Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 18:32

DSCN0487-copie-1.JPG

Amiens. Marché de Noël. 24 Déc. 2012.                                                              © Jean-Louis Crimon

 

 

La vie est curieuse. Bien trois ans sans se voir. La dernière fois, c'était l'été. Juillet. Début juillet. On avait dû parler trois heures entières. Ecluser trois grandes bières. Refaire le monde à notre manière. On s'était dit, comme à chaque fois : A bientôt ! Puis, forcément, la vie, le boulot, les occupations, les obligations, nous avaient à nouveau éloignés. Obligations professionnelles ou familiales. Toutes ces choses qui font que les routes des bons copains se séparent, qu'elles ne se croisent plus. Pas davantage les chemins. N'ont même aucune chance de se croiser.

Hier, c'était écrit. D'autant que l'hiver avait sa gueule de printemps. Le ciel, par instant, des accents de bleu aigu. Il était dit que l'année ne devait pas prendre fin sans que l'on se retrouve. Avec lui, c'est toujours comme ça, trois ans, c'est trois jours. Le temps n'a pas prise sur la qualité de l'amitié. Juste à reprendre la conversation là où on l'a laissée. Comme si elle s'était interrompue la veille.

 

Le premier article que je lui ai consacré est paru dans Le Courrier Picard du 11 janvier 1980. La coupure de journal, il l'a longtemps gardée sur lui. Dans son portefeuille. Janvier 1980. Il avait 33 ans. C'était il y aura bientôt... 33 ans. Quand on en reparle, c'est comme si c'était hier. Aujourd'hui, il a deux fois l'âge qu'il avait. Moi aussi. Nos têtes de presque vieux sur nos épaules. Pas encore nos têtes de mort. Dans le regard, toujours, cette malice incroyable de l'enfant qui a, tout au long de sa vie, fait semblant de croire aux valeurs de l'adulte. La révolte intacte au fond du coeur. La faculté d'indignation tout autant.

Ses Lafleur ont gardé, eux aussi, ce côté rebelle. Il y a trente-trois ans, Facquier m'avait confié, très déçu de n'être pas compris : Souvent, des gens me disent que mon Lafleur n'est pas le vrai Lafleur et ils me reprochent que mes Lafleur soient tous différents. Mais tous ces Lafleur, nés de mon ciseau à bois, sont comme moi. Chaque matin toujours différent. Chaque soir, au fond, toujours le même. Mais différent quand même. L'homme change, mais l'essentiel est pareil.

Ses Cabotans, leur nom de famille au pays de Picardie, forment une vraie famille. Dans son atelier de la rue du Don, la bien nommée, Facquier perpétue la tradition picarde des tireurs de ficelles. En gilet rouge, tricorne noir sur la tête, bas rayés rouge et blanc, Lafleur poursuit, depuis plus de trois siècles, ses bruyantes disputes avec chés cadoreux, sergents de ville et autres gens d'armes. Ou manigance ses entourloupes, ses chamailles, ses agaceries, dont Sandrine, sa femme, et T'chot Blaise, son indéfectible camarade, sont les victimes préférées.

 

Quand, à la fin des années 60, à la demande d'une vieille villageoise, le petit vacher de Berteaucourt les Dames répare sa première marionnette, - sans en avoir conscience -, il ne se trouve pas seulement une place dans une société où il croyait ne pas avoir sa place, il s'invente un métier et une vie. S'inventer sa vie, aujourd'hui comme hier, le luxe suprême.

Si ces jours-ci, entre Noël et le Nouvel An, l'envie vous prend de pousser la porte de l'atelier du sculpteur sur bois, vous êtes sûrs de ne pas entrer au royaume sinistre des cadeaux manufacturés. Ces cadeaux fabriqués à la chaîne. Chez Facquier, chaque marionnette a une âme. Une âme singulière. Sa propre personnalité. Son identité. Une "âme semblable à notre âme..."

Une marionnette en cadeau, c'est beaucoup plus qu'un cabotin de bois et de tissu, c'est du rêve et du rire, et de la tendresse aussi, comme une preuve d'amour ou d'amitié. Pour la vie entière.

 

© Jean-Louis Crimon

Partager cet article
Repost0

commentaires

P
Parfait pour un type comme moi qui "connait", bien que n'étant pas de souche amiénoise. Pour les autres : private joke ?

Présentation

  • : Le blog de crimonjournaldubouquiniste
  • : Journal d'un bouquiniste curieux de tout, spécialiste en rien, rêveur éternel et cracheur de mots, à la manière des cracheurs de feu !
  • Contact

Recherche

Liens