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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 15:29

 

Aujourd'hui, ma mère a 83 ans. Je lui ai souhaité de bon matin un "bon anniversaire" par téléphone. Samedi, c'était la Ste Juliette. Ma mère se prénomme Juliette. Je lui avais posté de Paris, jeudi midi, une jolie carte pour la Ste Juliette. Une vue des quais de Seine, avec gros plan sur les boîtes des bouquinistes. Jeudi midi, pour samedi midi, ça me semblait raisonnable. Mais en été, la poste est tellement capricieuse, ou imprévisible, ou pas sérieuse, enfin laborieuse, que la carte de "bonne fête Juliette" est arrivée aujourd'hui, mardi 2 août, juste pour l'anniversaire. Avec trois jours de retard pour la fête.

Du coup, ce matin, ce fut ma fête à moi ! Ma mère m'a dit: " merci, mon fils, pour la jolie carte, mais pourquoi tu me souhaites une bonne fête et pas un bon anniversaire ? Tu as oublié mon anniversaire ! "  Forcément ! Fils indigne ! Logique maternelle implacable.

 

 Bien sûr, j'ai dit " non, maman ! "  et j'ai tenté d'expliquer :

- Une jolie carte pour ta fête, avec un livre de ton auteur préféré, et un coup de fil en direct pour ton anniversaire ! d'ailleurs je t'appelle justement pour te souhaiter un "bon et heureux anniversaire" !

- C'est bien ce que je pense, tu as oublié de me l'écrire sur la carte, donc tu me téléphones pour te rattraper !

 

Pas la peine de discuter plus avant. A 83 ans, ma mère maîtrise toujours parfaitement la dialectique. Si ses articulations la font parfois souffrir, l'articulation des mécanismes de la pensée fait toujours des merveilles et la vivacité d'esprit est intacte. Le sens de la répartie aussi. Simple, avec ma mère, le vieux fils que je suis est toujours un enfant. Un enfant qu'elle adore prendre en faute. Surtout quand il n'y a pas faute. En l'occurence, c'est le retard de la Poste à délivrer une carte de bonne fête à la Maison de Retraite où ma mère réside depuis plus d'un an, qui me vaut de passer pour un fils négligeant. Oublieux de la date d'anniversaire de sa maman.

L' an prochain, sûr, je grouperai les souhaits et les pensées affectueuses dans une seule enveloppe. A défaut de grouper les envois. Ma mère ne pourra piper mot, j'enverrai ça en Colissimo !

 

Ma matinée, que je pensais joyeuse, a viré maussade. Du coup, j'ai  repensé aux années d'enfance. Aux dimanches de la fête des mères. Dans notre famille " modeste", pour ne pas dire "pauvre", je m'en souviens très bien, nous les trois enfants, on se lève tôt ce dimanche de la fin mai. Sans faire de bruit, avec ma soeur et mon frère, on se faufile dans la cuisine. Là, chacun a une tâche bien particulière à exécuter, un rôle écrit sur mesures. Mon petit frère, lui, a la mission d'étaler en douceur le vrai beurre, acheté la veille à la ferme Ternisien, sur de grandes tartines de pain que ma sooeur a découpées avec le grand couteau scie. Ma soeur est aussi chargée de faire chauffer le lait, et de bien le surveiller pour ne pas qu'il se sauve. Moi, comme je suis l'aîné, j'ai la responsabilité de faire le café.

D'abord, il faut moudre les grains avec le vieux moulin à manivelle qui fait toujours trop de bruit. Bien sûr, ça réveille mon père qui ne tarde pas à pousser la porte de la cuisine. A nous voir tous les trois ainsi affairés, il sourit, mon père, et d'un geste très théâtral, se barre la bouche de l'index, en signe de totale complicité: "Chut  ! " Sûr, il ne dira rien.

L'odeur du beurre frais (au diable  la margarine ce jour-là ! ) sur de larges tartines de pain rassis, l'odeur du lait chaud et l'odeur du café tout "neuf" sont, pour toujours, nos trois odeurs préférées à nous les trois enfants.

Quand tout est prêt, l'un de nous donne le signal. En file indienne, du plus petit au plus grand, on prend la direction de la chambre des parents. Le pavé frais du grand couloir fait à nos pieds nus une bizarre sensation de froid. Quand on arrive devant la porte de la chambre, c'est mon petit frère qui frappe les trois coups. Mon père tarde un peu avant de lancer le sésame espéré: "Entrez !"

Bien sûr, maman fait semblant de dormir. On se place alors tous les trois le long de son côté de lit et, en choeur, on, crie d'un bon coeur : Bonne fête maman !

Aussi loin que je m'en souvienne, et pour toujours, la fête des mères à ma mère, c'est trois tartines de pain beurrées et ce grand bol de café au lait... au lit.

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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 21:43

 

- Monsieur, ce livre m'intéresse, mais le prix ne me convient pas.

- Oui, monsieur. Basse Bretagne, André Dupouy, Editions Arthaud, 1952, in-8 broché, 249 pages. Couverture en couleurs signée Mathurin Méheut. Ouvrage orné de 224 héliogravures. Carte dépliante à l'intérieur. Collection "Les Beaux Pays". En très bon état pour un livre bientôt sexagénaire...

 

Moue sceptique de l'homme qui doit bien avoir le même âge que le livre. Une respiration et il se lance dans l'opération de prédilection du lecteur acheteur qui ne veut pas payer le prix affiché:

 

- Il n'est plus dans sa toute première fraîcheur ...

- Monsieur, voyons, c'est un livre d'occasion. Compte-tenu de son âge, je pense qu'il est en très bon état. Certes, le dos légérement frotté, mais c'est la patine ou l'oeuvre du temps...

 

La moue fait sa mue: elle devient grimace. L'homme remet le livre en place. Fait mine de s'éloigner. Grand classique. Puis revient sur ses pas. Prend à nouveau le livre en mains. L'ouvre. Le referme. Inspection générale. Première de couv'. Quatrième de couv'. Pages intérieures ouvertes au hasard, feuilletées délicatement. L'homme approche le livre de son nez. Le respire. Le déplace vers son oreille gauche. Il écoute la musique des pages qu'il fait défiler entre les doigts de sa main droite. Une véritable auscultation. Bientôt le diagnostic...

 

- Il n'est plus dans sa toute première fraîcheur !

 

Il remet ça, le bougre. Il insiste. S'il persiste dans sa basse besogne, il ne va pas l'avoir sa Basse Bretagne. Ou alors, je vais lui faire payer le prix. Un prix... en plus du prix qu'il voudra bien payer..

 

- Monsieur, vous me parleriez de la fraîcheur d'une boisson, de la fraîcheur des soirs d'automne, ou bien de cette fraîcheur qui désigne ce qui est légèrement et même agréablement froid, je comprendrai. Mais, vraiment, reprocher à cet ouvrage qui vient de fêter ses 59 ans, son manque de fraîcheur, ne le prenez pas mal, mais ça me semble indécent. Le texte a gardé toute sa fraîcheur, soyez en sûr. Et regardez la qualité de ces héliogravures, ça n'a pas bougé.

- Oui, mais le prix, lui, peut-être, il peut bouger ...

- 25 euros, c'est trop ?

- Oui, ça ne me convient pas !

- 20 euros, ce serait mieux ?

- Pas vraiment...

- 18 alors ?

- 15 euros !

-  Vous n'y pensez pas ! à ce prix-là, je le garde...

- 15 euros, et vous faites un heureux !

- Je comprends, monsieur. En fait, ce que vous voulez, c'est écraser le prix. Je veux bien faire un geste. Si le livre vous intéresse, au fond, vous méritez de le lire. Allez, prenez-le. Emportez-le. Mais ne dîtes plus ce genre de choses... "Plus dans sa toute première fraîcheur" ! s'il vous a entendu, ça ne doit pas lui plaire au livre que vous voulez faire "votre livre".

- Que voulez-vous dire ?

- Que le livre est vivant, monsieur, comme vous et moi. Qu'il peut se vexer. Se fâcher. Vous jouer des mauvais tours. Pour se venger de l'humilation que vous lui avez infligée...

 

L'acheteur semble perplexe. Il me tend son billet de vingt euros...

 

- Vous voulez vraiment votre monnaie ou on en reste là ?

- On a dit 15 euros...

- Tenez,  5 euros, qui font 20 ... et n'en parlons plus, mais je vous aurai prévenu...

 

L'homme s'en va, sa Basse Bretagne sous le bras. Moi je marmonne "plus dans sa toute première fraîcheur", "plus dans sa toute première fraîcheur" et la phrase TGV me traverse la tête: comment peut-on dire ça d'un livre et ne pas imaginer que le livre pourrait le penser d'un lecteur ?

Plus dans sa toute première fraîcheur.

 

 

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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 19:57
Vladimir Jankélévitch. Le philosophe musicien. DR.

Vladimir Jankélévitch. Le philosophe musicien. DR.

 

Elle est venue du quai aux Fleurs de la rive droite promener ses 88 ans rive gauche. Elle a poussé jusqu'à la Tournelle. La première fois où on s'est vus,  en mai de l'an dernier, je m'en souviens très bien, elle m'avait parlé de son métier de photographe et du temps de l'argentique, tout en me montrant un petit numérique extra-plat dont elle venait de faire l'acquisition. "La photo, vous savez, c'est une histoire de cadrage. Aujourd'hui, tout le monde fait de la photo, mais les vrais photographes sont rares. La plupart, ils ne savent pas cadrer. Vous, ça se voit, vous avez le sens du cadre !" Et puis Geneviève, -c'est son prénom-  m'avait complimenté pour les nuances de gris, bien mises en évidence sur les tirages que j'expose.

Cette fois-ci, on a évoqué l'un de ses illustres voisins du siècle dernier. Jankélévitch. Vladimir Jankélévitch. Le philosophe. Le musicologue. Le musicien. Le génial inventeur du Je-ne-sais-quoi et  du presque-rien. Notions philosophiques impensables autrement que par lui. L'auteur aussi de L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux. Le philosophe du " temps", fasciné par "l'instant", l'instant pris, ou plutôt surpris, sur le fait, entre le "pas encore" et le "jamais plus". Elle se souvient très bien, Geneviève, de l'être humain adorable qu'a été Vladimir Jankélévitch et ses yeux en pétillent encore d'émotion: il m'invitait pour le thé, il jouait du piano, il recevait, en simplicité.

Une autre des grandes passions de Geneviève, c'est Rimbaud. Arthur Rimbaud. Elle me montre une photo de lui dans la mémoire  numérique de son extra-plat. Elle rit et elle dit "il est là, en photo, on s'quitte pas, je l'emmène en vacances avec moi".

Le quai, c'est comme ça. C'est plein de gens étonnants et souvent vraiment "extra-ordinaires". Faut juste avoir la chance de les croiser. Juste savoir aussi les reconnaître. Savoir leur parler. C'est à dire d'abord savoir les écouter.

La dernière phrase de Geneviève avant qu'on se quitte concerne le troisième homme important de sa vie: son père. "Comme disait mon père, le respect s'perd ! Il était marrant, mon père ! "

 

© Jean-Louis Crimon

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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 21:38

 

Le temps des pluies froides et des averses a tourné la page. Rive droite, on joue à "Paris Plage". Rive gauche, on aimerait bien jouer à "Paris Pages". Mais faut pas rêver, les passants, certes, s'attardent, et dissertent un peu, parfois musardent, mais au fond, s'en vont, faussement lassés, ou pas vraiment lassant, se délasser, en s'effaçant. Le livre, on le touche, on s'en empare, on se dit que c'est un nouveau départ. Un truc à part. Puis, très vite, on le repose. On croit que c'est juste une chose. Un objet sans sujet. Une forme informe. Un texte sans prétexte. Juste des lignes insignes. Une histoire à ne pas croire.

Pourtant, j'ai vendu Les Hauts de Hurle-Vent, Emily Brontë, Payot, Paris 1947, Les livres de Samuel, La Sainte Bible, 1953, Les Editions du Cerf, Le siècle 1, La Chute des géants, Ken Follet, Robert Laffont, 2010, et Amélie Nothomb, Journal d'Hirondelle, et le numéro 634 du Journal du dimanche, 26 novemvre 1863, à une jeune espagnole qui voulait faire un cadeau à un de ses amis, passionné de vieux journaux.

C'est curieux, vraiment,  ce métier bizarre qui consiste à remettre entre des mains, pas forcément expertes, des livres qui couraient en pures pertes. Ce soir, sans doute ils revivent, et le plaisir de la lecture, ils ravivent ... Nous n'irons plus au bois, ... Les lauriers sont coupés... La belle que tu vois... Ira les ramasser... C'est drôle, cet air qui me trotte soudain dans la tête, l'air que jouait tout à l'heure l'homme à l'harmonica. Egoutier à la ville de Paris le jour, et joueur d'harmonica le soir.

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29 juillet 2011 5 29 /07 /juillet /2011 19:31

 

C'est dingue, L'automne à Pékin, je ne l'avais jamais lu. Je m'y suis mis cet après-midi. Tellement peu de monde sur le quai que ça laisse au bouquiniste le temps de lire ! Roman loufoque. Baroque ? De Boris Vian, ce n'est pas ce que j'aime le mieux. Je préfère ses chansons. Ou alors L'Arrache-coeur. Oui, L'Arrache-coeur, vraiment j'adore. Mais L'Automne à Pékin, je n'accroche pas. Et puis ça ne parle pas de Pékin et pas d'avantage d'automne. Moi, un jour, c'est sûr, j'écrirai L'hiver à Chengdu et là, promis ça parlera de Chengdu et ça parlera d'hiver. Parole de bouquiniste. Pas toujours pessimiste. Parfois fantaisiste. Un peu artiste. Un peu optimiste. Un peu défaitiste. Clown triste. Dernier tour de piste.

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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 16:00

 

L'exil n'est pas une punition, c'est une chance. Un cadeau quand la vie est un fardeau. Choisir l'exil, ce n'est pas choisir la fuite, c'est choisir de persévérer dans son être.

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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 16:52

 

Les propos du samedi par André Billy. Le Figaro Littéraire. Semaine du 2 au 8 janvier 1964. SUITE ET FIN.

 

"Quand nous étions en voyage, dit-elle encore, s'il me voyait engagée dans la plus innocente conversation, il arrivait à grandes enjambées, l'air furieux, et ordonnait à la personne qui me parlait de me laisser tranquille, parce que, disait-il, je lui appartenais. Alors je me fâchais contre lui, je refusais d'avoir affaire à lui, je refusais de lui parler... "

 

Un jour, à Londres, il lui acheta un boa en plumes. Mrs Payden était furieuse. Elle ne laissa sortir sa fille avec Guillaume qu'après lui avoir fait promettre d'être rentrée pour neuf heures. Il l'emmena chez son ami l'Albanais, dont la maîtresse attendait un enfant et qui prépara pour eux un lit dans le salon. Epouvantée, Annie refusa de rester. A neuf heures, elle réintégra le toit familial. "Ma mère était furieuse... " Ces mots revenaient sur ses lèvres comme un  refrain.

 

Elle s'était mis dans la tête d'émigrer dans un pays dont le nom commence par un A : Amérique, Australie... Pourquoi pas l'Afghanistan ? C'est cependant pour échapper à Guillaume qu'elle prit le faux prétexte d'un engagement aux Etats-Unis.
Le grand argument qu'il avançait pour la séduire était qu'il la ferait comtesse, qu'il descendait d'une famille de la noblesse russe pleine de généraux. Il parlait beaucoup de sa mère, de son père jamais, et pour cause...

 

"Je revois encore Kostro me faisant au revoir de la main à la gare. Etait-ce Waterloo ou Victoria ? Il était à moitié sorti de la fenêtre. C'est la dernière image que j'aie de lui. J'ai gardé un pendentif qu'il m'a donné... "

 

Mrs Postings alla chercher un grand coffret plat, d'une forme compliquée. L'intérieur du couvercle était capitonné de satin blanc et portait le nom d'une bijouterie de la chaussée d'Antin. L'intérieur était un vrai labyrinthe en forme de coeur, dans les replis duquel on voyait un bijou finement travaillé, décoré d'émail noir, avec une bordure de fausses perles, le tout typiquement modern style  et d'aspect plus voyant que précieux. Qu'Annie ait gardé ce souvenir de Guillaume qu'elle avait oublié, qu'elle l'ait même encore sous la main, c'est curieux.

 

Quant à Mme Vockins, qui avait douze ans quand sa soeur en avait vingt, elle reçut de Paris une bague que sa mère ne lui laissa porter que dans les grandes occasions. Elle aussi a gardé ce souvenir de Guillaume. Elle le montra aux visiteurs : un cercle de métal avec une petite perle entourée de diamants dont Annie dit en le voyant que Kostro l'avait certainement volé à sa mère, mot dont elle ne se souvient pas. " Merci pour votre visite, dit-elle aux trois amis quand ils remontèrent en voiture. Je crois que je vais faire de beaux rêves cette nuit. J'ai, grâce à vous, l'impression de ne pas avoir vécu en vain." Pensée un peu tardive qu'elle aurait pu avoir il y a dix ans, quand elle apprit par qui elle avait été aimée, mais c'est pêut-être seulement l'année dernière qu'elle a compris l'importance d'Apollinaire.

 

Nous devons la publication de cet article du New York Times à Michel Decaudin, prince de l'érudition apollinarienne, et qui a réuni dans un numéro spécial de la Revue des lettres modernes d'autres textes relatifs au poète d' Alcools, à sa vie et à son oeuvre, mine inépuisable de trouvailles et de recoupements. 

                                                                                                                                                              André Billy

                                                                                                                                                 de  l'académie Goncourt.

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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 16:40

 

Suite des propos du samedi par André Billy. Le Figaro Littéraire. Semaine du 2 au 8 janvier 1964.

 

"Elle avait quatre-vingt-trois ans. Sa soeur continuait d'exploiter la pension pour chiens créée par son mari. Mrs Vockins servit le sherry et des biscuits. Chose curieuse, Mrs Postings, qui le savait pourtant depuis dix ans, semblait avoir oublié qu'Apollinaire était un poéte célèbre, qu'une rue de Paris portait son nom, qu'un monument avait été élevé à sa mémoire dans un square, qu'on avait fait un cours sur lui en Sorbonne. Elle paraissait déconcertée.

"Essayez de comprendre combien tout cela est étrange pour moi, dit-elle. Je savais que Kostro écrivait dans sa chambre, chez la comtesse, mais je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il écrivait. Je n'ai plus rien su de lui après que lui et moi eûmes quitté Londres en 1904. Il était tellement pressant que j'avais dit à ma mère de ne pas me faire suivre ses lettres s'il m'en écrivait. J'ai trouvé une situation en Californie. A vingt-sept ans, j'ai épousé M. Postings et notre vie conjugale a duré vingt-cinq ans, jusqu'à sa mort. Après j'ai été gouvernante chez M. et Mrs Jackson, à Santa Barbara, pendant un autre quart de siècle. J'avais complétement oublié le peu de français que j'avais su. Je n'ai pas été capable de lire les poèmes que M. Breuing m'a envoyé et ne peux vraiment pas comprendre ce qu'ont à voir avec moi toutes les choses que vous me racontez. Surtout que j'étais alors une petite oie blanche d'Anglaise bien ignorante et bien plus jeune que mes vingt ans. Je n'ai vraiment pas été chic avec Kostro." Elle remarqua, comme pour s'excuser que, si elle l'avait été, il n'aurait pas écrit ces beaux poèmes, ce qui n'est pas tout à fait exact. Il aurait souffert aussi pour Marie Laurencin et, s'il n'avait pas souffert pour Marie, il aurait souffert pour d'autres. "Que pouvais-je faire, continua-t-elle. Kostro ne pouvait pas vraiment me faire la cour en paroles puisque je savais très peu de français et lui très peu d'anglais. Et ce n'est pas moi qui lui aurait permis autre chose. On m'avait fait la leçon à la maison avant mon départ. Ma soeur et moi avions reçu l'éducation la plus stricte. Mon père était d'une telle rigueur qu'il s'en rendait compte et s'appelait lui-même l'archevêque de Canterbury. Je ne crois pas que l'on ait su dans ma famille qu'il y aurait un jeune homme chez la comtesse. Kostro était si exalté que je refusais de reser seule avec lui, mais parfois la comtesse nous ordonnait d'aller nous promener ensemble; elle ne se doutait pas de ce qu'elle faisait; elle croyait Kostro amoureux d'elle; elle était persuadée que tout le monde l'était. L'attitude de Kostro à mon égard me faisait peur, il lui arrivait de me conduire dans un sentier dangereux et il me menaçait, si je refusais de l'épouser, de se jeter dans un précipice. Il me disait: "Tout homme tue l'être qu'il aime."

 

Annie, qui n'a probablement pas lu Oscar Wilde, est incapable de nous dire, mais c'est probable, si Guillaume lui a cité les vers fameux de La Geôle de Reading:

 

Et tous les hommes tuent l'être qu'ils aiment.

Que tous entendent ces paroles.

Certains le font d'un regard cruel,

D'autres le font d'un mot flatteur;

L'homme lâche le fait avec un baiser;

Et l'homme brave avec une épée.

 

SUIVRA.

 

 

 

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 16:51

 

Il arrive parfois au bouquiniste de faire, dans un lot de livres dont on veut se débarasser, des découvertes plus ou moins extraordinaires. Notes manuscrites oubliées, rarement signées. Images pieuses. Faire-part de mariage ou de décès. Tickets de train ou de métro. Billets de théâtre ou de cinéma. Le plus souvent, ce sont des articles, découpés plus ou moins soigneusement et pliés en quatre - ou en huit, selon le format du journal. Pas toujours en rapport avec l'auteur ou le sujet du livre qui a abrité pendant des années, souvent des dizaines d'années, la coupure de presse en question.

L'article dont je veux aujourd'hui vous faire partager la lecture a été découpé dans le Figaro Littéraire - semaine du 2 au 8 janvier 1964. Titre de la rubrique ou de la chronique: Les propos du samedi par André Billy. Sa lecture, pour qui connaît tant soit peu l'oeuvre d'un certain Kostro, alias Apollinaire, auteur éternel de La Chanson du Mal-Aimé, est d'un intérêt, sinon exceptionnel, du moins assez précieux. On découvre que la belle Annie, qui se voulut insensible aux avances du jeune Guillaume, n'a su que très tardivement par qui elle avait été aimée et chantée. Et même, incroyable cruauté féminine,  qu'elle n'hésita pas à tirer, rétrospectivement, une certaine fierté d'avoir su si bien résister aux avances de ce conquérant de Guillaume. Sinon, "il n'aurait pas écrit ces beaux poèmes" !

 

Lecture.

 

"Faut-il rappeler dans quelles circonstances Guillaume Apollinaire était devenu amoureux d'Annie Playden ?

Elinor Holterhöff, vicomtesse de Milhau par son mariage, possédait un hôtel à Paris, rue Chalgrin, et des propriétés au bord du Rhin. Pour sa fille Gabrielle, elle avait engagé une gouvernante anglaise. Elle voulut un précepteur français. On lui recommanda Wilhelm de Kostrowitzky, qu'elle engagea aux appointements de cent francs par mois pour trois heures quotidiennes de leçons. Au bout d'un certain temps, la vicomtesse, qui avait acheté une auto, proposa au jeune poète de l'emmener en Allemagne. Attiré par le Rhin et par le charme de la gouvernante, il accepta. Le 22 août 1901, il partit pour Cologne avec Mme de Milhau; la fille et la gouvernante prirent le train. Un tel voyage en auto, à cette époque, c'était une expédition. Se fit-elle sans incident ? L'histoire ne le dit pas. Voilà donc notre Guillaume installé tour à tour à Honnef puis à Neu-Glück, l'étrange castel des Holterhöff où il allait passer l'hiver. Il était déjà épris d'Annie, mais la jeune puritaine, fine et gaie d'ailleurs, lui résistait et, comme il est de règle, plus elle lui résistait, plus il avait envie d'elle. Un périple qu'il fit seul en Allemagne n'arrangea pas ses affaires. La jalousie s'en mêla. Il faisait des scènes à Annie, qui le fuyait de plus en plus. Au terme de son année de préceptorat, il rentra en France désespéré.

 

"A Paris, il eut quelques passades, mais il n'oublia pas Annie et lorsqu'un écrivain Albanais lui offrit un séjour à Londres, où Annie Playden vivait chez son père, il s'empressa d'accepter. Bons Anglicans, les Playden firent un accueil plutôt frais à cet étranger de nationalité incertaine, de profession plus incertaine encore et catholique par surcroît. Il réussit pourtant à obtenir qu'Annie le guidât à travers Londres. Malgré ses objurgations elle se refusa encore et le pauvre Guillaume revint à Paris Gros-Jean comme devant. C'est alors qu'il écrivit sa célèbre Chanson du Mal-Aimé. L'année d'après, nouveau voyage à Londres et nouvel échec. Annie Playden n'entendit jamais parler de lui jusqu'au jour relativement récent où Robert Goffin, le poète et critique belge bien connu, découvrit qu'elle vivait aux Etats-Unis et lui apprit que le précepteur français qui l'avait poursuivie de ses assiduités cinquante ans plus tôt était devenu un grand poète et qu'on le célébrait depuis sa mort dans tous les pays civilisés.

 

"Or, l'année dernière, trois apollinariens de marque, Françis Steegmuller, rédacteur au New York Times, le Polonais Norbert Guterman et le professeur de français Le Roy Breuing, apprirent qu'Annie Playden, devenue Mrs Postings, vivait maintenant à Katonah, chez sa soeur, Mrs Vockins, propriétaire pour chiens. Par un bel aprés-midi d'automne, ils prirent l'autoroute de Sawmill River au bout de laquelle, ayant tourné à gauche et franchi le pont, ils parvinrent au n°221 de Bedford Road, à Katonah. C'est, à demi cachée par des arbres, une maison de bois, déjà ancienne, peinte en gris et précédée d'une pelouse. Le chenil est dans le fond. Les voyageurs furent reçus par Mrs Vockins, femme grande, maigre, souriante, vêtue d'un pantalon vert, qui s'excusa de les introduire par la cuisine. Sur la cuisinière mijotait le dîner des chiens. Le salon et la salle à manger étaient encombrés de meubles vieillots. "Tantine ! Tantine ! appela Mrs Vockins avec un fort accent anglais. Des Messieurs pour toi ! " Tantine était le nom que les fils de Mrs Vockins donnaient à leur tante. Alors apparut celle que Francis Steegmuller décrit comme la créature la plus délicieuse qu'il ait jamais vue, potelée, rose sous ses cheveux blancs. Elle souriat de ses lèvres et de ses yeux qui étaient de la couleur du bleuet et brillaient plus que les fleurs de sa robe. Le Roy Breuing la connaissait déjà. Les présentations faites, elle dit comment elle avait pris sa retraite quelques années auparavant et qu'elle habitait maintenant Katonah avec sa cadette qui était veuve. Elle avait quatre-vingt-trois ans.

 

SUIVRA.SUIVRA.SUIVRA.

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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 11:43

 

L'an dernier, le peloton des coureurs du Tour de France avait choisi rive droite. Enfin, les organisateurs du traçé du Tour avaient choisi, pour eux, rive droite. Cette année, à quelques encablures de la Présidentielle, les voilà, eux aussi, les rois de la petite reine, rive gauche. Bien sûr, rien à voir avec une quelconque critique - même voilée - de ceux qui, à longueur d'année, font "la roue" (et paon !) et pédalent à côté du vélo. Le chemin qui méne cet après-midi aux Champs (Elysées) n'est pas l'expression d'un "Voeu clair" en ce qui concernerait le chant de l'Elysée.Le signe du chant. Ou le chant du cygne.

Non, le Tour, quai de la Tournelle, pour le bouquiniste astucieux ou cultivé, c'est juste l'occasion de desserrer un peu les cale-pieds. De changer de braquet. De montrer que, côté vélo, il en connaît, lui aussi, un ...rayon.

 

D'abord, dans son équipe à lui, avec ou sans dossard, en tout cas sans sponsor, ils sont tous là. Les historiques: Albert Londres, Tristan Bernard, Antoine Blondin, Pierre Mac Orlan, Colette. Mais aussi Louis Nucéra, Mes rayons de soleil , Bernard Chambaz, A mon tour, Eric Fottorino, Je pars demain, Christian Laborde, L'Ange de la montagne, Paul Fournel, Besoin de vélo, et Philipe Delerm, La tranchée d'Arenberg.

Le Tour, côté exploits ou performances littéraires, c'est une manière de prolonger le plaisir et ces instants de bonheur. Solitaire ou partagé. Qui n'a jamais souffert dans l'Aspin, le Peyresourde our le Tourmalet, ne saura jamais cet étrange rapport entre la souffrance de l'élévation progressive vers le sommet et l'exigente rigueur à se faufiler dans le peloton des mots et des idées.

Extraits. Albert Londres. Les forçats de la route. 1924.

 

"Montdidier, arrêt, ravitaillement. Je m'approche du buffet. Je croyais que les géants allaient manger en paix et m'offrir un morceau... J'étais jeune... Ils foncent sur des sacs tout préparés, se jettent sur des bols de thé, m'écrasent les pieds, me pressent les flancs, crachent sur mon beau manteau et décampent...

 

"Ils ne font pas le Tour de France pour se promener, ainsi que j'aimais à l'imaginer, mais pour courir. Ils courent aujourd'hui jusqu'au Havre, sans vouloir respirer, tout comme s'ils y allaient quérir le médecin pour leur mère en grand danger de mort.

 

"A Berteaucourt, je vois le premier géant couché sur le dos, au bord de la route. Si je ne vous dis pas son numéro, c'est que justement, il le porte sur le dos. Celui-là a déjà son compte !

 

"Flixecourt, la première côte. Puisque nous sommes aujourd'hui au premier jour, je tiens à vous présenter toutes les premières choses.

"Pour me venger du coup du buffet, je les ai dépassés et je les attends, non sans quelque sourire, au sommet de la rampe. Ils m'ont "eu" une fois de plus : si je n'ai rien avalé, eux ont avalé... la côte d'un seul coup."

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  • : Le blog de crimonjournaldubouquiniste
  • : Journal d'un bouquiniste curieux de tout, spécialiste en rien, rêveur éternel et cracheur de mots, à la manière des cracheurs de feu !
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