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6 janvier 2019 7 06 /01 /janvier /2019 00:07
Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon
Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

Très inspiré de ses années amiénoises et de son passage au Courrier Picard, le roman de Raymond Pronier, journaliste de métier, est un vrai polar, un roman policier. Les lieux de l'action se situent plutôt sur la Côte picarde, mais le siège du journal se trouvant à Amiens, de nombreuses séquences de l'histoire se déroulent dans la capitale picarde. Les deux bistrots qui se font face, tout en haut de la rue de la République, à l'époque, Le Lucullus et Chez Froc, sont des passages obligatoires. Comme les notations sur leurs deux patrons et sur leurs deux publics, deux clientèles très différenciées et très typées. Le quartier Saint-Leu, coeur historique de la ville, est aussi très présent. La place Parmentier tout autant. Forcément, place Parmentier rime avec bateaux à cornet.  

 

Extrait des pages 50 et 51 : 

 

"J'ai rendez-vous ce soir, à minuit, dans l'arrière-salle d'un restaurant de Saint-Leu. J'ai passé la matinée à flâner dans ce quartier, le seul que j'aime dans cette ville. Jeudi est le jour du marché sur l'eau. 

 Les hortillons arrivèrent pour la première fois un matin de mai sur leurs bateaux à cornets. Les hommes portaient pantalon de velours et gilet de satin. Les femmes arboraient longue jupe plissée, chemise à manches, tablier à galons et capeline."

 

Manifestement, ici, page 51, l'auteur du roman ne nous décrit rien d'autre qu'une reconstitution moderne du marché sur l'eau d'antan. On imagine mal en effet les hortillonnes venir à quai vendre leurs légumes en jupe plissée. D'ailleurs, même dans la version "touristique" du marché sur l'eau, pas de jupe plissée pour les hortillonnes et pas davantage de pantalon de velours ou de gilet de satin pour leurs hommes, les hortillons. 

De la même façon, le pluriel à "cornets" semble superflu et surtout incongru, le bateau à cornet, comme chacun sait, n'ayant qu'un seul "cornet".  

 

Mais poursuivons notre lecture, toujours page 51 : 

 

"La coiffe de la semaine était d'un modeste tissu, celui que l'on utilise pour les grands mouchoirs à carreaux. Le dimanche et les jours de fête, la capeline devenait blanche et s'ornait de dentelles.

Cette étrange coiffure cachait le visage des femmes et descendait sur leurs épaules. Elle devait préserver leurs jeunes visages du soleil mais les protégeait surtout du regard des hommes. 

Mon grand-père habita ici pendant quelques mois après la Grande Guerre. Il aimait collectionner les cartes postales et nous passions des après-midi entiers à les regarder. Celles de ce quartier bâti sur l'eau avaient le redoutable honneur de clore chaque représentation. A neuf ans, j'avais acquis la conviction que, sur une de ces cartes, parmi toutes les femmes que l'on apercevait sous leur capeline, l'une d'elles l'avait rendu heureux au cours du printemps 19. Grand-père ne rencontra grand-mère que plusieurs années après et ces deux-là ne me donnèrent jamais l'impression d'un bonheur éclatant. 

 

J'ai passé le début de la matinée place Parmentier au bord du fleuve attendant les bateaux à cornets. Le quai est aménagé pour leur servir de débarcadère. J'ai cru voir des hortillons décharger leurs cageots de fruits et de légumes encore humides. J'ai cru voir des dizaines de longues embarcations à l'avant très relevé se presser en rangs serrés." 

 

Ici, je me demande si l'imagination de l'auteur, malgré sa longue pratique du métier de journaliste, ne l'égare pas de façon, certes romanesque, mais objectivement discutable. Je ne pense pas - je suis allé vérifier sur place - que le quai ait été spécialement aménagé pour l'accueil des bateaux des hortillons. C'est au contraire le "cornet" du bateau qui permet d'accéder au quai. C'est le bateau de l'hortillon qui s'est adapté au quai, et pas le quai qui s'est adapté au bateau. D'ailleurs, le romancier note très bien, deux lignes plus loin, "l'avant très relevé " des longues embarcations. Avant très relevé qui permet aussi et d'abord d'accéder aux aires, ces terres cultivables dans les hortillonnages. 

 

Suite de notre lecture, page 52 :

 

"Les souvenirs ont défilé, des souvenirs de carte postale, et j'ai senti l'odeur des gaz d'échappement. Depuis des décennies, les exploitants des hortillon(nage)s, ces petits jardins maraîchers cernés de canaux, ont abandonné leurs bateaux pour les camions et nombre d'entre eux préfèrent "le marché sur l'eau" de la zone industrielle à la traditionnelle place Parmentier."

 

"Saint-Leu, Saint-Leu", longtemps, je me suis promené au bord des canaux psalmodiant ce nom chargé de souvenirs, gravé dans ma mémoire depuis l'enfance. Ici, le fleuve perd de sa vigueur et se divise en d'innombrables ramifications. Des canaux construits par des habitants au fil des siècles ajoutent encore à la confusion de son cours. C'est là, Saint-Leu, quartier de bric et de broc. Venise des pauvres, Bruges des marginaux." 

 

Bien sûr, ces extraits ne sont qu'une infime partie du roman de Raymond Pronier qui ne se déroule pas dans les Hortillonnages, mais sur la côte picarde, entre Saint-Valery et Le Crotoy. Trois pages "hortillonnages" sur un roman de plus de 200 pages. Un roman policier noir, très noir, aussi noir que le Milan dont l'auteur a fait son titre, sans oublier de nous donner, en ouverture, en guise de définition, la fiche d'identité de ce Milvus migrans :

 

Milan noir, rapace diurne de la famille des falconidés, au vol puissant et à la queue fourchue. Ce migrateur apparaît en France au mois de mars et regagne l'Afrique au début de l'automne. Paresseux, lâche et vorace, le milan noir vit de rapines, se nourrit dans les dépôts d'ordures et mange les poissons victimes de la pollution. Son cri est comparable au hennissement d'un cheval. Cette espèce n'a jamais été menacée. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. 

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