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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Le quai des bouquinistes. Rive gauche. 10 janvier 2013. © Jean-Louis Crimon

Paris. Le quai des bouquinistes. Rive gauche. 10 janvier 2013. © Jean-Louis Crimon

Quai d'hiver, quai désert, c'est la vie à l'envers. Sous un ciel hagard, le quai prend des airs de quai de gare. Sur la rambarde s'attarde le convoi du soir. Petit train de wagons verts. A l'arrêt ou au départ. Wagons de marchandises. Quoique tu en penses, quoique tu en dises, des centaines et des centaines de livres qu'il faut que tu relises.

C'est la saison morte. Faut prendre ce que la vie apporte. Enfilade de cercueils sous la haie d'honneur d'arbres sans feuilles. Quai désert, quai d'hiver, les plus chanceux vont se mettre au vert.

 

Le passant se fait rare. Promeneur d'hiver a le coeur solitaire. Pas un mot, à peine un regard. Juste un coup d'oeil au ciel, pour y lire l'heure de la pluie.

Quai désert, quai d'hiver. Petit train de wagons verts, tous fermés, ou presque. Sont rares ceux qui sont ouverts. Pour l'hiver, en partance. Saison des remembrances. Dans la saison froide, on s'embarque.

Plus loin, là-bas, tout au loin, à hauteur de La Tour d'Argent, à trois pas de Sainte-Geneviève, le grand Bernard, héroïque ou stoïque, garde le quai... Il veille...

Sentinelle éternelle... Guetteur inlassable... Vigie véritable... Gardien du phare du bout du quai.

Quai d'hiver, quai désert... c'est la vie à l'envers.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 10 Janvier 2013.

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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Mars 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Mars 2012. © Jean-Louis Crimon

Depuis que je me suis remis à la photo, j'ai le sentiment d'avoir manqué ma vie. Je me suis, professionnellement parlant, égaré dans l'univers des mots et des idées. Pendant  40 ans. Le comble, j'y ai pris du plaisir. Beaucoup de plaisir. Les mots, écrits et publiés dans le journal, ou parlés à la radio, étaient ma raison d'être, mon pain quotidien et, soyons lucide, mon gagne-pain. Mon gagne-pain quotidien. C'est la vie, me suis-je dit, un beau jour. J'ai renoncé à la photo. Sans réaliser alors la gravité du renoncement. J'ai trahi mon premier amour. Je me suis trompé de vie.

 

Ma boîte à images, mon boitier, mon 24x36, (selon les années, Mamiya ou Minolta, Praktica ou Leica), je l'ai abondonné un beau jour pour mon clavier AZERTY et mon micro Sennheiser. Conséquence : mes négatifs, soigneusement développés et coupés par bandes de six vues, ont dormi, à l'abri de la lumière et de la poussière, pendant trois ou quatre fois dix ans. Aujourd'hui, ils sont intacts. Comme neufs. Commme développés, et séchés, il y a quelques heures à peine. Comme si les images argentiquement supportées, et transportées, à travers le temps, avaient été prises la veille ou l'avant-veille.

De fait, le destin de ces images est  assez extra-ordinaire. Littéralement "en dehors de l'ordinaire". Ce n'est pas aussi courant que des photos prises au début des années 70 ne soient "révélées", au sens photographique du terme, que quarante ans plus tard, dans les années 2010. Façon d'éprouver les instants dans la dure durée du temps. Mes négatifs n'ont pas bougé. Certaines photos, mal fixées, deviennent sépia. J'ai, en n'effectuant aucun tirage sur papier, échappé au sépia. La photo sépia. Mais je n'ai pas échappé à " la photo s'épia ". Du Lacan dans le texte. Si Lacan avait été photographe. Le Leica de Lacan, joli titre, non, pour mon prochain roman ? Un photo-roman. Pas un roman-photos. Pas une histoire d'amour un peu mièvre. Non, un photo-roman. Un livre où les photos ponctuent les chapitres. Cadrent le décor. Inventent une autre histoire. Une histoire dans l'histoire. Un photo-roman, tout entier fait d'instants. Instants essentiels et dérisoires à la fois.

 

Henri Cartier-Bresson, le premier, a dû dire " De tous les moyens d'expression, la photographie est le seul qui fixe un instant précis". A partir de là, HCB a développé sa conception de "l'instant décisif".

Instant décisif ou instant dérisoire. Très vite, inconsciemment d'abord, puis consciemment, je me suis laissé séduire, au contraire, par la beauté éphémère de l'instant dérisoire.

L'instant dérisoire, par opposition à l'instant décisif de HCB, c'est l'instant insignifiant. L'instant d'une beauté insignifiante. Mais qui, pour moi, en devient essentielle. C'est l'importance de l'accessoire. L'utile du futile. L'image de l'instant dérisoire n'est pas indispensable, et c'est pour cela qu'il n'est pas pensable qu'on puisse s'en passer.

 

Sans partager tout ce qu'il dit de "l'instant décisif", je me sens proche d'un Cartier-Bresson quand il raconte sa quête photographique : "Je marchais toute la journée l'esprit tendu, cherchant dans les rues à prendre sur le vif des photos comme des flagrants délits". Je ne fais rien d'autre dans mes déambulations urbaines. Quand à la situation absurde où je me suis moi-même mis, j'ai trouvé une façon très philosophique de la définir. Une définition exacte de mon état. Pas seulement de mon état d'esprit. Je vous laisse juge : Je suis le seul photographe au monde à avoir passé la majeure partie de sa vie au stade du négatif. Diagnostic en forme de check up psychologique. Jolie perspective. Intéressant développement futur. J'entrevois déjà le divan d'un de mes amis, psychanalyste convaincu et convaincant.

Henri Cartier-Bresson disait encore : " Il faut être sensible au détail ". HCB parle aussi d'une sorte de "pressentiment de la vie". D'une nécessité d'anticiper l'évènement. Nécessité d'avoir cette sorte d'intuition, ce sentiment aigu qu'il va se passer quelque chose. De l'entrevoir pour ne pas le manquer. L'entrevoir pour le voir. Quand il va se présenter devant nous.

 

Au fond, la leçon que je retiens de Cartier-Bresson, c'est exactement ça : la photo, il faut la voir, avant de la prendre. La sentir ou la pressentir. La voir, avant de ... l'avoir !

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 21 Mars 2012.)

 

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9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. © Jean-Louis Crimon

 

Curieux moment en début d'après-midi: un homme était à la recherche d'un autre homme. Un homme qui a habité le quartier autrefois et qui voulait retrouver l'endroit où officiait un bouquiniste chez qui il avait acheté de nombreux livres. Un bouquiniste qui avait la particularité d'avoir été, dans une autre vie, chanteur. "Il a une très bonne voix. Il est  plutôt grand. Il a écrit des centaines de chansonsDe mémoire, ça ne doit pas être très loin de votre emplacement. Son prénom, si je ne me trompe pas, ce doit être Bernard." Détails précis. Identification immédiate. Localisation de même. Beau sourire sur le visage de l'homme en quête de son ami d'antan.

Le Grand Bernard, comme on l'appelle affectueusement sur le quai, facile à reconnaître. Là-bas, presque à hauteur de La Tour d'Argent. Juste à côté des boîtes du P'tit Bernard, le spécialiste des polars. Grand connaisseur de San-Antonio. Ne lui vendez  jamais rien, vous êtes sûr de vous faire avoir. Chez les bouquinistes, c'est comme ça, il y a des margoulins et il y a des artistes. Des gens de talent vraiment.  Pas seulement des marchands. Plus ou moins honnêtes. Plus ou moins scrupuleux. L'un de mes autres mes voisins, sur le quai, en remontant vers Montebello, n'est pas seulement celui qui a trouvé le thème de "Requiem pour un con", pour un certain Serge Gainsbourg, qu'il accompagnait à l'époque, c'est aussi un peintre de talent. Un peintre qui n'a jamais exposé. Mais qui le ferait bien maintenant. "J'ai peint  La Grande Chaumière, à Montparnasse". Jacky raconte avec des étoiles de grand môme dans les yeux : "J'avais 14 ans. Les modèles posaient nus. A 14 ans, voir des femmes nues, tu imagines..."  Aujourd'hui, dans la vie de Jacky, la peinture a pris la place de la musique. Il s'en étonne lui-même. Avoue, avec un rien d'admiration pour ses insomnies créatrices : "Je me réveille la nuit et je me mets à peindre ! "

 

Plus tard, juste avant l'arrivée de la lumière du soir, c'est le passage des colporteurs. Ils approvisionnent les bouquinistes. Rive droite comme rive gauche. Beaucoup de Poches, dans leurs poches. Enfin dans leurs sacs. Des grands sacs. Genre sacs de sport où la littérature transpire par tous les pores. Caddies même parfois pour les plus astucieux. Moins lourds à porter les livres, si tu les roules. Eric et Georges. Georges a toujours des trouvailles intéressantes. Et souvent des 45 Tours des années soixante. Eric connait bien son affaire. Il sait y faire. Petits prix pour les uns. Bons prix pour les autres. Livres en allemand pour Michel, celui qui s'est spécialisé en langues étrangères. Chez Michel, vous ne trouverez jamais  un livre  en français, il a choisi, depuis longtemps, d'offrir aux promeneurs, aux passants, aux fouineurs, aux chercheurs, aux amateurs, tout ce que ses collègues n'offriront jamais: des livres en italien, en espagnol, en allemand, en anglais, en suèdois, en russe, et même en mandarin.

 

L'homme qui m'avait demandé l'endroit où travaillait le Grand Bernard est repassé me voir. Il était visiblement heureux et pas mal ému d'avoir retrouvé celui qu'il cherchait. On a reparlé chanson. Une de ses passions. Confidence en forme de cadeau, juste avant de s'effacer :  " Vous savez, dans  ma vie, j'ai rencontré Brel plusieurs fois.  La première fois, j'étais professeur dans un lycée, à Meknès, au Maroc. Le Proviseur avait invité Brel à rencontrer les élèves. Brel avait joué le jeu. Il leur avait dit "on rêve jusqu'à 15 ans, après on réalise ses rêves". Jacques Brel, un type extraordinaire. Je suis allé le voir dans l'Homme de la Mancha. Je suis même allé le voir aux Marquises. Comme lui, je pilote. On avait le même avion."

 

Le Grand Jacques. Le Grand Bernard. On a les fréquentations et les amitiés qu'on mérite, monsieur. N'en dites pas davantage, vous allez faire des envieux.

 

A part ça, on ne m'a rien acheté. Autrement dit,  je n'ai rien vendu. Passé quatre heures sur le quai. Pour rien. Non pas. Ce soir, je me sens riche des mots des conversations tenues. Juste avant la fermeture, un homme cherchait "La Contrebasse" de Süskind. Pour sa fille lycéenne. Qui l'accompagnait. Discrètement. Légèrement en retrait. De Süskind,  j'avais "Le Parfum", mais l'homme voulait "La Contrebasse".  A défaut de Contrebasse, je lui ai proposé une cythare. "La Cythare nue" de Shan Sha, la plus française des romancières chinoises. Shan Sha, superbe pseudonyme qui peut se traduire par "Bruissement de vent dans la montagne". Shan Sha, Goncourt des lycéens 2001 pour La Joueuse de go.

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 19 Février 2012.)

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8 mars 2021 1 08 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Printemps 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Printemps 2011. © Jean-Louis Crimon

 

Au tout début de mon arrivée Quai de la Tournelle, j'ai cru que les mariés étaient de vrais mariés. C'est ma voisine, Marie-Hélène, bouquiniste de longue date, qui m'a mis au parfum. Elle m'a dit "c'est des faux" ! Des mariés pour de faux. Je ne croyais pas ça possible. J'ai gardé sur ces choses-là un regard d'enfant. Quand on se marie, c'est pour de vrai. Quand on se marie, c'est pour la vie.

M'a fallu déchanter. Ces mariés sont des mariés de pub. De campagne publicitaire. Pour la Chine ou pour le Japon. Des Chinois et des Japonais qui se chamaillent aujourd'hui pour des cailloux sans habitants et qu'on croirait sans intérêt. Des cailloux stratégiques, à ce qu'en disent les journaux. Cinq cailloux et trois rochers. Quelque part en mer de Chine. Des eaux très poissonneuses, disent-ils, en évoquant ces îles, avec, possiblement, dans les fonds marins, de non négligeables ressources pétrolières.

S'en moquent sans doute éperdument mes beaux mariés à la Peynet, version asiatique. Parfois la mariée est en rouge. Le rouge, couleur suprême, et suprême valeur, pour les Chinois. Peu importe pour moi, puisque c'est pour de faux. Faut c'qu'y faut. Mais là, y'a comme un défaut. M'est avis que dans la vie, faut de l'amour, mais pas du faux.

 

L'amour, je frappe à ta porte. Toctoc ! Ah bon, c'était pour de faux. C'est du toc ! C'est pas très beau. Le toc, ça se retoque. Et toc ! Moi, je ne veux que du vrai. Mariage du bout du quai. Mariage alambiqué. Mais oui, mon biquet. 

Les mariés du quai ne s'embarquent qu'en rêve. Je sais, c'est bateau. Mais pour trouver une jolie chute à ce billet quotidien, allez savoir pourquoi, aujourd'hui je rame.

 

Mariés pour de vrai ? Mariés pour de faux ? M'en fous. L'amour vrai n'est pas sans défaut. L'amour faux semble si vrai. Pas vrai ? Me dites pas que j'ai tout faux.

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 8 Mars 2011.)

 

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7 mars 2021 7 07 /03 /mars /2021 08:57
Paris, Quai de la Tournelle. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris, Quai de la Tournelle. 2012. © Jean-Louis Crimon

L'idée est celle d'un collectif d'associations féministes. A la veille du 8 mars, journée internationale de la femme, s'attaquer au plus célèbre des bastions de la domination masculine : la règle de grammaire qui veut que, dans notre langue, toujours, en cas d'accord, ce soit le masculin qui l'emporte. Les féministes en question demandent le rétablissement de la règle dite de proximité, datant de 1767, qui exigeait autrefois, à l'époque des rois, d'accorder l'adjectif avec le nom le plus proche ainsi qualifié. En vertu de quoi, il faudrait à nouveau dire :"Les hommes et les femmes sont belles" et non plus : "Les hommes et les femmes sont beaux". Julien, mon voisin sur le quai, chauffeur de taxi dans une autre vie, et qui, soixantaine superbe, porte plutôt beau, s'est exclamé: "Les hommes et les femmes sont belles ! Celle-là, elle est bien belle !"

 

Chez les bouquinistes, la langue, c'est un peu notre gagne-pain. D'abord, il faut l'avoir bien pendue si l'on veut vendre chaque jour quelques bouquins. La grammaire n'est pas la première de nos préoccupations. L'imparfait du subjonctif, pas davantage. Au nombre de femmes qui exercent dans la corporation, on pourrait concéder que chez nous aussi, comme dans d'autres assemblées, c'est - malheureusement - toujours le masculin qui l'emporte. De là à remettre en cause une règle de grammaire apparemment acquise et partagée par le plus grand nombre, ça, ça étonne et scandalise mon voisin.

Pour le plaisir de la discussion, qui est toujours, avec lui, un vrai bonheur, je me suis amusé à lui faire commenter cet exemple d'accord trouvé sous la plume d'une blogueuse. Mon voisin est réfractaire au monde internet, aux mails et aux blogs, mais il aime assez bien être tenu au courant. Je lui explique donc : tu connais le mot tailleur. Une femme en tailleur, ça te va ? La phrase, Julien ! pas la femme ! L'exemple. Je ne te parle pas d'une femme en tailleur, en particulier. Juste de cet exemple particulier d'une femme en tailleur.

Je poursuis : tu connais le mot "cravate" ? Tu es d'accord avec moi que "tailleur" est du genre masculin, mais que c'est généralement beaucoup mieux porté par le "genre féminin", je veux dire "par une femme" ! Maintenant, "cravate", toujours d'accord avec moi, Julien, est bien du genre féminin. Mais, problème: une cravate est plutôt un attribut masculin. Les hommes portent des cravates. Même si, c'est vrai, certaines femmes, en de rares occasions, s'attribuent parfois, le port de ce que Freud n'a peut-être pas osé qualifier de "symbole phallique". Bon, Julien, imagine donc que ta femme aille au pressing récupérer ta cravate et son tailleur. Que va lui dire la dame du pressing ?

 

- Votre Tailleur et votre cravate sont prêtes ! 

 

Non, la dame du pressing dira : " Votre tailleur et votre cravate sont prêts ! "

 

Mon voisin Julien s'est juste exclamé : Tout ça, c'est la faute à Richelieu et à son Académie Française ! Adorable Julien. Qui a ajouté - ce en quoi, il n'a pas tort : tu sais, tout ça, ça dépend comment on parle. Tôt ou tard, c'est l'oral qui l'emporte sur l'écrit. Pas l'inverse

 

J'ai repensé à ce que m'avait dit un jour, il y a au moins vingt ans, dans un taxi qui nous conduisait vers la gare, un ami professeur de linguistique, Dominique Maingueneau, alors que je lui faisais part de ma déception d'entendre régulièrement à la radio "un interview" au lieu de "une interview", "un autoroute" au lieu de "une autoroute", et pire encore "cette interview, je l'ai fait" au lieu de "cette interview, je l'ai faite".

La phrase de mon ami professeur de linguistique, - je m'en souviens comme si c'était hier-, c'est : le linguiste n'est pas le législateur de la langue,  il est seulement  le greffier de l'usage

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 7 Mars 2012.)

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6 mars 2021 6 06 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Pont de l'Archevêché. Mai 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Pont de l'Archevêché. Mai 2012. © Jean-Louis Crimon

 

Voile de mariée qui vole au vent devant un rideau de cadenas. Tout un symbole. D'abord, il y a ces cadenas qui recouvrent la totalité du grillage du Pont de L'Archevêché. Des cadenas de toutes les formes. De toutes les couleurs. De tout métal. Vil ou plus ou moins précieux. Pas trop. Un cadenas en or ne passerait pas deux nuits dehors. En cuivre ou en fer, ça fait bien l'affaire. La chose tient davantage du symbole que de l'obole. Même si l'offrande n'est pas loin. Le lieu de culte non plus. Là, précisément, on peut écrire : n'en jetez plus. Au propre et au figuré. D'abord, des clés de cadenas dans la Seine. Va finir par faire monter le niveau de l'eau. Rouiller les poissons et les péniches. N'en jetez plus aussi de déclarations niaiseuses. De textos bateau. De sms sans tendresse. De mots d'amour, qui riment avec toujours. D'initiales entrecroisées fatales. De prénoms entrelacés bancals. Je vais vous la réécrire, moi, l'histoire. En couplets assassins. Version chanteur de rue. Crus ou pas crus. Style, le grand amour, c'est cuit.

Jérôme et Jennifer, Cadenas de fer Annick et Pierric, Cadenas en plastique, Marie et Jean-Marie, Cadenas de la Mairie, Luigi et Gabriella, Cadenas tralala, Paolo et Paola, Cadenas paëlla Cadenas en papier, Pour l'amour qui perd pied... Cadenas en carton, Pour traverser le Pont ...Cadenas en gâteau, Pour se prendre un rateau, Cadenas en bombec, Pan sur le bec, Cadenas en goguette, Pour ma miss' tinguette...

L'amour sans promesse. L'amour sans Grand Messe. L'amour Notre-Dame. L'amour macadam. L'amour tout terrain. L'amour, je vais et je viens... L'amour sceptre d'airain. Mais pas d'amour guimauve. Même pour la fille en mauve.

 

Vrai, ça me déprime. Marre de la frime. Tous ces amoureux de Paris qui s'embrassent et se cadenassent. Balancent la clé dans la Seine, sordide mise en scène...

Cadenas d'amour. Compte à rebours. La belle histoire. Conte à rebours. Luchetti, Lovelocks, coeur qui bat la breloque, Tout au long du Pont des amours, de la passerelle des Arts, et jusqu'au bout du Pont de l'Archevêché, très saint est le péché : que celui qui n'a jamais pêché lui jette la première clé ...

Se jurer un amour éternel, fermer le cadenas et puis jeter la clef dans l'eau du fleuve. Pour une passion fleuve. Vraiment  foutue bizarre tradition urbaine. Coutume à fleur de bitume.

Me donne l'idée d'une autre chanson. Une chanson de ma façon. Musique ancienne. Romantique et cruelle. Des mots de passe, pour ces filles qu'on cadenasse.  C'est l'amour qui trépasse... 

 

L'amour qu'on cadenasse,

La belle est dans la nasse,

La fiançée d'une heure,

Déjà signe son malheur...

 

L'amour quand on l'attache,

Très vite, il se détache...

Toi, la mieux des nanas,

Je t'aime sans cadenas... 

 

La seule clé faite pour toi,

J' la balance par dessus le toit,

C'est pas du tout méchant,

C'est la clé des... champs. 

 

 

Cadenas, variante sublimée de la ceinture de chasteté. Sublimée. Pas sublime. Inconsciemment, faux amants. Jeunes gens du siècle vingt et un déambulent en  plein Moyen-Âge. Prêtres en soutanes et religieuses en cornette, pas si loin. Jeunesse sms qui se joue le grand amour, texto, mais pas in extenso. Sms sans laisser d'adresse. Avec ou sans tendresse. Clé jetée dans le lit du fleuve. Trop au lit pour être honnête. 

 

Fait marrer mon voisin, tout ça ! Veut pas s'en laisser compter. Nouvelle Tradition Urbaine, qu'à cela ne tienne ! Pour le bouquiniste, belle aubaine ! Exclamation soudaine et bras d'honneur vocal à Notre-Dame. Morceaux de répliques à la diable. C'est Julien qui commence :

 

- Moi, j'vais vendre des cadenas !

- Moi, je vendrai des passe-partout...

- Moi, des cadenas à une seule clé !

- Moi, jamais, suis bouquiniste, pas... droguiste !

- Et alors, tu te ferais des couilles en or !

- Oui, mais c'est moche, faire fortune sur le malheur des filles...

- T'as pas d'humour, qu'est-ce t'as contre les cadenas ?

- Le cadenas, ça ferme, ça enferme. Le livre, au contraire, ça délivre...

- Jolie formule, comme toujours, t'es fier de toi ?

- Oui, et j' te l'avoue : y'a de quoi !

- Tu m'agaces quand tu finasses... 

- Tiens, j'ai une idée, à toutes celles qui se font "cadenasser" à Paris, j'offre "Le Rouge et le Noir" ou "Madame Bovary" ! et en prime  : "La Princesse de Montpensier". Tu peux le faire savoir...

 

Fin de l'échange. Grimace de mon voisin, sur ma dernière réplique. Comme d'hab, on peut avoir du rab. Ce soir, j'en prends pas. Préfère aller m'asseoir. Pas loin, sur le banc. Deviser, tout seul, sur les nouvelles traditions du temps.  

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 25 Mai 2012 )

 

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5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 08:57
Première édition des "Fleurs du mal" annotée par l'auteur. Portrait de Baudelaire. © Carjat.
Première édition des "Fleurs du mal" annotée par l'auteur. Portrait de Baudelaire. © Carjat.

Première édition des "Fleurs du mal" annotée par l'auteur. Portrait de Baudelaire. © Carjat.

 

Sur le banc, parfois, à l'ombre des platanes, quand la poussière et les pollens du soir laissent un peu de répit, sous forme de conversation, s'improvise une inattendue leçon de littérature. Souvent de la même façon. Au départ, une cliente hésitante. Un bouquiniste avenant. Ou compréhensif. Un bouquiniste qui a du temps. Ou qui veut bien prendre un peu de temps. Prendre du temps n'est jamais perdre du temps.

 

- N'achetez pas sur un coup de tête, ou sans vraiment savoir, madame, ...

- Je voudrais Les Fleurs du Mal, le texte, les poésies, les poèmes, bien sûr, mais aussi, un petit manuel en parallèle, un petit livre d'explication ou d'analyse...

- Pour le texte, c'est comme si c'était déjà fait, madame... Cette belle édition des années cinquante, mille neuf cent cinquante, est très agréablement illustrée. Je vous la laisse à trente euros...

La dame a, comme on dit, un certain âge. Un âge certain. Mais un beau regard d'enfant. Une enfant d'un autre siècle. Lire Baudelaire, lire vraiment Baudelaire, pour elle, est une décision récente. Les souvenirs du Lycée semblent si loin.

- Baudelaire, oui, toutes mes amies en parlent en ce moment, alors...

- Savez-vous, madame, que le titre définitif a vu le jour au café Lamblin, pas si loin d'ici. Au cours d'une conversation entre Charles Baudelaire et Hippolyte Babou, ami du poète et journaliste de son métier. Le titre a vraiment été "soufflé" ou "donné" à Charles par Hippolyte. C'est d'abord le titre de dix-huit poèmes publiés dans la Revue des deux-mondes du 1er juin 1855.

- Mais quel titre curieux, monsieur, n'est-ce pas ? Comme si des fleurs pouvaient naître du Mal...

- "Fleurs du Mal" . Beau paradoxe, sans aucun doute, madame. Pour Baudelaire, la mission du poète, c'est vraiment de faire naître la beauté de là où on ne l'atttend pas. De la souffrance. De la douleur. Du malheur. Ou du péché. Le Mal, pour lui, c'est à la fois le mal qui fait mal et le mal qui est mal. Qui est le contraire du bien. 

- Vous pensez vraiment que du "beau" peut naître... du "mal" ?

- Baudelaire en est la plus belle preuve, madame... et c'est un bien pour un mal...

- Comment ça ?

- Cette idée, Charles Baudelaire, élégant et pertinent critique d'art, l'avait déjà plus ou moins élaborée. Conscientisée. En 1855, à propos d'une exposition de peinture, dans le cadre l'Exposition universelle, il donnait cette première approche :  "Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement, bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizzarerie, de bizzarerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau."  Pas mal dit, non ! Très moderne, ce Charles Baudelaire.

- Vous en savez des choses, monsieur...

- Si peu, madame... Ce que je sais, je l'ai lu... ou on me l'a expliqué... Tenez, en fait, j'ai peut-être le petit guide précieux que vous souhaitez pour ponctuer votre lecture des Fleurs du Mal... Ce petit Profil. Ouvrage déjà ancien. Janvier 1992. Il a 20 ans, mais c'est très bien documenté. Bien écrit. Littérature Hatier. La première édition date de septembre 1987. 25 ans. Un quart de siècle. Comme on dit : ça n'a pas pris une ride. C'est une analyse critique signée Georges Bonneville, Agrégé des Lettres. Je vous en fait cadeau.

- Parfait, monsieur le bouquiniste ! Je vous trouve bien aimable...

- Je vous en prie, madame...

- Mais en fait, avec ses Fleurs du Mal, il cherche quoi, au juste, ce Baudelaire ?

- Il veut, madame, en finir avec la culture classique et ses vieilles valeurs. La décence. La mesure. Le bon goût. Baudelaire se veut le poète qui dérange, qui bouscule, qui étonne ou qui choque. Il se veut rebelle et ses Fleurs du Mal n'en sont que plus belles. Notez, le Parquet de l'époque ne lui fera pas de cadeaux. Pour délit d'offense à la morale publique et aux bonnes moeurs, on ordonnera la saisie des 1300 exemplaires de la première édition de juin 1857. En prime, si l'on peut dire : 300 francs d'amende pour Baudelaire et 100 francs d'amende pour son éditeur Poulet-Malassis. Ordre fut par ailleurs donné de supprimer six poèmes : Les bijoux, Le Léthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées (le premier poème seulement) et Les métamorphoses du vampire

- Quelle science, monsieur ! vous devez bien l'aimer ce Baudelaire...

- Oui, madame, comme un frère, un grand frère, madame... madame ?

- Madame Aupick, monsieur le bouquiniste !

- Madame Aupick ! ! ?

- Oui, madame Aupick, mère de Charles Baudelaire... ça m'amuse de venir parfois sur le quai de la Tournelle, voir si ce fils que j'ai si peu compris et si mal jugé, est toujours connu et aimé par ce petit monde des lettres. Ce monde pour lequel il aurait damné son âme ...

- Au revoir, madame...

- Merci pour le Profil d'une oeuvre, monsieur. Je m'y penche dès ce soir... Je veux tout comprendre et tout savoir de l'oeuvre de mon fils...

 

La vieille Aupick s'en est allée comme ça, tout simplement. Une édition des années cinquante des Fleurs du Mal et le Profil d'une oeuvre dans son cabas. Moi, je n'en reviens toujours pas.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 27 Mai 2012 )

 

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4 mars 2021 4 04 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. Mars 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. Mars 2011. © Jean-Louis Crimon

"Comme l'eau qui goutte à goutte tombe du toit,

Pleure mon triste coeur..."

 

En ce samedi de pluie froide sur la ville, me revient en mémoire, ce début de poème raturé en classe de troisième. Lis tes ratures était pour moi Littérature. La Prof de Français se prénomme Claire. Elle a pris en affection le cancre que je dois être. En tout cas, je le crois. Je l'ai cru. Longtemps. Sans le savoir, c'est elle qui m'a sauvé la vie. Ma vie d'élève et ma vie tout court.

 

En cours, elle semblait prendre un malin plaisir à m'obliger à réciter, chaque semaine, devant mes camarades pas franchement médusés, mes dernières trouvailles. D'ailleurs, elle disait "mes compositions". Compositions poétiques. La faute à Dudule, Dufresnoy, mon voisin de salle d'études, qui m'avait piqué un jour - le traître- mon cahier de poèmes pour le glisser dans le cartable de la Prof. Composition Française était ma matière préférée, la seule avec Dessin Artistique où je manifestais quelques qualités. Ou plutôt, formule du conseil de classe, quelques dispositions.

 

Mon "gouttàgouttetombedutoit" avait plu d'emblée à la petite Claire - elle n'était pas plus grande que nous. De l'estrade - c'était avant mai 68 - elle s'était exclamée, faussement solennelle, mais vraiment convaincue : " allitération en T ". Elle qui désespérait, depuis un bon mois, de nous faire trembler d'effroi devant le fameux "pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes" venait de trouver, dans ma dernière trouvaille, de quoi nous convaincre des bienfaits du style et de l'allitération. Elle avait pris toute la classe à témoin :

- Voyez l'importance du son dans le sens de ce début de poème très réussi "Comme l'eau qui goutte à goutte tombe du toit " ! On perçoit vraiment la musique de cette goutte d'eau et le second vers "Pleure mon triste coeur" est très annonciateur de cette mélancolie soudaine qui frappe le poète. On a envie d'entendre la suite, on a envie de savoir ce qui va arriver, ce qui va se passer dans la vie de ce poète si... mélancolique.

 

Je ne savais plus où me mettre. Derrière qui me cacher. J'avais honte. Vraiment honte. Honte de fierté. Fier, je ne le suis plus. J'ai perdu mon cahier de poèmes de ce temps-là et je n'ai jamais retrouvé la suite de mon début de poème griffonné en classe de troisième.

 

Comme l'eau qui goutte à goutte tombe du toit

Pleure mon triste... moi

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 16 Juillet 2011. )

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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 08:57
Vladimir Jankélévitch, le philosophe musicien. © DR.

Vladimir Jankélévitch, le philosophe musicien. © DR.

 

Elle est venue du Quai aux Fleurs de la rive droite promener ses 88 ans rive gauche. Elle a poussé jusqu'à la Tournelle. La première fois où on s'est vus, en mai de l'an dernier, je m'en souviens très bien, elle m'avait parlé de son métier de photographe et du temps de l'argentique, tout en me montrant un petit numérique extra-plat dont elle venait de faire l'acquisition. "La photo, vous savez, c'est une histoire de cadrage. Aujourd'hui, tout le monde fait de la photo, mais les vrais photographes sont rares. La plupart, ils ne savent pas cadrer. Vous, ça se voit, vous avez le sens du cadre !" Et puis Geneviève, - c'est son prénom - m'avait complimenté pour les nuances de gris, bien mises en évidence sur les tirages que j'expose dans le haut de mes boîtes de bouquiniste..

Cette fois-ci, on a évoqué l'un de ses illustres voisins du siècle dernier. Jankélévitch. Vladimir Jankélévitch. Le philosophe. Le musicologue. Le musicien. Le génial inventeur du "Je-ne-sais-quoi" et du "presque-rien". Notions philosophiques impensables autrement que par lui. L'auteur aussi de "L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux". Le philosophe du " temps", fasciné par "l'instant", l'instant pris, ou plutôt surpris, entre le "pas encore" et le "jamais plus". Elle se souvient très bien, Geneviève, de l'être humain adorable qu'a été Vladimir Jankélévitch et ses yeux en pétillent encore d'émotion : il m'invitait pour le thé, il jouait du piano, il recevait en simplicité.

Une autre des grandes passions de Geneviève, c'est Rimbaud. Arthur Rimbaud. Elle me montre une photo de lui dans la mémoire numérique de son extra-plat. Elle rit et elle dit : "il est là, en photo, on s'quitte pas, je l'emmène en vacances avec moi".

Le quai, c'est comme ça. C'est plein de gens étonnants et souvent vraiment "extra-ordinaires". Faut juste avoir la chance de les croiser. Juste savoir aussi les reconnaître. Savoir leur parler. C'est à dire d'abord savoir les écouter.

 

La dernière phrase de Geneviève avant qu'on se quitte concerne le troisième homme important de sa vie: son père. "Comme disait mon père, le respect s'perd ! Il était marrant, mon père ! "

 

© Jean-Louis Crimon

 

 ( Première parution : 31 Juillet 2011 )

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2 mars 2021 2 02 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. 2010/2011. © DR.

Paris. Quai de la Tournelle. 2010/2011. © DR.

 

Au tout début des années 70, dans l'autre siècle, un étudiant en philosophie découvre le monde particulier des bouquinistes. Un univers à la fois étrange et familier. Amarrés au bord du fleuve, impassibles, de curieux petits bateaux verts prennent l'air, du matin au soir.  Ça l'étonne et le fascine, autant que les cargaisons de ces pénichettes en somnolence sur le quai.

Ses premiers livres vraiment à lui seront des livres déjà lus par d'autres, annotés parfois, jaunis souvent, mais au texte intact et toujours vivant. Au fil des années, à chacun de ses passages sur les quais, rive droite ou rive gauche, il s'invente une bibliothèque impensable, faite uniquement d'achats coup de coeur ou coup de blues. Sans que la Seine en soit jamais jalouse. Il glane indifféremment des éditions de peu de valeur ou des originales. Il entre dans l'amitié de Léautaud, de Poulaille, de Rictus, de Vallès, de Verlaine ou de Rimbaud. Chacune de ses trouvailles lui apporte la part de rêve qui lui manquait jusque là.

Très vite, les bouquinistes chez qui il achète, deviennent, plus que des marchands, des amis. De précieux amis qui le conseillent et le guident, en douceur, vers des titres ou des auteurs qu'il n'aurait jamais connus sans eux. Dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans, toute une vie passe ainsi. Dans l'amitié des livres et de ceux qui en font commerce. A chacun de ses passages dans cette ville où coule la Seine, il ne manquerait pour rien au monde sa balade sur les quais. D'année en année, il progresse dans la connaissance du métier, de ses rites, de ses rituels, de ses manies, de ses travers.

 

Un jour, il traverse la rue. Il entre dans son rêve. Vieux rêve romantique. Rêve d'ado. Rêve d'enfance. A la société encadrée, il tire sa révérence. Libéré du travail obligatoire, ses années de cotisations en ordre, il devient à 60 ans, et un peu plus, celui qu'il voulait être à 15 ans. Homme libre, toujours tu chériras... ton rêve.

 

L'étudiant en philo du début des années 70, bien sûr, c'est moi. Bouquiniste, sur le quai, mon vieux rêve d'ado. Bouquiniste, sur le quai, désormais mon nouveau métier. Mon dernier rôle social. Comme aime à dire ma vieille maman : c'est pas banal 

 

 

Jean-Louis Crimon 

 

( Première parution : 27 Avril 2011 )                                                                                                                        

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