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10 juin 2018 7 10 /06 /juin /2018 22:37
Amiens. Cloître Dewailly. 9 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon.

Amiens. Cloître Dewailly. 9 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon.

 

Ce n'est jamais le nombre qui fait la qualité. Dans la cour du Cloître Dewailly, en ce début d'après-midi, sont peu nombreux à écouter Amin leur proposer d'écrire à partir d'une dizaine de mots choisis ensemble. Des enfants, des ados et quelques rares adultes. Timides au début, les voix se lancent et lancent les mots. Mon ange, amour, devoir, rivage… prennent place sur la page. Aventure, salon, chemin… les suivent en un tour de main. Voyage, beauté, liberté… ponctuent la collecte. Avec les mots recueillis par Amin, il s'agit d'écrire un texte rimé, un poème en rimes. Pas évident. Pas facile. Cinq minutes chrono. Tout le monde accepte la proposition. Moi aussi. J'adore les défis.

 

" Mon ange, mon amour, je vais devoir

Te dire le plus beau de l'histoire

Quittons le rivage du Salon

Mettons-nous en chemin pour de bon

En route vers l'aventure

En sautant les clôtures des pâtures

De l'autre côté du rivage

Pour le plus beau des voyages

Conjuguer ton indicible beauté

Avec ce trop beau mot de… Liberté…"

 

 

Bien sûr, mon poème ne restera pas dans les annales. Il n'ira pas côtoyer les plus grands dans je ne sais quelle anthologie, mais il a reçu les applauds de celles et de ceux qui l'ont écouté quand je l'ai dit au micro. Ce qui suffit à mon bonheur. Les mots, c'est fait pour être partagés. 

 

 

 

© Jean-Louis Crimon 

 

 

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9 juin 2018 6 09 /06 /juin /2018 14:44
Amiens. Cloître Dewailly. 8 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Cloître Dewailly. 8 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

 

Je ne sais pas si Bruno Putzulu se souviendra d'Amiens. Lui, le parrain de ce Salon du Livre de l'An 18, semblait parfois un peu désemparé. Pas pour lui, mais pour nous. A la table des dédicaces, nous étions voisins. Deux frères ou deux cousins. Père Sarde pour lui et grand-père Sarde pour moi. Très peu de monde, trop peu de monde, le vendredi. Pareil pour le samedi. Absence remarquée des élus, les zélés élus, pas vus durant ces deux jours. Deux jours où il n'a pas plu. C'est peut-être le Salon qui ne leur a pas plu.

- Pas normal, pestait dans sa nuit éternelle Stanislas Szumny : "Tu sais, j'vois clair ! " 

 

Dans l'article du journal de ce samedi matin, que Stan se fait lire par sa femme, il y a dès la quatrième ligne l'expression "déficients visuels" et dans le dernier paragraphe, cette moitié de phrase qui souligne l'existence de "romans adaptés pour les dyslexiques".

- Y'en a marre de se faire enfermer dans l'étiquette "handicapés", s'énerve Stan, ajoutant : "C'est le Salon du Livre d'Amiens, le seul ". Qu'il soit créé par des aveugles et des malvoyants, ça en dit long sur la clairvoyance de ceux qui nous dirigent, mais c'est un Salon du Livre pour tous, pour tout le monde, voyants ou non voyants. C'est ça l'idée à faire passer.

 

Comment ne pas être d'accord avec lui, le Stan ! Comment ne pas épouser sa cause et se dire que si, au plan local, comme ils disent, nos chers élus qui d'ailleurs nous oublient bien vite, une fois élus, eh bien, si au plan local, on ne nous "reçoit pas", et on ne nous "soutient pas", qu'ils sachent que nous savons écrire, et que nous allons écrire à Dame Macron, une Amiénoise, au Président Macron, un Amiénois, et à Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, pour leur dire comment, à Amiens, nous sommes si bien… maltraités. 

Bien sûr, au Salon du Livre d'Amiens de ce week-end, il y avait aussi des photographies transposées en relief, pour lire l'image du bout des doigts, ou pour caresser la photo de la main, il avait bien sûr des ordis, des claviers, des plages tactiles braille, et des systèmes très élaborés de synthèse vocale. Mais, en somme, pour le Comité VH Somme, rien que du banal et du normal, le plus important, c'est l'idée d'un Salon du Livre pour tous, voyants et non voyants. 

 

Ce matin, du côté du Comité Valentin Haüy de la Somme, même si on vit dans le noir, pas question de se résigner à dire : "on n'a qu'nos yeux pour pleurer ! " Stan, Stanislas Szumny, n'est pas homme à renoncer. L'an prochain, Stan a déjà dit qu'il serait là et que de son Salon du Livre, on fêterait tous la... troisième édition. 

Avec des invités et des visiteurs prestigieux. Rien que pour faire des envieux. 

 

 

© Jean-Louis Crimon 

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8 juin 2018 5 08 /06 /juin /2018 13:08
Amiens. Espace Dewailly. 8 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Espace Dewailly. 8 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

C'est l'histoire d'un Salon du Livre pas tout à fait comme les autres, mais qui voudrait qu'on le considère, qu'on l'apprivoise, et qu'on l'apprécie, comme les autres. Au départ, il y a Stan, Stanislas Szumny, du Comité Valentin Haüy de la Somme, il y a Catherine Gacquer, dite Katou, il y a Lionel, Lionel Sannier, maître queux, roi des fourneaux, il y a Marie, étudiante en psycho,  il y a Bruno, Bruno Dupuis, avec qui en octobre 92, j'ai découvert la Roumanie de l'après Ceausescu. Des amis, de vieux amis, des amis de longue date, et de tout nouveaux amis aussi.   

Il y a trois ans déjà, un premier Salon du Livre Valentin Haüy nous avait réunis. Pas évident de créer un Salon du Livre dans cette ville pourtant très littéraire. Jules Verne, forcément, mais pas seulement. Laclos et ses Liaisons dangereuses, L'Abbé Prévost et sa Manon Lescaut. Dorgelès, prénom Roland, né Lecavelé. Mais aussi, Pierre Garnier, Jacques Darras, Romain Villet, Isabelle Marsay, Jacques Béal, Philippe Lacoche… J'en passe et des meilleurs, et des bons, et de moins bons, mais je n'oublie personne.

 

Très peu de monde, trop peu de monde, pour ce vendredi 8 juin, première journée du Salon. Absence remarquée des élus, - n'est-ce pas mon voisin et parrain Putzulu -, les zélés élus, pas vus, pas venus, durant ces deux jours. Pourtant la Mairie est à deux pas. Le Cloître Dewailly leur tendait les bras. Seule, Barbara Pompili, députée En Marche, est venue nous saluer, nous parler, et partager le traditionnel verre de l'amitié, baptisé en la circonstance, par Stanislas, "Apéritif littéraire". Dolores Estéban, douce insoumise, représentait, elle, un autre député, François Ruffin, qui m'a dit, au téléphone de Dolores, être de coeur avec nous.

 

"De bouche à oreilles" n'a pas laissé sans voix, même si les soutiens officiels sont trop rares et si  - j'insiste - du côté des zélés élus locaux, on a semble-t-il tenu à se montrer - allez savoir pourquoi ! - plutôt très discret. Une discrétion aussi incompréhensible qu'inacceptable. Ce matin, qu'on leur dise, du côté de la VH, ça… braille !

 

 

© Jean-Louis Crimon 

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 11:50
Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

 

Souvent, c'est l'affiche qui fait signe, mais l'affiche, seule, semble fade. Sans relief. Trop linéaire. Trop au premier degré. Un coup d'œil en arrière pour essayer de voir au loin, dans le bas de la rue, un cycliste qui pédalerait soudain, remontant le bitume ou son destin. 

La photo est là. Si le photographe déclenche au bon moment. Pas le droit à l'erreur. Trop tôt, c'est raté. Trop tard, c'est manqué. Faut juste être à l'instant juste. Pas de quartier. L'instant décisif, aurait dit Henri Cartier.

Cartier-Bresson, la seule et unique leçon. 

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 22:46
Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

 

Le temps d'une pause ? Tu parles, n'ont pas le temps les passants. Les passantes non plus d'ailleurs. Tout le monde cavale, tout le monde détale. 

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5 juin 2018 2 05 /06 /juin /2018 19:49
Amiens. Librairie Martelle. 5 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon.

Amiens. Librairie Martelle. 5 Juin 2018. © Jean-Louis Crimon.

 

- I am very happy to meet you !

- Je parle parfaitement le français, vous savez !

- Of course, I know it perfectly, my dear ! It was just a little typical picard' joke !

 

Plutôt cash le premier échange avec Douglas Kennedy, en haut de l'escalier de la gare d'Amiens. L'idée de la libraire d'aller l'accueillir à l'arrivée de son train de Paris, pour pouvoir discuter un peu, faire plus ample connaissance, avant l'interview officielle, est restée à quai. Nos humours ne voyageant manifestement pas sur la même longueur d'ondes. 

 

En chemin, de la gare à la librairie, la conversation a repris les rails des banalités d'usage entre une star de l'Edition, à 14 millions d'exemplaires vendus, et un pauvre petit péquin moyen du coin. Douglas Kennedy éprouvant le besoin de me déclarer tout de go que s'il foulait pour la première fois le sol amiénois, il avait déjà trimballé sa carrure de rugbyman dans 64 pays. 

Aurais-je dû lui dire que, moi aussi, même si j'avais la fringue et l'allure modeste, j'avais pas mal bourlingué sur la planète ? Maybe ! Mais j'ai très vite compris que celui qui a l'habitude qu'on s'intéresse à lui, n'avait pas le moindre temps à perdre pour parler d'autre chose que de lui, de sa trilogie, de sa Symphonie du hasard. Que son interlocuteur de deux heures maxi, ait pu être jardinier en Suède, journaliste à France Culture, professeur de français en Chine, qu'il ait pu habiter trois ans à Copenhague, dix ans à Paris, six mois à Chengdu, qu'il ait été bouquiniste Quai de la Tournelle, à Paris, qu'il ait, lui aussi, écrit et publié, certes à un niveau beaucoup plus modeste, quatre romans et deux biographies, tout cela n'avait strictement aucun intérêt. J'étais embarqué dans une histoire à sens unique. Je devais être le faire-valoir d'un soir et surtout ne pas quitter mon rôle de faire-valoir. Me borner à être le personnage secondaire qui a pour vocation de mettre en valeur le héros. Tout juste un sparring partner

 

J'ai donc fait le job. Ponctuant une interview aux apparences de conversation entre deux bons vieux copains, avec de belles incises incisives comme "écriture du journaliste, écriture de l'écrivain, quelle est, selon vous, la différence de nature entre les deux écritures ?" ou bien : Flaubert aurait dit : "Madame Bovary, c'est moi.", peut-on dire que l'héroïne de La Symphonie du hasard, Alice Burns, c'est vous, Douglas Kennedy ? Ou encore, ou enfin : journaliste, vous l'avez été, seriez-vous d'accord pour dire : A un journaliste, on dit : qu'est-ce que tu as trouvé ? A un écrivain, on demande : qu'est-ce que tu cherches

Questions que je pensais assez jolies et très pertinentes, carrément philosophiques, pour ne pas dire métaphysiques, mais questions qui ont laissé de marbre mon interlocuteur. 

Vers la fin de l'entretien, Douglas - que j'avais d'entrée crédité d'un génial "C'est doux et ça glace, c'est Douglas ! "- m'a gentiment taclé devant son "femmes-club" - alors que je venais de faire l'éloge de son fantastique "Piège nuptial" - en me reprochant de ne pas avoir lu son opus de fin 2016 intitulé " Toutes ces grandes questions sans réponse ". Pour le fun et pour le plaisir de la joke, je lui ai répliqué :

- Mais vous, cher Douglas, avez-vous lu Verlaine avant-centre ? avez-vous lu Rue du Pré aux chevaux ? avez-vous lu Oublie pas 36 ? avez-vous lu Du côté de chez Shuang ?

- Non ! 4 - 0 pour moi, Douglas, balle au centre. 

Passing-shot superflu puisque Douglas Kennedy, dans un demi-sourire faussement attristé, me fait comprendre qu'il est temps de signer la fin de la partie, pour passer, enfin, aux choses sérieuse, c'est à dire aux… signatures. Temps béni de la dédicace avant que le grand écrivain ne se casse.

 

Voilà, voici, le récit d'une rencontre annoncée et bien tenue, mais aussi d'une rencontre qui n'a pas eu lieu. Pour une rencontre, une "vraie" rencontre, pour qu'une rencontre ait lieu, vraiment lieu, il faut être… deux. 

 

© Jean-Louis Crimon 

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4 juin 2018 1 04 /06 /juin /2018 14:23
Le match de la saison. Puchevillers-Ribemont. Mai 1969. © DR

Le match de la saison. Puchevillers-Ribemont. Mai 1969. © DR

 

Ce jour-là, je m'en souviens très bien, j'ai marqué 4 buts et nous avons gagné 5-3. Le match de ma vie. Deux villages qui s'affrontent dans un championnat de 4ème division. Une pâture tondue à la faucheuse agricole. Un terrain de football champêtre. Cabossé avec des taupinières par endroit. Pas évident de jouer juste et de tirer droit.

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3 juin 2018 7 03 /06 /juin /2018 20:08
Amiens. Le Courrier Picard. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Courrier Picard. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

 

Sur la façade, le nom est resté. Son nom est resté. Mais le Journal et ses journalistes sont partis. Ils ont déménagé. Ou plutôt, on les a déménagés. Un projet immobilier a pris place et le Courrier a cédé la place. Ch' Courrier, comme l'ont toujours affectueusement appelé ses lecteurs et ses lectrices, est allé planter ses gaules près de la Somme, pas très loin de la "Soucoupe volante", ce curieux bâtiment circulaire de l'ESIEE, l'Ecole supérieure en électronique et en électrotechnique d'Amiens.

Ch' Courrier près de la Soucoupe volante, ça va dépoter, ça va décoller, enfin, faut l'espérer. 

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2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 22:01
Amiens. Le Cirque. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Cirque. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

 

- C'est le Cirque !

- Je sais bien, c'est le Cirque. Je le connais bien. Il habite dans mon quartier. Ou moi dans le sien.

- Vous ne voulez pas comprendre. Quand je dis "C'est le Cirque !", je ne parle pas du Cirque !

- Z'allez pas en faire un Cirque !

- Je ne dis pas "C'est LE CIRQUE ! Je dis "c'est l'cirque !" Nuance ! 

- Nuancez, nuancez...

- C'est l'cirque, c'est l'cirque, me prenez pas pour un clown...

- ? ? ?

- C'est l'bordel, quoi, avec leurs travaux qui n'en finissent pas !

- BHNS, BHNS !

- BHNS, BHNS ? 

- Bus à Haut Niveau de Service !

- Bus à Haut Niveau de Sévices, oui, plutôt !

- Sévices, comme vous y allez !

- Sévices, oui, monsieur, car la ville nous fait souffrir ! nous persécute !

- La ville n'y est pour rien, elle souffre aussi, et peut-être plus que nous...

- La ville, traduisez… la municipalité !

- La municipalité, comme vous y allez…

- Oui, monsieur, parfaitement ! La municipalité ! Les élus, si vous préférez ! Autrement dit, pour être très clair et très précis : ceux qui nous gouvernent aujourd'hui ! et qui se croient tout permis !

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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 19:42
Un père et son fils au jardin. 1952. © Juliette Crimon.

Un père et son fils au jardin. 1952. © Juliette Crimon.

 

La photo a plus de soixante-cinq ans. L'homme à la bêche, c'est mon père. Le petit môme avec son petit seau, c'est moi. Je dois avoir moins de trois ans. Deux ans et demi, sans doute. Mon père doit avoir la trentaine. Né en 1922, le 16 Mai 1922, si la photo date de 1952, mon père a tout juste... trente ans.

Selon le geste, la façon de tenir le manche de l'outil, je crois que nous plantons des pommes de terre. Chez nous, en Picardie, les pommes de terre, se mettent en terre, quand la terre a cessé d'être trop froide. Ce doit être avril ou début mai. C'est ma mère qui prend la photo. Elle a eu, d'instinct, l'idée de poser un genou en terre pour être au plus près de l'action. Ce qui évite d'écraser les personnages. Comme on le fait quand on prend la photo, debout, l'appareil à hauteur des yeux. Le petit enfant que je suis se trouve soudain grandi. A côté du géant qu'est le père. Le petit enfant devient un personnage important dans l'image. Tout est dans le cadrage. Les petites chaussures blanches et les chaussettes de l'enfant se retrouvent au premier plan, comme la terre et les souliers du père. Manque juste un regard. Mais le profil du visage du père est parfait. La minceur et l'élégance de l'homme, la façon dont les mains du travailleur manuel se saisissent de l'outil, ont la saveur exquise des images en noir et blanc des films d'autrefois. Cette perfection imparfaite du flou des instants que corrigera plus tard la netteté de la mémoire. 

 

Souvent, je pense à mon père, au temps où nous plantions des pommes de terre et au temps où on faisait le tour du village, en quête de travaux à faire. Mon père était le meilleur bêcheur à la ronde. Un jardin à faire, on lui faisait signe. Chaque soir de la semaine, il y avait un jardin différent à entretenir. Ne restait que le dimanche, pour notre jardin à nous.

 

Je relis Verlaine avant-centre. Chapitre 10. Page 117. J'aime beaucoup ce passage. Tout est dit et rien n'est dit. C'est beau et triste à la fois. Mais ce qui me rend triste éternellement, c'est de ne pas savoir si mon père a pu le lire avant de mourir ou pas. Si ça l'a fait sourire ou pas.

 

"Mon père pince la corde du cordeau comme une corde de guitare. Il tend l'oreille, écoute le son de la corde. Si l'accord est parfait, la corde bien tendue, on peut tracer la route, puis semer. Mon père laisse glisser les graines entre le pouce et l'index. Il ne faut pas semer trop dru. Mon père le sait. Il dit : qui sème trop dru récolte menu. Ensuite, on dame le sol avec le dos du râteau. Ça dessine de petits traits verticaux tout au long de la ligne semée. C'est beau à regarder comme un tableau de peintre abstrait. Un tableau peint au cordeau et au râteau, à même la terre. Dieu, s'il existe, sûr, c'est un esthète qui apprécie la peinture de mon père. En fait, mon père ne jardine que pour exposer les oeuvres qu'il ne prend pas le temps de peindre sur la toile et qu'il crée à fleur de terre, l'espace d'un dimanche matin, juste avant la messe."

 

 

Verlaine avant-centre. Le Castor Astral. 2001. © Jean-Louis Crimon 

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