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7 août 2025 4 07 /08 /août /2025 07:07
Samara célèbre Samonios. 28 Oct. 2017. © Jean-Louis Crimon

Samara célèbre Samonios. 28 Oct. 2017. © Jean-Louis Crimon

                                                          CELTITUDE

 

Pas le moindre clou doré pour ponctuer l’immensité noire de cette toile de ciel à la Soulages. Je ne saurai jamais pourquoi je me suis engagé sur cette petite route de campagne déserte, plutôt que de sacrifier au rituel du péage de l’autoroute. Retour rectiligne assuré en moins de vingt minutes. Je me sentais guilleret et je sifflotais dans l’habitacle un air joyeux de lutins en goguette. La soirée Halloween était toute proche et les enfants devaient trépigner d’impatience, pressés d’aller frapper aux volets clos des maisons du village. Avec déjà sous la langue les saveurs sucrées poivrées des friandises à gourmander. Halloween, fête celtique venue d’Irlande, tellement plus drôle que nos sapins qu’on enguirlande.

Très tôt dans l’enfance, j’ai eu le goût du son et du sens. Le culte de la racine du mot. Sans être forcément fier de mes connaissances, j’avais le sentiment que ça donnait une dimension particulière à l’existence. Nous étions peu nombreux à savoir que le mot Semaine nous vient du latin septimana qui signifie, tellement joli groupe de sept matins. Moi, ça me plaisait de savoir ça.

Enfant, on m’avait dit que la suite des jours de la semaine, leur succession, c’était une façon de vénérer, l’un après l’autre, les dieux romains. Mars, Jupiter, Vénus... Les sept noms des sept jours ont ensuite été associés aux sept astres que pouvaient observer les humains de ce temps-là. Si on observe de près comment les mots sont fabriqués, la syllabe di, présente dans chaque jour de la semaine, nous vient du latin Dies qui signifie jour. Lundi, Lunae Dies, jour de la Lune. Mardi, Martis Dies, jour de Mars. Mercredi, Mercurii Dies, jour de Mercure. Jeudi, Jovis Dies, jour de Jupiter. Vendredi, Venris Dies, jour de Vénus. Samedi, Sabbati Dies, jour de sabbat, quitte le monde des astres pour l’origine hébraïque de la semaine. En anglais, Saturday, jour de Saturne, reste fidèle aux principes de dénomination des cinq premiers jours de la semaine. Jour de la Lune, jour de Mars, jour de Mercure, jour de Jupiter, jour de Vénus, ça a de l’allure. Dies Dominica, jour du Seigneur, pour Dimanche, c’est la revanche des Chrétiens sur le calendrier païen. Avant, le Dimanche, au sommet de la semaine, était logiquement le jour du Soleil. D’ailleurs, les Anglais et les anglophones, là encore, sont restés fidèles au principe du premier semainier : le dimanche, pour eux, c’est toujours Sunday.

J’aurais dû lever le pied pour aborder cette succession de virages que je connais parfaitement, mais j’étais déjà en pensée à la maison avec femme et enfants tellement joyeux. L’embardée fut spectaculaire, la voiture effleurant à peine l’écorce de l’arbre centenaire, avant de terminer sa course dans le fossé. Les étoiles que je désespérais l’instant d’avant de voir égayer une nuit trop noire, se mirent à pleuvoir dans ma tête, pluie d’étoiles filantes pour ma cervelle chancelante. L’infirmière à mon chevet, – sans doute à cause d’Halloween –, porte une tenue en peau et des sandales de cuir à semelle de bois, elle parle une langue bizarre que je n’arrive pas à bien saisir. Des sonorités latines avec des mots germains. Beaucoup de gestes des mains pour se faire bien comprendre. Une voix étrange, mais belle, cristalline, séduisante. Vous êtes chanceux, Vous arrivez juste pour Samonios. Nous avons quatre grandes fêtes... Elle dessine quatre avec les quatre doigts de sa main gauche, pouce caché.

Elle reprend : Samonios est la plus importante de toutes nos fêtes. Celle qui marque la fin des conquêtes et des travaux. Juste avant la venue de la saison sombre.

Maintenant, je comprends sa langue ou c’est elle qui maîtrise la mienne. Elle m’aide à me mettre debout et me prend par le bras pour m’aider à marcher. Elle me fait faire le tour du propriétaire. Ça s’agite, ça s’affaire et ça court partout. En fait, c’est un grand rassemblement d’enfants, de femmes et d’hommes de tous âges. Des centaines. Des milliers peut-être. C’est Woodstock en hiver. Quelques beaux vieillards observent de jeunes forgerons fignoler leur besogne. Des épées neuves tout justes forgées sont trempées dans d’immenses bacs d’eau froide, dès leur sortie du feu. D’autres outils sont aussi fabriqués de cette façon, des faucilles, des marteaux, des bêches et, pour la saison des foins, des faux. Je ne me prive pas du jeu de mots : les Celtes font des faux pour de vrai.

On s’est assis dans l’herbe sèche du talus. En haut sur la colline, une farandole géante serpente autour d’un feu immense. En contrebas, les torches dessinent des arabesques multicolores. On ne voit pas qui les porte ou les supporte, c’est comme si les torches enflammées se déplaçaient toutes seules. J’aimerais connaître le nom du Vulcain Celte. Le forgeron suprême. Il entre dans l’antre du feu sacré, allume des torches par centaines qu’il distribue sans relâche. Sisyphe aux enfers, dieu vivant de la forge première. Les druides assurent le relais. Ils veillent au respect de la dimension sacrée de la cérémonie.

J’ai mal partout, mais après de savantes pressions à la fois fermes et douces, le diagnostic est sans appel : aucune fracture. La seule fracture que la jeune femme me concède est temporelle.

J’ai beau lui dire que je ne comprends pas. Je vais t’expliquer où tu es tombé, bel homme étranger, me chuchote- t-elle à l’oreille pour que personne d’autre que moi ne l’entende.

Tu te trouves dans un espace-temps qui n’est plus le tien. Tu dois abandonner toutes tes idées et la façon de raisonner de ton univers. Laisse-toi guider par nos chants et nos danses. D’abord, entre dans la danse !

Je ne sais si d’autres humains ont déjà vécu cette étrange sensation d’avoir le sentiment d’être dans un rêve, et en même temps, dans le rêve, le pressentiment de se dire que c’est réel, que ce n’est pas un rêve. Un rien malicieuse, mon hôtesse s’empresse d’être aussi pédagogue :

— Samonios n’appartient pas à l'année qui se termine et pas à l'année qui commence. C'est un moment en dehors du temps, qui permet aux vivants de rencontrer les défunts et aux défunts de passer dans le monde des vivants, pour y retrouver les lieux et les personnes qui leur étaient chers. De leur vivant.

C’est fascinant de s’entendre décrire une réalité dont on a souvent rêvé. Une vie qui serait le summum de la vie. Non pas son aboutissement, plutôt sa parenthèse. Une parenthèse sublime. Sublime et sublimée. Une fraction de seconde hors du temps, ou une heure, ou une journée, ou une nuit, comme une éternité octroyée aux mortels. Histoire de leur dire que la vie n’est pas aussi simple qu’ils ont pu le croire ou qu’ils l’ont cru. Pas aussi linéaire que l’affirment les bréviaires.

Devant mes yeux éberlués et ma sidération d’incrédule, la jeune femme secoue sa longue tresse blonde d’un double hochement de tête et reprend son explication :

Comme toutes les grandes fêtes celtiques, Samonios compte trois jours de solennités. Le premier jour est consacré à la mémoire des héros, le deuxième jour à la mémoire de tous les défunts, et le troisième et dernier jour est livré aux réjouissances populaires et familiales, faites de réunions, de banquets, de festins de toutes sortes qui peuvent se prolonger pendant toute une semaine, si on le souhaite.

Je réalise ce que ma passion pour les monnaies gauloises pouvait avoir de prémonitoire. Pour ma belle d’un soir, j’égrène dans notre course les noms des peuplades rassemblées : Carnutes, Bituriges, Suessiones, Rèmes, Ambianis, Baiocasses, Séquanes, Atrébates... Elle n’en revient pas, ralentit le pas, et rit à gorge déployée, se moquant de mon accent déplorable. Tout en bénissant la faille temporelle qui vient de permettre notre rencontre. Derrière une haie de houx, elle m’a relooké en un rien de temps, trouvant des sapes celtes à une taille qui n’a rien de svelte. Une tunique, un pantalon bouffant, une cape et une fibule pour maintenir bien close la cape, dans le vent qui bourrasque sur le haut de la colline.

Des centaines de tonneaux de bois cerclés de fer délivrent à volonté un vin qui vous tourne la tête et qui n’a rien d’une affreuse piquette. On boit aussi la Cervoise, ce vin d’orge doux à la gorge, comme une bière nouvelle. Le Maître des forges en raffole quand il quitte sa forge. La veille de la nuit de Samonios, c’est le rituel de la renaissance du feu. Les propriétaires des maisons ont éteint chez eux le feu dans l'âtre avant de se rassembler à la nuit tombante sur la place où les druides allument le nouveau feu sacré, en frottant quelques bois secs du chêne sacré. Ils allument ensuite de grands feux de joie sur les collines environnantes pour éloigner les esprits malfaisants. Chaque maître de maison repartira avec quelques braises tirées du nouveau feu sacré pour rallumer un nouveau feu dans l'âtre de sa maison qui durera jusqu'à la prochaine fête de Samonios et protégera ainsi le foyer tout au long de l’année.

Ma belle Celte aux douces celtitudes se fait de plus en plus désirable, mais je sens bien qu’il me faut éviter toute gauloiserie. Elle poursuit en parfait guide assermenté :

La nuit du 31 octobre, les fêtes commencent à la tombée de la nuit, le monde des morts, des fées et des sorcières entre en contact avec le monde des vivants. Les âmes des défunts reviennent errer autour des maisons des vivants et c'est pourquoi on laisse la porte entrouverte et une place à table. On a pris soin de disposer des lanternes sur les chemins pour les guider.

Elle me semble de plus en plus belle, la finesse de son corps en parfaite harmonie avec la finesse de son esprit. Je bois son regard et ses paroles.

— Les récoltes bien à l’abri dans les granges, les animaux à l’étable, les premiers froids peuvent bien arriver, nous ne craignons rien puisque Samonios nous invite à fêter le passage à la nouvelle année. Pour notre plus grand bonheur, le Dieu de la mort autorise les défunts à vivre auprès des vivants pendant plusieurs heures.

Elle comprend que ce qu’elle vient de me dire me laisse songeur. Que son réel à elle prend le pas sur ma réalité à moi.

Surtout, ne manque pas la faille temporelle de la troisième nuit, sinon, tu ne pourras jamais retrouver ton siècle et ta vie d’avant.

Épée en bandoulière, ma belle guerrière un peu sorcière, m’accompagne jusqu’à l’endroit précis de la haie de houx, la divine frontière, là où elle m’avait fait abandonner mon cuir, mon jean et mes boots. Elle tourne pudiquement la tête quand je me défais de ma tenue Celte pour revêtir mes habits cuir et textile de citadin des années 2000.

Ne sois pas inquiet pour ton retour chez les tiens. Trois nuits ici, c’est seulement trois heures ailleurs. Tu auras simplement un peu de retard pour retrouver ta famille.

Elle m’a pris dans ses bras et serré très fort contre sa poitrine, m’a demandé de fermer les yeux, et de compter jusqu’à trois. Trois comme les trois nuits que nous venions de vivre ensemble. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais près du parking où m’attendait ma voiture qui avait été sortie du fossé. L’avant même pas cabossé. Mon accident était moins grave que je ne l’avais pensé.

Le regard tendre que ma femme a posé sur moi quand j’ai poussé la porte d’entrée de notre maison, les cris de joie des enfants, m’ont fait atterrir en un instant dans ma vie d’avant. À peine eu le temps de déposer, près de la cheminée, la preuve de ma dernière nuit celte, cadeau d’un druide qui m’aimait bien, dans un petit coffret d’argent, quelques braises du nouveau feu sacré. Pour permettre au mortel de rallumer un nouveau feu dans l'âtre de sa maison. Feu sacré chargé d’assurer la protection du foyer chaque jour de l’année.

Où as-tu trouvé ça ? C’est drôlement beau...

— Oui, c’est un très beau cadeau, mais je raconterai plus tard...

En moi-même, en silence, paupières closes, je me repasse les séquences de l’invraisemblance. Une longue fille blonde lève le pouce au bord de la route, une liane chancelante dans la lumière floue des phares, comme si elle faisait du stop en pleine nuit, je trouve que ce n’est pas très raisonnable, je freine, mais à cause des paquets de boue laissés sur le bas-côté par les roues des camions des betteraviers, la voiture fait une embardée, frôle l’écorce de l’arbre et se couche dans le fossé. J’ouvre les yeux, la fille s’est évaporée. Une fille étrange qui fumait des cigarettes d’un autre temps. Des Gauloises peut-être.

Jean-Louis Crimon

 

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