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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 22:36

 

"Les monnaies romaines, les monnaies gauloises, les monnaies grecques, le tétradrachmne à la chouette, avec ce beau profil de la déesse Athéna, cette monnaie que Socrate a sans doute tenu dans la paume de sa main..." L'homme est intarissable. Amoureux fou de l'esthétique des monnaies et des médailles. Il me l'assure : "autrefois, sur les quais, vous savez, les bouquinistes avaient des médaillers. Ils avaient de belles pièces. Aujourd'hui, Monsieur, c'est fini, c'est classé, dépassé, ils n'ont plus que des euros ! Triste à pleurer ..." 

Je l'invite à s'asseoir sur le banc. Le banc public qui nous sert, à Julien, mon voisin, et à moi, de salon. Un salon où nous tenons salon. Salon littéraire de plein air. Je décide de lui raconter l'histoire du Liard de France. Avec sa lettre X majuscule. X pour Amiens. Qui était, à l'époque, atelier monétaire du Royaume. Le liard qui, pour moi, vaudra toujours tous les milliards du monde.

 

"Je dois avoir 7 ou 8 ans. Pas davantage. Ce que j'aime surtout, c'est quand il casse, d'un coup de bêche, la motte de terre humide qu'il vient de retourner. Souvent il arrive qu'un objet nous arrête : une douille de balle, un éclat d'obus de la dernière guerre, ou parfois, et alors c'est fantastique, une vieille pièce, comme il aime à dire. Un sou troué d'avant-guerre. De quelle guerre, j'en sais trop rien. On est toujours avant-guerre. Même si chaque année, au Monument aux Morts, on affirme le contraire. La der des der, tu parles, promesse jamais tenue : au moindre prétexte, on remet le couvert. Avec une constante, quand même, soulignée par notre instituteur, qui a fait l'Algérie : ceux qui déclarent les guerres, aux autres, les font toujours faire.

"Les sous troués sont les moins intéressantes des découvertes monétaires. Parfois - ça arrive plutôt dans le jardin de monsieur le Curé, à côté du presbytère - c'est un Napoléon III de cinq ou dix centimes. A chaque fois, il gratte la pièce du bout de l'ongle et cherche à lire la date. Moi, j'attends, rêveur et impatient. 1855... ça a plus de cent ans. Cent ans !, s'exclame mon père, en reprenant sa bêche.

"Un soir, on a trouvé une petite pièce toute verte, pas très ronde. D'un côté, on devinait le profil d'un personnage aux cheveux longs. C'était écrit Liard de France, et il y avait un X majuscule en dessous. Les soirs de trouvailles, j'aurais ramassé des caillous et des racines de mauvaises herbes toute la nuit. Mon père le savait, qui disait toutes les cinq minutes : "On arrête dans un quart d'heure !" Il y en a eu de ces quarts d'heure à rallonge. Mon père travaillait jusqu'à nuit noire et jusqu'à plus voir. Soudain, il disait : Allez, assez pour aujourd'hui, on rentre !

"La pièce ? mon père me l'avait glissée dans la poche, bien sûr. C'était pour moi, pardi. Et l'on rentrait, heureux, main dans la main, lui, le père, et moi, l'enfant. Quand, le lendemain, l'Instituteur m'a certifié que la petite pièce verte datait du temps de Louis XIV, le Roi Soleil, j'ai trouvé ça vraiment extraordiniare. J'ai pensé à tous ceux qui avait tenu dans leur main, ou gardé dans leur poche, cette petite pièce, jusqu'à moi, et au premier qui avait dû la perdre. J'ai serré très fort, dans ma main, le Liard de France du temps des Rois. Pour la lettre X, l'Instituteur n'a pas su me dire ou je ne m'en souviens plus. Dans un coin de ma tête, pourtant, je me suis juré de ne jamais oublier le temps de la bêche et de la mauvaise herbe. Pour écrire un jour l'histoire de cette lettre X majuscule : étrange et belle inconnue de l'algèbre nocturne de mon enfance."

Le numismate n'a pas bougé. M'écoutant bouche bée. Assis comme un enfant sage auquel on raconte une belle histoire. En partant, il m'a dit : écrivez, monsieur ! écrivez ! vous êtes un écrivain !

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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 14:24

 

Parfois, l'un d'entre nous, confie, discrètement "jeudi, c'est mon anniversaire !", ajoutant "je fais un pot, l'après-midi, devant mes boîtes ! Je t'invite ! " 

Sur huit mètres de trottoir, entre les passants qui font semblant de ne pas voir, on fait péter des bouchons de boissons pérignoniennes et l'on s'embrasse à l'ancienne. On se dit des mots d'amitié simple. Des mots d'amour vrai. Trente-six années sur le quai, tu imagines, c'est trente-six anniversaires fêtés comme ça, en plein air. Sous le soleil du mois d'août. Sous les nuages ou sous la pluie. Une voisine du Boulevard Saint-Germain, qui a gardé la main, a fait un clafoutis aux cerises et aux amandes. Délicieux. Les bulles du champagne pétillent dans des gobelets en plastique. C'est kitsch et magique. Dans la pleine page de la ville, dans la pleine page de la vie, le bouquiniste, assurément, je meurs si je mens, est à tout jamais dans la marge. Sans être barge. En retrait, en recul, témoin permanent, acteur discret, observateur attentif, et de temps à autre, observé par des passantes, intriguées, pour ne pas oser être intrigantes.

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10 août 2011 3 10 /08 /août /2011 21:16

 

Tu rêves d'écrire. Tu veux écrire. Tu crois pouvoir dire, traduire, décrire, ou d'écrire, avec des mots le monde, ton monde. Note, prends des notes. Ne laisse pas les pensées, les idées, les songes, les rêves, les lubies, qui te traversent l'esprit, s'évanouir, à peine venues. Sinon, gare aux déconvenues.  Fixe dans l'instant. Le "plus tard" est souvent jamais,"plus jamais". Jamais ne revient la phrase comme elle vient. La première forme est souvent la meilleure. Garde-là dans un coin. De ta tête ou de ton pense-bête. La première formulation a toujours le ton. On ne le sait qu'après. Après toutes les autres tentatives. Peaufine, rabote, rature. Cent fois sur le métier, remets ton ouvrage. Boileau dixit. Soigne la chute et l'incipit. Parfois, arrache tout et recommence. Le style, on s'en balance. C'est ce qui reste à la fin. La toute fin. Quand tu as enfin réécrit, modifié, transformé, barré, raturé, effacé, tout ce qui était en trop. De trop. Ne jette rien. Reviens parfois aux premiers mouvements. Aux premières esquisses. Aux notes manuscrites arrachées. Au débuts raturés et reraturés. N'oublie pas ce que tu sais, ou ce que tu as vu, des manuscrits de Balzac et de Proust. Toujours et encore, et enfin, "lis tes ratures" ! C'est juste ça l'écriture.

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9 août 2011 2 09 /08 /août /2011 18:46

 

Je sais, la phrase la plus célèbre de toute la littérature française, la première phrase de la Recherche, la première phrase de Du côté de chez Swann, ce n'est pas "Longtemps, je me suis levé de bonne heure", mais "Longtemps, je me suis couché de bonne heure". Même si, paradoxe, au moment même où il commence son récit, le narrateur a plutôt pris l'habitude de s'endormir beaucoup plus tard. Dès le premier volume de la Recherche, publié en 1913, Marcel Proust nous offre le récit de son enfance à Combray. Swann, Charles Swann, pour encrage. Swann, encrage et ancrage à la fois. Charles Swann à qui Proust reconnaît devoir beaucoup : " La matière de mon expérience, laquelle serait la matière de mon livre, me venait de Swann." La suite du récit nous fera découvrir un autre personnage tout aussi important pour Proust, Odette de Crécy. Pour les premières lignes sur une fameuse première phrase, j'arrête ici.

 

Si "Longtemps, je me suis levé de bonne heure" n'est pas de Proust, c'est parce que c'est de Caloni. Philippe Caloni. L'homme de la voix chaleureuse et fraternelle d'Inter-Matin, au début des années 80. La première d'Inter-Matin a eu lieu le 6 décembre 1982. La dernière, je crois, le vendredi 2 janvier 1987. Quatre années bien pleines d'une teneur et d'un ton, fait de profondeur et de légéreté, qui sont ce que France-Inter a su faire de mieux.

Pour preuve, ces quelques lignes de la quatrième de couverture de ce livre paru chez Belfond, en novembre 1987.

"Tour à tour colérique ou inquiète, paillarde ou tendre, truculente ou grave, émouvante ou incrédule, désinvolte ou nostalgique, cette mosaïque de choses vues, vécues et entendues constitue l'itinéraire intellectuel et affectif d'un virtuose de l'information." Belle définition de ce que fut le style radiophonique Caloni.

Caloni qui de l'incipit de la Recherche osa faire un titre, son titre. Titre pertinent-impertinent. Titre contre-pied. Titre contrepoint. Titre de gloire de tous ceux qui, un jour, allez savoir pourquoi, sont devenus les voix du matin et qu'à la radio, on désigne sous le terme de "matinaliers".  Ces travailleurs de la nuit qui oeuvrent  pendant que les autres dorment pour donner, chaque matin, les nouvelles du matin.

Alors, sans pour autant dédaigner l'auteur de la Recherche, aujourd'hui, je veux vous inviter à (re)découvrir Caloni. Trop tôt disparu.

 

 Et ce soir, avant de vous endormir, pourquoi pas relire aussi ces premières phrases qui suivent la toute première phrase. Cette attaque insolite et inoubliable. Cette phrase des phrases, par laquelle toutes les phrases sont possibles. Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

 

Non, ne pensez  pas : allez avoir l'envie d'écrire après ça ! Commencez simplement par lire ou relire. Par avoir envie de lire. Ou de relire.

 

Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire :"Je m'endors". Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais encore avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier;  il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalié de François 1er et de Charles Quint.

...

Quelquefois, comme Eve naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve."

 

On dit que Proust avait lu Matière et  Mémoire de Bergson en 1910. Bergson qui écrivait : "Un être humain qui rêverait son existence au lieu de la vivre tiendrait sans doute ainsi sous son regard, à tout moment, la multitude infinie des détails de son histoire passée."

 

La clef de la Recherche dans Matière et Mémoire, je n'y avais jamais pensé. 

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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 22:35

 

"Moi, depuis que je suis toute petite, les quais, c'est ma balade favorite !" Incroyable, mais vrai, Liliane Gauthier, 75 printemps cet été, est venue à pied de son vingtième natal. "Vous avez vu, Paris au mois d'août, c'est fouy'a personne dans les rues. Y sont tous partis ou quoi ? Notez, moi j'pars pas, mais ça m'gène pas !  si y m'laissent mon Paris pour moi toute seule, ça m'va !"

Quelle pêche, Liliane, et quelle gouaille. J'aime le quai pour ça, les rencontres qu'on y fait, les personnages. Les portraits. Les gueules. Les personnalités. Les tempéraments.

Ce qu'elle aime lire, Liliane ? Simple: tout sur la déportation et tout sur la religion. Ses deux domaines de prédilection. "Notez, je ne vous achéterai rien aujourd'hui, j'ai pas envie. Mais j'reviendrai vous voir. Y m'plait bien vot'magasin !"

 

Et Liliane de poursuivre son récit au pays du temps passé. De me raconter comment, enfant de 9 ans, avec la soeur de sa mère, sa tante, elle venait tous les dimanches, tantôt rive gauche, tantôt rive droite, se balader et rêver déjà "nostalgie". Pour Liliane, le Paris des quais, c'est le vrai Paris. Avec ou sans nostalgie. Jamais sans les bouquinistes des quais de Seine.

 

D'un pas alerte, Liliane s'en va. Cultivant son Paris-sépia. Cherchant sans doute quai de la Tournelle, avec les yeux d'une petite fille de 9 ans, une tante tant aimée qui ne reviendra pas.

 

" A dimanche prochain, monsieur ! Si Dieu le veut ! " 

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7 août 2011 7 07 /08 /août /2011 22:35

 

"Chaque fois que je lis une page, je la déchire ! Comme ça, je sais où j'en suis." L'homme qui a prononcé cette phrase devant mes boîtes est un homme extraordinaire. Son prénom: Hacène. Merci Hacène, pour la vérité que tu assènes ! Je n'ose pas lire encore de cette façon, mais au fond, je sais que tu as raison. La vie ne procède pas autrement.

 

C'est vrai, non ? quand t'arrives au lendemain, la page d'hier ne te revient pas sous la main.

Jamais la page vécue ne revient sous nos doigts. Musset, je crois, l'a dit mieux que moi ! Musset ou Lamartine, peut-être.

 

" Le livre de la vie est le livre suprême,

Qu'on ne peut ni fermer ni rouvrir à son choix.

Le passage adoré ne s'y lit pas deux fois;

Mais le feuillet fatal se tourne de lui-même

On voudrait revenir à la page où l'on aime,

Et la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts."

 

Pas mal, non ? Alors, question: Lamartine ou Musset ? Musset ou Lamartine ?

 

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6 août 2011 6 06 /08 /août /2011 22:20

 

Parfois les livres vous arrivent par hasard. Sans vraiment vous dire pourquoi, ils vous tombent dans les mains. Celui-là me plait bien. Je ne l'ai pas choisi. C'est lui, au contraire, qui m'a choisi. Je sens que je vais tout faire pour lui. Sa manière de s'annoncer me plait bien. Le style un peu désuet. La façon un peu dépassée. Vient de paraître, avec le bandeau " Prix de Poésie Populiste 1949", Ponts de Paris, un recueil de textes de Jean-Louis VALLAS. 1949, exactement, précisément,  ma date de naissance. Drôle, non ? Clin d'oeil du destin ? Je m'étonne. Je m'arrache. Je résiste. J'achète. J'accroche. J'adore. Surtout  "Sous le ciel gris". Ecoutez plutôt :

 

"Sous le ciel gris, la Seine est grise,

Mon Paris, l'été te trahit

Et, comme toi, mon âme est prise

Aux lacs d'un perfide souci ! "

 

Qui peut me dire aujourd'hui qui était Jean-Louis Vallas ? Est-il encore en vie aujourd'hui ? Son recueil est un bonheur pur.

La chanson, la rime, les sons, les doutes du mois d'août, appurent. Ritournelle. Quai de la Tournelle. Moi aussi, je poétise dans la lumière grise

 

J'aime aussi, j'aime surtout Petit Pont, page soixante-trois de ce recueil édité par La Butte Paris le 15 avril 1950. Ecoutez encore :

 

"Sur le petit bras

De Seine

Comme un bracelet

De naine

C'est le petit pont.

 

Souvent

J'ai, nonchalant,

Suivi ce quai tranquille

Du temps

Qu'étudiant,

Je rêvais par la ville."

 

Vous aimez, vous n'aimez pas ? Peu importe. Je veux qu'on sache qui était cet homme qui a écrit ça ! Pour moi, c'est important de sortir cet homme-là de l'oubli. Je compte sur vous.

 

 

 

 

 

 

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5 août 2011 5 05 /08 /août /2011 21:45

 

"C'est un peu fouillis chez vous, mais j'aime bien, ça donne envie !"  La remarque me va droit au coeur, en ce début d'après-midi pluvieuse, d'autant que la dame malicieuse qui vient de s'arrêter devant mes boîtes a bien quatre fois vingt ans. Je ne sais pourquoi, mais on pourrait penser qu'à cet âge, on est devenu, de gré ou de force, un peu, beaucoup, maniaque de l'ordre. Me voilà rassuré : il n'en est rien. Le goût pour la poésie du doux désordre n'a pas d'âge.

La dame reprend:" vous savez, moi, j'aime bien fouiller, déplacer, toucher les livres. Chez vous, on se sent bien, à l'aise comme dans un grenier d'une maison d'enfance, où on aurait envie de chercher sans chercher.  Vieux livres, vieux journaux, vieilles photos... Chez vous tout est beau, et puis les plus belles découvertes, les vraies trouvailles, se font souvent comme ça..."

 

Elle sourit et dit :

- Je peux déplacer cette pile ?

- Madame, nous sommes dehors, mais vous êtes chez vous !

- Alors je peux fouiller ? vraiment ? j'adore fouiller, vous savez ...

- Sans retenue aucune, madame ...

 

Heureuse comme une enfant dans le grenier de la maison des grands parents un jour de pluie, elle s'exclame, très joyeuse :

- Et ces vieux Pélerins des années vingt-huit, vingt-neuf, c'est adorable, et ces exemplaires du Voleur , là, dans votre vieille valise... et ce vieux Journal du Dimanche de 1860... je vais vous prendre tout ça ... 

- Allez-y, vous pouvez feuilleter à loisir, et même vous asseoir sur le banc, l'averse est passée, et parcourir les articles qui vous attirent...avant de les acquérir...

 

Avec du sopalin, j'essuie sur le banc les gouttes de pluie que l'averse a déposées en quantité. J'installe mon invitée et nous devisons sur les vertus de la presse écrite du temps passé. Soudain, j'ai l'envie saugrenue de provoquer gentiment ma lectrice de l'après-midi.

 

- Faudrait peut-être que je fasse tout de même un peu de classement...

- Vous n'y pensez pas, ça gâcherait tout...

- Regrouper les auteurs ou les romans ?

- Classer dans l'ordre alphabétique ...

- Ce serait bêta !

- Non, judicieux, pour ceux qui n'ont pas le temps de chercher, les lecteurs pressés ...

- N'en faîtes rien, votre quatrième boîte, celle des Poches est très bien rangée, c'est suffisant. Un peu de désordre, vous savez, croyez-moi, ça attire le chaland.

 

Devant tant de points communs, je souris, et la dame sourit aussi.

- Je prends trois Pélerin et un Voleur, vous me faîtes un prix ?

- Vingt euros les quatre, un prix d'ami !

- Marché conclu !

- Revenez souvent, madame, depuis que vous êtes là, il n'a "plus plu "!

- C'est plaisant... vous me plaisez ...

- Assurément ! et vous, madame, tout autant !

- En tout cas monsieur, votre étal n'est pas la caverne d'Ali Baba, mais je reviendrai volontiers vous voir et surtout ne changez rien, tout est bien. Laissez un minimum de doux désordre, sinon, y'a plus qu'à aller dans une vraie librairie. Où tous les ouvrages sont classés. A mon âge, les classements, c'est lassant.

 

Et la dame s'en est allée, ses vieux journaux dans son cabas. Le ciel est redevenu bas. C'est déjà la lumière du soir. Il ne va pas tarder à repleuvoir.

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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 14:58

 

Après-midi de pluie, larmes que le ciel essuie. Journée grise, vin rosé qui grise. Amertume de traîne-bitume. Notre-Dame du macadam. Quand on fait la manche, c'est pas tous les jours dimanche. Rengaine du tend-la-main. Vivement demain.

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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 18:51

 

"Avu d'el pleuve qu'alle n'in finit point d' tcherre

Pis en' vielle ramonchlée à ch'coin d'sin fu

Qui conte, qui conte, pis qui raconte s'n'histoère

Avu d'z'imaches, pis des mots qu'on n'comprind mie pu"

 

En ce matin de pluie douce sur le jardin, me reviennent ces paroles d'une chanson rêvée et écrite au début des années soixante-dix. Quand les Picards que nous étions, après les Occitans, les Basques ou les Bretons, se voyaient chanter aussi leur langue, même baptisée à tout jamais dialecte. Les mots de ma Tante Laure m'étaient alors revenus d'un coup, d'un seul, leur musique avec. Ces sonorités particulières que les trouvères du Nord ont fait si bien chanter dans la langue d'oïl, aussi belle, quoi qu'on en dise, que la jolie langue d'oc, chantée et enchantée, elle, par les troubadours du Sud. Troubadours et bardes des années soixante-dix portaient noms Claude Marti, Joan-Pau Verdier, Allan Stivell et Gilles Servat, mais les trouvères eurent du mal à se trouver. Le dialecte picard, trop proche du français, ne leur a sans doute pas facilité la tâche. Cela dit, les quelques chansons crées à cette époque semblaient plutôt attachantes. Prometteuses. Mais parfois, la vie ne tient pas ses promesses. Marc Monsigny, Patrick Séchet, Dominique Moisan, Philippe Boulfroy, que sont vos chansons devenues ? Un long jeu ou deux, 33 tours et puis s'en vont.

En français, pour ceux qui n'auraient complétement décrypté, la premère strophe de ma chanson picarde:

 

Avec de la pluie qui n'en finit pas de tomber

Puis une vieille recroquevillée au coin d'son feu

Qui conte, qui conte, et puis qui raconte son histoire

Avec des images et des mots qu'on n'comprend même plus

 

 

Pour celles et ceux qui aimeraient approfondir le sujet, un petit ouvrage vient de me passer dans les mains La Littérature de l'Oise en Langue Picarde, du 12ème siècle à nos jours. Ouvrage publié en 2005 par l'Office Culturel Régional de Picardie. L'auteur, François Beauvy, né à Sarcus, dans l'Oise, a toujours vécu dans le Beauvaisis et a découvert, enfant, Philéas Lebesgue, l'immense poète de La Neuville Vault, en Pays de Bray picard. En moins de 120 pages, François Beauvy retrace le parcours et le contexte des oeuvres d'une vingtaine d'écrivains picards de l'Oise. Il nous fait notamment découvrir Hélinand de Froidmont et Philippe de Remi, sire de Beaumanoir. La date de naissance Philippe de Remi n'est pas précisément connue, mais on sait qu'il est mort en 1265. Philippe de Remi est l'auteur de poèmes divers, de Fatrasies, de Jehan et Blonde et de la Manekine. Hélinand de Froidmont était, lui, l'ami de Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, et d'Henri de Dreux, évêque d'Orléans. On sait de lui que, trouvère devenu, il se produit dans les théâtres, sur les places publiques, dans les écoles et à la cour du roi. Poète connu et admiré,il décide pourtant de tout quitter pour se retirer à l'abbaye cistercienne de Froidmont, à quinze kilomètres à l'est de Beauvais, en lisière de la forêt royale de Hez. Devenu moine, il reste silencieux pendant plusieurs années avant d'écrire Les Vers de la Mort. Long poème, composé de 1194 à 1197, que François Beauvy définit comme "l'oeuvre vigoureuse et exceptionnelle, d'un homme d'environ trente-cinq ans qui a choisi de vivre dans une abbaye cistercienne marquée par la réforme de saint Bernard". Hélinand de Froidmont vivra vieux pour son époque, au-delà de soixante ans, peut-être même jusqu'à presque soixante dix-ans. Il serait mort en 1237.

 

 

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