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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 18:47

 

La préface de Poésies d'Humilis, recueil de Germain Nouveau, l'ami de Verlaine et de Rimbaud, est signée Ernest Delahaye. La deuxième édition, de 1924, est parue chez Albert Messein, Editeur, 19 Quai Saint-Michel, 19. L'achevé d'imprimer est daté du 12 septembre 1924. Page 10, page de gauche, en vis à vis du début la préface de Delahaye, est précisé : Il a été tiré de ce livre 20 exemplaires sur Chine et 480 exemplaires sur Vélin pur fil tous numérotés. L'exemplaire que j'ai sous les yeux indique simplement N° . Il n'a pas été numéroté.

La préface de Delahaye mérite une lecture attentive. Elle est riche de rappels historiques sur les techniques ou les secrets de la prosodie. Riche d'enseignements aussi pour les rimeurs ou rimailleurs d'aujourd'hui.
Lecture.

 

" En créant pour ses chants liturgiques - dès le commencement du Moyen-Age - nos principales formes de rimes (suivie, alternée, encadrée, redoublée), aussi les coupes de vers en quatre, cinq, six, sept, huit et dix syllabes, sans compter, dans certaines proses, des procédés de rythme qui semblent d'un art secret dont les règles seraient perdues, l'Eglise chrétienne, incontestablement, a mis au monde la Poésie française. Une enfant terrible. Une fille qui souvent injuria et battit sa mère. Hélas ! Pourtant, c'est sa fille, l'Eglise le sait bien... parfois, du reste, cette enfant revient se jeter dans les bras de sa maman très vieille et toujours jeune puisque immortelle, et l'Eglise sourit à la fille méchante, car elle l'a faite trop belle pour ne pas l'aimer, l'excuser toujours. Si par exemple elle demande secours et pardon, comme la poésie de Verlaine, ou si elle se présente mélodieuse, et noble et douce et enthousiaste, comme la poésie de Germain Nouveau.

 

" De huit ans plus jeune que Verlaine, il appartenait à la même génération littéraire; c'est par lui qu'il fut converti, ce qui aura dû militer devant la justice divine en faveur de " Pauvre Lélian ". Je me rappelle nos conversations à trois, en 1877, au moment où Nouveau revenait d'Arras avec l'auteur de Sagesse. Il n'était pas encorre croyant, mais son ami lui avait fait visiter tant d'églises ! Il lui devait des sensations si nouvelles et d'une telle force mystérieuse, au moment où il copiait, sur ses indications, le Christ de Saint-Géry et se l'entrait dans le coeur, sans trop savoir, mais si profondément,

 

                  Ce vrai Christ catholique éperdu de bonté ! (1)

 

" Et puis, quand vous l'aviez accompagné à un office, Verlaine, esprit fin et délicat s'il en fut, savait si bien, sans avoir l'air d'y toucher, commenter... pour vous... ce que l'on venait de voir et d'entendre ! Nouveau en restait encore à un scepticisme sympathique, cependant il était travaillé, cela se voyait : " Après tout, disait-il, les religions ont ce mérite de nous donner la force de l'abnégation : voyez les Turcs ! ... " Verlaine souriait, sans discuter, d'un chemin aussi détourné pouvant conduire à Jésus en passant par l'Islam. Ce qui attirait surtout le peintre-poète vers les pitiés chrétiennes, c'était la Beauté, jusqu'alors son seul culte. Il l'avouait : " Comment ne pas aimer des croyances qui ont produit tant d'art ? " Il sentait à peine ce qu'il y avait d'incomplet dans cette conception, un peu matérialiste encore, mais le besoin du Beau était déjà trop ardent pour ne pas tout allumer, bientôt, et faire une flamme unique du sentiment joint à la raison.

 

SUIVRA...SUIVRA...SUIVRA...

 

 

 

 

 

 

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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 20:51

 

- C'est toujours comme ça, on ne trouve pas ce qu'on cherche !

- Puis-je vous aider, madame ? Que cherchez-vous ?

- Je ne sais pas !

- Madame, si vous ne savez pas ...

- Oui, et alors, vous savez, vous, monsieur, ce que vous cherchez ?

- Moi, madame, je ne cherche rien, je trouve... ou... j'aide à trouver !

- Vous en avez de la chance, vous... Moi, je ne trouve jamais rien, et pas seulement chez les bouquinistes, monsieur, en librairie aussi,  je ne trouve jamais rien !

- Si je puis vous être utile ...

- Non, pas cette fois-ci, monsieur ! Je crains que ce ne soit comme à chaque fois... Décidément  je ne trouve rien !

- Alors, à une autre fois, madame !

 

Et la dame s'en est allée. D'un pas faussement décidé. Vers un "je ne sais quoi de presque rien", aurait pu dire un vieux philosophe.

Je l'ai regardée s'éloigner et, avec elle, cette autre manière du sophisme du Ménon. Le sophisme du Ménon, quelque chose comme "Si tu ne sais pas ce que tu cherches, comment sauras-tu que tu l'as trouvé, puisque tu ne sais pas ce que c'est ?"

 

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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 10:02

 

Les soirs de juin, au fond du jardin, quand l'été est sec, mon père écoute pousser ses pommes de terre. On peut, c'est vrai, les entendre, si l'on sait s'y prendre, si l'on sait avoir l'oreille. La terre, gentille, se fendille, et craque sous la douce pression des tubercules qui grossissent, et les fanes, bien sûr, applaudissent ! Avez-vous jamais entendu les fanes applaudir les tubercules qui s'épanouissent ? Car les pommes de terre, comme les chanteurs célèbres ont des fanes ! Je sais, ça ne s'écrit pas pareil que les fans des chanteurs, mais ça sonne pareil à l'oreille, et moi, je suis fan des fanes de pommes de terre, quand mon père, planté bien droit au milieu des routes de pommes de terre, me dit: fiston écoute ! Alors il siffle l'air, extraordinaire,  de la chanson des pommes de terre, qui poussent, qui poussent, et qui grossissent, et les fanes applaudissent !

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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 18:57
Amiens. Le Courrier Picard. 30 Déc. 1983. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Le Courrier Picard. 30 Déc. 1983. © Jean-Louis Crimon

Je ne sais pas pourquoi cette phrase incroyable m'a traversé la tête aujourd'hui. A cause d'un petit bateau jaune et vert sur la Seine qui avait l'allure d'une betterave remontant le courant. Pas sûr, mais possible. C'est une histoire tellement ancienne. Un morceau d'anthologie du journalisme picard. Une blague de potache. La définition la plus scandaleuse jamais donnée de cette région souvent dite, à tort,  sans âme, sans identité véritable, éternellement coincée entre Lille et Paris. Une région de champs de batailles et de cimetières militaires. Les cimetières militaires, anglais, allemands, sud-africains et, bien sûr, français. Les champs de batailles, les cimetières, les champs de betteraves et les champs de pommes de terre: notre seule richesse. L'Office du Tourisme en a d'ailleurs fait une partie de son offre en inventant des chemins du souvenir et le tourisme des tombes.

 

C'était un soir où je devais être de permanence, pour  la tournée des faits-divers. Un soir d'une fin d'année des débuts quatre-vingts. Quatre-vingt-deux peut-être.

Avec Pierre Rappo, grand reporter aux IGR, les infos générales et régionales, j'évoquais l'époque où, pour se protéger de l'ennemi espagol du milieu du XVIIe siècle, nos ancêtres avaient construit des souterrains pour se cacher. Se "mucher" en picard. Ces muches, on les visite encore aujourd'hui du côté de Naours, au nord d'Amiens. Pour ces raisons historiques compréhensibles, le Picard passe, de nos jours encore, pour un être méfiant. Atavisme réel ou supposé. Méfiant, le Picard, sans doute, mais aussi et surtout un rien provocateur : de mes ancêtres guerroyeurs, j'ai gardé, mais oui, la "pique hardie".

Je confie donc à Rappo, qui publia jadis un très beau roman, chez Nadeau, ma déception chronique devant cette réalité qui nous condamne à des vies  en impasse, soupirant :

- N'importe comment, Pierre, le combat est perdu d'avance, on ne fera jamais ici que des betteraves et des cimetières militaires, et moi, et moi...

- Et toi, et toi ?

- Et moi, je suis une betterave qui rêve de voir la mer !

 

Je n'avais jamais vu un IGR rire autant, et d'un rire aussi fort, aussi déroutant, devant l'absurdité apparente de ma proposition.

Le pire, qui est toujours devant nous, se présenta sous l'apparence humaine d'un secrétaire de rédaction, les bras chargés de dépêches d'agence à l'heure de la DH, la dernière heure. Le sec' de réd' s'appelait, je m'en souviens très bien, Raymond Pronier. Il avait saisi au vol les mots "betterave" et "mer", et me demanda de répéter la phrase.

- Redis moi-ça, le poète !

Je ne me fis pas prier pour déclamer, debout sur ma chaise, devant le bureau des IGR, cette sortie qui avait des airs de faux alexandrin.

- Je suis une betterave qui rêve de voir la mer !

 

Il en prit note et s'enferma dans son bocal. C'est ainsi qu'on appelait au journal le bureau ovale vitré, spécialement dédié aux secrétaires de rédaction et à leur travail nocturne. Je tapais trois ou quatre dernières brèves, deux faits-div', et après un passage au sous-sol des rotatives, et les fraternelles poignées de main et accolades aux gars du Livre, je décidai de rentrer à pied chez moi, de l'autre côté du boulevard.

 

Le lendemain, dès neuf heures, j'étais au journal. A peine installé devant le clavier de ma machine à écrire, le téléphone sonna. C'était le rédacteur en chef. Il ne me laissa pas le temps de lui dire bonjour ."Vous, tout de suite, dans mon bureau !", fut l'impératif catégorique de ce matin-là et il raccrocha aussi sec.

- Vous êtes fou, complétement fou !

J'avoue que j'avais quelques difficultés à saisir le ton du propos. J'avais tout juste poussé la porte de son bureau que le patron de la rédaction m'accueillait comme jamais il ne m'avait accueilli.

- Fou, non, je ne le pense pas.

- Et ça alors ? C'est quoi ? encore une de vos pitreries ? une de vos fantaisies ? Combien d'abonnements le journal va-t-il encore perdre avec vous aujourd'hui ? à combien de contrats de pub, la régie va-t-elle encore devoir renoncer ? et pendant combien de temps allez-vous me faire regretter de vous avoir un jour engagé ?

 

Devant mes yeux, bien à plat sur le bureau du Red'Chef, le journal grand ouvert et l'encadré du "Aujourd'hui" de la page trois. Superbe encadré, avec la météo du jour, l'éphéméride et la citation d'un philosophe ou d'un écrivain. Une phrase en caractères gras et entre guillemets, phrase suivie du nom de son auteur. La phrase, c'était "ma" phrase, "ma" belle phrase, suivie de ma signature :" Je suis une betterave qui rêve de voir la mer".

 

Le secrétaire de rédation de la veille avait tout simplement "sucré" - le rédacteur-en-chef en était scandalisé- une citation de Marcel Proust pour la remplacer par ma pitrerie. Ma pitoyable pitrerie.

- Je vous donne une seule chance de vous en tirer : vous avez deux minutes, pas plus, pour me prouver que ça a du sens.

 

Sans montrer aucun signe de la peur panique qui s'emparait de moi, et sans hésitation apparente, j'acceptai de relever le défi.

- Très simple, monsieur le rédacteur en chef, notre département est connu pour être un des meilleurs producteurs de betteraves, la région tout entière également. Or, la Région, par l'intermédiaire de son Conseil Régional, vient de se doter d'un catamaran et d'un skipper pour la représenter dans les grandes transatlantiques. Nous participons très prochainement à la "Québec-Saint-Malo". Notre Région est donc objectivement cette betterave qui s'arrache des lourdes terres grasses du Santerre pour s'en aller tutoyer les océans. Ma "pitrerie", comme vous dîtes, monsieur le rédacteur en chef, est en fait la meilleure des définitions jamais données de cette région qui n'en est pas vraiment une, et qui pourtant rêve d'être un jour perçue comme une vraie région. Avec une identité forte. Je vous salue, monsieur le rédacteur en chef. Devant vous, ici, dans votre bureau, je persiste et je signe: je suis une betterave qui rêve de voir la mer.

 

Je ne l'avais jamais vu comme ça, mon rédacteur en chef. Effondré. Terrassé. Subjugué. Abasourdi. Enthousiasmé. Tout à la fois. Et toutes les couleurs de l'arc-en-ciel qui se succèdent sur son visage. Il se lève d'un bond. Me serre la main avec une vigueur incroyable et me déclare avec conviction: " Grandiose ! C'est grand, monsieur, très grand ! Grand, mais de grâce, faites-vous oublier pendant quelque temps ! "

 

La campagne d'affichage qui suivit, en quatre par trois, fut un triple succès : pour la Région, pour le skipper du catamaran et pour le journal. Le journal qui, c'est normal, dans l'opération, se remit un peu... à flots. Ma phrase, ma "pitrerie" était devenue slogan de la plus inattendue des campagnes publicitaires. On y gagna un paquet de nouveaux lecteurs. Quant à moi, j'avais l'intime conviction d'avoir sauvé au moins deux emplois à la rédaction d'Amiens : celui du sec de réd' et, charité bien ordonnée, le mien.

 

© Jean-Louis Crimon

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18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 21:11

 

C'est un Gallimard, Editions de la Nouvelle Revue Française, la NRF. L'adresse est celle du 43, rue de Beaune, dans le VIIe. A l'intérieur, entre la page 4 et la page 5, sur trois lignes, la petite carte imprimée au format carte de visite, dit l'essentiel :

 

En mémoire de Jules Vallès

De la part de Bernard Lecache

Novembre 1930

 

Dans le bas de la première de couverture, les deux lettres S.P. indiquent que cet exemplaire faisait partie du Service de Presse, un nombre d'exemplaires défini à l'avance par l'Auteur et l'Editeur, pour les besoins de la publicité, dans le sens d'information, à donner à l'ouvrage. L'Achevé d'imprimer est du 30 août 1930. Le texte de Vallès est daté de 1883 et la préface, titrée d'ailleurs "Avertissement", est signée Bernard Lecache. D'entrée, le préfacier dit tout des raisons de publier ce Vallès posthume. Il nous permet surtout de comprendre pourquoi l'auteur de l'Enfant, du Bachelier et de l'Insurgé a tenu à sous-titrer  " Mémoires vrais " ces Souvenirs d'un Etudiant pauvre. Relire ensemble l'Avertissement de Bernard Lecache est précieux avant de se replonger dans la lecture de Vallès.

 

" Il est toujours délicat d'exhumer des oeuvres posthumes. Le génie d'un mort gagne souvent à rester dans l'ombre. Mais, lorsqu'il s'agit de Jules Vallès, que peut-on craindre ? L'auteur des Vingtras avait assez de talent pour affronter la postérité.
Séverine savait mieux que moi, pour l'avoir connu et servi, quelles étaient les intentions du " patron ". Ce manuscrit est longtemps resté sur sa table, à son chevet. Il aurait dû, plus tôt, voir le jour. La maladie, les soucis quotidiens nous en ont empêchés. Aujourd'hui, je suis seul. J'obéis au voeu de la morte. La dernière tombe s'étant fermée, je peux entr'ouvrir nos dossiers.

"J'eusse pu facilement consigner par écrit d'autres inédits de Jules Vallès. Ceux-ci ne manquent pas. Brochure ou correspondance, roman ou notices, rien qui n'aide à sa gloire, sinon qu'on le connaît mal et qu'on s'est forgé de lui une image arbitraire. On a pris l'auteur des Vingtras pour un sombre misanthrope, pour un docteur ès pessimisme, pour un doctrinaire amer et désenchanté, pour un professeur raté qui déverse sa bile sur la société marâtre. C'est contre cet état d'esprit que j'ai entendu m'insurger.

"Fors Séverine, qui comprit Jules Vallès comme il méritait d'être compris ? C'était, au regard de ses familiers, un tendre et joyeux compère. Les misères de son enfance et de son adolescence ne l'avaient pas gâté, ni aigri. Il tenait de son Auvergne natale un bon sens inaltérable, une robustesse d'esprit sans faille, un optimisme si fort et si puissant qu'il confinait à la candeur.

"En publiant ces Mémoires vrais, cette portion de vie de Vallès racontée par Vallès, j'ai cherché à restituer au farouche Communard sa fantaisie, sa charmante humeur, sa cordialité fraternelle et bourrue, ce don de la joie qu'on lui a toujours dénié.

"J'ai tâché de rendre justice à l'écrivain, et surtout à l'homme.

"Contre Jean Richepin ou Maxime du Camp, contre ses commentateurs de l'un ou de l'autre bord, contre ceux qui l'ont volontairement méconnu, contre ses partisans qui le jugèrent trop exclusivement en partisan, ce livre répond. Jules Vallès ne trempait pas sa plume dans le vitriol, pas plus qu'il ne faisait systématiquemnt usage d'un style agressif et âpre. Il se contentait d'être direct, véridique, impeccable dans la forme comme dans le fond. S'il fut un des premiers polémistes de France, il sut être aussi, selon le mot de Philarète Chasles, " un des maîtres de la Littérature ".

"Rien de sec, ni de tendu, en Jules Vallès. Rien de désespéré. Rien d'apprêté. Ces Mémoires vrais dénoncent en lui le badaud goguenard qu'il est resté jusque dans l'infortune, le gouailleur humain et sensible, l'ennemi des sectes, des clans et des partis pris.

"Lisez ce qu'il écrit des anciens amis passés de l'autre côté de la barricade ! Il retient, pour en parler, ses rudesses légitimes, ses offenses toutes prêtes. Il ne les malmène ni ne les insulte. Sa jeunesse vit dans leur souvenir. Il ne l'oublie pas. Est-ce là le fait du fanatisme ? Il est temps de corriger la légende. On prête à Vallès les rigueurs des autres. Quand Vermorel s'écrie, en pleine Commune : " La mort n'est pas une excuse ! ", on dit que c'est Vallès. Quand Paris flambe, on accuse l'auteur de l'Insurgé d'avoir joué les iconoclastes et voulu détruire le Louvre. S'il n'avait tenu qu'à lui, les otages n'auraient pas été tués...

"Jules Vallès a écrit ces Mémoires en 1883, après l'exil, après l'amnistie, alors que le Cri du Peuple reparaissait. Il était déjà malade, miné par les privations et l'ingratitude de la vie. Il aurait eu lieu de laisser déborder son amertume. tout au contraire, c'est avec sérénité qu'il aborde le passé. Il a le coup d'oeil du sage. Se résigne-t-il, abdique-t-il ses opinions, son intransigeance ? Il reste le vieux lion qui terrorisait Badinguet et M. thiers. Mais il émeut et nous émeut, simplement, en s'avouant.

" J'admets que certains traits aient perdu de leur valeur, que certains détails paraissent bien lointains pour nos contemporains. Mais la verve drue, gaillarde et saine de Jules Vallès dépasse l'actualité. s'il plaît au hasard, je souhaite que, mieux connu, l'auteurt de l'Enfant, du Bachelier et de l'Insurgé recouvre sa créance sur l'avenir. Son oeuvre défie le temps et ne craint pas l'oubli."

                                                                                                                                      Bernard Lecache.

 

A ceux qui ne sauraient pas, l'auteur du blog précise que Badinguet était le surnom de Napoléon III. Depuis son évasion de la prison de Ham.( Somme, Picardie.)

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 22:26
Amiens. Lycée Louis Thuillier. 1977-78. Chengdu. Université du Sichuan. Sept. 2011. © DR
Amiens. Lycée Louis Thuillier. 1977-78. Chengdu. Université du Sichuan. Sept. 2011. © DR

Amiens. Lycée Louis Thuillier. 1977-78. Chengdu. Université du Sichuan. Sept. 2011. © DR

 

Au début, - fin des années soixante-dix, je suis professeur de philosophie. Maître Auxiliaire. A la fin de chaque cours, j'ai instauré un petit rituel. J'annonce la notion qui sera à l'étude au prochain cours. Je demande à mes élèves de préparer par des lectures le travail d'approche qui doit être le nôtre.  Puis je leur lance, fausse boutade, vrai principe de vie, cette injonction  en forme de païenne bénédiction  : "Entre Etre et Avoir, ne vous trompez jamais d'auxiliaire", avant d'ajouter, en ayant bien marqué un beau silence, en guise de respiration : " et vous pouvez me croire, moi qui suis... Maître Auxiliaire ! "  Trente ans plus tard, dans cette ville qui est toujours un peu la mienne, il n'est pas rare que mon chemin croise celui d'une ou d'un ancien élève. Le dernier en date, un employé EDF, sonnant chez moi pour le relevé du compteur, s'est exclamé spontanément, dès la porte ouverte, bien avant les salutations d'usage, et avec un plaisir manifeste : "entre Etre et Avoir...". Rires et accolade inattendue. Belle lumière dans le regard. Preuve que, lui et moi, nous n'avions pas trop vieilli, en trente ans de temps. Preuve surtout qu'il avait, lui, retenu l'essentiel du cours de philosophie. Même si entre temps, lui comme moi, avions dû, comme beaucoup d'autres, faire pas mal de petites concessions successives au règne de l'Avoir. Sans pour autant renier les ambitions d'Etre. Sans pour autant se faire Avoir.

 

Le 1er juillet 1979, tout juste eu le temps de surveiller les épreuves écrites du bac philo, je deviens journaliste. La veille, Georges-Louis Collet, le Rédacteur en chef historique du Courrier Picard, le quotidien de ma ville, m'accueille dans son bureau de la rue Alphone Paillat. Passées les quelques minutes d'échange courtois sur nos humanités respectives (il avait été autrefois professeur de Lettres), l'homme me met d'emblée à l'aise : Parait que vous savez écrire, montrez-nous ce que vous savez faire. Georges-Louis poursuit : Un stagiaire vient de nous faire faux bond. Je vous engage pour les deux mois d'été. Il me tend la main, et me dit : vous commencez demain ! Moi : demain, c'est ... Lui : oui, c'est dimanche, mais vous apprendrez, jeune-homme, que le journal du lundi, se fait et s'écrit le dimanche ! Dernière recommandation du Rédacteur en chef, le plus bel encouragement jamais reçu de ma vie : surtout, sentez-vous libre !

Juillet et août 79, deux mois d'été où je conjugue chaque jour le mot "liberté". Avec un enthousiasme et un zêle incroyables. Ce Quotidien, issu de la Résistance, me donne la chance inouïe d'écrire des papiers irrésistibles. A faire fondre toutes les résistances. Je m'en donne à coeur joie. Deux mois extraordinaires qui décidèrent de ma nouvelle vie. Deux mois qui durèrent près de quatre ans. Mille et un papiers sur mille et un sujets. L'apprentissage au quotidien, dans tous les sens du terme, du fascinant métier d'écrivain de reportages ou de chroniqueur des mots de tous les jours. Le cadre de la rubrique "Le tour de ville", où la Rédaction avait un temps souhaité voir se limiter l'expression de mon regard ou de mon talent, ne résistera pas longtemps aux fugues répétées de l'échotier qui rêvait d'inscrire le grand reportage au coin de la rue. La quête et l'enquête, comme premier principe de conquête d'un lectorat régional qui ne tarde pas à surnommer son journal, à l'instar de Marc Kravetz, "Le Libé des campagnes".

 

Un jour, lassé de ne pas vraiment savoir "écrire court", (j'alignais sans problème cinq ou six feuillets sur n'importe quel sujet), je me vire moi-même et je vire vers la Radio. D'abord Radio France Picardie, un micro pour écrire avec la voix.  Un "micro" curieusement présent depuis toujours dans mon propre patronyme. Sans acrimonie, Crimon découvre qu'il y a "n micro" cachés dans son nom. Je deviens homme de radio. Radio France Picardie, Amiens, puis France Inter, Paris. Puis Copenhague. ESP au Danemark, Envoyé Spécial Permanent de Radio France, pour tutoyer les pays scandinaves  et les pays baltes, Lituanie, Lettonie, Estonie. La Pologne et la Russie aussi parfois, via Varsovie et Saint-Pétersbourg. Trois ans de journalisme en capitales pour des rêves de départ plutôt minuscules : Oslo, Stockholm, Helsinki, Tallin, Riga, Vilnius... Un beau jour, retour en Picardie, pour diriger cette radio qui m'avait, dix ans plus tôt, accueilli comme pigiste. Enfin, France Culture où, fin juin 2009,  je boucle l'aventure, en présentant, chaque soir de la semaine, le journal de 22 heures et le flash de minuit.

 

De ce périple de trente ans au pays des médias, je garde deux ou trois certitudes et une foultitude de questions. Pour faire court, -la règle du métier- je me borne aux certitudes :

 

Un: je confesse un faible définitif pour un journalisme qui dérange, qui prend l'actualité à contre-pied, qui rebondit, qui choisit et qui sait dire "non". Non surtout aux sirènes de la com', la communication, souvent, trop souvent, brouilleuse et embrouilleuse de pistes.

 

Deux: je suis pour un journalisme de reportage et d'enquête. Pour un journaliste à la fois observateur, narrateur et interprète de la réalité. Sans jamais oublier cette réalité première : les faits sont têtus et ne se soumettent qu'à la question. Aux questions. Ici, le pluriel n'est pas singulier. C'est le singulier qui serait ... singulier.

 

Trois: pas de pertinence sans impertinence. Regard critique oblige. Décryptage indispensable. Je suis définitivement, avant de vous tirer ma révérence, pour un journalisme irrévérencieux.

 

Quand à la recherche de la vérité, la quête et l'enquête, choisir là encore les chemins humains : non pas "couvrir" mais "découvrir", non pas assurer "la couverture" mais prendre le parti de "la découverte". Enfin, en ce qui concerne la sacro-sainte objectivité, ne jamais oublier que nous sommes tous des sujets et que nous ne produisons rien d'autre que du "subjectif". Moralité : cette objectivité journalistique que certains voudraient nous imposer est un leurre, une illusion. La vérité de la presse ne sera jamais une vérité scientifique, d'ailleurs toute relative elle aussi, mais une vérité toute humaine, c'est à dire toujours imparfaite et toujours à parfaire.

Résolument, je persiste et je signe : je suis à tout jamais pour l'imparfait du subjectif.

 

© Jean-Louis Crimon

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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 23:47

Tueuse d'hommes et d'énergies, c'est le sous-titre de l'article consacré à l'absinthe, dans le Magazine Encyclopédique de la Famille. "Je sais tout", n° 25 du 15 février 1907. Un article éloquant. L'absinthe qui rend fous les poètes, la fée verte célébrée par Verlaine et Rimbaud, tue aussi les ouvriers...

SUIVRA

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 14:16

 

Comme l'an dernier, l'après-midi a eu des accents de fête médiévale. La cathédrale a dû goûter ces chants de sa jeunesse. Les bouquinistes et les passants de la rive gauche ont eu droit aux prières chantées en latin de la procession mariale des fidèles de l'église voisine. L'Eglise Saint-Nicolas du Chardonnet. Chants liturgiques. Cantiques catholiques. En prime : insolite escorte policière pour une non moins insolite procession. Journée de l'Assomption, en l'honneur de la Vierge Marie. Vers 16 heures, les fidèles ont emprunté une partie du Boulevard Saint-Germain, la petite rue de Pontoise, une partie du quai de la Tournelle, puis le Pont de la Tournelle, enfin, par l'Ile Saint-Louis, ils ont cheminé vers Notre-Dame, en brandissant leurs chapelets. Image étonnante. Jour de fête pour des catholiques intégraux, voire intégristes..

 

Vendu seulement trois ouvrages, et même pas un vieux Missel ou un Pélerin des années 20. Alchimie, (Etudes diverses de symbolisme hermétique et de pratique philosophale) Nouvelle édition augmentée. 1978. Jean-Jacques Pauvert Editeur. Grammaire des immeubles parisiens  et La belle au bois dormant.

Julien, mon voisin de quai, s'étonne, en découvrant que les processionnistes s'en vont à contre-courant : " t'as vu, ils respectent pas les sens interdits, ces gens-là !"

Moi, pour le taquiner, je lui réponds : "les voies de Dieu sont impénétrables ! "

 

Julien reprend sa mélopée favorite sur le temps. Pas le temps qui passe. Le temps qu'il fait.  C'est emmerdant ce temps, c'est toujours incertain ...

Moi : te plains pas, il fait beau !

Lui : quand même, ils disent qu'il va faire beau et il pleut ! ils annoncent la pluie et il pleut pas. Je vais finir par porter plainte contre la météo.

Moi : oui, Julien, mais tout ça, c'est des problèmes de terriens très terre à terre. Ecoute plutôt les chants de ceux qui croient au ciel... C'est pas si mal le latin dans la rue, le latin quand il descend dans le Quartier-Latin.

Qui a dit : Paris vaut bien une messe ?

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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 20:16

 

Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre. Comme un roman, Daniel Pennac. Mon ami Carla, Stephan Kiehl. Louis de Sancerre, Connétable de France, 1340-1403. C.M. Charpentier. De l'éperdu, Annie Le Brun. Les titres et les noms des auteurs des livres vendus cet après-midi.

 

Après-midi plutôt calme, peu de passants, mais toujours de nombreux touristes en quête du Pont de la Tournelle, de la Tour d'Argent, du Boulevard Saint-Germain, du Jardin des plantes, de l'Ile Saint-Louis ou de l'I.M.A., l'Institut du Monde Arabe. Le bouquiniste est souvent malgré lui un guide touristique bénévole de la ville de Paris.

Vers seize heures, une dame s'est arrêtée près de mes boîtes. Elle a engagé la conversation sur le temps, les gens, le siècle, l'époque. Son mari est resté légèrement en retrait. Nostalgie des années 60 et 70 bien affichée. A un moment elle a dit: en ce temps-là, on pouvait se parler simplement, spontanément. Et se sourire. Sans forcément se connaître.

La dame a trouvé que les temps avaient vraiment terriblement changé. Elle disait : vous voyez, ils parlent tous de communication. Communication, ils n'ont que ce mot-là à la bouche. Mais ils ont beau parler de communication, on ne communique plus.

Elle a conclu sa superbe tirade par ces mots:

"Aujourd'hui, même sourire à quelqu'un dans la rue, on a l'air ridicule !"

Je n'ai pas osé la désavouer. Son mari a acquiescé d'un signe de tête. C'est vrai, semblait dire l'homme, en donnant raison à sa femme : aller aujourdhui sourire à un inconnu, ou à une inconnue, vous risqueriez de passer pour un bargeot. Ou pour un séducteur décadent. Quelle époque vraiment.

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 13:16

 

Incroyable été. On nous a tellement bassiné avec la sécheresse que le ciel, pour se venger, nous envoie, chaque jour ou presque, des paquets de seaux d'eau et l'on redécouvre la beauté insolite d'expressions comme "it's raining cats and dogs", qui peut se traduire curieusement par "il pleut comme vache qui pisse",  "il pleut à seaux" ou "il tombe des cordes". On peut dire aussi "il pleut à verse",  "il vase". Je connais encore : "Il pleut, il mouille, c'est la fête à la grenouille." J'adore les expressions de l'eau quand elle pleut. Est-ce Verlaine qui a écrit :  "Il pleut sur la ville comme il pleure dans mon coeur " ? Verlaine ou Rimbaud ? Verlaine, je crois. Non, j'en suis sûr, c'est Verlaine. Ce serait même plutôt "Il pleure dans mon coeur, comme il pleut sur la ville"...

Tiens, cet après-midi, à l'abri de mon auvent de fortune, je vais relire Verlaine. Le doux bruit de la pluie...

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