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6 juillet 2022 3 06 /07 /juillet /2022 08:57
Bouligny-les-Mines. Mines de Joudreville. © DR
Bouligny-les-Mines. Mines de Joudreville. © DR

Bouligny-les-Mines. Mines de Joudreville. © DR

Un jour,

je n'étais plus enfant depuis longtemps,

j'ai écrit pour ma mère, ta fille, au Directeur de la Mine de Joudreville

Ma mère, ta fille, voulait vraiment savoir

Comme elle, je pensais que c'était possible d'obtenir quelques précisions

même à plus de cinquante années de distance

sur cet accident au fond de la mine

qui est cause de ta mort

 

mourir le jour de la naissance de sa fille, sordide fatalité,

l'accident du 2 août 1928

le coup de grisou

 

même si, au village, quelqu'un nous avait dit

Il n'y a pas de grisou dans les mines de fer

 

La réponse du Directeur de la Mine de Joudreville fut sans appel :

Tu avais quitté le 16 novembre 1927

Tu avais été " manoeuvre au Fond " chez eux du 15 avril 1927 au 16 novembre

Tu ne travaillais plus à Joudreville le 2 août 1928,

sans doute déjà embauché dans une autre mine de la région

 

La lettre, signée du Chef du Siège des Mines de Joudreville, 

ne faisait aucune mention d'un accident mortel

à la Mine de Joudreville

le 2 août 1928.

 

Ma mère interrogea : qu'est-ce que ça veut dire alors ?

La question resta sans réponse.

 

© Jean-Louis Crimon

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5 juillet 2022 2 05 /07 /juillet /2022 08:57
Contay. Dans le verger footballisé, première tentative de dribble. 1960/61. © Juliette Crimon

Contay. Dans le verger footballisé, première tentative de dribble. 1960/61. © Juliette Crimon

J'aurais tant aimé, mon grand-père inconnu,

te parler de mon enfance à moi,

enfance souvent cruelle,

trop pleine de moqueries et d’insultes

à cause de mes yeux

mes yeux de travers.

Strabisme.

Mot horrible que je déteste.

Je t’aurais raconté le football quand on dribble les arbres du verger

ou bien quand on joue avec eux en frappant la balle sur l’écorce,

comme au billard.

Le verger que ma mère appelle la pâture,

c’est notre terrain,

notre Parc des Princes,

notre Stade Auguste-Delaune.

Nous y pénétrons en petites foulées,

mon père et moi,

après les travaux du soir au jardin.

Short blanc et maillot rouge et blanc.

Chaussettes rouges à parements blancs.

Chaussures à petits crampons en cuir.

 

Deux petites mi-temps de dix minutes chacune.

Quelle que soit la saison.

Même l’hiver, quand le terrain est tout blanc.

« Sont fous avec leur foot, vont attraper mal ! »,

peste Juliette, ta fille, ma mère,

que ça met en colère.

Surtout les soirs glacés, quand c’est la neige qui éclaire le terrain,

car le verger n’est pas équipé pour les matchs en nocturne.

 

J’aurais aimé que tu m'expliques

les chants polyphoniques

des bergers Sardes,

que tu me dises 

comment le choeur des hommes reprend la première phrase

du premier chanteur,

celui qui improvise,

et pourquoi parfois ils ont la main droite sur l’oreille quand ils chantent a cappella.

Simple mélodie reprise par tous, a cuncordu,

improvisation poétique chantée,

chant de travail,

chant de fête,

berceuse ou chant funèbre,

compétitions poétiques de plein air, dans les villages.

Tu devais être un bon chanteur.

 

© Jean-Louis Crimon

 

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4 juillet 2022 1 04 /07 /juillet /2022 08:57
Cimetière de Saint-Souplet-sur-Py. (Marne). 2 Nov. 2014. © Jean-Louis Crimon

Cimetière de Saint-Souplet-sur-Py. (Marne). 2 Nov. 2014. © Jean-Louis Crimon

 

Cher grand-père inconnu,

J'aimerais te raconter 

comment, un été,

toute notre famille

part en vacances

près du village de naissance

de ma mère,

ta fille,

 

comment nous avons arpenté pendant de longues heures

et pendant plusieurs jours,

les allées des cimetières de Joudreville, de Piennes et de Bouligny,

et même de Nancy,

à la recherche d'une tombe

et d'un nom,

Zanda,

 

ton nom, Zanda, gravé dans la pierre, entre deux dates,

celle de ta naissance et celle de ta mort

1896 et 1928,

mais à chaque fois,

à chaque grille de cimetière refermée,

mal aux jambes, mal aux pieds, à marcher dans les graviers des allées,

mal aux yeux d'avoir chercher à déchiffrer les lettres des dalles de marbre gris ou noir

et surtout mal au coeur de désespoir

face aux longues pierres tombales muettes

 

recherches à chaque fois désespérément vaines

qui finissent en grosses larmes de peine,

 

coulant sur les joues de ma mère.

 

© Jean-Louis Crimon

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3 juillet 2022 7 03 /07 /juillet /2022 08:57
Buggerru. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon
Buggerru. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Buggerru. Sardaigne. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

A 8 ans et demi on n'est plus trop petit 

Surtout quand on connait déjà le travail du tri des minerais à la mine

Le soir, ton père Antioco et ta mère Rosa

n'ont dû parler que de ça

 

Des soldats Italiens qui mettent en joue des mineurs Sardes

Des hommes debouts sans armes 

les mains nues

Certains le poing levé

Mineurs en colère

Mineurs révoltés

 

Les soldats, sur ordre du Préfet,

font feu

sans trembler

Trois morts couchés dans l'herbe

Sous un ciel superbe

 

Il faut briser la grève des mineurs

Ordonne le patron de droit divin

Plus de coupure dans la journée de 14 heures de labeur  

Le patron grand humaniste

A décidé d'en finir avec la pause du Midi, une heure en été,

 

une heure au soleil de septembre 

Il faut y mettre un terme

même si septembre, c'est encore l'été,

Au diable le droit ancestral

A l'heure de repos au soleil estival

Le patron de la mine a le pouvoir

de changer le nom de la saison

Le patron a toujours raison

 

A la fin de l'été

Le patron décide que c'est déjà l'hiver

La pause du Midi n'est plus nécessaire

Aucune discussion possible

Prenez les têtes pour cible

 

S'ils ne veulent pas comprendre

S'ils ne veulent pas redescendre

Vous n'avez qu'à les descendre

 

Les soldats appelés en renfort

Font le sale boulot de la mise à mort

Toute l'Italie se met en grève

Pour la petite soeur Sardaigne

Pour éviter que le sang saigne

mais c'est déjà trop tard, 

l'histoire tourne au cauchemar

 

Trois morts couchés dans l'herbe

Trois morts d'abord

Le quatrième prendra son temps

mais sans trop d'efforts

rejoint ses trois frères déjà morts

 

morts pour des droits qui n'existent pas encore

Hommage aux quatre 

de mille neuf cent quatre.

 

Forcément tu te souviens du quatre 

septembre mille neuf cent

quatre

de la  grève des mineurs

réprimée dans le sang

 

A quatre

jours près, 

- 8 mars 1896 - 4 septembre 1904 -

tu avais exactement 8 ans et demi

ce jour où les soldats d'Italie

mettent en joue des mineurs d'Italie

des Italiens tuent d'autres Italiens

On ne me fera pas croire que c'est pour leur bien

 

Les patrons sont devenus fous

le jour de la « tuerie »

le jour de la « tuerie du Buggerru ».

 

Trois morts couchés dans l'herbe

Trois morts d'abord

Le quatrième prendra son temps

mais sans trop d'efforts

rejoint ses trois frères déjà morts.

 

 

© Jean-Louis Crimon

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2 juillet 2022 6 02 /07 /juillet /2022 08:57
Buggerru. Sardaigne. Musée de la Mine. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Buggerru. Sardaigne. Musée de la Mine. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

J’aurais tant aimé, mon grand-père inconnu,

que tu me racontes ton premier jour de travail à la mine

que tu me dises quel âge tu as quand ça commence

la fin de l'enfance

même pas dix ans

 

Comment on t’explique ce qu’il faut faire

Comment tu comprends que c’est ton destin puisque tu es l’aîné

Comment le soir du premier jour 

se passe ton retour

dans votre masure de la rue près de l’église.

 

Ce que te dit ton père, Antioco, pour t’encourager.

A quoi tu penses avant de t’endormir.

Quelles images te reviennent dans les yeux

les paupières à peine fermées

 

La tâche des enfants, c’est d’aider les femmes dans leur travail

Les femmes cassent les pierres à coup de marteau et à mains nues

pour en extraire les minerais,

zinc ou plomb,

avant de les mettre dans des sacs

 

Toi, tu leur prépares les pierres ou parfois

tu préfères porter les lampes des mineurs

avec ce morceau de bois

au-dessus des épaules pour en porter plusieurs à la fois 

 

Ce travail à la mine, ça doit te changer du temps où tu jouais dans la montagne

en courant derrière les chèvres

Ton père, Antioco, aurait bien aimé que tu sois chevrier, comme lui,

et même sabotier,

comme lui qui avait un double métier,

mais, bien sûr, le travail à la mine,

ça rapporte davantage d’argent à la maison

 

J’aurais aimé aussi que tu me dises comment, avec tes yeux d’enfant,

tu ressens cette descente dans les entrailles de la terre,

comment tu comprends les mots des adultes quand ils parlent de lutte et de grève

pour améliorer la vie des mineurs du bassin minier sarde 

 

Oui, vraiment, j’aurais tant aimé que tu me racontes tout ça,

mon grand-père Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

 

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1 juillet 2022 5 01 /07 /juillet /2022 08:57
Cimetière de Saint-Souplet-sur-Py. Novembre 2014. © DR

Cimetière de Saint-Souplet-sur-Py. Novembre 2014. © DR

                      

Mon cher grand-père que je n’ai pas connu

Je t’écris cette lettre que tu ne recevras pas

A moins que je ne te la porte moi-même

au pays de l’envers du décor,

là où les vivants apprennent à être des morts,

Au pays de l’au-delà des nuages

pour nous qui, en bas, 

croyons,

éperdument,

que ces choses-là se passent au ciel.

 

Peu importe

Où que tu sois,

J’en fais le serment,

Je me dois d’aller jusqu’à toi. 

 

Je dois te dire que ça a pris du temps 

pour retrouver ta trace

Tu ne nous as pas facilité la tâche

Une date, un lieu de naissance.

Un nom de village. 

Pas davantage.

Pas de date de mort.

Pas de tombe. 

Pas de cimetière. 

Pas de cimetière connu 

pour le grand-père inconnu.

 

Au Sud du Sud, une île italienne, la Sardaigne,

qu’à cela ne daigne, 

la Corse est bien une île française.

Un village de montagne. 

Une année : 1896. 

Un jour et un mois de naissance : 8 mars.

 

J’ai tenu à refaire le chemin qui a dû être le tien

Je suis venu mettre mes pas dans tes pas.

Point de départ : le village. 

Ton village.

Fluminimaggiore. 

Littéralement, Flumini majeur. 

Fluminimaggiore, 9 kilomètres à l’Est de Buggerru, 

là où il y a la mine. 

Une mine riche en minerai de plomb et de zinc. 

 

Destin tout tracé des enfants de pauvres. 

Du Flumini majeur partaient, à pied, des bataillons de mineurs.

Dans les deux sens du terme.

Pas d’autre chemin pour une existence humaine de ce temps-là.

Pas de mode majeur.

Même en étant né à Fluminimaggiore. Condamné, dès l’enfance, à vivre en mode mineur.

 

De ta famille, tu ne nous as pas dit grand chose.

Ta vie trop brève, ne t’en a pas laissé le temps.

Ton passage terrestre t’a juste laissé le temps de laisser deux enfants. 

Deux filles. Une Sarde. Une Française. Une Sarde laissée en Sardaigne avec sa mère Sarde.

Une Française, Juliette, ma mère, que tu abandonnas le jour de sa naissance.

Pour cause de définitive absence.

Mort le jour-même de sa naissance.

Mort le jour où ta fille française est née. 

Selon la mère de ma mère, 

ma grand-mère maternelle, Berthe Leloup. 

C’est ma mère qui me l’a dit. 

C’est ma mère qui m’a dit que c’était

ce que sa mère lui avait dit.

Une fois pour toutes. 

Pour ne plus avoir à en parler.


Pour qu’elle se fasse à l’idée.

A l’idée de ne jamais voir son père. 

De ne jamais pouvoir le voir. 

Le rencontrer.

Le connaître.

 

De ne jamais pouvoir porter son nom

ce beau nom de Zanda.

Ma mère ne sera jamais Juliette Zanda.

Ne sera jamais Zanda. 

Ne s’appellera jamais Zanda de son vivant.

Seulement à sa mort.
Ayant elle-même pris soin

de faire graver,

de son vivant, 

sur sa tombe,

le nom de Zanda. 

 

© Jean-Louis Crimon

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30 juin 2022 4 30 /06 /juin /2022 08:57
Paris. François Cheng a aimé "Shuang". 10 Février 2014. © Jean-Louis Crimon

Paris. François Cheng a aimé "Shuang". 10 Février 2014. © Jean-Louis Crimon

François Cheng a aimé "Du côté de chez Shuang" et me dit dans un demi-sourire : "c'est vous qui avez écrit ça ! " 

Et moi je lui réponds, c'est vous qui avez écrit ça :

" C'est que je connais toute la vertu des vrais dialogues : dialogue socratique, dialogue confucéen, dialogue entre Abélard et Héloïse, entre Montaigne et La Boétie, entre l'homme et la nature, entre l'homme et la transcendance, entre les vivants et les morts... dans le dialogue sous-tendu par la sympathie, semé d'inattendus et d'inespérés, celui qui parle ne sait pas ce que son interlocuteur va dire; il ne sait pas non plus ce que lui-même va dire lorsque l'autre se sera exprimé. On avance ainsi pas à pas vers l'inconnu de l'esprit, vers la résonance des âmes, vers un infini ouvert. C'est là un miracle de plus : entre les êtres marqués par la finitude jaillit une joie propre à l'infini." 

Cinq méditations sur la mort. ( page 49).

 

© Jean-Louis Crimon

 

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29 juin 2022 3 29 /06 /juin /2022 08:57
Arras. La Grand Librairie. 21 Juin 2014. © DR.
Arras. La Grand Librairie. 21 Juin 2014. © DR.

Arras. La Grand Librairie. 21 Juin 2014. © DR.

© Jean-Louis Crimon

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28 juin 2022 2 28 /06 /juin /2022 08:57
Chengdu. Sichuan. Confucius. Octobre 2013. © Jean-Louis Crimon

Chengdu. Sichuan. Confucius. Octobre 2013. © Jean-Louis Crimon

 

Ponctutation finale. Ultime. Dans tous les sens du terme. Venir lire au pied de la statue géante du géant, les extraits de ce roman que tu lui dois. Lui, c'est Kong, Conf' pour toi, Confucius. Celui que tous les étudiants Chinois appellent "Le premier des professeurs". Laoshi, professeur, tu l'as été pendant un semestre, dans cette université du Sichuan. Professeur de "Conversation française". Tu avais promis au Doyen du Département des Langues étrangères de ne pas te servir de ta présence en Chine pour effectuer des reportages de journaliste, ton premier métier. Tu as tenu parole.

Le roman, tu en as eu l'idée dès la première semaine de ce semestre incroyable. A moins que ce ne soit l'idée de Confucius. Puisque le reportage t'était interdit, le roman s'imposait. Le roman, la forme supérieure du reportage. Malraux l'avait expérimenté bien avant toi. Mais "Du côté de chez Shuang" n'aura pas la reconnaissance ni le succès de "La Condition humaine".

© Jean-Louis Crimon

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27 juin 2022 1 27 /06 /juin /2022 08:57
Saint-Malo. "Etonnants Voyageurs". Festival international du livre. Mai 2015. © Jean-Louis Crimon

Saint-Malo. "Etonnants Voyageurs". Festival international du livre. Mai 2015. © Jean-Louis Crimon

Premier sourire malouin. Aux "Etonnants Voyageurs", l'accueil est toujours de bon coeur.

 

© Jean-Louis Crimon

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