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13 mai 2018 7 13 /05 /mai /2018 00:21
Contay. Frère et soeur. 1957. © DR.

Contay. Frère et soeur. 1957. © DR.

 

Cette photo, je la connais depuis toujours. Elle a toujours été à l'honneur sur le buffet de la cuisine de la maison de Contay, notre première maison, ou, plus tard, sur la commode de la salle à manger, dans la "maison neuve" de Ribemont. Je me demande bien pourquoi le photographe a éprouvé le besoin de retoucher à ce point la robe de ma petite soeur et la chaine qu'elle porte au cou. Etait-ce à la demande de mes parents, pour masquer la modestie de nos habits ? Ou bien est-ce une initiative malheureuse du photographe qui a cru "bien faire" ? 

Je penche pour la seconde hypothèse. Ma mère a toujours dit que nous étions des gens "modestes", pour ne pas dire "pauvres". Mais modestes, nous l'étions surtout par cette façon de ne jamais vouloir paraître autrement que nous étions. Sans  apprêt, sans apparat, sans en rajouter. Nature et naturels. Alors, les "retouches", vestimentaires ou photographiques, ce n'était pas pour nous. Pas notre style. Pas notre manière d'être.

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12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 00:00
Ljusekulla. Scanie. Sud de la Suède. Eté 72. © Björn Alhvin.

Ljusekulla. Scanie. Sud de la Suède. Eté 72. © Björn Alhvin.

 

Jag är tjugofyra år gammal och jobbar på Ljusekulla. J'ai 24 ans et je travaille sur la colline de lumière. Jag vet hur man gör sticklingar av stjärnor. Je sais comment on fait des boutures d'étoiles.

Cet été-là, j'avais décidé d'apprendre le suédois. Campanules, bégonias et poinsettia étaient mes camarades de jeu. Jardinier suédois, je m'inventais une nouvelle vie. Loin de ma Licence de Philosophie. J'avais appris par coeur une phrase qui m'allait parfaitement, ça disait : "Maintenant que j'ai abandonné la philosophie pour écrire des histoires pour les enfants, j'ai l'impression que cela seul a de l'importance." 

C'était pour moi beaucoup plus qu'une simple citation. Un projet de vie. Un destin de choix pour qui refuse de choisir son avenir.  

 

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11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 06:22
Amiens. Saint-Leu. Place du Don. Tableau de Daniel Grardel. 2016. © DR.

Amiens. Saint-Leu. Place du Don. Tableau de Daniel Grardel. 2016. © DR.

 

Je ne sais pas pourquoi l'ami Grardel a tenu à me peindre entre deux képis en tenue. Scène insolite. A deux pas, sur son scooter, s'échappe le camarade Lacoche, embarquant une énième conquête. M'abandonne à mon destin de menu fretin. Mais qu'ai-je à voir avec les deux blondes ? Celle qui s'installe au volant, ou qui sort de la voiture, et celle de dos, légèrement cambrée qui tutoie un renard ou un loup, - il y a beaucoup de loups et de renards, le soir, dans le quartier Saint-Leu. Leu, en picard, c'est loup en français. D'ailleurs, Lafleur est tout près. On reconnait sa bonne trogne et son chapeau caractéristique. 

La scène se déroule Place du Don, juste en face des As du Don. Je m'accroche machinalement à mon écharpe mauve, comme si j'étais vraiment en état d'arrestation. Qu'ai-je donc fait pour me retrouver dans cette galère ? Ou bien, est-ce un film que l'on tourne ? Suis-je l'un des acteurs des nuits amiénoises ?

Même s'il semble faire beau dans le tableau, je crois que je repense à mon Je me souviens d'Amiens n° 193 : "Je me souviens du ciel ardoise qui tutoie les toits qu'il toise, les soirs de pluie narquoise, on ne cherche pas noise à la pluie amiénoise."

Curieuse séquence d'un bien étrange tableau, - de plusieurs mètres de long -, m'a assuré Grardel, et dont la photo, offerte par lui, ne révèle que la scène centrale.

 

 

Je me souviens d'Amiens, Castor Astral. Mai 2017. Page 61.

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10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 14:24
François Mitterrand à Abbeville. Oct. 1978. © Jean-Louis Crimon.

François Mitterrand à Abbeville. Oct. 1978. © Jean-Louis Crimon.

 

 

Bizarre. Pas un mot ce matin sur France Inter. Pas un mot sur France Info. Pas un mot, à 13 heures, sur France 2. Pourtant les confrères, habituellement si gourmands d'anniversaires en tout genre, auraient pu, d'une demi-phrase clin d'oeil, saluer un certain 10 Mai 1981. Mais rien. Ailleurs, sur d'autres chaînes, d'autres radios, j'en sais rien. Etonnant comme nous avons la mémoire sélective. Désolant. 

En ce 10 Mai 2018, je me demande bien qui se souvient du 10 Mai 1981 ?

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9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 08:40
Paris. 41, Quai de la Tournelle. Août 2011. © DR

Paris. 41, Quai de la Tournelle. Août 2011. © DR

 

 

 

" Au tout début des années 70, un étudiant en philo découvre le monde particulier des bouquinistes. Un univers à la fois étrange et familier. Amarrés au bord du fleuve, impassibles, de curieux petits bateaux verts prennent l'air, du matin au soir.  Ça l'étonne et le fascine, autant que les cargaisons de ces pénichettes en partance.

Ses premiers livres vraiment à lui seront des livres déjà lus par d'autres, annotés parfois, jaunis souvent, mais au texte intact et toujours vivant. Au fil des années, à chacun de ses passages sur les quais, rive droite ou rive gauche, il s'invente une bibliothèque impensable, faite uniquement d'achats coup de coeur ou coup de blues. Sans que la Seine en soit jamais jalouse. Il glane indifféremment des éditions de peu de valeur ou des originales. Il entre dans l'amitié de Léautaud, de Poulaille, de Rictus, de Vallès, de Verlaine ou de Rimbaud. Chacune de ses trouvailles lui apporte la part de rêve qui lui manquait jusque là.

Très vite, les bouquinistes chez qui il achète, deviennent, plus que des marchands, des amis. De précieux amis qui le conseillent et le guident, en douceur, vers des titres ou des auteurs qu'il n'aurait jamais connus sans eux. Dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans, toute une vie passe ainsi. Dans l'amitié des livres et de ceux qui en font commerce. A chacun de ses passages dans cette ville où coule la Seine, il ne manquerait pour rien au monde sa balade sur les quais. D'année en année, il progresse dans la connaissance du métier, de ses rites, de ses rituels, de ses manies, de ses travers.

Un jour, il traverse la rue. Il entre dans son rêve. Vieux rêve romantique. Rêve d'ado. Rêve d'enfance. A la société encadrée, il tire sa révérence. Libéré du travail obligatoire, ses années de cotisations en ordre, il devient à 60 ans, et un peu plus, celui qu'il voulait être à 15 ans. Homme libre, toujours tu chériras... ton rêve.

 

L'étudiant en philo du début des années 70, bien sûr, c'est moi. Bouquiniste, sur le quai, mon vieux rêve d'ado. Bouquiniste, sur le quai, désormais mon nouveau métier. Mon dernier rôle social. Comme aime à dire ma vieille maman : c'est pas banal ! "

 

 

"Journal du bouquiniste". 2011. © Jean-Louis Crimon 

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8 mai 2018 2 08 /05 /mai /2018 08:10
Contay. Mai 1961. © Juliette Crimon.

Contay. Mai 1961. © Juliette Crimon.

 

" L'après-midi, je retrouve Garrincha, Vava, Didi, Pelé, Kopa et Piantoni. Ensemble on joue la Coupe du Monde. Moi, je suis Fontaine. Just Fontaine. Justo, comme dit mon père. Le roi des buteurs de la Coupe du Monde 58. Plus fort que Jésus qui n'a eu que douze apôtres, Just Fontaine, lui, a marqué treize buts. En une seule Coupe du Monde. Mon père en est persuadé : jamais personne ne pourra faire mieux. Sauf moi, peut-être, petit Fontaine, son fils.

"Sur une passe en retrait de Kopa, je feinte la reprise, et petite pichenette lobée... juste dans la lucarne droite du petit cerisier. Nous menons 1 à 0.

"Contre-attaque, je dribble le gros noyer, celui qu'on appelle Roger Marche, parce qu'il a de ces tirs à bout portant à vous marquer un but des quarante mètres si vous frappez trop fort en plein tronc, au lieu de faire glisser doucement le ballon sur l'écorce. Le bigarreau joue sur l'aile, près de la rivière. Il est facile à prendre en contre-pied, juste avant la remontée du talus : le terrain est en pente à cet endroit.

"L'inconvénient, c'est que le bigarreau joue souvent en touche. Faut faire la remise en jeu, pieds joints, dit mon père, et le ballon dans les deux mains bien au-dessus de la tête. Ça casse le rythme."

 

 

Verlaine avant-centre, roman, Castor Astral. 2001. Chapitre 1, Balle au centre, p. 15 et 16.

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7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 10:24
Contay. La grille du cimetière. Mars 2009. © DR.

Contay. La grille du cimetière. Mars 2009. © DR.

 

" Je me demande bien pourquoi je suis à chaque fois le dernier à quitter le cimetière, avec le goupillon et l'eau bénite. Je referme derrière moi la grille qui grince toujours d'un grincement horrible, cri humain qui proteste. Pourrait pas mettre un peu d'huile sur les gonds, le garde ?

" Je tremble des genoux, de froid ou de peur. Pourquoi dois-je toujours être le dernier à rester près du mort. Jusqu'à ce qu'ils descendent le cercueil à plusieurs, avec la corde, et que le fossoyeur jette la première pelletée de terre.

" Au bord du trou, je dois attendre que tous soient venus bénir le cercueil. Ils défilent tous devant moi, un à un. Sont pas fiers alors, les vivants face au mort. Surtout ceux qui, du vivant du mort, n'ont pas été très justes, ni très gentils avec lui, le mort. Comme s'ils avaient peur que le mort, bien mort, ne prenne soudain sa revanche sur les vivants qui l'ont malmené sa vie durant.

" Puis c'est le moment où je redescends seul du cimetière, le goupillon et le seau d'eau bénite à la main. Je referme la grille qui grince. Avant de la refermer complètement, je me retourne une dernière fois vers le cimetière et la dernière tombe. Je lui souhaite "Bon courage" au mort. Surtout pour la première nuit. La plus dure, la plus froide, la plus désespérante. Après, du moins je le pense, il s'habitue à sa nouvelle vie. Sa vie de mort. "

 

Verlaine avant-centre, roman, Castor Astral. 2001. Chapitre 11, Feuille morte, p. 129 et 130.

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6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 00:00
Charleville. La tombe de Jean-Arthur. © DR.

Charleville. La tombe de Jean-Arthur. © DR.

 

 

Comme je remontais les classes impassibles

Traquant les préjugés, cherchant les idées neuves

Je pensais à l'autre fou rêvant de grands fleuves

Au scalp du vieux monde, aux livres impossibles

 

A contre-courant des pédagogues en vogue

Pour apprendre je voulais croire qu'on embarque

A bord du même navire, de la même barque

Qu'on aborde les idées sans esprit de catalogue

 

J'avais le verbe auxiliaire comme le statut

J'étais le prof, le copain, l'ami, le frangin,

De tout savoir vous aviez faim, j'étais à jeun

Que ne l'ayez-vous dit, pourquoi l'ai-je tu

 

J'étais inquiet du chemin et vous insouciants

Combien de vies faut-il pour faire le parcours

Curieux savoir où le par cœur n'a plus cours

On se quittait sur des questions, moi vous remerciant

 

Comment pousser la porte, c'est la question qui importe,

Le regard qui la fait naître, ouvrez la fenêtre

Il y a mille et une manières de connaître

Mille et une façons de suivre la leçon, qu'importe

 

Le cours qui prenait fin me laissait sur ma faim

Cartable sur la table, livre encore ouvert

Comme le journal à la page des faits-divers

Déjà nous savions que la quête n'aurait pas de fin

 

J'inventais le verbe semer, des idées comme de l'herbe

Les pensées aussi ça se sème, prenez-en de la graine

Bon jardinier semaille chaque jour de la semaine

A bonnes semailles, belles récoltes et savoir superbe...

 

 

© Jean-Louis Crimon. La chanson amère.(1978-79)

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5 mai 2018 6 05 /05 /mai /2018 00:00
Petit-Séminaire d'Amiens. Année scolaire 1960-61. © Photo-Comptoir Caron.

Petit-Séminaire d'Amiens. Année scolaire 1960-61. © Photo-Comptoir Caron.

 

"L'âne, ça lui va bien !" L'ont-ils vraiment dit ? Ou l'ai-je simplement lu dans leurs yeux ? Déchiffré sur leurs lèvres muettes ? Aujourd'hui, peu importe. M'ont mis à la porte. M'ont renvoyé dans mon village. Me recommandant, d'un bon métier manuel, l'apprentissage. 

De passer pour un âne, dois-je l'avouer encore aujourd'hui, oui, ça m'a fait... braire. Que le Père supérieur de l'honorable institution n'ait pas perçu chez moi cette intelligence particulière qui allait être mienne, m'a vraiment déçu. En silence, à leur insu, à la messe, au moment du pater noster, moi, je récitai "L'âne si doux". J'avais l'âme rieuse et l'esprit malin. Sûr que Dieu, s'il existe, devait trouver ça bien. 

 

 " J'aime l'âne si doux

marchant le long des houx.

 

Il prend garde aux abeilles

et bouge ses oreilles;

 

et porte les pauvres

et des sacs remplis d'orge

.

Il va près des fossés,

d'un petit pas cassé.

 

Mon amie le croit bête

parce qu'il est poète.

...

 

Il a fait son devoir

du matin jusqu'au soir.

 

Il a tant travaillé

que ça vous fait pitié.


L'âne n'a pas eu d'orge

car le maître est trop pauvre.

 

Il a sucé la corde

puis a dormi dans l'ombre...

 

Il est l'âne si doux

marchant le long des houx."

 

Francis Jammes (1868-1938)

 

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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 00:03
Contay. Mars 2009. © DR.

Contay. Mars 2009. © DR.

 

J'ai trouvé ma place. Une petite place. Tout près de ma Tante Laure et pas très loin de mon petit frère Jean-François. Né le matin, mort le soir. Pas même vécu une journée entière. Redevenu poussière depuis si longtemps. Né un an après moi. Jamais compris pourquoi, lui, était mort, et pourquoi, moi, j'étais vivant. Pourquoi, moi, j'allais devoir vivre. Avant moi, une petite fille était née et morte aussi, à la naissance. J'étais donc né entre deux enfants morts. Je ne sais plus quand ma mère me l'a dit. Je n'ai pas non plus compris pourquoi elle avait éprouvé le besoin de me le dire. Comme si, à ses yeux, j'avais la charge de vivre pour trois. Comme si je devais en être conscient chaque instant de ma vie de vivant.

La vie m'a semblé très courte. Passée si vite. Se pointe déjà la fin du parcours. J'ai trouvé ma place. En lisière, en bordure. Près de la haie qui borde le chemin qui va vers la Butresse. La source du village. Un bon endroit, ma foi. Pour celui qui n'a pas la foi.

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