Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
5 août 2023 6 05 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

Sur le banc parfois, à l'ombre des platanes, quand la poussière et les pollens du soir laissent un peu de répit, sous forme de conversation impromptue, s'improvise une inattendue leçon de littérature. Souvent de la même façon. Au départ, une cliente hésitante. Un bouquiniste avenant. Ou compréhensif. Un bouquiniste qui a du temps. Ou qui veut bien prendre un peu de temps. Prendre du temps n'est jamais perdre du temps.

- N'achetez pas sur un coup de tête, ou sans vraiment savoir, madame, ...

- Je voudrais Les Fleurs du Mal, le texte, les poésies, les poèmes, bien sûr, mais aussi, un petit manuel en parallèle, un petit livre d'explication ou d'analyse...

- Pour le texte, c'est comme si c'était déjà fait, madame... Cette belle édition des années cinquante, mille neuf cent cinquante, est très agréablement illustrée. Je vous la laisse à trente euros...

La dame a, comme on dit, un certain âge. Un âge certain. Mais un beau regard d'enfant. Une enfant d'un autre siècle. Lire Baudelaire, lire vraiment Baudelaire, pour elle, est une décision récente. Les souvenirs du Lycée semblent si loin.

- Baudelaire, oui, toutes mes amies en parlent en ce moment, alors...

- Savez-vous, madame, que le titre définitif a vu le jour au café Lamblin, pas si loin d'ici. Au cours d'une conversation entre Charles Baudelaire et Hippolyte Babou, ami du poète et journaliste de son métier. Le titre a vraiment été "soufflé" ou "donné" à Charles par Hippolyte. C'est d'abord le titre de dix-huit poèmes publiés dans la Revue des deux-mondes du 1er juin 1855.

- Mais quel titre curieux, monsieur, n'est-ce pas ? Comme si des fleurs pouvaient naître du Mal...

- "Fleurs du Mal" . Beau paradoxe, sans aucun doute, madame. Pour Baudelaire, la mission du poète, c'est vraiment de faire naître la beauté de là où on ne l'atttend pas. De la souffrance. De la douleur. Du malheur. Ou du péché. Le Mal, pour lui, c'est à la fois le mal qui fait mal et le mal qui est mal. Qui est le contraire du bien. 

- Vous pensez vraiment que du "beau" peut naître... du "mal" ?

- Baudelaire en est la plus belle preuve, madame... et c'est un bien pour un mal...

- Comment ça ?

- Cette idée, Charles Baudelaire, élégant et pertinent critique d'art, l'avait déjà plus ou moins élaborée. Conscientisée. En 1855, à propos d'une exposition de peinture, dans le cadre l'Exposition universelle, il donnait cette première approche :  "Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement, bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizzarerie, de bizzarerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau."  Plutôt bien dit, non ? Très moderne, ce Charles Baudelaire.

- Vous en savez des choses, monsieur...

- Si peu, madame... Ce que je sais, je l'ai lu... ou on me l'a expliqué... Tenez, en fait, j'ai peut-être le petit guide précieux que vous souhaitez pour ponctuer votre lecture des "Fleurs du Mal.".. Ce petit Profil. Ouvrage déjà ancien. Janvier 1992. Il a 20 ans, mais c'est très bien documenté. Bien écrit. Littérature Hatier. La première édition date de septembre 1987. 25 ans. Un quart de siècle. Comme on dit : ça n'a pas pris une ride. C'est une analyse critique signée Georges Bonneville, Agrégé des Lettres. Je vous en fait cadeau.

- Parfait, monsieur le bouquiniste ! Je vous trouve bien aimable...

- Je vous en prie, madame...

- Mais en fait, avec ses "Fleurs du Mal", il cherche quoi, au juste, ce Baudelaire ?

- Il veut, madame, en finir avec la culture classique et ses vieilles valeurs. La décence. La mesure. Le bon goût. Baudelaire se veut le poète qui dérange, qui bouscule, qui étonne ou qui choque. Il se veut rebelle et ses Fleurs du Mal n'en sont que plus belles. Notez, le Parquet de l'époque ne lui fera pas de cadeaux. Pour "délit d'offense à la morale publique et aux bonnes moeurs", on ordonnera la saisie des 1300 exemplaires de la première édition de juin 1857. En prime, si l'on peut dire : 300 francs d'amende pour Baudelaire et 100 francs d'amende pour son éditeur Poulet-Malassis. Ordre fut par ailleurs donné de supprimer six poèmes : Les bijoux, Le Léthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées (le premier poème seulement) et Les métamorphoses du vampire

- Quelle science, monsieur ! vous devez bien l'aimer ce Baudelaire...

- Oui, madame, comme un frère, un grand frère, madame... madame ?

- Madame Aupick, monsieur le bouquiniste !

- Madame Aupick ! ! ?

- Oui, madame Aupick, mère de Charles Baudelaire... ça m'amuse de venir parfois sur le quai de la Tournelle, voir si ce fils que j'ai si peu compris et si mal jugé, est toujours connu et aimé par ce petit monde des lettres. Ce monde pour lequel il aurait damné son âme ...

- Au revoir, madame...

- Merci pour le Profil d'une oeuvre, monsieur. Je m'y penche dès ce soir... Je veux tout comprendre et tout savoir de l'oeuvre de mon fils...

 

La vieille Aupick s'en est allée comme ça, tout simplement. Une édition des années cinquante des "Fleurs du Mal" et le "Profil d'une oeuvre" dans son cabas. Moi, je n'en reviens toujours pas.

 

 

© Jean-Louis Crimon

A propos du "Beau de l'air" et des "Fleurs du Mal ". ( 27 Mai 2012 ).

Partager cet article
Repost0
4 août 2023 5 04 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tounelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon 

Paris. Quai de la Tounelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon 

Elles sont arrivées sans crier gare. Se sont scotchées devant mes vieux journaux. Mes vieux journaux étendus avec des pinces à linge sur un fil, dans le haut de mes boîtes, sous les auvents. Un  fil à linge où sèche la presse du temps passé. "Pélerin" des années 30, "Journal du Dimanche" de l'année 1863, exemplaires du "Voleur" des années 80. 1880. Elles semblaient fascinées. Je les ai laissées de longues minutes savourer leur passion. Puis, n'y pouvant plus, j'ai risqué une question: pourquoi cet intérêt manifeste ? La première a dit : "Je suis étudiante  à la Sorbonne. En Lettres Médias Com' . J'aimerais un jour être journaliste. Voir, en vrai, ces vieux journaux, dont on nous parle en cours, c'est fascinant."

La seconde a ajouté: "Moi, non, je n'envisage pas ce métier. Je veux être kiné, mais j'adore l'odeur et la texture du vieux papier. Elle fait mine de respirer l'odeur avec le nez. Touche un livre imaginaire avec le bout des doigts. Puis ajoute: "Chez mes parents, quand j'ouvrais un livre ancien, c'était d'abord pour le sentir, le respirer, avant de le lire."

 

Filles merveilleuses, toutes deux originaires de Charleville. La ville de Jean-Arthur. Forcément, on a parlé de Rimbaud. De sa maison. Sa maison devenue Musée. De sa tombe, au cimetière. De ce célèbre "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans" et de ce poème où Arthur raille les notaires ou les banquiers. C'était drôle. Les deux amies riaient à gorge déployée. Puis vint l'aveu. En forme d'incroyable regret : "Nous, au Collège ou au Lycée, ce n'est pas Rimbaud que les profs nous faisaient étudier, c'est Baudelaire."

Les Fleurs du Mal, c'est vrai, ce n'est pas mal non plus, mais passer à côté de la maison de la famille Rimbe et d'une balade dans cette Charleville où ont dû déambuler, certains soirs de désespoir, Jean-Arthur et sa gloire future, c'est dommage. C'est à pied que parfois se redécouvre la littérature.

Mettre ses pas dans les pas de celui qui un jour a écrit La Lettre du Voyant, moi, je ne m'en priverai pas.

 

© Jean-Louis Crimon 

Nous, à Charleville, on étudiait Baudelaire. (3 Juillet 2011).

 

E

Merci à vous d'avoir partagé ce moment avec nous. Après avoir cherché dans mes affaires, j'ai retrouvé le poème dans lequel il parle des "gros bureaux bouffis", il s'agit du poème "A la musique..." , mon préféré je crois.. J'ai également après avoir fouillé dans mes pensées, retrouvé la citation sur Charleville, en réalité il s'agit d'un extrait d'une lettre qu'il avait adressé à Georges Izambard: "Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai plus d'illusions."
Le poème, tout comme l'extrait de la lettre, malgré les années passées, sont plus que jamais encore d'actualité. Malheureusement.

Encore merci pour cette belle rencontre et pour cet article.
Partager cet article
Repost0
3 août 2023 4 03 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de La Tournelle. Un bien brave homme. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon 

Paris. Quai de La Tournelle. Un bien brave homme. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon 

 

Il est arrivé peu après seize heures. Poussant son déambulateur. Il m'a dit : vous ne pouvez pas me reconnaitre. J'ai souri, me suis demandé ce que ça voulait dire et, tout de suite, j'ai reconnu le regard de l'homme avec qui j'avais, il y a tout juste un an, passé deux bonnes heures, sur le banc, en face de mes boîtes. Le regard était le même. Un rien de tristesse au fond de ses yeux gris. Mais l'homme avait considérablement maigri. Facile vingt kilos de moins.

- Je sais qui vous êtes. Vous m'avez acheté "Oublie pas 36". Sur votre insistance, je vous l'ai cédé à 5 euros, un prix d'ami. Je sais que nous avions eu une belle discussion. Vous m'aviez raconté votre vie, vos passions. 

- Bonne mémoire, monsieur. Je puis même vous dire que c'était précisément le samedi 16 avril 2011, vers 16 heures 16. Je l'ai noté dans mon aide-mémoire. Nous sommes le 6 avril 2012. Pratiquement un an, jour pour jour. Heureux de vous retrouver ici. C'était l'objectif de ma journée. Parce que vous savez, comme j'aime à dire : "je reviens de l'au-delà".

En ce Vendredi Saint des Catholiques, le chemin de croix semblait plutôt se dessiner pour les bouquinistes. Chemin de croix, passe encore. Mais que quelqu'un vienne me parler de "l'au-delà", je ne m'y attendais pas. Peu de passants. Sinon pour Notre-Dame ou Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Passants pressés, comme si l'appel de Dieu les pousse et les presse, tant il est pressant. Passants peu intéressés par les lectures païennes. Pas davantage par une vie de Saint. Mon Jean-Paul II, en Librio, 2 euros, leur a tendu les bras en vain. Ce soir, il dort encore dans mes boîtes, à côté d'une bio de Karl Marx, tout près de Chateaubriand.

Comme le milieu de l'après-midi s'annonçait plutôt calme, le vieux monsieur et moi, nous sommes allés reprendre place sur le banc. Ce banc où est toujours gravée cette incroyable incitation, slogan sans doute du mouvement du droit à la paresse : "Ne travaillez jamais".

Une fois bien assis, côte à côte, l'homme me déclara : il ne faut pas m'interrompre. Ce que j'ai à vous raconter est incroyable. Mais c'est ce qui m'est arrivé. Vous allez comprendre pourquoi je suis aussi heureux de vous revoir ici. On m'avait dit que vous étiez parti enseigner le français en Chine. J'avais peur que vous ne reveniez jamais. Peur de ne jamais pouvoir vous dire mon histoire. Faut vraiment que je vous raconte ce qui m'est arrivé.

D'un signe de tête, j'acquiescai. L'homme commença son récit. Je restitue du mieux que je peux. Tellement c'était dense. Dans une langue choisie. Châtiée. Chatoyante souvent. Chatouilleuse parfois.

 

"Le malheur a voulu qu'une avalanche de malheurs me tombe dessus. Des malheurs qui débouchent finalement aujourd'hui sur un bonheur relatif. J'étais allé consulter à la Salpêtrière parce que j'avais une opération de la hanche en prévision. Là bas, il y a eu des complications. Ils sont intervenus sur une artère fémorale qui était bouchée. Il y a eu un gros problème. Risque de gangrène. Ils voulaient me couper la jambe. J'ai dit "Non, vous ne me couperez pas la jambe !" J'ai tenu bon. Ils ont craint le pire. Finalement, ils ont réussi à me sauver la jambe. Mais ce n'était qu'un avant-goût des malheurs qui m'attendaient. C'était sans compter sur l'attaque cérébrale. L' A V C. 

Dans la soirée du 14 juin, vers 23 heures 30, je m'installe devant la télé, avec l'idée de la regarder une petit quart d'heure, avant d'aller me coucher. J'ai été foudroyé, je dis bien "foudroyé" par une attaque cérébrale. Mais je ne m'en suis pas rendu compte, bien sûr. Un moment après -combien de temps ? je ne sais pas vraiment- un moment après, donc, je n'étais plus qu'un mort vivant. Toutes mes forces physiques avaient disparu. Incapable de me lever de mon fauteuil. Comme paralysé. Seuls mes yeux marchaient. Après plusieurs tentatives, je décide de me laisser glisser par terre, pour tenter de rejoindre l'emplacement du téléphone. Je me sentais totalement anéanti. J'étais vraiment un mort vivant. En plus, tout seul dans cet appartement. Personne qui pouvait me rendre visite.

Je me suis donc décidé à ramper vers le téléphone. Vous n'allez pas me croire : j'ai mis deux jours, j'ai rampé pendant deux jours pour atteindre le guéridon du téléphone. Deux jours pour parcourir à peine deux mètres. C'est incroyable mais c'est comme ça. Bouger un corps comme paralysé, ce n'est pas rien. Enfin, j'aborde, j'accoste. J'arrive au guéridon. Pas de quoi se dérider. Tout ça n'est pas très gai."

 

A cet instant précis de son récit, j'ai failli l'interrompre stupidement, l'imaginant réécrivant, sans le savoir, et sans doute sans l'avoir lu, Kafka et sa Métamorphose. J'ai bien fait, je crois, de n'en rien faire. Il ne s'est aperçu de rien. N'a pas souffert de l'absence de mon récit de l'homme métamorphosé en insecte et a poursuivi le sien. Son récit à lui. Le récit de sa vie. D'un moment de sa vie.

 

"Dans un sursaut surhumain, je réussis à faire tomber le téléphone qui se trouve sur un guéridon. Je m'en saisis et là, j'ai pu composer le numéro des pompiers et de la police. Je leur ai murmué "venez tout de suite". Une demi-heure après, ils étaient là et frappaient à ma porte. Ils me disaient : "ouvrez". Je leur répondais : j'aimerais bien, mais je ne peux pas bouger. Ils ont mis la grande échelle et ils ont cassé les fenêtres à coups de haches. Ils m'ont sauvé la vie. Après tout s'est enchaîné. Ce serait trop long à vous raconter. Deux mois d'hôpital, Rotschild et Croix Saint-Simon. Pour tout réapprendre. Réapprendre à parler. A bouger. A sourire. Réapprendre à vivre. Reprendre confiance. Beaucoup de souffrances. Beaucoup de doutes. Progressivement, tout est rentré dans l'ordre.

Pour mon opération de la hanche, ils n'étaient pas très chauds, les médicaux. A 84 ans et demi, ils trouvaient que les risques étaient supérieurs aux éventuels profits. J'ai persisté dans mon idée. Je leur ai signé les documents adéquats pour la décharge. Au cas où ... L'opération a eu lieu le 14 février dernier et regardez, plus de douleurs. Plus aucune douleur. Les douleurs ont cessé depuis la mi-mars. Avant, c'était un calvaire indescriptible. Insupportable.

Voilà, monsieur, je considère que j'ai rempli l'ordre du jour que je m'étais donné. Venir sur le quai de la Tournelle pour vous rencontrer. J'en ressens une réelle satisfaction. J'avais envie de vous revoir et je vous ai revu. Au fait, je dois vous dire, votre roman, je l'ai lu et relu. Il m'a beaucoup plu. Enormément plu. J'ai d'ailleurs écrit, pour vous, quelques lignes de critique et j'y ai ajouté des commentaires. Plus personnels. Je vous apporte ça la prochaine fois. Maintenant que je sais que vous êtes rentré, je vais revenir vous voir. J'ai encore beaucoup de choses à vous dire. Vous parler, vous savez, c'est important pour moi. Vous parler, ça me maintient en vie."

 

Voilà, c'est le plus incroyable monologue qu'il m'a été donné d'entendre en deux années de quai. Pourtant des gens qui aiment parler, des gens qui se racontent, des gens qui se confient, on en rencontre à volonté sur le quai. Mais un humain comme ça, avec un tel tempérament,  un homme de cette nature, c'est plutôt rare.

Sa dernière phrase dite, l'homme se releva. Sans trop de difficultés. Refusa prestement mon aide. Empoigna son déambulateur. Me salua d'un geste de la main. Avant de repartir reprendre son premier bus, vers Saint-Michel. En ce Vendredi Saint, jour de la crucifixion, l'homme avait tenu à me faire part de sa résurrection. Je trouvais le message touchant. J'en fus touché. Ce soir, je me demande s'il est bien rentré chez lui. S'il est aussi heureux que moi de ce bon moment passé ensemble, 41, quai de la Tournelle. Un bien brave homme que cet homme. 84 ans et une vivacité d'esprit intacte. Un sens de la formule. Une langue ferme. Un sens du récit. Sans oublier l'essentiel: un humour à toute épreuve. Un bien brave homme.

 

© Jean-Louis Crimon 

Un bien brave homme. ( Avril 2012).

Partager cet article
Repost0
2 août 2023 3 02 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Mes boîtes de Bouquiniste. Mai 2011. © Jean-Louis Crimon​

Paris. Quai de la Tournelle. Mes boîtes de Bouquiniste. Mai 2011. © Jean-Louis Crimon​

"Moi, j'ai horreur du noir et blanc, je n'aime que la couleur !" Le commentaire est sans équivoque. Il émane d'un passant qui s'est attardé de longues minutes devant mon étal. Plutôt attiré par le haut de mes boîtes, où pour casser la monotonie des journaux anciens sous cellophane, suspendus sur un fil avec des pinces à linge, depuis plusieurs mois, j'expose des photos, format 18 x 24. Belles photographies prises, pour les premières, au début des années 70, quand j'étais étudiant en philo, puis dans les années 80 et 90, quand j'étais journaliste, mais, photos réalisées en dehors du strict exercice de mon métier: j'étais journaliste à la radio. D'autres sont plus récentes, comme celles du Grand Palais, prises l'an dernier, au moment de la présentation officielle de la dernière photo connue d'Arthur Rimbaud. Autant d'instants décisifs ou anodins, essentiels ou dérisoires, autant d'instantanés surannés, glanés d'année en année.

Le noir et blanc, les Américains, les Hollandais et les Japonais en sont friands. Ils achètent assez facilement, mais négocient âprement le prix. Disons que mes photos sont très "vintage" comme on dit aujourd'hui. Alors, monsieur, pardon de ne pas partager votre point de vue sur la pauvreté du noir et blanc. Une telle affirmation mériterait d'être contredite. Ou débattue. Mise en question. Vous ne supportez pas, monsieur, que l'on vous contredise. Bon, ça ne va pas être facile. Comment faire ? Accepteriez-vous que nous dialoguions en silence. Qui ne dit mot consent. C'est moi qui commence.

Détrompez-vous donc, mon ami, qui n'êtes pas mon ami, le noir et blanc n'est pas manichéen, le noir et blanc n'est pas l'expression d'un monde en noir ou blanc. Selon la formule consacrée, ce n'est pas "tout noir ou tout blanc". Le noir et blanc, c'est tout sauf "noir ou blanc". Avez-vous jamais goûté, monsieur, la saveur, la douceur, la beauté, la délicatesse du dégradé de gris ? Le dégradé de gris n'est pas dégradant. Au contraire, mon cher monsieur, c'est dans le dégradé de gris que la lumière prend naissance.

Tenez, parmi les photos que j'aime, il y a celle de cet homme qui marche dans la neige sur une route verglacée, il tourne la tête vers les champs et la plaine, comme pour mieux embrasser du regard l'immensité blanche. C'est une photo philosophique. Il y a celle aussi d'Augustin Lherbier, mineur de fond, du bassin minier de Lens, venu faire prendre l'air à ses poumons silicosés  à Ambonnay. Vendanges en Champagne. 1972 ou 1973. "L'Augustin", comme l'appelaient ses camarades, "Ch'est du toubac qu'tu fouais, y'o trop d' feulles dins tin raisin" ! L'patron n'vo mi êt' contint !" L'Augustin qui, chaque matin, à la pause du petit-déjeuner champêtre de vendangeurs affamés, allumait sa clope avec la braise d'un sarment de vigne qui se consume. L'Augustin, un "homme sarment ", comme je l'avais tendrement surnommé. Ou encore les quatre ou cinq photos de la séquence du laveur de vitres d'Ecosse, qui grimace avec une application non feinte, dans la répétition des gestes pénibles du quotidien. Comme si la grimace donnait toute sa valeur à la qualité du travail accompli. Ou cet enfant qui se métamorphose en danseur de flamenco ou en toréador, alors qu'il joue simplement avec une araignée qui se débat au bout de son fil. Toutes ces photos prises, toutes ces images arrêtées, et jamais développées, pendant des dizaines d'années, je les aime, monsieur. Toutes ces photos muettes pendant 30 ou 40 ans et qui se mettent soudain à parler ardemment, à sourire et à rire, trop joyeuses de sortir d'un trop long silence, j'en suis, pardon pour l'immodestie, assez fier, monsieur. Mon noir et blanc est lumineux, monsieur: la couleur est à l'intérieur.

Car enfin, monsieur, sachez-le, ces photos viennent de très loin. Jusqu'à ce jour, elles n'avaient jamais vu le jour. Pendant des années, je me suis contenté de simplement développer moi-même les négatifs, les tirages sur papier étant à l'époque trop onéreux pour ma bourse. Ma bourse d'étudiant ou de professeur débutant à mi-temps. Bien sûr, après, chemin faisant, chemin professionnel, s'entend, j'ai eu, comme tout le monde, davantage d'argent mais beaucoup moins de temps. Les négatifs sont restés dans leurs grands classeurs, à l'abri de la poussière et de la lumière, par feuille de "six fois six vues" et les photos, moi non plus, pour la plupart, je ne les ai jamais vues. Je me dis aujourd'hui que le moment est venu de les révéler enfin à la lumière. Avant qu'il ne soit trop tard. Je dois à mes enfants, à ma fille, à mon fils, à ma femme, à mes amis et à tous ceux que la chose intéresse, ce livre de 300 ou 400 photos, somme fabuleuse d'instants captivants, captés avec tendresse ou ironie parfois, et définitivement placés hors du temps. Hors du temps et de son pouvoir destructeur qui fait que tout passe, que tout trépasse, et que tout s'efface. 400 photos pour 40000 négatifs, c'est une vision très humble, convenez-en, monsieur, de la réalité du trésor d'images que je me suis constitué, d'année en année, sans en avoir vraiment conscience. J'ai le sentiment, monsieur, qu'en relisant la parabole des talents, je me sens, un peu, beaucoup, passionnément, coupable, d'avoir si longtemps autant maltraité mon talent de photographe.

Je vais vous laisser sur ce dernier scoop, monsieur, je dois vous avouer que je suis sans doute le seul photographe au monde à avoir passé toute sa vie au stade du... négatif !

Un sourire à peine sur le visage de l'homme qui s'en va maugréant contre je ne sais quoi, contre je ne sais qui, et qui n'en démord pas : "de toute façon, je n'aime que la couleur !"

 

© Jean-Louis Crimon

Moi, j'ai horreur du noir et blanc. (4 Mai 2011).

Partager cet article
Repost0
1 août 2023 2 01 /08 /août /2023 08:57
Paris. Quai de La Tournelle. Avril 2011. © DR

Paris. Quai de La Tournelle. Avril 2011. © DR

Au tout début des années 70, dans l'autre siècle, un étudiant en philosophie découvre le monde particulier des bouquinistes. Un univers à la fois étrange et familier. Amarrés au bord du fleuve, impassibles, de curieux petits bateaux verts prennent l'air, du matin au soir. Ça l'étonne et le fascine, autant que les cargaisons de ces pénichettes en somnolence sur le quai.

Ses premiers livres vraiment à lui seront des livres déjà lus par d'autres, annotés parfois, jaunis souvent, mais au texte intact et toujours vivant. Au fil des années, à chacun de ses passages sur les quais, rive droite ou rive gauche, il s'invente une bibliothèque impensable, faite uniquement d'achats coup de coeur ou coup de blues. Sans que la Seine en soit jamais jalouse. Il glane indifféremment des éditions de peu de valeur ou des originales. Il entre dans l'amitié de Léautaud, de Poulaille, de Rictus, de Vallès, de Verlaine ou de Rimbaud. Chacune de ses trouvailles lui apporte la part de rêve qui lui manquait jusque là.

Très vite, les bouquinistes chez qui il achète, deviennent, plus que des marchands, des amis. De précieux amis qui le conseillent et le guident, en douceur, vers des titres ou des auteurs qu'il n'aurait jamais connus sans eux. Dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans, toute une vie passe ainsi. Dans l'amitié des livres et de ceux qui en font commerce. A chacun de ses passages dans cette ville où coule la Seine, il ne manquerait pour rien au monde sa balade sur les quais. D'année en année, il progresse dans la connaissance du métier, de ses rites, de ses rituels, de ses manies, de ses travers.

 

Un jour, il traverse la rue. Il entre dans son rêve. Vieux rêve romantique. Rêve d'ado. Rêve d'enfance. A la société encadrée, il tire sa révérence. Libéré du travail obligatoire, ses quarante années de cotisations en ordre, il devient à 60 ans, et un peu plus, celui qu'il voulait être à 15 ans. Homme libre, toujours tu chériras... ton rêve.

 

L'étudiant en philo du début des années 70, bien sûr, c'est moi. Bouquiniste, sur le quai, mon vieux rêve d'ado. Bouquiniste, sur le quai, désormais mon métier nouveau. Mon dernier rôle social. Comme aime à dire ma vieille maman : c'est pas banal 

 

 

© Jean-Louis Crimon 

Mon dernier rôle social. (27 Avril 2011).   

Partager cet article
Repost0
31 juillet 2023 1 31 /07 /juillet /2023 08:57
Amiens. Place Alphonse Fiquet. Oct. 2019. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Place Alphonse Fiquet. Oct. 2019. © Jean-Louis Crimon

© Jean-Louis Crimon

Partager cet article
Repost0
30 juillet 2023 7 30 /07 /juillet /2023 08:57
Amiens. Place de la Gare. 11 Mars 2020. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Place de la Gare. 11 Mars 2020. © Jean-Louis Crimon

© Jean-Louis Crimon

Partager cet article
Repost0
29 juillet 2023 6 29 /07 /juillet /2023 08:57
Amiens. Rue des 3 Cailloux. Avril 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue des 3 Cailloux. Avril 2016. © Jean-Louis Crimon

© Jean-Louis Crimon

Partager cet article
Repost0
28 juillet 2023 5 28 /07 /juillet /2023 08:57
Amiens. Boulevard Baraban. Juillet 1981. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Boulevard Baraban. Juillet 1981. © Jean-Louis Crimon

© Jean-Louis Crimon

Partager cet article
Repost0
27 juillet 2023 4 27 /07 /juillet /2023 08:57
Amiens. Rue Laurendeau. Juillet 2023. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue Laurendeau. Juillet 2023. © Jean-Louis Crimon

© Jean-Louis Crimon

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de crimonjournaldubouquiniste
  • : Journal d'un bouquiniste curieux de tout, spécialiste en rien, rêveur éternel et cracheur de mots, à la manière des cracheurs de feu !
  • Contact

Recherche

Liens