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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 00:11
Rue du Pré aux chevaux. Le Castor Astral. 15 Déc. 2003. © Jean-Louis Crimon
Rue du Pré aux chevaux. Le Castor Astral. 15 Déc. 2003. © Jean-Louis Crimon

Rue du Pré aux chevaux. Le Castor Astral. 15 Déc. 2003. © Jean-Louis Crimon

 

 Je ne sais vraiment plus quand, précisément, l'idée m'est  venue. Au troisième ou quatrième titre sans doute. Une forme de classement comme une autre. Aussi originale qu'inattendue. Rassembler dans une même bibliothèque tous les romans qui portent des noms de rue en titre. La rue cases-nègres de Joseph Zobel, dédié "A ma mère, domestique chez les blancs et A ma Grand'Mère, Travailleuse de plantation, et qui ne sait pas lire", Editions Jean Froissart, 1950, a dû être le premier de ces romans au nom de rue. Rue du Havre de Paul Guimard, Editions Denoël,1957, le deuxième. La Rue du Chat-qui-pêche, de Jolàn Földes, Editions Albin Michel,1937, le troisième. Le principe de la collection était né. Sont arrivés ensuite, au gré des achats sur les quais de Seine ou dans les réderies de Picardie, petites brocantes de villages, Rue des petites daurades de Fellag, Rue Saint-Vincent de Pierre Mac Orlan et La Rue de Francis Carco. Puis Rue de la Sardine de John Steinbeck, Rue des Boutiques Obscures  de Patrick Modiano, Rue des Archives  de Michel del Castillo et Dans la Rue d'Aristide Bruant, recueil de Chansons et Monologues, desseins de Steinlein. Sans oublier La Rue de Jules Vallès. Paris, 1866. Achille Faure, Libraire-Editeur. 23, Boulevard Saint-Martin, 23. Envoi de Vallès en prime.

 La Chronique de la rue aux moineaux de Wilheim Raabe, Editions Montaigne,1931, fait aussi partie de cette réunion insolite, où les noms de rue se répondent sur des couvertures de livres. J'y ajoute encore Rue de la Liberté, Dachau 1943-1945, d'Edmond Michelet, Seuil, 1955. Sans oublier cet essai publié dans la collection Archives Gallimard, 1979, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, présenté par Arlette Farge. Enfin, Les Rues de ma vie, de Bernard Frank, Le Dillettante, 2005. La liste serait trop longue à énumérer ici. Sauf pour en faire - et pourquoi pas ? - un incroyable poème à la Prévert.

 Les hasards de l'existence, et surtout les hasards de l'existence professionnelle, m'ont fait prendre, pendant plusieurs années, pour un travail de nuit, une toute petite rue du seizième arrondissement de Paris. Une rue qui, pour moi, avoua, dès les premiers pas, un fantastique pouvoir romanesque. J' eus beau résister pendant la première année et une bonne partie de la deuxième année, je dus bientôt me rendre à la raison: c'était à moi qu'incombait la tâche d'écrire Rue du Pré aux chevaux. J'ai longtemps hésité avec une autre rue tout aussi intéressante du même quartier, une rue du temps où le seizième avait encore des airs de campagne: Rue des Pâtures, mais le pouvoir poétique des chevaux l'emporta.

Rue du Pré aux chevaux a rejoint désormais la petite bibliothèque où sont les romans aux noms de rues. Pour y vivre une bonne partie de sa carrière de livre. Dans mon village, quand celui qu'on n'ose plus appeler garde-champêtre depuis qu'on l'a baptisé "conseiller communal", a lu mon roman, il est allé trouver le maire en lui proposant d'appeler Rue du Pré aux chevaux la rue sans nom qui s'en va vers les marais, pas très loin de la maison de mes parents. L'idée a plu et il a plu aussi beaucoup le jour de l'inauguration. Fanfare municipale, Monsieur le Maire et ses conseillers, une bonne partie de ses administrés, le député de la circonscription, et même un prêtre en soutane de la paroisse voisine, étaient de la fête et la rue du Pré aux chevaux fut baptisée, républicaine, mais sans être trop païenne.

Depuis, ma mère me téléphone souvent tôt le matin pour me dire "je viens d'ouvrir les volets et je vois, au loin, le panneau de la Rue du Pré aux chevaux, ça me plait bien !

Moi, je lui dis: tu vois, maman, c'est la preuve, s'il en fallait une, que la littérature, ça peut changer la vie ! Une rue du seizième arrondissement de Paris,  transplantée dans un village de Picardie, grâce à un petit roman publié au Castor Astral. Comme tu dirais, ma mère, c'est pas banal.

 

© Jean-Louis Crimon

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 17:36

 

Des bouquinistes musiciens, j'en connais quelques uns. Jouent pas tous dans des boîtes. Boîtes à musiques. Boîtes à chansons. Comme disaient autrefois les québécois. Des bouquinistes, diseurs, chanteurs, acteurs. Des bouquinistes toujours prêts à la teuf. Capables de faire un boeuf. Du quai Montebello à la Tournelle, de ciao bello à tu la pousses ta ritournelle. Le grand Bernard à la guitare. Le petit Jacky à la batterie. Se souvient parfaitement du solo esquissé pour le beau Serge, dans Requiem pour un con. Le beau Pierre, son alter ego, au saxe. Chiche, les mecs, ce soir, c'est "Faites de la musique". Bas les bâches, montez le son. On transforme les boîtes de bouquinistes en boîtes à chansons.

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20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 17:23

 photo--26-.JPG  

© Jean-Louis Crimon                                                             Scène Champêtre. Emmanuel Bellini.  

 

 

Gager un objet, un bijou, un tableau, un livre précieux, c'est parfois le lot du bouquiniste. S'il a trop acheté, pas assez vendu. S'il a un besoin immédiat de liquidités, c'est la solution la plus simple. Enfin, apparemment. Oui, en apparence seulement. Faire l'expérience de l'attente dans cette salle aux allures d'embarcadaire, de l'attente avant qu'on vous appelle au guichet, et, trois heures plus tard, de l'attente à la caisse, est en tout cas très formateur.

J'avais chez moi un tableau avec lequel je vivais en bonne harmonie depuis pas mal de temps. Un tableau qui, je le pensais vraiment, me rapporterait au moins mille euros et un sursis momentané. Mon tableau, intitulé "Scène Champêtre", représente des moissonneurs au travail. L'un d'eux, fatigué sans doute, se repose. Il est allongé dans l'herbe, les mains derrière la nuque. Les autres ne jouent plus énergiquement de la fourche. La journée est finie. La charrette est pleine. Un des moissonneurs indique au cheval le chemin du retour. Des tons verts et jaunes très Van Gogh. C'est un tableau de Bellini. Emmanuel Bellini (1904-1989). C'est un beau tableau, acheté à Cannes, il y a deux ou trois ans, chez un antiquaire. Deux mille euros. Un beau prix pour un beau tableau. Le problème, c'est que l'expert de "Ma Tante" en jugera autrement. Alors que pour moi, le tableau est parfait, le commentaire de l'expert, à la ligne "Réserve sur état" indique: défectueux, éclats au cadre, manques. Commentaire suivi d'un sigle que je ne connaissais pas encore: PRTU. Entre parenthèses, le sigle est traduit: Parties Rayées Tachées Usées. Je n'en crois pas mes yeux, mais je n'ai pas la force de contester cet assassinat en règle. Le pire est à venir. A la ligne Estimation, avec entre parenthèses à nouveau, limite garantie dommages, je lis 300 euros. Mon Bellini, mais oui, acheté à Cannes, 2000 euros, est estimé par un expert de chez "Ma Tante" 300 euros. 300 euros ! 300 euros, en vertu desquels, "Ma Tante" me créditera après plus de trois heures d'attente, l'attente chez "Ma Tante", un bon slogan, de...150 euros !
Montant du prêt, mais oui, pour avoir gagé mon Bellini : 150 euros. Date d'échéance: 20 juin 2012. Autrement dit, j'ai un an pour racheter mon tableau. Un an pour retrouver mon Bellini. Au prix où "Ma Tante" me l'a pris, je ne vais pas traîner. Dès la semaine prochaine, je vais le racheter. Je vais leur reprendre. Ces gens-là ne connaissent rien à l'art et rien à la valeur des choses. Je vais le reprendre, mon Bellini et je vais le proposer à Maître Besch, Commissaire-Priseur à Cannes. 45, La Croisette. Maître Besch, oui, pour sa célèbre vente du 15 Août, au Martinez. Lui, au moins, saura la valeur, la vraie valeur, de mon Bellini.  

 

© Jean-Louis Crimon

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 22:11

 

- Monsieur, je recherche, en Folio, les six premiers tomes de La Recherche. Sauf Le temps retrouvé, je l'ai déjà. On me l'a offert.

Elle a dit ça, comme ça. Très simplement. Tout simplement. Proust, en Poche. Vingt ans à peine. Etudiante en Lettres, sans doute. 

Elle recherche... La Recherche. N'a visiblement pas de temps à... perdre.

Mes quinze volumes d'une Recherche complète ne la tentent pas. Elle ne veut pas la Gallimard. Préfère lire en Poche. Plus agréable. Plus confortable. Plus maniable.

La Recherche en Folio. Je lui conseille d'aller chez Gibert. Neuf, un Poche, ce n'est pas si cher. Moue désabusée. Elle préfère les bouquinistes.

D'un pas décidé, elle arpente le quai.

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 19:18

 

Sous un coin de parapluie... Se mélancolise la pluie... C'est le jour que le soir essuie... Le coeur, bien à la renverse... Balade la rêverie diverse... On va se la prendre, l'averse... Chacun, chacune, dans sa bulle... Solitaire conciliabule... Le spleen du soir déambule... Dans ma tête vestibule ... Marre de cette vie de cloporte... On se demande ce que la vie apporte... Mes états d'âme transporte... Mais c'est la mort qui m'insupporte...

Un soir, la vie claque la porte.

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16 juin 2011 4 16 /06 /juin /2011 23:00

 

Mon nouveau voisin sur le quai est vraiment un type étonnant. Sa passion: les plans. Dès son arrivée, la semaine dernière, il m'a dit: Moi j'étudie les plans. Il a ajouté: De Paris, de Rouen, de Calais, de Dunkerque ou d'Amiens, de Londres ou de Berlin, de toutes les villes de France ou d'Europe. Les plans anciens, c'est vraiment fabuleux, regarde-moi ce plan de Paris à l'époque où la banlieue n'existait pas encore !

Photocopie laser de l'original, qu'il garde bien au chaud, chez lui, et le tour est joué: le nouveau bouquiniste, ancien taxi de nuit, a trouvé son créneau: vendre des reproductions couleurs de plans anciens: Paris 1936, Strasbourg 1913, Berlin 1940, Milan 1949.

5 euros les grands, 3 euros les petits. Sûr, pour lui, un bon plan. Le commerce semble florissant. Pas de quoi pourtant gagner des mille et des cents. Juste des amis ou des complices dans cette lubie qui en vaut d'autres. Quand la collection solitaire s'ouvre aux autres, c'est bon signe. Signe d'une envie moins égoïste. D'une envie de partager sa passion. Celle des plans. Les noms de rue, la manière dont ils changent ou évoluent, les rues qu'on débaptise ou qu'on rebaptise, au gré des révolutions ou des changements de régimes, voilà ce qui intéresse au plus haut point le collectionneur de plans. Son projet, pour ne pas dire son plan : écrire quatre livres sur les plans. Premier tome: les plans de Paris. Deuxième tome: les plans des villes de France. Troisième tome: les plans des villes d'Europe. Quatrième tome: les plans des villes du monde. Une oeuvre gigantesque. Mais l'homme est ambitieux. Ambitieux et passionné. Mieux : passionnant.

Il m'expliquait tout ça, mon bouquiniste de voisin, avec l'enthousiasme modeste des autodidactes quand un trio de jolies blondes allemandes a demandé d'une seule voix Berlin. Il a couru vers elles, me plantant net devant mes boîtes. Vrai: le drôle, il m'a laissé ... en plan.

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15 juin 2011 3 15 /06 /juin /2011 00:16

 

- 325 000 francs !

La voix est tonitruante. Tout le quai doit l'entendre.

- C'est pas le prix, voyons, monsieur, c'est le titre.

- Ah bon, mais ça ferait combien en euros ?

 

Je ne sais si l'homme est sérieux ou s'il plaisante. S'il est fou, vraiment fou, ou si c'est un grand humoriste.  S'il débarque d'un continent lointain, d'une galaxie non répertoriée. Il maintient son idée comme on le ferait d'une idée fixe: en euros, ça fait combien ?

 

- Monsieur, on ne traduit pas en euros un roman de Roger Vailland.

- A coeur vaillant, rien d'impossible !

- C'est du Devos !

- Oui, mais en euros, s'il vous plaît, ça fait combien ? Vous savez, j'ai les moyens !

- J'en sais trop rien, monsieur, divisez 325 000 francs par 7 et ce sera un peu plus !

 

L'homme se détend un peu. Il  sourit.  Il dit: alors ?

- J'arrondis: 46 500 euros, par 7, ça doit tourner autour de 49 000 euros...

- Vous acceptez les chèques ?

- Mais monsieur, vous n'êtes pas sérieux !

- Puisque je vous dis que j'ai les moyens !

L'homme sort son chéquier. Il me lance : je peux avoir un paquet cadeau, c'est pour offrir ! Je m'exécute. Avec en prime, pour habiller le papier doré, un ruban rouge torsadé au ciseau façon librairie chic. Grandiose. L'homme me tend son chèque et une pièce d'identité que j'ose à peine regarder. A ce niveau-là, on fait confiance. Je viens de vendre le Poche le plus cher de ma courte carrière. 49 000 euros un Poche qui, d'occasion, en vaut à peine 3 !

 

Si Roger Vailland savait ça. Il y a vraiment de grands fous par les temps qui courent et par les quais. Et de plus fous encore pour imaginer de pareilles histoires ! Tout est faux, bien sûr ! Vous êtes déçu ? Vous m'aviez cru ? Pardon, c'est trop drôle. Notez, si vous voulez que l'histoire soit vraie... le Poche est toujours à vendre.

J'vous l'mets de côté ?

 

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14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 00:48

 

A même le trottoir, parmi d'autres ouvrages à la couverture arrachée, dans ce vide-grenier de village qu'on appelle dans cette partie de la Picardie "Marché à réderies", le livre ne donnait qu'une envie, d'ailleurs très bien exprimée par son titre "PARTIR..." Je me baissai pourtant, sans savoir ce qui m'attendait. Machinalement, je feuilletai le livre en mauvais état et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir sur les deux premières pages un des plus beaux envois que je connaisse, une véritable lettre-confession de l'auteur à une destinataire amie, dont seul le prénom figure au début de cette étrange missive. L'auteur du célèbre Croix de bois, Roland Dorgelès, ne s'est manifestement pas contenté du service minimum de la signature genre "cordial hommage de l'auteur" ou encore "amicales pensées de l'auteur à sa fidèle collaboratrice". Lisons plutôt ce texte manuscrit, signé RDorgelès et daté Novembre 1932. Texte qui témoigne d'une réelle souffrance. D'un mal profond. Qui mériterait une véritable enquête pour comprendre ce qu'a pu vivre Dorgelès dans ce lieu, au début des années trente.

 

" A Georgette

A la très aimable et sympathique collaboratrice

A celle qui -malgrè tout- m'obligera à quelques regrets le jour où je quitterai enfin le milieu médisant, envieux et antipathique qui a nom "Vallauris"

en m'excusant de ne pas lui offrir le livre que j'avais primitivement prévu. (je n'ai pas résisté à l'attrait d'un titre bien court certes, mais ... composant du seul mot qui a occupé constamment mon esprit comme une véritable obsession pendant les mois de 1932 que j'ai passé à R......).

en la priant d'oublier quelques paroles vives et un peu trop dures qu'une sincérité primesautière ne suffit pas à excuser

en lui exprimant toute ma gratitude pour avoir été la seule dans le concert haineux de Vallauris à ne pas "hurler avec les loups" et avec l'espoir que le temps faisant son oeuvre on voudra bien s'apercevoir que j'étais beaucoup moins méchant qu'on l'a dit et -surtout- qu'on l'a pensé

et en lui demandant enfin de ne pas prêter une oreille trop sympathique à ceux qui après mon départ s'acharneront encore sur moi au lieu de m'oublier comme je veux oublier moi-même le mal qu'on m'a fait et surtout celui qu'on a voulu me faire.

   Oublier !!! n'est-ce pas le secret de la vie quand on sait conserver quelques souvenirs heureux.

 

L'envoi est signé RDorgelès et il est daté Novembre 1932.

 

 

Le vendeur ne savait pas ce qu'il vendait. Tous ses livres étaient à cinquante centimes d'euros. Je n'ai pas marchandé le prix. Suis reparti de ce marché à réderies d'un village à l'Est d'Amiens,- Amiens où est né Roland Dorgelès- en me disant que vraiment, en Picardie, "marché à réderies", à une lettre près, c'est tout simplement "marché à rêveries". Le rêve n'a pas de prix.

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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 13:40

 

"Comme d'autres ont la vocation de la musique, de la vie religieuse ou de l'action politique, on peut dire que Louis Lanoizelée a eu celle de bouquiniste." Formule extraite de la préface de Georges Haldas au livre de Louis Lanoizelée, publié en 1978, par L'Age d'Homme. Louis Lanoizelée, bouquiniste humaniste, espèce devenue rare sous nos climats.

 

Page 21 de ses Souvenirs d'un Bouquiniste, Louis Lanoizelée parle du quai qui est le mien depuis bientôt un an en termes aussi lucides que peu élogieux. En termes aussi désespérés que désespérants. Je cite:"J'ai passé plus de quarante-deux années quai des Grands-Augustins, à la même place. A ma nomination, j'ai eu la chance de ne pas être envoyé au purgatoire des bouquinistes de plein air, quai de la Tournelle et une partie du quai de l'Hôtel-de-Ville."

Amusant pour le locataire actuel du 41, quai de la Tournelle, de savoir qu'il y a 75 ans déjà, l'endroit n'avait pas très bonne réputation pour la réussite du petit commerce de livres anciens ou d'occasion. Le "purgatoire" des bouquinistes. Bon, pas de quoi plonger dans la Seine pour en finir, ma demande de mutation pour le quai de Montebello, ayant été refusée, par le service de Madame W, je suis consigné quai de la Tournelle pour X années encore. Au risque de me noyer -financièrement parlant- tout à côté de la Maison de la... navigation. Un comble.

 

Mais ne nous égarons pas et poursuivons plutôt la lecture de Lanoizelée et de son temps. C'est lui qui raconte :

" Pendant la moitié de ma vie, j'ai fréquenté et vu passer devant mon étalage des personnalités célèbres, d'autres moins connues et beaucoup qui ne l'étaient guère. Pour ces deux dernières catégories, c'est moi seul qui les ai jugées hors du commun. Parmi ceux qui venaient me voir, parfois très souvent, il y en a certainement que j'ai oubliés. Pourquoi ? Le crible de la mémoire, en étant inexplicable, n'a pas de logique.

" J'ai toujours pensé qu'il y a en ce monde des seigneurs et des petites gens, mais que parmi les seigneurs il y a des petites gens et parmi les petites gens des seigneurs."

Voilà ce que j'aime, chez Louis Lanoizelée, un sens de la formule et une lucidité à toute épreuve. On ne la lui fait pas, comme on disait autrefois. Louis Lanoizelée, sans aucun doute, un seigneur.

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 11:47

 

J'ai un nouveau voisin. Sur les dix mètres de parapet vides depuis mon arrivée, - déjà bientôt un an -, à la droite de mes quatre boîtes, quand je regarde la rue de Pontoise, il a installé hier ses quatre boîtes réglementaires, couleur vert wagon ou vert jardin, c'est selon. Je m'appelle Lucien, mais mon nom d'artiste, c'est Julien, m'a-t-il lancé d'emblée, en me tendant la main. Il a ajouté: t'es pas barbu ? On m'avait dit qu't'étais barbu et qu'tu t'appelais Jean-Claude ! Tout faux, ai-je rétorqué.  J'ai ajouté : sur le quai, tu sais, faut toujours vérifier par soi-même les dires des uns et des autres. Y'a à prendre et à laisser. Enfin, y'a beaucoup à laisser. Pas grand chose à prendre. Mais beaucoup à apprendre. Enfin tu verras par toi-même.

Lucien, enfin Julien, a ensuite déposé un paquet de journaux anciens et de revues, dans sa première boîte et il a refermé. Il est reparti avec sa camionnette de location, en me criant: je n'ouvre vraiment que demain !

 

Dans l'après-midi, un passionné de cinéma m'a demandé des revues de cinéma. Fou de Gina Lollobrigida, il est à la recherche d'articles et de photos de son idole. Du film La belle des belles surtout. Je lui ai trouvé en cinq minutes Le Film complet, n° 513, 19 mai 1955, 30 Fr (de l'époque !) Prix au Canada: 15 cts. En une, une photo de "sa" belle. Gina, comme jamais. A propos du film Le maître de Don Juan. Au dessus du titre Le Film complet, un surtitre "Lecture et Cinéma". En pied, sous la photo de Gina, on peut lire Le maître de Don Juan, avec Errol Flyn et Gina Lollobrigida.

 

-Ah, je ne savais pas qu'elle avait joué avec Errol Flyn !

-Voyez, les bouquinistes, ils ont toujours la pièce insoupçonnée, l'article inattendu ou impensable, la photo introuvable. Vous le prenez ? C'est 5 euros !

- Non ce que je veux, c'est quelque chose sur le film La belle des belles ! et si vous trouvez le film, alors ...

 

L'amoureux de Gina s'en est allé comme ça, me laissant avec ma revue de cinéma aux photos sépias. Du coup, j'ai passé un bon moment avec Gina Lollobrigida.

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