire n'est pas un résultat, c'est un moment du parcours. Une simple étape dans un long processus inachevé. Inachevé parce que, forcément, inachevable. En même temps, Moix n'est pas dupe et ne nous dupe pas : Ponge n'est plus là. Nous faut donc, à nous qui le lisons et qui l'étudions maintenant, faire comme si l'oeuvre qu'il nous a laissée était...définitive. Considérer comme un tout ce qui n'était qu'un moment. Que plusieurs moments. Que différentes étapes. Une oeuvre, c'est simplement ça : les différentes étapes d'un parcours d'écriture. De tentatives d'écriture. Yann Moix est un excellent pédagogue. Avec lui, je commence à comprendre la démarche de Ponge. L'huitre, brillamment blanchâtre, commence à s'ouvrir pour moi. Je veux dire : le texte de L'huitre commence à s'ouvrir. Ou mieux, beaucoup mieux, -ce qui plairait à Ponge : je commence à m'ouvrir à L'huitre. C'est ça. C'est exactement ça. Le lecteur que je suis s'ouvre à L'huitre de Ponge. L'huître qui sans Ponge, et pour moi, sans Yann Moix, serait éternellement ... fermée.

 

Dernière petite touche, qui fait mouche : Yann Moix a commencé son séminaire sur Ponge en novembre. Le premier dimanche de novembre. Simple, dorénavant, le premier dimanche de chaque mois, c'est Ponge. Enfin, c'est Moix qui parle de Ponge. Hier, c'était donc la deuxième séance. Yann Moix nous a dit qu'il comptait bien nous parler de Ponge jusqu'en juin. Novembre, décembre : deux séances. Janvier, février, mars, avril, mai, juin : six séances. Deux plus six ? Mais oui... Parfaitement : deux plus six font ... huître !

Ponge le sait déjà, je ne manquerai pour rien au monde le rendez-vous du mois prochain. Je veux dire du Moix prochain. Yann Moix nous convie à une nouvelle étude de L'huitre. Ce sera le 6 janvier. Jour de l'Epiphanie. On va peut-être tirer les rois. Je prends les paris : la fève, dans la galette, aura la forme d'une... huître.

 

Vous n'allez pas me croire, mais la nuit dernière, j'ai rêvé de Ponge...

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