Pour les sociologues, nous sommes en présence d'une nouvelle tradition urbaine. A recenser et à classer comme telle. On recueille déjà les légendes urbaines. Ces rumeurs qui courent d’un bout à l’autre de la ville. Parfois de ville en ville. Rumeurs sans fondement, comme disent les gens. Logique, la rumeur, avec fondement, perd son statut de rumeur. Fondée, la rumeur se fait information.
Sourcée, vérifiée, confirmée, la rumeur se meurt. La rumeur se meurt et se meut en info. Sauf si tout est faux.
Gros plan sur ces cadenas qui recouvrent la totalité des rambardes du Pont de l’Archevêché. Cadenas de toutes les formes. De toutes les couleurs. De tout métal. Vil ou plus ou moins précieux. Pas trop. En or, un cadenas ne passerait pas deux nuits dehors. En laiton ou en fer, ça fait bien l’affaire. La chose tient plus du symbole que de l’obole. Même si l’offrande n’est pas loin. Le lieu de culte non plus. Ici, très d’à propos, on pourrait dire : n’en jetez plus ! Car enfin, toutes ces clés de cadenas jetées dans la Seine, ça va finir par faire monter le niveau de l’eau. Rouiller les bateaux et les poissons. Bouillabaisse de sms. Initiales fatales qu’on entrecroise. Prénoms qu’on entrelace. Envie de la réécrire, moi, la belle histoire du grand amour. En couplets assassins. Version chanteur de rue très cru. Style, le grand amour, c’est cuit.
Jérôme et Jennifer
Cadenas de fer
Annick et Patrick
Cadenas plastique
Paolo et Paola
Cadenas paella
Jeanne et Jean
Cadenas d’argent
Cadenas goguette
Pour Miss’ Tinguette
Clé jetée dans la Seine,
Mortelle mise en scène
La clé dans l’eau du fleuve
Pour une passion fleuve
Pas vraiment cool,
La clé, elle coule !
Il est bien sûr possible de composer et de fredonner d’autres couplets pour la chanson d’amour, façon Leny Escudero ou Aznavour, ou bien Reggiani.
« L’amour quand on l’attache
Très vite, il se détache
Toi, la meilleure des nanas
Je t’aime sans cadenas
L’amour qu’on cadenasse
La belle est dans la nasse
La fiancée d’une heure
Déjà signe son malheur
La seule clé faite pour toi
J’la balance au dessus du toit
Non, c’est pas méchant,
C’est la clé des champs ! »
Julien, mon voisin, n’est franchement pas subjugué par mon talent de parolier. Quant à ma carrière de chanteur, il n’en croit rien. Ces histoires d’amour qu’on cadenasse, pas de quoi poétiser le bitume, ça lui donne plutôt des idées noires, enfin pas si noires, puisque lucratives. Pour lui, faut saisir la belle aubaine et la balle au bond. Son idée va faire un carton.
— Moi, j’vais vendre des cadenas !
— Moi, jamais, suis pas quincailler, ni droguiste, suis bouquiniste !
— Et alors, tu te ferais des couilles en or…
— Possible, mais c’est moche, faire fortune sur le malheur des filles.
— T’as vraiment pas d’humour, qu’est-ce que t’as contre les cadenas ?
— Le cadenas, ça ferme, ça enferme. Le livre, au contraire, ça délivre, ça libère, et liber en latin, c’est l’origine du mot livre !
— Bien sûr, t’es fier de toi ?
— Bien sûr, et je te l’avoue, y’a de quoi !
— Tu m’agaces quand tu finasses…
Chacun assis sur son morceau de parapet, pour éviter que la dispute métaphysique ne vire à l’embrouille, je propose le calumet de la paix :
— Tiens, j’ai une idée de cadeau pour toutes celles qui se font cadenasser Pont de l’Evêché. Je vais leur offrir « Le Rouge et le Noir » et « Madame Bovary, » tu peux le faire savoir…
— Tu trouves ça drôle ?
— Oui, bien sûr, le clin d’oeil littéraire, ça m’amuse et, au fond, c’est très séduisant !
Fin de l’échange. Incroyable grimace de mon voisin pour toute réponse à ma proposition. Comme d’hab’, on peut avoir du rab. Ce soir, j’en prends pas. Préfère aller m’asseoir pas loin, sur le banc. Deviser tout seul sur les traditions du temps.
© Jean-Louis Crimon