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13 janvier 2019 7 13 /01 /janvier /2019 07:47
L'Hortillonne. Alphonse Lemerre Editeur. 1897. Jeanne Laffitte Editeur. Laffitte Reprints. Marseille. 1979.
L'Hortillonne. Alphonse Lemerre Editeur. 1897. Jeanne Laffitte Editeur. Laffitte Reprints. Marseille. 1979.

L'Hortillonne. Alphonse Lemerre Editeur. 1897. Jeanne Laffitte Editeur. Laffitte Reprints. Marseille. 1979.


« ELLE SE PENDAIT au cou de l’amant, lui mettait des baisers sur les joues, sur les paupières, sur les pointes de la jolie moustache châtaine, aux intentions d’accroche-cœur, à laquelle se frôlait son visage en une suprême chatouille. Malgré la foule qui les entourait, les heurtait, les secouait à ses remous : – toute la population d’Amiens accourue pour faire la conduite au régiment, – elle sanglotait ; ses larmes s’écrasaient sur la face du beau gaillard, un sergent-major d’une trentaine d’années, ou lui ruisselaient, amères et chaudes, jusque sur les lèvres. »
L’Hortillonne, Première partie, page 1.

 

Alphonse Lemerre, l'Editeur de Verlaine, publie en 1897, L'Hortillonne, de Léon Duvauchel. Comment Léon Duvauchel (1848-1902), a-t-il proposé son manuscrit à Alphonse Lemerre, le grand éditeur parisien ? Le célèbre éditeur des grands poètes du 19 ème siècle. Peut-être par l'intermédiaire de Théophile Gautier, de qui il était proche. Sinon l'ami. 

 


Léon Duvauchel, bien que parisien de naissance, a toujours revendiqué ses racines picardes. Sa famille est originaire de Crécy-en-Ponthieu. Dans son parcours littéraire, il sera l’ami de Théophile Gautier et de Pierre Loti. On le classe parmi les écrivains appartenant à l’école dite « naturaliste ». Sous-titré « Mœurs picardes », le roman de Duvauchel se situe au moment de la guerre de 1870, la guerre contre les Allemands qu’on appelle à l’époque les Prussiens. 
 


L’hortillonne, qui donne son titre au roman, est une fille-mère de Camon. Aujourd’hui, bien sûr, on dirait « mère-célibataire ». Elle fait la rencontre d’un beau militaire, le lieutenant Jousserand, auquel elle ne résistera pas longtemps. De cette « rencontre », naîtra un fils, qui sera prénommé Firmin. Fils que le père reconnaîtra, dans un moment de générosité en forme d’égarement. A moins que ce ne soit un moment d'égarement aux apparences de générosité. Mais l’égoïsme du père reprend vite le dessus. Le beau Lieutenant n’y tenant guère, à ce rôle de père et de mari, s’échappe. Il quitte Camon, le village de la mère et de l’enfant, pour s’installer à Châteauroux, où il va se marier. Vie sans histoire. La retraite venue, il va vivre à Montreuil-sur-Mer. C’est là que le drame va se jouer et se dénouer. Firmin, le fils « naturel », pour ne pas dire le « bâtard », a grandi. Il n’a pas oublié la promesse faite à sa mère, – le jour de sa première communion – de la venger de cet abandon qui les a plongés tous les deux dans une vie très difficile, pour ne pas dire misérable.


Léon Duvauchel a commencé par publier dans des revues littéraires, de la prose et des vers. En 1871, son recueil de poèmes « Le Médaillon » reçoit les encouragements de Théophile Gautier. Succès d’estime, malgré ce parrainage prestigieux, mais véritable entrée en littérature. Son premier véritable succès, il le rencontre avec un premier roman « La Moussière », l’histoire des amours tragiques d’Azémila, jolie paysanne de l’Oise, et d’un jeune Baron amiénois, André d’Emméricourt. La parution en feuilleton, – comme ça se pratique à l’époque –, va créditer son auteur d’une réelle célébrité, bien avant la sortie du livre, en 1886. Duvauchel publiera « Le Tourbier », en 1889, et le roman qui nous intéresse particulièrement, « L’Hortillonne », en 1895. « Poèmes de Picardie », qui comprend « Les Faines », recueillera également un franc succès.

Consacré « Ecrivain régionaliste », Léon Duvauchel n’hésite pas à utiliser les expressions et les mots picards, lorsqu’ils lui semblent sonner plus juste et plus vrai que leurs équivalents français.

Au diable les critiques pour excès de « picardismes », quand on affirme simplement "excès d'humanité ou d'humanisme". 


 

© Jean-Louis Crimon

 

 

L'Hortillonne. Léon Duvauchel. © Alphonse Lemerre Editeur. 1897. 

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12 janvier 2019 6 12 /01 /janvier /2019 09:17
Hortillon dans sa Barque. Hortillonne sur l'aire. Le Petit Journal agricole. 1er Sept. 1912. N° 870.
Hortillon dans sa Barque. Hortillonne sur l'aire. Le Petit Journal agricole. 1er Sept. 1912. N° 870.

Hortillon dans sa Barque. Hortillonne sur l'aire. Le Petit Journal agricole. 1er Sept. 1912. N° 870.

 

"Une des curiosités d'Amiens est son marché sur l'eau, et le visiteur qui s'en va ,sans l'avoir traversé, ignore un des coins les plus originaux et les plus pittoresques  de la vieille cité picarde."

 

 

La phrase d'attaque est incontestable. C'est une vraie phrase d'attaque. Une phrase qui vous place d'emblée dans le sujet et vous donne l'irrésistible envie de poursuivre la lecture. On savait déjà bien écrire en ce temps-là. 

La littérature, au sens où nous l'entendons habituellement, nous sommes plutôt enclins à la trouver dans les livres, les romans le plus souvent, la poésie parfois, mais il faut souligner que la qualité de l'écriture peut tout autant se trouver sous la plume de simples rédacteurs, occasionnels ou réguliers, journalistes en titre ou simples chroniqueurs occasionnels, collaborateurs épisodiques de journaux, le plus souvent hebdomadaires ou mensuels. Cet article, signé A. Delaunay, est un bon exemple de ces bons papiers, ces bons articles, publiés au fil des années sur les Hortillonnages. Avec souvent des photos inattendues ou remarquables. Des photos qui savent ne pas copier les images "carte postale" des cartes postales. Même si, en l'occurrence, la photo qui illustre l'article sur "Les Hortillonnages d'Amiens" est tout simplement la copie agrandie d'une carte postale très courante : CP 695. Amiens - Les Hortillonnages.

En septembre 1912, les lecteurs du Supplément Hebdo du Petit Journal agricole ont donc pu découvrir ces jardiniers particuliers dont, sans doute, la France entière ignorait tout de l'originalité. 

Originalité bien mise en évidence dès le deuxième paragraphe par cette question qui met en avant le mode de déplacement des hortillons pour accéder à leurs terres. 

 

"Mais qu'est-ce donc que ces jardiniers qui ont des bateaux pour véhicules, qui négligent la grande route solide et résistante aux pieds des chevaux pour le sol mouvant et liquide des petits canaux et des ruisseaux qui viennent se jeter dans Somme  aux portes de la capitale de la Picardie ?

Dans le pays, on les appelle les hortillons et, s'il faut en croire certains auteurs, ce sont les plus curieux jardiniers de France. "

 

"Curieux, certes, ils le sont, et à plus d'un titre. Ne formaient-ils pas déjà, au Moyen-Âge, une corporation riche et puissante, si riche et si puissante même que ce fut sur un champ donné par elle que fut construite la magnifique cathédrale qui est encore aujourd'hui la gloire d'Amiens."

 

Ici, l'auteur de l'article, A. Delaunay, ne va pas jusqu'à préciser "un champ d'artichauts", comme souvent quand on évoque cette histoire qui tiendrait davantage de la légende que de la vérité historique. L'artichaut, il faut le souligner, n'était pas encore cultivé, en Picardie, en 1220. Quand on pose la première pierre de la Cathédrale d'Amiens.

Cela dit, on ne peut pas exclure, a priori, que le terrain où l'on a construit la Cathédrale ait été offert par les hortillons de ce temps-là, les hortillons du début du XIIIème siècle.  

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Le Petit Journal agricole. N° 8701er Septembre 1912.

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11 janvier 2019 5 11 /01 /janvier /2019 08:37
Edouard David, sa femme, ses enfants et ses amis. © archives Rosati Picards.
Edouard David, sa femme, ses enfants et ses amis. © archives Rosati Picards.

Edouard David, sa femme, ses enfants et ses amis. © archives Rosati Picards.

 

Faut-il le rappeler, Edouard David (1863–1932) est né dans une famille on ne peut plus modeste, pour ne pas dire pauvre. 

Tchot Doère est né à Amiens, dans le vieux quartier Saint-Leu. La famille vit chichement : le père est tisseur et le petit Edouard à neuf frères et soeurs. La mère, qui ne sait ni lire, ni écrire, est une excellente conteuse. Sûr que l'imagination de l'enfant va se nourrir aux histoires que raconte la maman. Autre apport indéniable, les séances des Cabotans, Lafleur, Sandrine et Tchot Blaise, héros inséparables des marionnettes picardes. 

 

 

 

Je me suis souvent demandé si le gamin de Saint-leu devenu Chef de Bureau de la Préfecture composait ses poèmes en picard pendant ses heures de travail, si le citadin rêvait de la campagne derrière des grilles du bâtiment républicain, ou bien s'il avait - pourquoi pas ? - fait l'acquisition, avec ses droits d'auteur, d'un terrain dans les Hortillonnages. Pour y venir goûter un bénéfique repos, en famille et avec des amis, en fin de semaine, le samedi-dimanche, et pourquoi pas, pendant les vacances. 

La réponse à mes questions, - hasard fabuleux, quand j'y pense -, vient d'une carte postale ancienne. Une simple carte postale trouvée chez un bouquiniste amiénois. Une carte postale écrite, - mais oui -, par l'un des enfants d'Edouard David. La carte postale fut postée - le cachet de la Poste en fait foi -, le 17 août 1904. Edouard David a 41 ans. "Chés Hortillonnages", son oeuvre maîtresse, ont déjà plus de quatre ans. 

 

« Nous nous sommes bien amusés à la noce, mais nous sommes fatigués. Père a acheté une île dans les (H)ortillonnages. Nous y avons passé deux jours, ce qui nous a beaucoup fatigué. Papa et maman nini sont toujours pareils mais fort fatigués. Je prierai ma tante de vouloir bien mettre Robert par terre et de te porter pour te défatiguer. Un bec à tertous. L. David »

 

Carte postale signée "L. David", sans aucun doute Lucien David, fils cadet d'Edouard David, à l'époque âgé de 13 ans. Carte postale adressée à André David, le fils aîné. 

 

Les mots des cartes postales pour compléter les mots des livres. Les écritures familiales, les écritures privées, devenues publiques, tout semble venir à nous pour célébrer celui que Pierre Garnier n'hésite pas à comparer, en 1970, dans son "Edouard David, poète picard", à Mistral. 

 

Edouard David, chantre de Saint-Leu comme Frédéric Mistral fut le chantre de la Provence. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Chés Hortillonnages. Edouard David. Amiens Imprimerie Picardie. Janvier 1900.

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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 08:22
Edouard David, dit Tchot Doère. Poète Picard. (1863-1932). © Lucien Caron.
Edouard David, dit Tchot Doère. Poète Picard. (1863-1932). © Lucien Caron.

Edouard David, dit Tchot Doère. Poète Picard. (1863-1932). © Lucien Caron.

 

La langue maternelle d'Edouard David, c'est le picard. Le dialecte picard parlé dans le quartier Saint-Leu, le coeur populaire d'Amiens. Quartier ouvrier, refuge de la langue picarde au XIXe siècle, même rebaptisée "patois". Dans cette famille où le père est tisseur, famille de dix enfants, Edouard David est le cadet. La maman du petit Edouard ne sait ni lire, ni écrire, mais parle parfaitement "picard première langue". Avec un talent de conteuse incontestable. Douée d'une mémoire remarquable, nourrie de contes et de légendes venant de ses parents et de ses grands-parents, c'est elle sans aucun doute qui forme l'oreille de son petit dernier à l'oralité. Aux mots qui sonnent. Aux mots-images qui donneront naissance à "Chés Hortillonnages". 

Les journées et les soirées, les veillées, sont éminemment picardes. Le père, lui, adore les livres et il est un bon lecteur. Ce qui ne l'empêche pas de prendre un réel plaisir à écouter sa femme raconter des histoires en picard à leurs enfants. 

 

"Chés Hortillonnages", publié au premier jour du premier mois de l'an 1900, me semble être la grande oeuvre d'Edouard David. Grand poème lyrique consacré, comme son titre l'indique, certes aux Hortillonnages, mais davantage aux hortillons et aux hortillonnes, ceux qui, de leur travail et de leurs mains, maintiennent le dessin et le dessein des Hortillonnages. 

Edouard David sait parfaitement mettre en scène ces êtres dont le destin est d'être ces gondoliers de la brume, ces marins de la terre, ces jardiniers du bord de l'eau, ces maraîchers en bateau. Son écriture tient du croquis. Parfois du dessin humoristique. De la BD littéraire. Tout en étant un vrai beau et grand poème. Poème de mots et d'images. D'odeurs et de saveurs. 

 

Ses notations sont simples et efficaces. Humbles comme ceux qu'il dépeint. Avec toujours beaucoup d'humour. Beaucoup d'amour aussi. Humour et amour, deux ingrédients indissociables de l'oeuvre d'Edouard David. Oeuvre qui déborde toujours d'une infinie tendresse. 

Tchot Doère est âgé de 37 ans quand il publie, au 1er Janvier 1900, "Chés Hortillonnages". Long poème lyrique découpé en plusieurs chants. La picard d'Edouard David, toujours truculent, parfois grivois, peut donner l'impression de n'être que du "français picardisé", d'el dravie, comme on  dit, mais ce serait méconnaître la présence de mots authentiquement picards, ces mots "concrets", ces mots qui ont déjà leur sens dans leur son. Les images, les mots-images, leur mise en scène, pour ne pas dire leur mise en situation, sont souvent drôles et cocasses. Certaines mignardises sur les fruits que les femmes mûrissent dans leur corsage, ou bien tiennent au chaud dans leur "caraco", ne seraient aujourd'hui plus permises. 

 

A titre d'exemple, je ne résiste pas au plaisir de vous faire saliver en imaginant les fruits chantés par Edouard David, dans cet extrait du 6ème chant de "Chés Hortillonnages".  

 

 

« Belle Mariette !

Adon, sous tin corsage d’v’lours

I gno reinettes pus désirabes

Qu’ toutes chell’s peindues à nos abes

Belle Mariette, à mes anmours...»

 

Traduction :

 

« Belle Mariette, 

Donc, sous ton corsage de velours,

Il y a reinettes plus désirables,

Que toutes celles pendues aux arbres,

Belle Mariette, à mes amours…»

 

 

Bien évidemment - et vie d'amant - ce genre de poésie grivoise - seins-pommes, seins-poires ou seins-framboises -, cette écriture métaphorique érotique, qui confond malicieusement la cueillette des fruits qui mûrissent dans les arbres et la tentation des fruits trop sages qui se muchent et s'ennuient sous la toile des corsages, ce style de taquineries espiègles, ce genre de métaphore douce et sucrée, vaudraient - à n'en pas douter - à leur auteur, recadrage en règle et volée de bois vert. Pour propos sexistes, allusion déplacée, plaisanterie libidineuse  et autres propos machistes

 

 

Pour ne pas risquer de me faire prendre au piège où échappe en ce temps-là Edouard David, je précise que je ne produis ici que du "commentaire poétique et littéraire", et que toute ressemblance avec des chemisiers contemporains bien garnis, toute référence à des fruits qui s'y cacheraient pour mieux tenter les hommes, ne serait que le fait du hasard : l'Île Robinson n'est pas l'Île de la tentation, quoique... 

 

L'Île des Tilleuls n'est pas là pour les bégueules ! 

 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Chés Hortillonnages. Edouard David. Amiens Imprimerie Picardie. Janvier 1900.

 

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9 janvier 2019 3 09 /01 /janvier /2019 00:19
Isabelle Marsay. Le Fils de Jean-Jacques. © Ginkgo éditeur. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon
Isabelle Marsay. Le Fils de Jean-Jacques. © Ginkgo éditeur. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Isabelle Marsay. Le Fils de Jean-Jacques. © Ginkgo éditeur. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Avec son "Fils de Jean-Jacques", sous-titré la Faute à Rousseau, Isabelle Marsay nous embarque dans un parcours Rousseauiste inattendu et vraiment captivant. Mais le plus bel embarquement se situe pour nous, au propre et non plus au figuré, du côté des pages 172, 173 et 174. Quand dans les pas de Baptiste, le fils aîné, le seul que Rousseau aurait pu retrouver, elle évoque les hortillonnages et les hortillons.

 

"Ils prirent le chemin de halage, se dirigèrent vers les hortillonnages, minuscules jardins maraîchers situés sur de petits îlots, entre le ciel et l'eau. Ils parvinrent ainsi à l'endroit où la rivière se ramifie pour alimenter d'étroits canaux ceignant des centaines de parcelles. 

"Deux ans auparavant, Baptiste et Roland avaient rencontré là un hortillon couvert de vase qui raclait le bord des rives avec un grattoir. Comme tous deux l'interrogeaient, le brave homme avait cessé sa besogne en disant: faut toujours gripper ch'fossé, sinon ça finit qu'il y a plein d'herbes et que ch'batieu, y peut plus aller al z'aires... "

 

Ici, forcément, plus d'un hortillon éclaterait de rire. "Un hortillon raclant le bord des rives avec un grattoir", ça n'existe pas. Ou alors nulle part ailleurs que dans la prose de la professeur de français du Paraclet. C'est à la bêche ou à la pelle qu'il faut consolider les bordures des aires. Un sacré travail, même si ça n'en a pas l'air. 

Isabelle Marsay poursuit : " Plusieurs barques glissèrent sous leurs yeux. Assise à l'avant d'une coque au bec relevé - Traduisez : bateau à cornet ! -, une ravissante hortillonne portait une coiffe maintenue par de petites baguettes qui lui faisait un genre de tonnelle et la protégeait du soleil. Sa cargaison était recouverte d'un lit de roseaux fraîchement coupés qui préservaient les légumes qu'elle vendait, le lendemain, sur les étals du marché."

...

" Sur le quai, ils avisèrent un maraîcher qui venait de la rive d'amont et qui sortait de sa barque des paniers pleins de pois, de salades et de raves qu'il déposa au pied du pont. Le fils de ce dernier tenait la perche qu'il plantait à intervalles réguliers dans le rieu pour pousser son embarcation. Moyennant quelques sols, il accepta de mener les deux jeunes gens à travers les parcelles que ses ancêtres avaient eux-mêmes cultivées."

...

" C'est ainsi que Baptiste et Thomas se retrouvèrent sous les frondaisons, entre les roseaux et les lentilles d'eau. La cathédrale, immense bergère de pierre veillant sur son troupeau de masures basses, disparut peu à peu entre les feuillages. Baptiste sentit sur ses épaules, sur ses joues, la caresse des saules et des arbres fruitiers. Il écartait souvent des branches, se penchait, pour éviter d'être blessé ou de freiner la barque qui filait vers l'Île aux Fagots, en admirant les miroitements du soleil et les lambeaux de ciel réfléchis par les eaux."

...

" Bientôt on n'entendit plus qu'un vague clapotis, les tapis de nénuphars et les lentilles d'eau s'écartant sur leur passage comme pour aider les trois jeunes gens à pénétrer dans un autre univers, celui des terres fertiles aux contours mouvants, Baptiste s'attendant à voir surgir des ondines, des elfes, des sylphides, prêts à guider des habitants d'autres rives dans le dédale singulier de leur monde enchanté.

"Alors, fermant les yeux puis se laissant bercer, Baptiste s'imagina vivre parmi ces maraîchers, loin des métiers battants, des bruits de la cité, naviguant d'île en ville, de terres en étangs, s'affairant comme un lutin ou un farfadet en passant constamment de l'eau à la terre, de l'ombre à la lumière. Il se voyait aidant les hortillons à remplir leurs mannes, puis faire un somme, à l'ombre de leur cabane."

 

Bien sûr, le roman écrit et publié par Isabelle Marsay n'a pas pour objectif de nous faire découvrir la vie et le travail des hortillons, mais il est intéressant d'observer comment dans son travail d'écriture, celle qui enseigne les Lettres au Paraclet, intègre dans sa fiction ce parcours dans les hortillonages. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Le Fils de Jean -Jacques. Isabelle Marsay. © Ginkgo éditeur. Février 2012.

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8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 15:47
La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. © Imprimerie Moderne. Amiens.
La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. © Imprimerie Moderne. Amiens.

La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. © Imprimerie Moderne. Amiens.

 

 

Poète et romancier, architecte de son métier, Gaston Chantrieux (1872-1947) est, sans conteste, celui qui, jusqu'à aujourd'hui, a écrit le plus beau roman qui soit sur les hortillons et les hortillonnages. Hasard de mes déambulations parisiennes sur les quais des bouquinistes, j'ai découvert "La Barque sur le Rieu" il y a une bonne vingtaine d'années. Je l'ai lu d'une traite dans un Café de Saint-Michel. Un vrai sentiment d'air pur à sa lecture. Un voyage dans le temps. Dans le temps et dans l'espace. Cet espace si particulier, fait de terre et d'eau. D'oiseaux et de roseaux. De terre et de mystère. Relu quatre ou cinq fois depuis. Merveilleux roman. 

 

Architecte de son métier. Architecte et romancier. Deux professions très différenciées. A première vue sans aucun lien de parenté. A première vue seulement. Le romancier n'est rien d'autre que l'architecte des mots, des images et des idées. Avec une bonne dose d'humanité.

Je maintiens et j'insiste. Gaston Chantrieux a su écrire LE roman des Hortillonnages. Architecte de son métier, mais surtout homme au patronyme prédestiné. S'appeler Chantrieux, c'est être de naissance plutôt très chanceux. Se nommer Chantrieux, c'est avoir la chance de porter un nom comme un destin. Un destin tout tracé. Un nom fait pour enchanter ces marais si particuliers que sont les Hortillonnages.

 

Chantrieux en un seul mot, c'est aussi "Chante... rieux", si on joue la prononciation en deux mots. Chantrieux, heureux homme au destin déjà tracé dans son nom. Chantrieux, celui qui sait faire chanter les rieux. Chantrieux, un nom d'identité qui vous signe un destin, mieux qu'un pseudonyme anonyme. 

Le rieu - pardon d'insister - c'est ce chemin d'eau qu'emprunte les bateaux, c'est ce chemin liquide qui permet d'atteindre la terre ferme. "La Barque sur le Rieu" est la grande oeuvre de Gaston Chantrieux. Le grand roman. Un roman dédié d'ailleurs à un certain Edouard David. Belle dédicace et superbe envoi :

 

" A l'ami Edouard David, le Poète des Hortillonnages, je dédie ce Livre.

 

Petite erreur à ne pas commettre en abordant la lecture de "La Barque sur le Rieu", croire que le livre de Gaston Chantrieux, - où chaque chapitre, c'est vrai, porte un titre différent -, ne soit qu'un recueil de textes disparates ou dissociés. Un recueil de nouvelles. Ne vous méprenez pas. Il s'agit d'un roman. D'un vrai roman. Le roman de la terre et de l'eau mêlées. De la brume et du soleil. Du froid humide et du feu. Le feu de l'amour, bien sûr. Même s'il se prénomme adultère. L'adultère, au fond, un amour entre adultes. L'échappatoire à une vie d'hortillonne sans histoire, le goût du péché sous les pommiers, le désir fou d'être regardée, d'être désirée. Le feu dans la prairie. Et c'est toute une vie qui bascule. 

 

210 pages d'une écriture faussement légère, ponctuée par des titres de chapitres qui sont autant de fausses pistes, pour suivre à la trace les trois personnages principaux de ce roman de l'eau qui frise, parfois, souvent, les risques de l'eau trouble. 

 

Un trio de bavards, chapitre 1. 

Le premier potager de France, chapitre 3.

Marché sur l'eau, chapitre 8.

La Barque sur les Rieux, chapitre 11.

Le secret de la hutte, chapitre 20.

 

Les risques de l'eau trouble, car dans ce roman de l'eau et des rieux, on a vraiment le sentiment que l'hortillonne, qui s'ennuie dans la vie avec son mari l'hortillon, succombe à l'attrait du voyage en eau trouble. Le jeune médecin, séduisant séducteur, va vite la convaincre d'embarquer pour des rives plus charmantes. Le style de Gaston Chantrieux est simple et efficace. Très proche de l'oralité du conteur né qu'il est. L'incipit, la première phrase du roman, est limpide. Elle coule parfaitement. On est déjà entré dans l'histoire. 

 

"Assis sur la berge, dans l'étroit et joli chemin qui serpente vers Camon, et face à la Somme paresseuse, trois hommes devisaient gaiement." 

 

Page 13, au-delà du style charmeur du conteur, Gaston Chantrieux enracine son histoire dans l'univers si particulier des hortillonnages. Un travelling cinématographique digne d'un beau court-métrage  :

 

"Passait alors, la perche haute, un solide gaillard monté sur le grand cornet d'une barque de maraîcher, sorte d'esquif d'une silhouette originale, plate comme une toue et sans gouvernail, que l'aquarelliste fixe si difficilement de son crayon et dont l'avant relevé accoste facilement la rive, pour se trouver de plain-pied avec le niveau des aires."

 

Les aires, c'est à dire, les terres, les terrains où l'hortillon a pied. Mais où, parfois, l'hortillonne perd pied. Dans le roman, bien sûr. Dans la vraie vie, pas si sûr. 

 

 

 

© Jean-Louis Crimon  

 

 

 

La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. © Imprimerie Moderne. Amiens.

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7 janvier 2019 1 07 /01 /janvier /2019 08:27
Les Hortillonnages. Paule Roy. 1981. © Courrier Picard / Crédit Agricole de la Somme.
Les Hortillonnages. Paule Roy. 1981. © Courrier Picard / Crédit Agricole de la Somme.

Les Hortillonnages. Paule Roy. 1981. © Courrier Picard / Crédit Agricole de la Somme.

J'ai bien connu Paule Roy. Je l'ai rencontrée à plusieurs reprises, chez elle, à Rivery, la première fois pour une interview-radio. C'était au temps des premières années de Radio France Picardie. 1979 ou 1980. C'était une passionnée, pas seulement par les rues d'Amiens. Férue d'Histoire locale, elle était intarissable. Les Hortillonnages étaient aussi pour elle une véritable passion. Passion pour laquelle elle devenait immédiatement passionnante. 

Rien d'étonnant à ce que Le Courrier Picard lui confie, en 1981, la rédaction d'un livret consacré aux Hortillonnages. Elle y déploie tout son talent d'écriture et d'esprit de synthèse. Elle y confie même à la toute fin de l'ouvrage quelques uns de ses poèmes, appelés "Croquis", dont elle s'excuse presque de les faire coexister avec ceux, en picard, d'Edouard David. 

 

" Un ardent soleil métallique

Sur l'étang calme et gris, piqué de nénuphars ;

Un cri d'oiseau mélancolique ;

Un train, très loin, là-bas, qui siffle quelque part..."

 

D'Edouard David, - qui oserait la contredire ? - Paule Roy affirme qu'il est le meilleur chantre des Hortillonnages, ami des humbles, des pauvres, des travailleurs. Elle publie d'ailleurs un extrait des chants que Tchot Doère a consacré aux Hortillons et aux Hortillonnages : 

 

" Ch'est da l'vallée, d'Camon à Ch'Baraban 

A quèqu's longueurs ed ramon qu'est ch'gardan

Où l'legueinm' pouss' comm' si que ch'boin Dieu veuche

Preind' sin plaisir à li donner ch'coeup d'peuche

Ch'est lo qu'nou fleuve, amassant ses trésors,

Etranné, jette, ein vrag', tous ses debords,

Par chés mill' riux qui d'vant d'raller à l'Somme

Torn'nt pis ratorn'nt...

Lo chés oisieux, aux canchons admirabes,

S'donn'nt reindez-vous da l'grand cafouilli' d'abes.

...

Mais por afan qu'fuch' complet' vou visite,

Preindez ch'batieu, allez donc, cho l'mérite ;

Feufilez-vous pus avant par chés riux ;

O treuvarez d'quoi conteinter vos yux.

...

Bayez au loin, par chés treus foits à l'voute,

Ch'est l'Cathédral', nou suberb' monumeint.

Nayez sin cop qui s'ébot si crânn'meint

Su nou cité, su chés hortillonnages... "

 

 

 

Ce texte en picard de Tchot Doère se trouve à la toute fin du livret rédigé par Paule Roy, un livret curieusement non paginé. Photos non légendées. Une trentaine de pages malgré tout très précises et précieuses pour qui se passionne pour les Hortillonnages. 

 

D'entrée, l'information essentielle est clairement mise en place : "Les Hortillonnages d'aujourd'hui, ce sont quelque trois cents hectares de terre enserrés entre Amiens, Camon, Lamotte-Brebière, Longueau et Rivery. Les comparer à un échiqier ne serait pas exact car ce terme implique l'idée d'une géométrie régulière. Il s'agit plutôt d'un immense puzzle qu'il faut découvrir lorsque le long bateau à cornet ou une barque plus légère s'insinue entre les rieux au rythme lent du batelier, familier de ces lieux et qui en connait parfaitement les moindres détours.

 

On y apprend aussi qu'un photographe-poète allemand les a nommés "les jardins flottants", mais Paule Roy ne nous donne pas son nom. Ce qui ne l'empêche de valider cette jolie définition en poursuivant : " Jardins flottants, c'est exactement l'impression que l'on ressent, car chaque parcelle de terre semble flotter sur cet espace mouvant formé par les multiples canaux qui se croisent et s'entrecroisent, s'élargissant ça et là en pièces d'eau plus ou moins vastes dont la plus importante est l'étang de Clermont."

 

Que deviennent les légumes et les fruits produits par les Hortillonnages ?, interroge en fausse naïve Paule Roy pour mieux nous rafraîchir la mémoire : " A l'origine et jusqu'au début du siècle, ils fournissaient intégralement la ville d'Amiens. Pour amener sa récolte, l'hortillon utilisait - il utilise encore - un bateau de forme bien particulière : sa proue en forme de cornet est très relevée et munie de nervures de bois formant un léger escalier ; cette haute proue permet à l'hortillon de passer d'une aire à l'autre mais aussi d'accoster au quai du Marché sur l'eau. Les légumes étaient placés dans des mannes, appelées "mandes" en picard. "

 

Notons au passage cette définition parfaite du bateau de l'hortillon et de la raison de sa forme si particulière, une forme adaptée à sa fonction : " sa proue en forme de cornet est très relevée et munie de nervures de bois formant un léger escalier ; cette haute proue permet à l'hortillon de passer d'une aire à l'autre mais aussi d'accoster au quai du Marché sur l'eau."

 

Voilà qui est dit et plutôt bien dit. Paule Roy, merci. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Les Hortillonnages. Paule Roy. Edition Le Courrier Picard / Le Crédit Agricole de la Somme.

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6 janvier 2019 7 06 /01 /janvier /2019 00:07
Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon
Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. Amiens. Juin 2018. © Jean-Louis Crimon

 

Très inspiré de ses années amiénoises et de son passage au Courrier Picard, le roman de Raymond Pronier, journaliste de métier, est un vrai polar, un roman policier. Les lieux de l'action se situent plutôt sur la Côte picarde, mais le siège du journal se trouvant à Amiens, de nombreuses séquences de l'histoire se déroulent dans la capitale picarde. Les deux bistrots qui se font face, tout en haut de la rue de la République, à l'époque, Le Lucullus et Chez Froc, sont des passages obligatoires. Comme les notations sur leurs deux patrons et sur leurs deux publics, deux clientèles très différenciées et très typées. Le quartier Saint-Leu, coeur historique de la ville, est aussi très présent. La place Parmentier tout autant. Forcément, place Parmentier rime avec bateaux à cornet.  

 

Extrait des pages 50 et 51 : 

 

"J'ai rendez-vous ce soir, à minuit, dans l'arrière-salle d'un restaurant de Saint-Leu. J'ai passé la matinée à flâner dans ce quartier, le seul que j'aime dans cette ville. Jeudi est le jour du marché sur l'eau. 

 Les hortillons arrivèrent pour la première fois un matin de mai sur leurs bateaux à cornets. Les hommes portaient pantalon de velours et gilet de satin. Les femmes arboraient longue jupe plissée, chemise à manches, tablier à galons et capeline."

 

Manifestement, ici, page 51, l'auteur du roman ne nous décrit rien d'autre qu'une reconstitution moderne du marché sur l'eau d'antan. On imagine mal en effet les hortillonnes venir à quai vendre leurs légumes en jupe plissée. D'ailleurs, même dans la version "touristique" du marché sur l'eau, pas de jupe plissée pour les hortillonnes et pas davantage de pantalon de velours ou de gilet de satin pour leurs hommes, les hortillons. 

De la même façon, le pluriel à "cornets" semble superflu et surtout incongru, le bateau à cornet, comme chacun sait, n'ayant qu'un seul "cornet".  

 

Mais poursuivons notre lecture, toujours page 51 : 

 

"La coiffe de la semaine était d'un modeste tissu, celui que l'on utilise pour les grands mouchoirs à carreaux. Le dimanche et les jours de fête, la capeline devenait blanche et s'ornait de dentelles.

Cette étrange coiffure cachait le visage des femmes et descendait sur leurs épaules. Elle devait préserver leurs jeunes visages du soleil mais les protégeait surtout du regard des hommes. 

Mon grand-père habita ici pendant quelques mois après la Grande Guerre. Il aimait collectionner les cartes postales et nous passions des après-midi entiers à les regarder. Celles de ce quartier bâti sur l'eau avaient le redoutable honneur de clore chaque représentation. A neuf ans, j'avais acquis la conviction que, sur une de ces cartes, parmi toutes les femmes que l'on apercevait sous leur capeline, l'une d'elles l'avait rendu heureux au cours du printemps 19. Grand-père ne rencontra grand-mère que plusieurs années après et ces deux-là ne me donnèrent jamais l'impression d'un bonheur éclatant. 

 

J'ai passé le début de la matinée place Parmentier au bord du fleuve attendant les bateaux à cornets. Le quai est aménagé pour leur servir de débarcadère. J'ai cru voir des hortillons décharger leurs cageots de fruits et de légumes encore humides. J'ai cru voir des dizaines de longues embarcations à l'avant très relevé se presser en rangs serrés." 

 

Ici, je me demande si l'imagination de l'auteur, malgré sa longue pratique du métier de journaliste, ne l'égare pas de façon, certes romanesque, mais objectivement discutable. Je ne pense pas - je suis allé vérifier sur place - que le quai ait été spécialement aménagé pour l'accueil des bateaux des hortillons. C'est au contraire le "cornet" du bateau qui permet d'accéder au quai. C'est le bateau de l'hortillon qui s'est adapté au quai, et pas le quai qui s'est adapté au bateau. D'ailleurs, le romancier note très bien, deux lignes plus loin, "l'avant très relevé " des longues embarcations. Avant très relevé qui permet aussi et d'abord d'accéder aux aires, ces terres cultivables dans les hortillonnages. 

 

Suite de notre lecture, page 52 :

 

"Les souvenirs ont défilé, des souvenirs de carte postale, et j'ai senti l'odeur des gaz d'échappement. Depuis des décennies, les exploitants des hortillon(nage)s, ces petits jardins maraîchers cernés de canaux, ont abandonné leurs bateaux pour les camions et nombre d'entre eux préfèrent "le marché sur l'eau" de la zone industrielle à la traditionnelle place Parmentier."

 

"Saint-Leu, Saint-Leu", longtemps, je me suis promené au bord des canaux psalmodiant ce nom chargé de souvenirs, gravé dans ma mémoire depuis l'enfance. Ici, le fleuve perd de sa vigueur et se divise en d'innombrables ramifications. Des canaux construits par des habitants au fil des siècles ajoutent encore à la confusion de son cours. C'est là, Saint-Leu, quartier de bric et de broc. Venise des pauvres, Bruges des marginaux." 

 

Bien sûr, ces extraits ne sont qu'une infime partie du roman de Raymond Pronier qui ne se déroule pas dans les Hortillonnages, mais sur la côte picarde, entre Saint-Valery et Le Crotoy. Trois pages "hortillonnages" sur un roman de plus de 200 pages. Un roman policier noir, très noir, aussi noir que le Milan dont l'auteur a fait son titre, sans oublier de nous donner, en ouverture, en guise de définition, la fiche d'identité de ce Milvus migrans :

 

Milan noir, rapace diurne de la famille des falconidés, au vol puissant et à la queue fourchue. Ce migrateur apparaît en France au mois de mars et regagne l'Afrique au début de l'automne. Paresseux, lâche et vorace, le milan noir vit de rapines, se nourrit dans les dépôts d'ordures et mange les poissons victimes de la pollution. Son cri est comparable au hennissement d'un cheval. Cette espèce n'a jamais été menacée. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Le Milan noir. Raymond Pronier. © Editions Stock. Février 1988. 

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5 janvier 2019 6 05 /01 /janvier /2019 16:37
Amiens. Lisa Balavoine. Librairie Martelle. Mars 2018. © Jean-Louis Crimon
Amiens. Lisa Balavoine. Librairie Martelle. Mars 2018. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Lisa Balavoine. Librairie Martelle. Mars 2018. © Jean-Louis Crimon

 

D'abord ce fragment...

  

" J'ai huit ans. La barque de mon grand-père glisse le long des hortillonnages. Les rames qu'il manie habilement la font avancer à coups de soubresauts réguliers. Assise à l'avant, je contemple l'étendue devant moi. La surface est recouverte d'une pellicule de lentilles d'eau d'un vert presque phosphorescent. Les branches des saules pleureurs frôlent mes épaules et s'agrippent à mes cheveux. Alors que nous approchons d'un rieu, il me semble que ses deux rives s'écartent pour nous frayer un passage. J'ai l'impression d'être Alice au pays des Merveilles. "

 

 

Pour une entrée en douceur dans l'univers des Hortillonnages, ce fragment du premier livre d'une Amiénoise. Beau souvenir d'enfance. Bel instant sépia de la mémoire. Flash-back côté coeur.

Lisa Balavoine, née en 1974, est une romancière particulière qui publie, chez Lattès, en janvier 2018, "Eparse", un livre inattendu, surprenant, dans sa forme et dans son style. Un très beau texte construit sur une accumulation de fragments faussement dérisoires et souvent malicieux. Quadra, divorcée, trois enfants, mère imparfaite revendiquée, éparpillée, la narratrice fait de sa vie un récit faussement "épars" dans lequel beaucoup se reconnaissent. Au beau milieu de cette multitude d'instants saisis comme des photographies, fixés comme des brèves, captés comme des sons, fredonnés comme les couplets d'une chanson, instants de mots, instants de phrases, ce flash-barque superbe : 

 

" J'ai huit ans. La barque de mon grand-père glisse le long des hortillonnages. Les rames qu'il manie habilement la font avancer à coups de soubresauts réguliers. Assise à l'avant, je contemple l'étendue devant moi. La surface est recouverte d'une pellicule de lentilles d'eau d'un vert presque phosphorescent. Les branches des saules pleureurs frôlent mes épaules et s'agrippent à mes cheveux. Alors que nous approchons d'un rieu, il me semble que ses deux rives s'écartent pour nous frayer un passage. J'ai l'impression d'être Alice au pays des Merveilles. "

 

Les héritages, la transmission, l'amour impossible, toujours à fuir, toujours à conquérir, sont autant d'instants fixés par Lisa Balavoine. Mémoire sépia, mémoire s'épia, certitudes en forme de doutes, rires sous-cape et fou-rires sonores, joies et peines mêlées, fugaces ou durables, sentiments, sensations, tous ces fragments de Lisa/Lison qui sont exactement les nôtres quand nous la lisons. Belle écriture quadri de la quadra, quand la mélancolie se glisse sous les draps.

 

Je ne résiste pas à l'envie de vous lire et de vous relire :

 

J'ai huit ans. La barque de mon grand-père glisse le long des hortillonnages. Les rames qu'il manie habilement la font avancer à coups de soubresauts réguliers. Assise à l'avant, je contemple l'étendue devant moi. La surface est recouverte d'une pellicule de lentilles d'eau d'un vert presque phosphorescent. Les branches des saules pleureurs frôlent mes épaules et s'agrippent à mes cheveux. Alors que nous approchons d'un rieu, il me semble que ses deux rives s'écartent pour nous frayer un passage. J'ai l'impression d'être Alice au pays des Merveilles. "

 

 

Alors, un seul conseil : lisez Lisa, et pas seulement pour ce fragment-là. 

 

 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

 

Eparse. Lisa Balavoine. Jean-Claude Lattès Editeur. Paris. Janvier 2018. 

 

 

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4 janvier 2019 5 04 /01 /janvier /2019 14:37
Joseph Bellemère. Amiens. 1928. © Roger Léveillard, Libraire-Editeur – Amiens.
Joseph Bellemère. Amiens. 1928. © Roger Léveillard, Libraire-Editeur – Amiens.

Joseph Bellemère. Amiens. 1928. © Roger Léveillard, Libraire-Editeur – Amiens.

 

C'est un petit ouvrage à la couverture sépia et au titre tout simple : AMIENS. Publié à la fin des années vingt. Mille neuf cent-vingt. Joseph Bellemère, son auteur, avoué de son métier, y avoue surtout un réel talent pour l'écriture et une vraie passion pour le patrimoine picard. Même si, dès l'avant-propos, il relativise et esthétise sa démarche : "Cet opuscule n'est ni un guide, ni un travail d'archéologie. Il faut y voir une description d'Amiens pittoresque, telle qu'elle peut apparaître aux yeux d'un amateur de peinture."

Amateur de peinture, certes, puisque Joseph Bellemère (1887-1929) a publié, vingt ans plus tôt, une étude, présentée par lui comme "étude critique" sur le Musée d'Amiens. Il y vilipende sans retenue et avec une vraie délectation la gestion des collections. Titre de cette Etude critique, publiée en Octobre 1908 : "Le Musée d'Amiens". Extrait de la Conclusion Bellemèrienne : "Pour de rares toiles intéressantes... que de croûtes offertes par des amateurs qui auraient bien dû se garder de tels actes de générosité, et aussi que de dons superflus... alors que l'on aurait dû sévèrement consigner à la porte, et les donateurs et leurs funestes présents." 

 

Mais retour aux Hortillonnages et au but de nos littéraires voyages. Pages 52 et 53 de son AMIENS, Joseph Bellemère brosse un tableau sensible et très vivant, de ce lieu-clé de la Samarobrive du début de XXe siècle.

 

Lecture :

 

"Il faut voir cet endroit merveilleux, de préférence le matin - de bonne heure autant que possible - le mardi, le jeudi et le samedi. Ces jours-là, il y a, sur la place Parmentier, un marché aux légumes de grande importance et ce marché, unique en France, ajoute une note des plus curieuses au splendide tableau que nous ne pouvons nous lasser de contempler. 

Sous les arbres ou grouillent marchands et acheteurs, s'entassent des pyramides de carottes, de radis, de choux, d'artichauts, de navets, d'oignons, etc... qui mélangent toutes les nuances du vert à toutes les couleurs des fruits et des légumes, à toutes les teintes des vêtements de la foule. Tout autour du marché, jusque sur le pont de la Dodane, jusque dans la rue Bélu même, s'entassent - attelées ou dételées - des voitures à ânes et à chevaux, des baladeuses de revendeurs, des carrioles bâchées, des brouettes, des sacs, des paniers. Et sur l'eau se pressent des quantités de longues et larges barques à fond plat, à l'avant  relevé, qui apportent d'énormes chargements en provenance des "hortillonnages" et que manoeuvre, avec une habileté surprenante, un seul homme ayant pour toute ressource une longue perche ou une sorte de pelle de bois à manche court. Avec l'une ou l'autre, il accomplit de véritables tours d'adresse."

 

Beau papier d'ambiance, dirait-on aujourd'hui. Vrai papier de journaliste localier. Sens du détail avec de beaux arrêts sur image : couleurs, dégradés de vert, attitudes, gestes, tout ce qui constitue l'animation de ce quai Parmentier qui, à l'époque, trois fois par semaine, voit débarquer les bateaux à cornet débordant de fruits et de légumes. 

 

Note précieuse au bas de la page 53, note qui authentifie un fait que beaucoup considèrent aujourd'hui encore comme une rumeur ou une légende : 

 

"Lors des inondations de 1910, un certain nombre de ces bateaux et de ces bateliers, expédiés à Paris et dans sa banlieue, y rendaient de très appréciables services."

 

Problème : il n'est pas facile de trouver des photos ou des cartes postales permettant d'attester le rôle des hortillons picards dans l'aide apportée aux parisiens victimes des inondations de 1910. 

 

Avis de recherche aux collectionneurs... observateurs. 

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Amiens. Joseph Bellemère. Roger Léveillard, Libraire–Editeur. 1928.

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